Les rendez-vous de Nicolas et de Monette se trouvèrent malheureusement
contrariés par les circonstances. Le Roy et le cardinal de Richelieu
étaient arrivés au commencement du mois d’octobre, et les opérations du
siège de Corbie avaient amené un tel mouvement dans Amiens, où se tenait
le quartier général, qu’il devint très difficile pour le petit berger de
se glisser dans les communs de l’hôtel de Nérissins. Les patrouilles qui
couraient par les rues à toute heure de la nuit troublaient sans doute
les séances des conjurés, car Nicolas, quand il réussissait, de fortune,
à pénétrer dans le parc, n’y voyait ni n’entendait plus rien. Et, pour
ajouter à ces ennuis, Passadoux, le complaisant palefrenier, atteint de
la fièvre, vivait confiné dans son taudis. Enfin, la pluie d’automne ne
cessait pas de tomber.
Une nuit, cependant, où le ciel se montrait plus clément qu’à
l’ordinaire, Nicolas, ayant atteint sans encombre le bâtiment des
communs, trouva Monette non plus emprisonnée derrière les grilles de sa
fenêtre, mais libre sur le perron voisin. Passadoux montait la garde à
quelques pas de là.
--Camarade, dit-il, si vous voulez emmener votre gracieuse payse, c’est
l’instant ou jamais. Pareille occasion ne se retrouvera de longtemps.
Parménie et sa société sont dans la grande salle, et la cour d’honneur
est pleine de carrosses, de chevaux, de pages et de porte-flambeaux. On
y voit mieux qu’en plein jour. Au vrai, c’est une fête quasi royale où
le Roy est remplacé par son frère, qui préfère les plaisirs de la
musique à ceux de la tranchée. Si vous preniez tant soit peu la peine de
tendre l’oreille, vous entendriez d’ici les violons. Tout ce beau monde
danse, festoye, coquette, sans s’occuper de nous. Rendons-leur la
pareille: gagnez au pied sans honte avec votre demoiselle bavolette, et
que Dieu vous assiste!... J’ai pu me procurer la clef de cette petite
porte, par grand hasard... Et maintenant, bon voyage!
Nicolas ne se fit point prier. Remettant au fidèle Passadoux le peu
d’argent que contenait sa bourse, il lui promit une plus forte
récompense, et, prenant Monette par la main, il l’entraîna dans le parc
en suivant les allées les plus couvertes.
Mais, comme ils atteignaient un rond-point voisin de la pièce d’eau, peu
s’en fallut qu’ils ne tombassent dans un groupe de gens qui s’en
venaient dans le sens contraire. Nicolas poussa Monette dans un massif
de gros buis et se tapit près d’elle. Retenant leur souffle, les
fugitifs attendirent que la troupe des promeneurs s’éloignât, car leur
cachette était peu sûre, et ils ne pouvaient remuer sans être aussitôt
découverts.
Les promeneurs, loin de disparaître, s’établirent dans le boulingrin
voisin, sous des ifs disposés en quinconces. Mme de Nérissins occupait
le centre de ce gros, où des hommes vêtus avec la plus grande élégance
se tenaient découverts devant un personnage coiffé d’un chapeau à plumes
et dont le manteau découvrait la poitrine barrée par le grand cordon
bleu. C’était Monsieur, sans aucun doute. D’ailleurs, Nicolas reconnut
ses voisins pour les avoir vus dans la ville. A droite, le comte de
Soissons et son agent Saint-Ibal; à gauche, M. de Montrésor. Des autres
il ignorait les noms. Enfin don Henriquez allait et venait, l’air
affairé, de noir vêtu, la main ne quittant pas le pommeau de sa longue
épée.
M. de Saint-Ibal parlait. Pour lui, le Cardinal devait être frappé dès
demain. Toutes les dispositions étaient prises. Quand on reviendrait de
Corbie dans Amiens, Monsieur se tiendrait près du Cardinal, que le comte
de Soissons flanquerait de l’autre côté. Aussitôt que le Roy, remonté
dans son carrosse, ne serait plus en vue, Monsieur reconduirait Son
Éminence jusqu’à la porte de sa maison. Là, il donnerait le signal en
levant son chapeau...
Le duc d’Orléans interrompit Saint-Ibal:
--Oui, sans doute... Mais, ne vaudrait-il pas mieux que mon cousin
Soissons se charge de donner ce signal?
