La Légende singulière et naïve des Sept Dormants d’Éphèse

A Monsieur Étienne Lamy.

Au temps de l’empereur Decius, une persécution terrible s’abattit sur

les communautés chrétiennes. Les partisans de l’ancien ordre de choses,

en majorité dans les conseils, réussirent à présenter les fidèles du

Christ comme une tourbe turbulente de pernicieux novateurs, ennemis de

l’État, contempteurs de ses dieux et de ses lois, lésant la majesté de

César, déniant son autorité légitime et insultant sa personne sacrée par

un refus impie d’en reconnaître la divinité vénérée de tous les bons

citoyens.

La persécution s’étendit sur toutes les provinces de l’Empire; celle

d’Asie ne fut non plus épargnée que les autres. On dit même que

l’Empereur s’y porta de sa personne, afin d’augmenter par sa présence

l’autorité de ses magistrats. Tous les chrétiens furent sommés de

sacrifier publiquement aux faux dieux.

Les chrétiens de la ville d’Éphèse furent particulièrement recherchés,

car, depuis l’apostolat de Paul, ses communautés brillaient entre toutes

par leur édifiante piété. A l’arrivée de l’Empereur, les autels du

paganisme se relevèrent en maints lieux. La multitude servile témoignait

ainsi de son zèle, dans l’espoir des largesses impériales. Et tous ceux

que l’on soupçonnait d’appartenir à la religion du Christ furent amenés

devant les idoles, auxquelles on leur ordonnait d’offrir les sacrifices

prescrits. S’ils refusaient, on les traînait en prison pour y attendre

le dernier supplice.

Et, quand les exécutions commencèrent, la crainte du trépas arracha à

plus d’un l’apostasie qui perd l’âme pour sauver le corps. Mais la

plupart des chrétiens préférèrent la mort à la renonciation de la foi;

et, comme il arriva souvent, ce furent de faibles femmes et de tendres

enfants qui donnèrent au monde l’exemple de la constance dans les

tourments. On ne vit bientôt plus que corps sanglants crucifiés ou

suspendus aux murs et aux portes de l’enceinte, que têtes fichées sur

des piques. Les oiseaux du ciel et les bêtes de la terre se

repaissaient, aux yeux de tous, de ces lamentables débris.

Mais, si les âmes fermes trouvaient là un sujet d’édification et un

encouragement à servir Dieu au péril de leur corps périssable, il

n’était que trop d’âmes tièdes et molles pour renier le Christ et

acheter la vie en foulant aux pieds le divin symbole de la foi. Et,

comme pour ajouter à leur infamie, beaucoup de ces apostats dénoncèrent

leurs amis et leurs proches. On vit l’époux livrer l’épouse, les pères

livrer leurs enfants, les fils et les filles trahir leur mère. Et les

derniers fidèles se demandaient si les temps annoncés par Jean n’étaient

pas arrivés où l’Antéchrist, descendu parmi les hommes, détruirait de

ses mains sacrilèges l’édifice miraculeux construit par le Fils de Dieu.

* * * * *

Or, parmi les chrétiens les plus fervents et qui ne désespérèrent point

de la miséricorde divine, brillaient entre tous sept jeunes garçons.

Martin, Jean, Maximilien, Jamblique, Denis, Antonin, Exacustade, tels

étaient leurs noms, et ils appartenaient aux premières familles de la

ville. Leur piété exemplaire devait attirer tout d’abord l’attention des

délateurs à l’affût des découvertes profitables, tant était grande la

générosité des pontifes des faux dieux. Ces délateurs surprirent les

sept nobles enfants, un jour que, prosternés dans une chapelle, ils se

couvraient la tête de cendres, en signe de deuil, et se frappaient la

poitrine, en suppliant Dieu de leur permettre de ne point faiblir à

l’heure suprême que chacun d’eux sentait proche.

Les sept enfants étaient de trop illustre origine pour que les

misérables espions ne les reconnussent point tout d’abord. L’un de ces

délateurs dit à ses compagnons:

--Les dieux nous aiment qui mettent aujourd’hui entre nos mains des

coupables dont la capture réjouira l’âme de notre magnifique Empereur.

Continuez de faire le guet. Pour moi, je cours au Palais pour raconter

ce que nous avons vu.

