Le lendemain de cette soirée mémorable, Nicolas eut bien soin de ne pas
se montrer aux environs de l’hôtel de Nérissins. Seul, le palefrenier
Passadoux connaissait son secret, car le défiant berger ne s’était pas
encore ouvert à M. d’Oultry non plus qu’à Mme d’Aronville.
«Si cela tourne mal, se répétait-il, j’aurai toujours le temps de leur
raconter l’histoire et de leur demander conseil ou protection. Pour de
petites gens comme nous, la première prudence conseille de ne pas mêler
les gros bonnets à nos affaires.»
Après le souper, quand tous les domestiques furent allés se coucher,
Nicolas demeura dans la cuisine déserte, éclairée par un flambeau.
Regardant sans cesse la montre dont Mme d’Aronville lui avait fait
cadeau quelques jours auparavant, il trompait les longueurs de l’attente
en fourbissant avec soin les armes de son maître. M. d’Oultry
entièrement guéri de ses blessures devait se tenir prêt à partir au
premier appel. D’un jour à l’autre, le Roy et M. le Cardinal pouvaient
entrer dans Amiens. Le duc d’Orléans y tenait déjà son quartier général
d’où l’on dirigerait les opérations du siège de Corbie. On ne parlait,
en effet, que de reprendre cette ville sur les Espagnols. Les
envahisseurs avaient trouvé là leur dernier avantage. Effrayés sans
doute par l’importance des forces qui se massaient depuis deux mois
derrière la Somme, ils avaient abandonné leurs conquêtes et gardé
seulement cette place de Corbie, dont les fortifications leur
paraissaient capables d’arrêter le premier élan des Français.
«Pourvu que nous ne soyons pas obligés de partir avant que j’aie pu
tirer Monette des griffes de ces méchantes gens! Une fois hors de
l’hôtel Nérissins, la Demoiselle sera en sûreté chez Mme d’Aronville, à
qui je l’amènerai. Peut-être aurais-je mieux fait de parler de tout cela
à cette dame? Mais, pourtant, si elle n’a pas été assez puissante pour
empêcher la marquise de s’emparer de Monette, il y a bien peu de chances
pour qu’elle puisse la délivrer aujourd’hui.»
Ainsi songeait le soucieux Nicolas en astiquant la batterie d’un
pistolet avec une peau de chamois ointe de graisse de cerf. Enfin il vit
l’aiguille de sa montre marquer l’heure du rendez-vous. Ceignant son
épée, Nicolas s’enveloppa dans son manteau, dont il releva le collet
jusqu’à s’en couvrir le nez, et se dirigea vers la rue de l’Hôpital,
insensible aux jappements de Miraut attaché dans l’écurie.
Rasant les murs, Nicolas atteignit la brèche de la haie. Il allait
entrer dans le potager, quand la lueur d’une lanterne qui se balançait
au ras du sol et s’avançait vers lui l’obligea à une prompte retraite.
Longeant la clôture dans une direction opposée, il se blottit derrière
un gros arbre et put voir défiler six laquais en armes, précédés par don
Henriquez, qui, l’épée à la main, était flanqué d’un valet tenant la
lumière. Cette ronde passa assez près de l’arbre pour que Nicolas
entendît l’écuyer dire en s’éloignant: «Allons, tout est tranquille,
nous pouvons rentrer. Relevez les deux hommes qui veillent aux écuries,
et allez dormir!»
La petite troupe se disloqua tout aussitôt, et don Henriquez, toujours
accompagné par le porte-lanterne, disparut dans le parc. Nicolas,
cependant, n’osait quitter son abri: «Passadoux l’aurait-il attiré dans
un piège? Celui-ci n’y avait aucun intérêt, et la chose était en soi peu
croyable.»
Nicolas put croire que le palefrenier ainsi incriminé, lisant dans sa
pensée, accourait pour se justifier, car il entendit une voix qui
murmurait: «Psitt! Psitt! Camarade Nicolas, est-ce vous que je distingue
collé à cet arbre?... N’ayez pas peur, c’est moi, Héron Passadoux!»
Et, s’étant ainsi annoncé, Passadoux apprit à Nicolas que tout allait
pour le mieux: «La petite pluie qui commençait de tomber avait chassé
Henriquet et ses suppôts.» Puis il conclut:
--Venez, camarade! Votre payse vous attend à la fenêtre. Pour moi, je
monterai la garde à l’entrée de la cour, et, si quelque fâcheux
survient, je saurai vous cacher. En avant!
Un instant après, Nicolas et Monette se serraient les mains entre les
barreaux de la grille et aux paroles les plus affectueuses mêlaient des
larmes de joie. Auraient-ils jamais pensé se revoir! Leur conversation
fut longue, et le temps s’envolait sans qu’ils pussent se dire le quart
de ce qu’ils avaient à se conter. Nicolas réussit à tromper le chagrin
de Monette. Quand elle l’interrogeait sur ses parents, il évitait les
réponses précises: «On pouvait tout craindre, certes. Mais, au vrai, on
était sans nouvelles. Il fallait attendre et ne point s’inquiéter
autrement... Demain, ou plus tôt, ou plus tard, on saurait... Que la
Demoiselle se tînt en paix, là était le point principal, et aussi que
Nicolas la tirât de cette maison...»
La voix de Passadoux, plaintive comme le vent d’automne, s’éleva alors
pour annoncer que minuit venait de sonner et rappela les deux enfants à
la prudence. Ils se séparèrent à grand regret, se promettant, le
lendemain, un entretien plus long si possible.