Celui-ci avait prévu l’objection. Respectueusement il déclara que
c’était là besogne de prince et que Monsieur seul avait l’autorité
nécessaire pour commander une aussi glorieuse action.
--A vous, monseigneur, l’honneur de sauver l’État! Vous êtes la tête,
nous sommes le bras, et ce bras ne faiblira pas!
Ici don Henriquez trouva moyen, d’un même temps, d’enfoncer son chapeau,
de relever sa moustache et de tirer à demi son épée du fourreau. Il la
tira même presque toute quand on arrêta les derniers détails de
l’exécution: «Chacun, au signal, frapperait le Cardinal de l’épée ou de
la dague, suivant l’occasion. Mieux valait ne point se servir des
pistolets, parce que, dans la confusion, on risquerait de s’atteindre
les uns les autres.»
Monsieur hésita longtemps. Chez lui, une objection suivait l’autre, et
aux exhortations viriles de la marquise qui se montrait la plus acharnée
il n’opposait que des propos incertains. Enfin il promit, en soupirant,
de donner le signal, leva son chapeau: «Sera-ce bien ainsi? Vous avez ma
parole!»
Des acclamations discrètes répondirent à cette assurance donnée sans
entrain. Et Nicolas, serrant les bras de Monette à demi pâmée de
terreur, profita de ce bruit pour encourager sa compagne: «Ils vont
partir, n’ayez pas peur!»
Mais un malencontreux petit chien, que Mme de Nérissins portait roulé
dans sa manche, s’en étant échappé, courut vers l’abri des deux enfants
en aboyant avec insistance. Bientôt ses jappements furieux éveillèrent
les soupçons de don Henriquez, qui marchait un peu en arrière du groupe
qui s’éloignait. Il entrevit deux ombres s’enfuyant sous les arbres et
s’élança, l’épée dégainée, sans cesser d’exciter l’épagneul minuscule
qui s’enrouait à hurler sur les talons de Nicolas.
Celui-ci, dans un danger si pressant, ne perdit pas son sang-froid.
Tirant son épée, il abattit le chien d’un coup et, d’un autre, désarma
l’Espagnol en l’atteignant au poignet. Puis, enlevant Monette dans ses
bras, il se jeta à corps perdu dans le fourré, où il tomba au milieu de
six laquais armés qui accouraient aux cris de l’écuyer. En même temps se
précipitaient derrière lui quelques-uns des conjurés. Les autres
entraînaient le duc d’Orléans vers l’hôtel, dans la crainte d’une
trahison. Mme de Nérissins se désolait, la confusion devint générale.
Pressé de toutes parts, Nicolas eut à peine le temps de déposer Monette
au pied d’un arbre et de faire face. Le croc d’une hallebarde le porta à
terre en lui déchirant le jarret. Son épée lui échappa dans sa chute. Il
se releva, essaya de saisir ses pistolets. Embarrassé dans son manteau,
il fut bousculé, foulé aux pieds, garrotté, lié à un arbre.
Ainsi les deux enfants se virent au milieu d’un cercle de gens armés,
éclairés par des falots. Le comte de Montrésor, que ces clameurs avaient
fait revenir sur ses pas, interrogea Nicolas avec dureté et rudesse.
Celui-ci ne répondit que lentement: «Venu pour emmener sa sœur de lait
qui voulait partir, il avait été poursuivi par un homme contre qui il
avait dû tirer l’épée.»
Quand on lui demanda son nom, il avoua s’appeler Nicolas. Mais don
Henriquez, le poignet bandé par un mouchoir, s’écria d’un ton furieux:
«Il ment, il ment! Monsieur le drôle, tu es le dénommé Grégoire
Boitillon, mousquetaire à la compagnie de la Ferté! Oseras-tu nier, beau
chasseur de rats? Triple vaurien, voleur!»
Un des conjurés regarda Nicolas sous le nez: «C’est impossible!
Lieutenant à cette compagnie, j’en connais tous les hommes. Ce
gaillard-là n’en est pas! Regardez d’ailleurs son habit. Laquais ou
cavalier irrégulier, peut-être. Et ces pistolets? Garnis d’argent fin,
sont-ce là des armes de bandoulier, je vous le demande?--C’est quelque
filou entré ici pour dérober des hardes ou de l’argenterie avec l’aide
de cette petite coquine!»