Et, aussitôt arrivé, le délateur se jeta aux pieds de Decius, et,

baisant ses brodequins de pourpre:

--O César, puissant au-dessus des puissants, miroir de justice, source

de tout bien, souffriras-tu que les premiers de ta ville, bravant tes

édits, continuent de sacrifier impunément à ce prétendu dieu que les

Juifs eux-mêmes méprisent, tant ils le trouvent ridicule et odieux? J’ai

vu, César,--les dieux éloignent tout mal de ta face radieuse!--j’ai vu

Maximilien, le propre fils du préfet d’Éphèse, j’ai vu Martin et

Antonin, dont le père compte parmi tes généraux, et aussi Denis,

d’autres encore, sept en tout, adorant Christ. Je les ai entendus

maudissant ton saint nom et tournant en dérision les Dieux de l’Empire!

--Relève-toi, répondit l’Empereur. Tu fis ton devoir en observant ces

choses et en me les rapportant fidèlement. Fussent-ils assis sur les

marches de mon trône, les coupables ne sauraient détourner de leur tête

la hache du licteur. Va donc, et, porteur de mon sceau que je te confie,

requiers les centurions de garde. Ils te donneront des hommes pour

t’aider à saisir ces rebelles. Ma volonté est qu’on les prenne vivants,

car j’entends qu’on en fasse un exemple pour glacer de crainte le cœur

de ces chrétiens détestables. Ainsi, s’il plaît aux Dieux, verrons-nous

la fin de ces troubles, et l’ordre sera rétabli dans Éphèse. Va donc, et

qu’on me ramène ces jouvenceaux: je les veux interroger en personne.

Mais, sans se laisser troubler par l’appareil de la majesté impériale,

Maximilien, une fois en présence de Decius, confessa hardiment sa foi:

--Tu me demandes, ô César,--et vive à jamais ton nom!--pourquoi mes

compagnons et moi nous refusons de sacrifier aux dieux dont se dresse

ici l’autel? Tous nous te répondons par ma voix: Nous obéissons à un

dieu qui habite le ciel, et ce ciel et la terre sont remplis de sa

gloire. C’est vers lui, en tous temps, que montent nos prières, et ce

sont là les seuls sacrifices qui lui plaisent. Mais, dût notre corps

être détruit,--car de nos âmes ta puissance, ô César, est incapable de

disposer,--nous ne nous abaisserons point jusqu’à sacrifier à ces vains

simulacres, non plus qu’à les adorer.

A ces paroles audacieuses l’Empereur n’accorda point de réponse. Il

ordonna à ses officiers d’enlever à ces jeunes gens leur ceinture

militaire, insigne de leur condition noble, et établit ainsi qu’il

réservait leur cause devant son propre tribunal, comme celle de rebelles

et contempteurs des Dieux. Il ordonna encore qu’on les gardât dans une

étroite prison où ils pourraient réfléchir à loisir sur la gravité de

leur faute, faire un retour sur eux-mêmes et répudier leurs erreurs.

--Laissons au temps, dit-il, le soin de les amender. Leur tendre

jeunesse, au moins autant que leur naissance, nous défend d’employer

contre eux les moyens violents des tortures. Il convient que les sages

dont je suis entouré usent de la persuasion pour faire revenir ces têtes

folles à des sentiments plus dignes de leur illustre origine. J’entends

qu’on les interroge prudemment sur cette prétendue religion chrétienne à

quoi ils se prétendent tant attachés. Par les voies de la douceur on les

acheminera certainement vers le repentir, et ce ne sera pas en vain

qu’ils s’adresseront alors à ma miséricorde. En attendant, qu’on les

charge de chaînes et que leur condition ne soit point meilleure que

celle des autres prisonniers. Je veux, toutefois, que, dans quelques

jours, on leur permette d’aller librement par la ville, afin que l’on

puisse se rendre compte de leurs actes. Et l’on me tiendra fidèlement au

courant.

* * * * *

Aussitôt remis en liberté, ces jeunes gens s’empressèrent de regagner la

maison paternelle. Suivant une résolution prise en commun, ils

demandèrent chacun à leur mère autant d’argent qu’elle en pouvait

donner; car ils étaient décidés à s’enfuir de la ville pour échapper à

la colère de l’Empereur. Ils comprenaient très bien qu’on ne les avait

mis en liberté que dans l’intention de les espionner et d’arrêter les

chrétiens leurs amis. Les sept enfants partirent donc munis d’argent.

Mais leur charité était telle que la majeure partie de cet argent fut

répandue par eux en aumônes. Ils ne gardèrent par devers eux que le

strict nécessaire. Puis ils sortirent d’Éphèse après s’être couverts de

pauvres vêtements, de telle sorte que les gardiens des portes, les

prenant pour de chétifs campagnards, les laissèrent librement passer.

