XV

Mme de Nérissins n’avait pas recueilli Monette pour la seule

satisfaction de faire pièce à Mme d’Aronville. De sa fenêtre elle avait

entendu le récit de la vivandière et en avait retenu ces paroles:

«L’enfant, si elle en réchappe, demeurera certainement muette.»

Aussitôt, Mme de Nérissins s’était décidée à prendre la jeune fille dans

sa maison. Une servante muette étant pour cette dame, qui conspirait à

toute heure du jour et de la nuit, un objet sans prix.

Sibylle Parménie de Laudes, marquise de Nérissins, était alors dans tout

l’éclat de cette beauté que les peintres du temps ne se lassèrent pas de

reproduire. Mariée dès l’âge de quatorze ans à Florian-Honoré de

Courtivaux, marquis de Nérissins du Châtel, elle était veuve à dix-sept,

son mari ayant péri dans un duel, après une querelle de jeu, avec le

comte de Ludat Mondestin, de la maison de Presles. Jamais femme ne prit

le deuil d’un cœur plus léger. Égoïste, dure, froide, avaricieuse et

fausse, Sibylle de Laudes se promit et se tint de rester libre et de

consacrer en toute liberté à l’intrigue une vie qu’extérieurement elle

voua à l’amitié et aux bonnes œuvres. Après trois années, elle laissa

ses habits de deuil et commença d’ouvrir sa maison aux partisans de

Monsieur, frère du Roi, et à tous les autres ennemis de l’État. Gaston

d’Orléans lui avait juré que le jour où il serait roi la verrait

duchesse et pourvue d’une grosse charge à la cour. Forte de cet espoir,

elle ourdissait dans l’ombre la trame de ses complots, aidée par le

comte de Soissons, son cousin Saint-Ibal et M. de Montrésor. Tous ces

grands aventuriers politiques attendaient l’heure d’assassiner le

cardinal de Richelieu et de prendre la direction des affaires pour le

plus grand bien du pays.

Par son écuyer meneur, le Quinola Henriquez, agent du gouverneur des

Pays-Bas, Mme de Nérissins correspondait avec les Espagnols, et par le

comte de Montrésor elle demeurait en rapports avec Monsieur, qui devait

entrer bientôt dans Amiens.

Les fréquents conciliabules qui se tenaient chez elle obligeaient la

marquise à surveiller de très près ses domestiques. Une indiscrétion

pouvait la perdre. Aussi n’avait-elle dans ses appartements intérieurs

d’autre service que celui de ses femmes, parce que celles-ci vivaient

cloîtrées dans son hôtel, d’où, sous aucun prétexte, il ne leur était

permis de sortir. Et telle était la terreur qu’inspiraient et Mme de

Nérissins et son écuyer que personne n’osait s’intéresser à ces

recluses.

Vivant sous une discipline non moins stricte, les hommes de livrée

gardaient un pareil silence. Seul, le palefrenier Passadoux se laissait

délier la langue, quand il se glissait, aux premières heures de la nuit,

dans la taverne du Roy Doré. Il racontait à Madelon, la verseuse de

bière, quelque histoire de la marquise ou de don Henriquez.

Ainsi Nicolas avait-il pu apprendre quelques particularités de la règle

observée chez Mme de Nérissins et recueillir sur Monette des

renseignements de première utilité.

Il les recueillit de la bouche même de Passadoux, car la vue d’un pot

plein de vin épicé ou d’une cruche de bière écumante précipitait le

palefrenier dans la voie des confidences. Jamais homme plus altéré ne

s’assit au cabaret dans Amiens. Nicolas s’essaya à lui tenir tête et ne

regretta ni son temps ni son argent. Retourné, le soir même, au Roy

Doré, Nicolas tout en écoutant le loquace valet d’écurie, pouvait

observer la maison où demeurait la demoiselle.

--Voyez-vous, mon bel ami, cette dame, notre maîtresse, nous traite tous

de Turc à More, et, du grand au petit, il n’en est pas un qui

n’abandonnerait son toit avec plaisir. Mais que voulez-vous! Elle nous

doit à tous quelques mois de gages, et les temps sont si durs qu’on ne

peut se lancer ainsi, sans argent, dans le monde... Et puis...

Le palefrenier Héron Passadoux, s’interrompant de parler, regarda autour

de lui avec inquiétude. Dans le fond de la salle, à peine éclairée par

deux chandelles, des soldats jouaient aux cartes. Serrés les uns contre

les autres, ils ne montraient que leur dos. Sur le seuil de la cuisine,

la servante Madelon récurait une chopine d’étain tout en souriant aux

galanteries d’un sergent. Passadoux, rassuré, continua, en baissant la

voix:

--Et puis, cette Parménie, elle en a fait pendre plus d’un, la chose est

certaine. Quand on quitte Mme la marquise, il ne faut point se laisser

rattraper. Il se passe et dit chez elle des choses qui troubleraient des

honnêtes gens, je vous assure... Tenez! J’ai entendu, moi qui vous

parle, une conversation entre la dame, l’Espagnol et le médecin

Saboyer!... Il s’agissait d’une certaine Monique... Attendez donc!...

Monique, oui, c’est bien ça!... Monique Piédalue... ou Piédalouette...

je crois... Enfin une petite paysanne, une bavolette de quatre sous

qu’on a recueillie dans l’hôtel après la fuite de Corbie... Ah! mon ami,

si vous aviez entendu!...