M. de Montrésor examinait les pistolets: «Tiens! ils ont les écussons
d’Aronville!... Ne serait-ce point plutôt un espion envoyé par la veuve
douairière, ennemie jurée--le bruit en court--de la marquise?»
A ce mot d’espion, tous se mirent à trembler. Évidemment, on avait mis
la main sur un agent du Cardinal, et il convenait de s’en débarrasser
sans tarder. Si on eût écouté don Henriquez, le garçon et sa compagne
eussent été dépêchés sur-le-champ à coups de pistolet: «Qu’on leur casse
la tête! Et cette fille est encore plus dangereuse, car elle nous
espionne depuis des semaines.» Et l’Espagnol s’avança pour mettre son
projet à exécution. Mais sa main blessée trahit son courage. Il ne put
lever le chien du pistolet. D’ailleurs, M. de Montrésor lui retint le
bras:
«Nul ne peut mourir ici sans l’ordre de Monsieur. Nous prendrons ses
commandements cette nuit même. Jusqu’à ce qu’il ait plu à sa sagesse de
statuer sur leur sort, qu’on enferme ces coquins en lieu sûr!»
Don Henriquez se chargea de garder les deux prisonniers. Il prit avec
lui cinq valets et poussa Nicolas et Monette, qui se traînait à peine,
vers la basse-cour. Là s’ouvrait l’entrée voûtée d’un caveau. A la lueur
des flambeaux, on descendit une vingtaine de marches. Une porte fut
ouverte avec un grincement affreux de serrures et de gonds rouillés.
Poussés à coups de pied, les enfants roulèrent sur le sol fangeux. Le
battant fut tiré et ils entendirent de nouveau le grincement des
ferrailles.
Ils entendirent encore d’autres bruits. Dans la nuit épaisse qui les
entourait, ces bruits grossissaient d’une façon sinistre.
«Bien sûr, songeaient-ils sans prendre cette peine inutile de se
l’avouer l’un à l’autre, on va revenir pour nous égorger.»
Et toutes les histoires qui couraient sur les châteaux mystérieux où
tant d’hommes avaient été attirés et n’avaient point reparu revenaient à
l’esprit de Nicolas. Les efforts furieux qu’il avait faits pour rompre
ses liens le mettaient maintenant dans une telle prostration qu’il
gisait immobile, tel un mort. Et Monette ne savait que pleurer, la tête
enfouie dans son jupon.
Nicolas continuait de rêver: «Dans dix ans, vingt ans, un peu plus tôt,
un peu plus tard, on retrouvera nos ossements pourris dans le sol, et on
ne les relèvera même pas pour les porter en terre sainte...»
La colère le reprit. Grinçant des dents, il se tordit, mais sans crier,
tant il redoutait de troubler le repos de la Demoiselle. Et, dans sa
simplicité, il se prenait à espérer qu’elle s’était endormie.
Mais on parlait au dehors, et l’on marchait. Nicolas tendit l’oreille...
Allait-on ouvrir la porte, et l’heure avait-elle sonné? Non, ce n’était
rien. La nuit passerait ainsi. Puis, le matin, on viendrait. Et ce
serait leur dernière journée!
«Ah oui! C’était bien la peine d’avoir manœuvré avec autant de patience,
d’avoir retrouvé la Demoiselle,--et au prix de quelles peines!--pour
succomber ainsi misérablement et entraîner la jeune maîtresse dans la
mort.»
Si encore il eût fallu se battre, Nicolas se fût volontiers offert aux
coups. Mais il était bien question de se jeter à corps perdu dans la
bataille, lorsqu’il n’avait même pas l’usage de ses bras: on les lui
avait étroitement liés, et les cordes meurtrissaient sa chair, et, par
surcroît, il perdait beaucoup de sang par son jarret ouvert!
Les tristes réflexions du pauvre berger furent alors troublées par un
bruit de pas. Il se dressa à demi, cherchant machinalement à couvrir
Monette de son corps. C’était une fausse alerte. Tout se tut encore. Et
pourtant Nicolas croyait percevoir des chuchotements. Convaincu que sa
tête battait la campagne, il se jura de ne plus écouter.