Alors ils s’assirent dans la campagne et tinrent conseil. Maximilien

parla le premier:

--Si vous m’en croyez, ô mes frères en Jésus, nous nous retirerons dans

quelqu’une de ces carrières abandonnées où personne n’a mis le pied

depuis peut-être cent ans. Là, loin de tout danger, nous passerons ces

temps d’affliction à prier Dieu qu’il éloigne de notre chère Éphèse cet

orage de persécution. Aussi bien de tels malheurs ne peuvent-ils

indéfiniment durer.

--Sans aucun doute, repartit Martin, ce projet, ô Maximilien, t’est

dicté par l’esprit de la suprême sagesse. Mais ne crains-tu pas que,

retirés dans ces carrières où nous ne pourrons ni semer ni moissonner,

la faim ne nous réduise à un tel degré de misère que nous nous trouvions

obligés d’aller nous livrer, nous-mêmes, à nos bourreaux?

--A cela Dieu pourvoira, fit Denis. N’a-t-il pas nourri la multitude

affamée dans le désert, et tout n’est-il pas possible à celui qui marcha

sur les eaux?

Mais Jean ouvrit un autre avis:

--Il faut cependant un peu aider le ciel. Je proposerai donc une

entreprise à la fois moins désespérée et plus simple. Tournons-nous vers

l’Orient, vers ce mont Celius que vous connaissez bien. Étant un jour à

la chasse, je me trouvai tout heureux, surpris par une violente pluie,

de l’asile que m’offrit une caverne dont le hasard seul me fit découvrir

l’entrée. Le lieu est presque inaccessible à qui n’en connaît point le

chemin. Retirés dans cette caverne dont l’entrée est si étroite qu’elle

ne saurait donner passage aux ours, seules bêtes féroces dont nous

puissions avoir à redouter la rencontre, nous vivrons cachés aux yeux de

tous. Pour notre nourriture, quoi de plus facile que de l’aller chercher

au petit marché de la basse ville? Chacun d’entre nous ira aux

provisions, tour à tour. Nous aurons soin d’en prendre assez en un seul

voyage pour que cela nous dure au moins une semaine. Et l’on ne fera pas

attention à nous.

Les fugitifs se rallièrent à la proposition de Jean, car elle leur parut

la plus sage. Ils prirent donc le chemin du mont Celius et pénétrèrent

dans la caverne. Là ils vécurent désormais dans la prière et la

pénitence, morts au monde et ne pensant qu’au salut de leur âme. Seul

l’enfant Jamblique, que son esprit délié rendait le plus propre à cette

sorte d’entreprises, se rendait de temps en temps à la ville, sous des

habits de mendiant. Tout en achetant au marché ce qui était nécessaire,

il s’enquérait adroitement des événements. C’est ainsi qu’il apprit, un

jour, le départ de l’Empereur et, deux semaines plus tard, son retour

dans la ville d’Éphèse.

* * * * *

La nature attentive et sérieuse de Decius le portait à ne négliger aucun

détail des choses du gouvernement. Loin d’avoir oublié les sept jeunes

chrétiens, il songeait souvent à leur obstination singulière. A la

vérité, leur retour à la religion de l’Empire ne faisait pas question

pour lui. Il comptait même sur cette abjuration solennelle pour décider

bien des chrétiens à abandonner leurs croyances. Du reste, il ne les

persécutait point par haine, mais comme ennemis de l’ordre établi.

L’Empereur manda donc à ses officiers d’amener Maximilien devant son

tribunal. Maximilien étant l’aîné et le plus considérable, par son rang,

parmi les coupables, l’intéressait particulièrement. Decius comptait

d’ailleurs sur la force de l’exemple. Fatalement les six autres enfants

suivraient celui-là dans ses résolutions. Et il laissait entendre que

son abjuration solennelle était chose certaine. Aussi, à ouïr ces propos

qu’on se répétait partout, ce qui restait de chrétiens dans Éphèse

fut-il grandement affligé. L’enfant Jamblique, qui achetait des pains au

marché, recueillit ces rumeurs et les rapporta à ses compagnons.

--Nul doute, dit Denis, que les soldats ne nous découvrent bientôt! Et,

cependant, je crois entendre une voix qui me conseille de ne point

désespérer. Le roi Jésus, mes frères, ne nous abandonnera pas.

Prions-le! Prions moins pour nos corps périssables que pour le salut de

nos âmes immortelles.

