A Marie de Régnier.
Marine était une vierge chrétienne, fille unique d’un patricien de la
Thrace. Étant devenu veuf, cet homme se retira dans un monastère et
décida sa fille à l’y accompagner. Sans s’arrêter à ce que cette pieuse
fraude pouvait porter en soi de blâmable, Marine revêtit des habits de
garçon et entra dans le couvent, où elle prit le froc sous le nom de
Frère Marin. Le père de Marine mourut alors qu’elle n’avait pas plus de
seize ans. Elle continua de vivre sous ses habits de religieux et de
rendre à la communauté tous les services qu’on pouvait attendre d’un
jeune homme vigoureux, en tout soumis aux règles de l’ordre et que ne
rebutaient point les plus durs travaux.
Il s’agissait, entre autres, de conduire un chariot attelé de bœufs.
Poussant ses bêtes puissantes et paisibles vers la ville, Frère Marin
s’en retournait avec les provisions et les objets nécessaires à la vie
des moines. Mais du monastère à la ville la route était longue, et les
ombres de la nuit la rendaient peu sûre. Aussi, quand le jour tombait,
Frère Marin avait-il coutume de profiter de l’hospitalité d’un seigneur
nommé Pandoche, dont le château se trouvait placé sur son chemin.
Or, il advint que la fille de Pandoche, à la veille de devenir mère et
ne pouvant cacher plus longtemps la faute qu’elle avait commise avec un
homme de guerre qui avait demeuré sous le toit paternel, avoua à ses
parents, qui la pressaient de dénoncer son séducteur, que Frère Marin
était le coupable.
* * * * *
Le seigneur Pandoche s’en fut tout aussitôt demander à l’abbé justice
d’un pareil crime. Frère Marin, appelé, ne tenta point de se défendre.
Il avoua sa faute, ou, pour mieux dire, celle dont on le chargeait.
Obéissant à cette charité chrétienne dont son cœur débordait, Marine ne
voulut pas que la coupable fût confondue. Sans doute aussi
redoutait-elle pour la fille de Pandoche quelque châtiment barbare de la
part de ce père irrité. Toujours est-il que Frère Marin se prosterna aux
pieds de l’abbé et, se meurtrissant la poitrine, confessa son péché.
La chose était de celles qui demandent une punition exemplaire. L’abbé
ordonna que le moine impur fût battu durement de verges et qu’on le
chassât ensuite du monastère. Frère Marin supporta son malheur avec une
pleine résignation. Trois années durant, on le vit mener une vie de
mortifications et de pénitence. Exposé aux intempéries, sans autre abri
que le porche, jamais il ne s’éloigna du seuil de son couvent, si glacée
que fût la bise et quelle que fût, en sa saison, la pernicieuse ardeur
du soleil de Thrace.
Par compassion pour une telle misère, le Frère aumônier donnait chaque
jour un morceau de pain au pauvre Marin. Ainsi de ce pécheur la
constance et l’humilité firent-elles tourner à l’édification d’un chacun
ce qui avait paru d’abord l’objet d’un irréparable scandale.
Les tribulations de la bienheureuse Marine ne touchaient point encore à
leur fin. Une épreuve dernière lui était réservée avant sa glorification
en ce monde. Quand l’enfant de la fille de Pandoche fut sevré, les
parents ne crurent pouvoir mieux faire que de le porter à l’abbé pour
qu’il s’en chargeât. Celui-ci, estimant que Frère Marin, s’il avait
réussi à soutenir jusque-là sa chétive existence, n’en était que plus
capable de subvenir aux besoins de son enfant, ordonna qu’on le lui
remît. Au père responsable de nourrir cet enfant délictueux.
* * * * *
Deux années durant, Marine continua de vivre misérablement sous le
porche du monastère avec la petite créature qui était son fils au regard
du siècle. La sévérité de cette pénitence, qui durait depuis cinq
années, émut enfin les moines, et ils se décidèrent à tenter quelque
chose en faveur de ce pécheur repentant.