Son sang-froid lui revenait, d’ailleurs, et, loin de perdre courage, il
supputait les quelques chances qu’il avait de sortir de ce mauvais pas.
«Si seulement j’avais l’usage de mes mains!... Mais peut-être que la
Demoiselle a les siennes libres!... Je vais toujours le lui demander!»
Par un bonheur inespéré, Monette avait en effet les mains libres. C’est
ce qu’elle annonça sans cesser de pleurer dans son coin. Alors Nicolas
l’assura que tout irait bien si elle réussissait à dénouer les liens qui
attachaient ses poignets et ses chevilles. Et même lui délier les mains
suffisait!
Adroitement, la jeune fille attaqua cette difficile besogne. Elle ne
voulait pas, par crainte de blesser Nicolas, employer les ciseaux qui
pendaient à sa ceinture. De ses doigts fins, elle sut dénouer les
cordes; mais, pour mener à bien cette entreprise dans les ténèbres, elle
passa près d’une demi-heure. Et toujours Nicolas, haletant, entendait
les murmures du dehors. Cela devenait une obsession.
Enfin, il retrouva l’usage de ses membres. Il étira ses bras raidis, sa
jambe blessée, se leva et marcha les mains tendues, dans cette nuit
profonde. A tâtons, il atteignit la porte, en palpa les planches
épaisses. De l’autre côté, comme il s’en rendit compte, on remuait, on
grattait, on tapait contre la porte. Alors il se hissa, grâce à des
pierres en saillie, jusqu’à une fente de l’huis. Il retomba aussitôt,
les tempes mouillées d’une sueur froide... Les gens de don Henriquez
étaient occupés à murer l’entrée du cachot!
Sans dire à Monette un seul mot qui pût lui laisser soupçonner le
danger, Nicolas lui conseilla de se reposer et lui souhaita même le
bonsoir, en l’assurant que ses protecteurs ne les laisseraient pas
longtemps dans cet affreux réduit. Puis, tâtant la porte, il reconnut
que les ais, aux trois quarts pourris, n’offriraient pas grande
résistance à la forte dague de cavalier qu’il portait toujours cachée
dans sa botte et dont, par bonheur, on avait négligé de le dépouiller.
Nicolas remonta sur sa pierre, écouta, l’oreille collée au bois. Tout
était silencieux: le mur devait être achevé. Oui, sans doute! Mais ne
laisserait-on pas quelque valet en sentinelle? Pour quoi faire? Et puis,
tout compté, ne valait-il pas mieux risquer les chances d’une lutte que
de périr avec la Demoiselle, de froid et de faim, dans une cave! Si
seulement on pouvait savoir l’heure!
Hélas! Il n’y fallait pas compter. Plongé dans une obscurité complète,
Nicolas n’aurait pu lire sur le cadran de sa montre. Il sentait
d’ailleurs cette montre brisée, écrasée, aplatie pendant la lutte. Et,
d’autre part, s’il laissait au mortier le temps de prendre, jamais il ne
viendrait à bout de percer le mur.
Le souffle régulier de Monette lui apprit que son amie s’était endormie
sous le chaud abri de son gros manteau de drap. Alors Nicolas attaqua
les planches. Sans bruit il en démolit deux, et la serrure vint avec,
puis une barre à demi engluée dans le mortier. Doucement, à tâtons, il
chercha les joints de la pierre, y glissa la pointe de sa dague, pesa au
moyen de la barre. Se haussant aussi haut qu’il put, il découronna cette
muraille fraîche dont il rejetait les éléments à l’intérieur du cachot.
Il réussit à pratiquer un trou, y passa la tête. Dans le couloir régnait
un silence complet, mais les ténèbres y étaient moins épaisses que dans
sa prison. Sur la droite, même, une faible lueur filtrait à travers la
porte de la basse-cour. Nicolas se dit:
«Si l’on avait mis un homme de garde, on lui eût certainement laissé un
flambeau, une torche. S’il y a un ennemi à combattre, je le trouverai au
dehors. Le principal est de sortir.»
Nicolas eut bientôt éventré le mur élevé par don Henriquez. Alors, il
s’avança, dans le couloir, jusqu’à la porte de la basse-cour, dont les
ais disjoints lui permirent de voir l’aube qui éclairait le jardin de
ses teintes livides. Par dérision, l’écuyer avait laissé la clef dans la
serrure, en dedans, et était parti en tirant la lourde porte. Nicolas
l’entr’ouvrit. La basse-cour était déserte.