Donc, après avoir pris leur maigre repas, les sept enfants se mirent en

prières. Bientôt, exténués par la misère, recrus de fatigue, ils

s’endormirent d’un même temps. Ou plutôt ils crurent s’endormir, car

Dieu, dans sa miséricorde, les avait appelés à lui.

* * * * *

Cependant l’Empereur, travaillé par l’impatience, multipliait les

ordres. Mais aucun des sept enfants ne comparaissait. Le chef de la

police allait se voir obligé d’avouer qu’on avait perdu leurs traces. Il

essaya de gagner du temps, rejeta sur la négligence de ses officiers la

faute commise, s’embarrassa dans des propos contradictoires. Alors

Decius entra dans une grande colère:

--Je crains bien, dit-il, que ces adolescents n’aient trompé ma

bienveillance. Croyant que je voulais les punir du dernier supplice--ce

qui a toujours été loin de ma pensée--ils auront préféré à des

tourments, dont les ennemis de l’Empire exagèrent l’horreur à plaisir,

une fuite des plus hasardeuses. Sans doute auront-ils succombé dans le

désert sous les coups des brigands ou sous les atteintes de la soif et

de la faim. Leurs misérables membres sont, à cette heure, dispersés par

les bêtes immondes. Ces choses sont malheureuses parce que ces enfants

appartiennent aux premières familles de la cité, et surtout parce que,

venant à résipiscence, ils auraient donné un grand exemple dans cette

Éphèse qui se complaît à m’obliger d’user envers elle de continuelles

rigueurs et de renoncer à exercer ma clémence.

A ces paroles de l’Empereur, un des préfets du palais répondit:

--Nous ne croyons pas, ô César, que ces enfants aient cessé de vivre.

Leur audace n’a pu aller jusqu’à préférer la mort honteuse des fugitifs

à l’honneur de comparaître devant ton tribunal sacré. Ou bien c’est

qu’ils ont été aveuglés par de pernicieux conseillers jusqu’à mettre en

doute ton infaillible sagesse et ta clairvoyante équité. Quoiqu’il en

soit, leurs parents comptent parmi les serviteurs les meilleurs et les

adorateurs pieux de ta divine majesté. Daigne les citer à comparaître en

personne. Commande-leur de parler. Le respect déliera leurs langues.

Qu’ils disent où leurs enfants se cachent. Et, enfin, si l’impiété

retient leurs lèvres closes, qu’il te plaise d’user contre eux de ces

moyens dont la loi ne refusa jamais le secours aux magistrats. Mais nous

avons l’idée que ta majesté impériale leur imposera plus de crainte

encore que l’appareil des tourments. César Auguste, nous baisons la

terre entre tes pieds sacrés et nous tenons prêts à exécuter tes

commandements.

Sans perdre un temps précieux en reproches inutiles, l’Empereur ordonna

de faire venir les pères des sept fugitifs. Et, quand ils se tinrent

devant lui, il les admonesta durement:

--Où sont, s’il vous plaît, vos fils contempteurs des lois et sacrilèges

que ma justice réclame? Répondez-moi sans détours et tenez-vous pour

assurés que vos têtes me répondent des leurs. Si vous ne me livrez pas

ces enfants sur l’heure, vous périrez.

Prosternés aux pieds de Decius, tous répondirent d’un seul cri:

--Nous sommes innocents de tout cela, par la cendre de nos ancêtres!

César, pitié pour nous, et est-ce bien là ta justice! Peux-tu nous

rendre responsables d’un crime que nous n’avons pas commis? Que Paulin

parle pour nous! Qu’il te plaise de lui prêter une oreille favorable!

Alors Paulin, préfet d’Éphèse et père de Maximilien, ayant reçu congé de

parler, flétrit les pratiques des chrétiens et témoigna de sa foi en les

Dieux de l’Empire:

--Ces enfants, ô César, dont nous ignorons même aujourd’hui s’ils

existent,--et les Dieux immortels savent combien nous les aimions

tendrement!--ces enfants nous ont été ravis par ceux-là mêmes que tes

justes lois proscrivent, par ces chrétiens qui sont l’opprobre de la

terre. En serais-tu à ignorer que leurs catéchistes se glissent dans les

familles pour pervertir les esprits faibles, corrompre les enfants,

séduire les femmes et capter leurs biens? Non seulement, victimes de ces

imposteurs, nos fils ont fui le foyer paternel, mais ils ont emporté

chacun une forte somme d’argent, arrachée, en secret, à la mollesse de

leur mère. A cela point de remède. Le blâme infligé aux épouses n’a fait

rentrer ni les fils ni l’or. Nous avons envoyé nos esclaves par les rues

et les chemins, et voici ce qu’ils nous ont rapporté:

«Les jeunes gens ont été vus courant par la ville, entourés par une

tourbe de mendiants et de menu peuple auxquels ils distribuaient de

larges aumônes. Arrivés sur la grande place, ils se sont perdus dans un

groupe de gens sans aveu, et nous pouvons jurer qu’ils ont échangé leurs

vêtements contre ceux de ces misérables. Puis ils ont échappé à nos

regards, et toutes nos recherches sont demeurées vaines.»