Mais, le lendemain, comme Nicolas, oubliant les heures, causait avec
Monette toujours captive derrière sa grille, un appel précipité de
Passadoux l’arracha à son ravissement.
--Attention, Grégoire, mon camarade, ou Nicolas, mais ça presse!
Déguerpissons, et vivement! Il y a du beau monde par là, et qu’il ne
fait pas bon rencontrer... Par là! Courons! Chut!... Couchez-vous sur ce
gazon, sous cet if! Bien!... Attention! Levez-vous! Suivez-moi!...
Grimpez à cet arbre! Là! Et, si vous tenez à la vie, ne descendez pas
avant que cette lumière qui brille à la troisième fenêtre en face ne
s’éteigne!... Bonne nuit, je regagne mon taudis. A demain!... Ah! à
propos! Comprenez que la chandelle brillant là-haut est celle de la
chambrière qui veille en attendant que Parménie se veuille bien mettre
au lit. Pour l’heure, la marquise rôde avec le duc d’Orléans en personne
et autres grands seigneurs dans le parc... Et là-dessus, motus!
Passadoux s’éloigna en rampant sous les massifs, et Nicolas, perché sur
la maîtresse branche d’un peuplier, au-dessus de la pièce d’eau à
cascade dont il entendait le murmure, demeura seul dans la nuit. Sa
solitude ne fut pas de longue durée: plusieurs personnes, réunies
maintenant au pied de son arbre, s’entretenaient, discutant sur le ton
le plus vif. Mais les ténèbres étaient si épaisses qu’on ne pouvait
juger des gens que par la qualité de leurs voix:
--«Monsieur, assurez-vous, de grâce, et considérez qu’il n’est point
d’autre moyen!--N’employez pas la violence. Un jour peut-être, Soissons,
le fer se tournera contre vous!--Mais, monseigneur, n’est-ce point la
seule chance qui nous demeure? Du Cardinal que vous voulez épargner la
main s’appesantira sur nous tous! Foin de l’indécision!--Prévenons le
coup en frappant les premiers!--Pas de meurtre, Montrésor! Qui sait si
le sang de ce prêtre ne criera point contre nous?--Qu’il retombe sur nos
têtes, qu’importe! Et d’ailleurs, monseigneur, quand le Roy, votre
frère, laissa entendre que le joug de Concini lui devenait pesant, Vitry
hésita-t-il?--Assez, Saint-Ibal! Il a été écrit: «Tu ne me tenteras
point...» Aussi bien je veux réfléchir encore. C’en est assez pour cette
nuit! La marquise dort debout, et je redoute pour elle la fraîcheur de
ce bassin.--Oh! monseigneur, quelles paroles! Et qui pourrait songer à
dormir quand il s’agit ici de vous assurer le trône!...--Silence,
madame! Par le Dieu juste, l’homme assez malheureux pour avoir proféré
ou ouï de tels propos, même pendant son sommeil, serait sûr de se
réveiller sans sa tête! Messieurs, ne sentez-vous point votre chef
trembler sur vos épaules? Mort de ma vie, Montrésor, il faudra trouver
quelque autre chose... Si l’on se décidait...»
Les voix, de moins en moins distinctes, apprirent à Nicolas que les
conspirateurs s’éloignaient. Bientôt il ne perçut plus un bruit. La
lumière qu’il regardait trembler à la fenêtre s’éteignit. Le petit
berger frissonnant attendit encore quelque temps avant de descendre.
Enfin, se laissant glisser à terre, il courut, retrouva la ruelle où il
dut s’appuyer au mur pour reprendre son souffle avant de regagner son
logis.
Dès que le soleil fut levé, Nicolas s’en fut conter à M. d’Oultry ce
qu’il avait entendu dans le parc de Mme de Nérissins, et, une chose
amenant l’autre, il eut bientôt appris toute son histoire à son maître.
Celui-ci tint conseil avec Mme d’Aronville, car tout prétexte lui était
bon pour se trouver en compagnie de la veuve. D’une commune résolution
ils arrêtèrent qu’un tel secret d’État ne devait pas sortir de leur
bouche. Pleins de confiance en Nicolas, ils lui recommandèrent de
continuer ses visites à Monette et de tâcher non seulement de délivrer
la jeune fille, mais aussi de surprendre quelques autres conversations
des conjurés.
Et M. d’Oultry conclut ainsi:
--C’est le seul moyen que nous ayons de faire avorter ce dangereux
complot. Pour toi, mon ami, tu rempliras ton devoir de loyal sujet. Si,
par malheur, tu te laissais surprendre, nous saurions te tirer des mains
de ces coquins, toi et ta petite amie. Provoquer un éclat serait, pour
le moment, nous perdre sans bénéfice. Garde fidèlement ce secret
terrible qui pèse sur nos têtes, et sois, comme toujours, courageux et
prudent. Ta Monette te sera rendue, et...
--Et tu peux être sûr, enfant, que cette aimable fille retrouvera en moi
la mère que tu me dis avoir vue si tristement périr... Un souvenir trop
cher se lie à cette mort affreuse pour que j’oublie jamais...
Mme d’Aronville étouffa un sanglot et reprit:
--Quant à toi qui vas au danger, il est bon que tu sois bien muni.
Tiens, prends ces armes et t’en sers au besoin pour le service de ton
Roy...
La veuve remit à Nicolas une paire de pistolets richement montés en
argent, lui donna sa main à baiser et se retira, quoi que M. d’Oultry
tentât pour la retenir.