Le jour se levait à peine que Nicolas soutenant Monette traversait le
potager et arrivait enfin à la ruelle. Tremblants, exténués, souillés de
boue, ils durent aller par les rues et se cacher plus d’une fois au
passage d’une patrouille ou d’une escouade du guet. Au sortir d’un tel
danger, ils se retrouvaient plus timides. Une heure et plus, deux heures
peut-être se passèrent avant qu’ils heurtassent à la porte de l’hôtel
d’Aronville. A grand’peine purent-ils se faire ouvrir et obtenir la
permission d’entrer. Deux cavaliers logés chez Mme d’Aronville, et qui
sortaient pour promener leurs chevaux, reconnurent Nicolas et
expliquèrent au suisse qu’à M. d’Oultry seul appartenait le soin de
régler la chose avec son valet.
Une fois entrés, les fugitifs tombèrent tous deux devant la vaste
cheminée de la cuisine, où Marion allumait le feu. Et la pauvre servante
faillit flamber avec sa bourrée, tant elle demeura stupéfaite de voir
«ces deux jeunesses pleurant d’un œil, riant de l’autre, et plus défaits
et minables que des déterrés».
--Ah! bonne Marion! s’écria Nicolas en l’embrassant, vous ne croyez pas
si bien dire!
* * * * *
Les grands événements sont souvent commandés par de petites causes. Si
M. le Cardinal ne fut pas assassiné le lendemain, comme M. de Montrésor
l’avait réglé, c’est que le conspirateur apprit, sur le coup de midi,
l’évasion de Nicolas et de Monette. Ne doutant point que le complot ne
fût éventé, il résolut cependant de jouer le tout pour le tout et
ordonna à l’écuyer Henriquez de tenir la chose secrète.
Mais, au moment où Monsieur, debout près du Cardinal, cherchait un
encouragement dans les yeux de son confident Montrésor, il vit celui-ci
pâlir et détourner la tête. Trop heureux de saisir un tel prétexte, le
frère du roi Louis XIII ne se découvrit pas, et Son Éminence rentra
tranquillement dans sa maison. Et M. de Montrésor, la rage au cœur, les
sourcils froncés, dut faire bonne mine à M. d’Oultry, qui le saluait
avec une courtoisie affectée et poussait en avant le jeune Nicolas:
«Souffrez, mon cher comte, que je vous présente mon valet Nicolas. Je
vous constitue juge de son cas. Ce drôle a laissé tomber chez vous, ou
pour mieux dire chez la marquise de Nérissins, votre grande amie, pas
plus tard que la nuit dernière, une paire de pistolets que je lui donnai
à essayer et auxquels je tiens fort. Renvoyez-moi ces objets et ne
retirez pas à ce belître, dont la simplicité égale la négligence, la
seule chance qui lui reste de ne pas toucher cent coups de bâton.»
M. de Montrésor ne répondit rien; les pistolets furent rendus; Mme de
Nérissins quitta Amiens le soir même, escortée par don Henriquez et
quelques-uns de ses familiers, et M. le Cardinal ne sut jamais ce qu’il
dut au petit Nicolas.
--Fais bien attention! Que Son Éminence n’apprenne point cette belle
histoire, mon pauvre Nicolas, car nous pourrions, toi et moi, sans
compter Mme d’Aronville et ta Monette, être logés, aux frais du Roy dans
une belle prison. C’est un secret d’État, et notre intérêt commun nous
condamne au silence.
Ainsi avait parlé M. d’Oultry, après que Nicolas lui eut donné l’emploi
de sa nuit. Et c’est peut-être cet intérêt commun qui obligea Mme
d’Aronville à épouser M. d’Oultry dès la fin de la guerre et à retenir
Nicolas et Monette près de sa personne.
--Apprends avec ménagements à ta Monette, quoique tu n’oses rien lui
dire, qu’elle est à la fois orpheline et fiancée, dit Mme d’Aronville au
petit berger.
Et M. d’Oultry ajouta:
--On les mariera aux prochains abricots, et on leur donnera une ferme
que l’on ne brûlera plus, s’il plaît à Dieu!
Mai 1908.