--Ainsi ont parlé nos esclaves. Nous avons envoyé alors nos chasseurs

par la campagne. Ils ont interrogé les pâtres et les paysans. Certains

leur dirent qu’on croyait que les enfants s’étaient cachés dans une

caverne du mont Celius. Nous ne pûmes en apprendre davantage. A cette

heure, ces malheureux sont-ils morts ou vivants? Nous l’ignorons, hélas!

Mais, quelle que soit la sentence que ta souveraine équité daigne porter

contre eux, nous y souscrivons d’avance, ô trois fois auguste! Puisse ta

faveur ne point se retirer de nous, César! Nous t’adorons comme Dieu,

nous te vénérons comme père! Toujours nous t’avons servi fidèlement.

--C’est bien, dit l’Empereur. Je veux vous croire. Il serait injuste

que, vous appliquant les mauvaises lois de ces Juifs qui ne valent pas

mieux que les chrétiens,--est-il même une différence appréciable entre

eux!--je poursuive dans les pères le crime des enfants. Je vous conserve

ma confiance. Ni vos biens ni vos charges ne vous seront enlevés. Quant

à ces enfants trois fois rebelles et contre les dieux, et contre nous,

et contre l’autorité paternelle, qu’il n’en soit plus parlé sur la

terre. Ma volonté est qu’on mure dès aujourd’hui l’entrée de cette

caverne où ils se sont retirés. Puisque tel est le goût de ces chrétiens

pour la solitude, il convient qu’on le respecte en les séparant d’un

monde pour quoi ils affichent un mépris pire que celui des philosophes

cyniques. On me dit que leur Christ leur a promis qu’ils

ressusciteraient en masse un certain jour qu’il ne leur a point

d’ailleurs fixé. Ainsi ensevelis dans leur caverne, ces jeunes chrétiens

attendront, loin des bruits profanes, l’heure de la résurrection. Ma

volonté est encore que sur l’entrée ainsi murée l’on appose notre sceau

impérial, afin que personne ne soit assez audacieux pour tenter de

délivrer ces condamnés. Et il est bon que chacun sache que justice a été

faite.

* * * * *

Ainsi Decius ignorait que les sept enfants d’Éphèse étaient déjà morts

et que Dieu, dans sa bonté, les avait rappelés à lui. Les officiers

impériaux qui surveillèrent les ouvriers chargés de murer la caverne

crurent que les enfants dormaient. Ils ne comprirent point ce qu’étaient

ces corps incorruptibles et glorieux. Enfin, ils se donnèrent le

plaisir, une fois que les pierres furent scellées, d’appeler les

emmurés, afin de jouir de leurs cris d’effroi et de leurs plaintes.

Mais, n’entendant rien, ces officiers se retirèrent, et ils rendirent

compte en ces termes de leur mission à l’Empereur:

--Il en a été, César, ainsi que tu l’avais ordonné. Quand, avec mille

précautions, nous nous sommes approchés de cet antre sauvage, nous avons

été surpris par le silence qui y régnait. Nous eûmes un instant la

crainte que les coupables ne se fussent dérobés à ta justice. Pénétrant

doucement, nous surprîmes cependant les sept impies dormant d’un

paisible sommeil. Aussitôt, nous fîmes murer l’entrée en toute

diligence, et on y apposa ton sceau. Ainsi enterrés vivants, ces enfants

témoigneront de ton exactitude à punir les contempteurs des Dieux.

Telle fut la fin des sept adolescents, Martin, Jean, Maximilien,

Jamblique, Denis, Antonin, Exacustade, que l’Église honore sous le nom

des Sept Dormants d’Éphèse, et que l’on crut martyrs de la Foi jusqu’au

jour où il plut à Dieu de les rappeler à la vie, afin qu’ils pussent

glorifier son nom et édifier l’église d’Asie.

* * * * *

La mémoire des sept enfants emmurés passa comme celle des martyrs

exécutés pendant la persécution de Decius. Les empereurs passèrent

aussi. Les Goths détruisirent le temple de la grande Déesse d’Éphèse.