Ils s’en furent trouver l’abbé, en corps, et le supplièrent de rétablir
le Frère Marin dans sa condition première. L’inexorable abbé n’accorda
qu’une commutation de peine. Marin fut autorisé à rentrer dans le
monastère, avec son fils, mais à charge par lui de remplir les fonctions
les plus grossièrement serviles. Balayer les cours et la cuisine,
enlever les ordures, porter l’eau, tel fut son nouvel état.
Marine l’accepta sans se plaindre, et nul n’eut de reproche à lui
adresser sur le moindre détail de son service. Pour rebutante que fût sa
tâche, elle la remplit d’un cœur joyeux jusqu’au jour où il plut à Dieu
de la rappeler à lui. Elle s’éteignit en pleine jeunesse, le
dix-septième jour des calendes d’août.
On pourrait croire que l’abbé se départit alors de sa sévérité première.
Il n’en fut rien. La rigueur de sa justice ne désarma point devant la
mort. Ses ordres furent formels: le défunt Frère Marin n’aurait point sa
part de la sépulture monastique. On l’enterrerait loin de ce couvent,
dont le relâchement abominable de sa conduite avait diminué la
réputation, et aussi parce que sa pénitence n’avait pas été suffisante.
* * * * *
Mais comme, dociles aux ordres de l’abbé, les moines commençaient de
laver le corps de Frère Marin avant que de l’ensevelir, ils découvrirent
la vérité, et tous se sentirent remplis d’une obscure douleur et d’un
pieux étonnement.
Tenant, en bon chrétien, les voies de Dieu pour impénétrables, l’abbé
s’humilia devant la dépouille mortelle de cette Marine qui fut une
sainte sur la terre. On fit à la vierge de Thrace des funérailles
magnifiques. On la coucha dans un superbe tombeau.
Ce tombeau devint rapidement un lieu fertile en miracles. Le premier, et
certes le plus considérable, se produisit au bénéfice de l’accusatrice
même de Marine. Possédée du démon depuis des années, la fille de
Pandoche fut amenée devant le tombeau de la sainte. Ayant confessé son
crime et détesté son infâme calomnie, elle en reçut aussitôt un grand
soulagement. Et, sept jours après, le démon qui la tourmentait
l’abandonna.
Sainte Marine est honorée parmi ces bienheureux que la dévotion des
croisés ramena d’Orient dans nos pays de l’Ouest. Ce fut au douzième
siècle que les Vénitiens rapportèrent son corps dans leur ville, où ils
lui dédièrent une église. Son culte, en France, apparaît comme un peu
postérieur. Il semble dater du second quart du treizième siècle.
Sur l’emplacement de l’Hôtel-Dieu actuel se dressait jadis l’église
Sainte-Marine. C’était la plus petite paroisse de Paris. Elle ne
comptait guère plus de douze paroissiens; mais de ceux-ci les
libéralités suffisaient à assurer le service. La démolition de ce
vénérable édifice n’est pas si ancienne que les vieux Parisiens en aient
perdu tout souvenir. Alors que les îlots de masures pittoresques
entourant le parvis de Notre-Dame n’avaient pas encore disparu sous le
pic de M. Haussmann, ce qui restait de la vieille église se pouvait voir
dans ce cul-de-sac dit de Sainte-Marine. Le vaisseau délabré servait
d’atelier à un raffineur.
C’est dans cette minuscule paroisse que l’official unissait les couples
qui, revenus des erreurs de l’union libre, contractaient mariage
régulier et valable. Le prêtre bénissait les pécheurs réconciliés et
leur passait au doigt un anneau de paille remplaçant en cette occasion
la traditionnelle alliance dont use le commun des hommes.
Que l’anneau de paille fût un symbole d’humilité, l’on n’en saurait
douter. Il rappelait, aussi et surtout, la légende de sainte Marine,
légende entre toutes belle et touchante.
* * * * *
Telle est, sommairement racontée, l’histoire de sainte Marine, que les
vieux sculpteurs représentèrent sous la figure d’un moine tenant un
enfant au maillot entre ses bras.