Constantin se convertit au christianisme. Le Fils de Dieu régna

désormais sur l’Empire. Vint ensuite le grand partage entre les fils de

Théodose. Constantinople devint le siège de l’Empire d’Orient. Des

schismes cruels divisèrent l’Église, et, sous Théodose II, il se leva de

dangereux hérétiques qui niaient la résurrection des morts.

Or, en ce temps, c’est-à-dire deux cents ans après que les sept enfants

d’Éphèse avaient été murés dans leur caverne, un paysan s’en fut par le

mont Celius, en quête de matériaux propres à construire une étable.

Voyant les pierres bien taillées et appareillées qui fermaient l’entrée

de la caverne, il les jugea de bon emploi. Sans respect donc pour le

sceau de Decius, que les injures du temps avaient d’ailleurs rendu

méconnaissable, il commanda à ses esclaves d’attaquer le ciment.

Mais, quand arriva l’heure de midi, tous s’en furent pour prendre leur

repas, et par l’entrée de la caverne à demi déblayée la lumière entra à

flots. C’est alors que les sept enfants, réveillés subitement, se

dressèrent sur leurs pieds et saluèrent le retour du jour par les

prières habituelles. Reprenant leur train de vie comme s’ils s’étaient

endormis la veille, ils tinrent conseil sur ce qu’ils devaient faire,

tout en s’étonnant grandement d’avoir dormi jusqu’au milieu du jour. Et

ils interrogeaient Jamblique minutieusement sur les bruits qu’il avait

recueillis au marché. Car ils demeuraient dans l’inquiétude de ce que

l’empereur Decius tramait contre eux. Et ils cherchaient quelque moyen

d’échapper aux recherches de la police. Leur asile ne pouvait

indéfiniment échapper aux investigations de tant d’hommes attachés à

leur perte.

Après avoir discuté, proposé les opinions les plus diverses, les sept

enfants tombèrent enfin d’accord pour renvoyer Jamblique au marché. Car,

par un malheur singulier, la provision de pains s’était desséchée

pendant la nuit; et la plus grande partie, d’ailleurs, avait été rongée

par les rats.

Jamblique partit donc, emportant quelques pièces d’argent nouées dans un

coin de sa robe, et pensant gagner, comme la veille, le marché, où il

ferait les provisions. Son voyage se passa sans encombre, bien qu’à

maintes reprises il revînt sur ses pas, croyant s’être trompé de route.

Les arbres, les rochers, les sentiers qui serpentaient entre eux

semblaient avoir changé de place. De même pour la porte de la ville, qui

ne s’ouvrait plus au même endroit. Les sculptures du linteau n’étaient

plus les mêmes. Les gardes qui dormaient couchés sur les bancs, à

l’ombre, portaient des armes d’un modèle inconnu. Enfin, il n’y avait

plus de marché près de cette porte. Et pourtant, hier encore, il l’avait

franchie.

Mais ce qui épouvantait le plus Jamblique, c’était la curiosité

singulière dont il se sentait entouré.

--Bien sûr, songeait-il, les ordres de l’Empereur sont connus de tous,

et la police a donné une description exacte de ma personne et de mon

vêtement. Autrement, pourquoi tous ces gens me regarderaient-ils ainsi?

Eux-mêmes, d’ailleurs, me semblent absolument remarquables. Jamais,

depuis que Dieu me donna la vie, je ne vis dans Éphèse visages ni habits

semblables. Au coin de cette rue était hier la boutique de l’orfèvre

Bassus. Je ne la vois plus aujourd’hui, mais un poste de police qui n’y

a jamais existé. Bien sûr je dors encore et suis la proie d’un rêve.

Et, se piquant le bras avec la fibule de son manteau pour se tenir

éveillé, Jamblique continuait d’avancer, maintenant au hasard, par des

rues qui lui étaient inconnues. Il commençait à se demander si, par la

volonté de Dieu, lui et ses compagnons n’avaient pas été subitement

transportés dans une autre région du monde. Jamblique en était à se

persuader que la caverne du mont Celius avait plusieurs issues, qu’il

s’était trompé et avait, par une route ignorée, gagné une ville assez

semblable à Éphèse au premier abord pour que l’on pût s’y tromper.

«Hélas! pensait-il, jamais je ne pourrai retrouver le chemin de la

montagne. Je suis perdu sans espoir de retour, et mes compagnons, sans

nouvelles de moi, prendront quelque parti désespéré! Mon Dieu,

abandonnerez-vous ainsi un faible enfant dans un danger tel que jamais

il n’en a couru!»

Et, traçant furtivement sur sa poitrine le signe de la croix, Jamblique

continua d’avancer jusqu’à ce qu’il atteignît la place où se tenait le

grand marché.

* * * * *

Le premier étalage de boulanger qui s’offrit à ses regards attira trop

son attention pour que Jamblique remarquât la curiosité dont il était

l’objet. Tandis qu’il achetait des pains, les marchands de poissons, les

bouchers et les vendeuses d’herbes se montraient l’enfant du doigt et se

demandaient:

--Quel est ce passant extraordinaire dont la face est plus pâle que

celle d’un mort?...--De quel pays vient-il?--Pourquoi ses habits

sont-ils d’une forme que l’on ne voit plus que sur les tableaux et les

images taillées dans la pierre?--Regardez-le!--Ses allures ne sont-elles

pas étranges?--Il tient les yeux baissés et semble marcher en

dormant!--Non, non, il nous épie sournoisement. C’est, sans nul doute,

un esclave fugitif ou bien un voleur!

Mais ce fut bien autre chose lorsque, dénouant le coin de sa robe,

Jamblique prit sa monnaie pour payer les pains. A la vue de ces pièces

d’argent d’un module et d’un poids désuets, le boulanger s’écria:

--Par le saint nom du Christ, qu’est cela, enfant? Où as-tu pris ces

pièces qui ne sont plus en usage? Je ne veux pas de cette monnaie!

Et, la pièce passant de main en main, ce fut bientôt une grande rumeur

dans le marché. Jamblique, entouré, questionné, menacé, ne savait

comment ni à qui répondre, quand un officier de police fendit la foule

et demanda la cause de ce scandale.

--C’est, dit le boulanger, un vagabond qui essaye ici de changer des

monnaies anciennes et d’une telle valeur qu’un misérable ainsi vêtu n’en

devrait point posséder.

--En tous cas, ajouta une marchande d’oignons, le drôle est un païen et

un impie, car, ainsi que nous l’avons remarqué, il passa devant la

chapelle des saints martyrs sans se signer.

Et deux femmes ne craignirent pas d’accuser Jamblique d’avoir craché sur

la croix.

A ces mots, le visage de l’enfant trahit une telle épouvante que

personne ne douta plus qu’il ne fût un dangereux scélérat. Et tous

crièrent:

--En prison, le sacrilège!... A mort, le profanateur des tombeaux! Ses

vêtements, tout gris de poudre, ont été dérobés dans les antiques

sépultures. Qui s’aviserait aujourd’hui de porter de semblables

robes?--Et ses sandales! Bien sûr elles remontent au temps

d’Aurélien!...--Qu’on l’arrête sans tarder!

--Ne voyez-vous pas, fit un vieux marchand d’épices, que c’est un de ces

astucieux Arméniens qui, par des sortilèges, découvrent les trésors

cachés dans la terre? Ses compagnons l’on envoyé ici pour commencer

d’écouler cette antique monnaie.

Alors tous reprirent:

--Au feu, le magicien! Qu’on crucifie le nécromant, il a pillé un

trésor!

Alors, saisissant rudement Jamblique, les soldats de la police

l’entraînèrent vers la prison. Et l’officier reprochait à l’enfant de

faire tort à l’Auguste Théodose de la part qui lui revenait dans tout

trésor mis au jour:

--Jeune impie, tu seras puni par les justes lois. Quelle est ta patrie?

Quels Dieux sers-tu? Allons, parle!

Alors, à la commune stupéfaction, Jamblique, tombant à genoux devant la

chapelle du marché, s’écria:

--Je suis chrétien et citoyen d’Éphèse. Mon nom est Jamblique, et mon

père Adrien est préfet des cohortes de l’empereur Decius!

--Est-il possible de mentir ainsi! dit un magistrat qui passait.

Ignores-tu donc, impudent voleur, que l’auguste Decius tomba sous les

coups des Germains, il y a peut-être deux fois cent ans!

--Je ne sais, répondit Jamblique, si je suis le jouet d’un songe. Mais

ce que j’affirme, c’est que moi et mes six compagnons avons fui les

rigueurs de l’empereur Decius, qui voulait nous obliger à abjurer notre

foi. Faites de moi suivant votre volonté: je mourrai en glorifiant le

roi Jésus, fils de Dieu!

--En vérité, murmura le diacre de la chapelle, il s’agit là de quelque

événement miraculeux, et tout, dans les propos de cet enfant, mérite

d’être retenu. Je t’en prie, officier de police, conduis-le, sans le

molester, à notre saint évêque Étienne. Celui-ci, dans sa sagesse,

décidera. Pour moi, ce sont là des choses qui dépassent mon entendement.

Mais la foule, sans tenir compte de ces propos de modération et de

prudence, continuait d’outrager Jamblique. Sans la protection des

soldats, on l’eût même chargé de coups. Jusqu’au palais épiscopal, on le

lapida avec des tessons, des trognons, des ordures. Et la populace

s’excitait à la besogne en hurlant:

--A mort, le voleur! C’est un imposteur, un insensé, un fou furieux! Une

goule, un fouilleur de tombes, un vampire!

* * * * *

La Providence voulut que le Proconsul en personne se trouvât en

conférence avec l’Évêque, à cette heure même où l’on amenait l’infortuné

Jamblique au palais. Ces deux dignitaires, ayant entendu le rapport de

la police et admiré les pièces d’or et d’argent, commencèrent

d’interroger Jamblique.

Pour modeste et assuré qu’il se montrât dans ses réponses, les

apparences se levaient trop contre l’enfant pour que le Proconsul pût

prendre cette extraordinaire histoire pour véridique. Le fonctionnaire

impérial menaça donc Jamblique de le faire mourir sous le fouet s’il ne

dénonçait pas immédiatement ses complices. Alors Jamblique, se

prosternant devant l’Évêque, parla ainsi:

--O père des Fidèles, écoute ma voix et pardonne-moi si elle est aussi

faible. Mes forces décroissent à chaque heure et je sens que je vais

bientôt mourir. Sans pouvoir apporter une seule preuve de ce que

j’avance, je jure par notre roi Jésus que je suis chrétien. Le saint

prêtre Timothée me baptisa de ses mains dans la crypte de Pauline et de

Domitille, et l’empereur Decius tenta vainement de me faire abjurer. Le

Proconsul m’ordonne de dénoncer mes complices, c’est-à-dire mes frères

en Jésus. Eh bien, ils sont six: Maximilien, l’aîné, est le fils de

Paulin, préfet d’Éphèse pour l’empereur Decius...

Indigné, le Proconsul se dressa. Mais, lui prenant doucement le bras,

Étienne l’invita à se rasseoir:

--Écoute-le! C’est le Ciel qui, en ce jour, nous parle par la voix de

cet enfant. Continue sans crainte, Jamblique!

--Maximilien, reprit l’enfant, est l’aîné. Puis viennent Martin, Jean,

Denis, Antonin, Exacustade. Persécutés pour la foi, nous nous réfugiâmes

dans une caverne du mont Celius. Qu’on me permette de vous y conduire,

et périssent du même coup mon corps et mon âme si je vous ai trompés.

--Allons, dit l’Évêque, suivons cet enfant! La vérité sort de sa bouche.

Le Proconsul suivit en haussant les épaules et commanda à ses gardes et

à ses familiers de se joindre aux gens de l’Évêque. Mais, quand tous

furent arrivés à la caverne du Celius et virent les six pâles enfants

couverts de leurs vêtements antiques, une religieuse terreur les cloua

sur le seuil. L’œil perçant de l’Évêque venait de distinguer une petite

table de bronze gisant parmi les débris qui jonchaient l’entrée. C’était

une tablette que les saints Balbus et Théodore avaient glissée entre les

pierres avant qu’elles fussent scellées par l’ordre de Decius, deux

cents ans avant ce jour. Et sur cette tablette était écrite l’histoire

des sept enfants martyrs d’Éphèse.

* * * * *

Alors l’évêque Étienne, le Proconsul et tous les assistants tombèrent à

genoux et louèrent Dieu dans ses œuvres, cependant que les sept enfants

rendaient témoignage de leur foi et de la résurrection, comme pour

confondre les blasphémateurs qui niaient ce dogme de la religion

chrétienne.

Quand ils eurent fini de parler, ils s’inclinèrent, tous les sept,

doucement. Quand on les releva, on vit qu’ils avaient quitté cette vie.

L’empereur Théodose commanda que l’on construisît sept châsses d’or pour

y déposer les restes des glorieux dormants d’Éphèse. Mais ils lui

apparurent une nuit et le conjurèrent de les laisser dormir leur éternel

sommeil dans cette caverne du Celius où ils avaient trouvé asile contre

la persécution du siècle.

La gardienne de l'idole noire · 第 33 / 36 题