Sans approuver ni blâmer, Nicolas écoutait toujours. Mais, à ce moment,

il interrompit Passadoux et, du ton le plus indifférent, lui demanda si

un pot de vin épicé ne saurait le consoler de ses chagrins.

Passadoux accepta la proposition d’enthousiasme. Il demanda même à

Madelon une pipe en terre, en bourra le fourneau jusqu’au bord avec un

tabac si humide que la chandelle où il l’alluma en manqua s’éteindre.

Entouré d’un nuage d’âcre et épaisse fumée, le palefrenier disparut aux

yeux de tous en même temps qu’il buvait un grand coup de bière «pour

préparer la voie au vin».

Nicolas avait gardé son sang-froid d’une telle volonté que pas une fibre

de son visage n’avait remué quand il entendit prononcer le nom de la

demoiselle. Il dit seulement, quand le vin arriva:

--Vous parliez d’une Monique Piédalue, camarade? Voyez comme on se

retrouve!... J’ai justement une payse de ce nom... Mais ça ne peut pas

être elle...

--Et pourquoi non, s’il vous plaît, répondit Passadoux entre deux

bouffées. Ça peut très bien être votre payse. Tenez, je vais vous en

tracer le portrait: cheveux plats, sous un bonnet de même, nez long et

assez pointu, ce semble, le reste à l’avenant...

--Après tout, fit Nicolas, il se peut. Eh bien, si c’est ma payse, je

vous jure de payer bouteille, plutôt deux nuits qu’une, si vous me la

laissez voir.

--Ça, mon garçon, c’est facile! Demain soir votre payse aura été avertie

et elle vous attendra à la fenêtre de... Enfin, suffit! Je vous la

montrerai, cette fenêtre, et pas plus tard que cette nuit, encore!...

Mais quel est le nom du pays? Oui, quel nom saura attirer cette pâle

Monique?

--Ah bien! voilà... Mon nom de guerre est...

Nicolas regarda les soldats qui continuaient de jouer; tout à leurs

cartes, ils ne s’occupaient point des deux buveurs solitaires. Le

sergent, toujours galant, aidait dans la cuisine Madelon à fourbir sa

vaisselle d’étain. La patronne, tout au fond, dormait derrière le

comptoir.

Alors Nicolas coula ces paroles dans l’oreille de Passadoux:

--C’est par rapport aux piquiers que vous voyez là-bas. Notre compagnie

a eu des histoires avec eux. Vous comprenez?

--Parfaitement! dit avec gravité Passadoux tenant son pot d’une main et

sa pipe de l’autre. C’est compris! La chose est assez claire.

--Eh bien, mon camarade, si pour vous je suis le mousquetaire Grégoire

Boitillon, pour la payse je suis le berger Nicolas...

--Nicolas tout court?

--Tout court. Mais continuez donc votre histoire de médecin, vous la

racontiez si bien que je croyais quasiment y être.

Le palefrenier, flatté, avança sa tasse, que Nicolas emplit jusqu’au

bord. Du vin fumant, aromatisé, la fine odeur caressait les narines de

l’ivrogne, qui recommença de parler:

--«Pour lors, disait la marquise, Saboyer, vous nous en contez! Cette

fille est-elle muette, oui ou non?--Mon Dieu, madame, je ne sais.» Ça

c’était la voix du médecin, et il continua de jargonner, en latin je

crois: «_Muta, herba, liquora, corpus_», enfin, un tas de mots qui n’ont

pas de sens et qu’on entend seulement à l’église. «Si elle n’est pas

muette, nous saurons y mettre ordre.» Celui qui avançait ça, d’un ton à

faire dresser les cheveux, c’était le vilain Espagnol Henriquet. Alors

le médecin répondit comme ça: «Si l’abcès du front crève par le nez,

elle parlera comme vous et moi.--Ne pourrait-on l’empêcher de crever?»

Je reconnus l’organe de la marquise. «Oh! madame, c’est une autre

affaire et dont j’entends ne pas me mêler. Mais, moi qui soigne cette

enfant, je ne la laisserai pas tuer sous mes yeux.» La marquise dut

alors se mordre la langue, car elle pesta, jura; puis elle se mit à

baragouiner de l’espagnol avec Henriquet. Enfin, Parménie interpella le

médecin: «Saboyer, si vous êtes capable de dire la vérité une fois dans

votre vie, répondez-moi! Croyez-vous, en votre âme et conscience, que

cette fille soit capable dans son état d’entendre et de retenir ce qui

aura été dit près d’elle?--Mais non, madame, sa tête bat la campagne,

vous pourriez bien crier au feu que votre bavolette ne remuerait pas

plus qu’une morte! Essayez, si vous voulez...»

Passadoux lança vers le plafond un cercle de fumée, but largement et

reposa sa tasse vide, que Nicolas remplit à nouveau, et continua:

--Pour ce jour-là, je n’en sus pas davantage, car ils cessèrent de

causer. Pour moi, je rentrai lestement sous un appentis quand je vis

Parménie montrer son museau rose à la fenêtre. Mais, le lendemain,

j’appris encore quelque chose. Madame disait à la gouvernante Le

Bréhant, avec qui elle se promenait derrière la grande écurie où

j’étrillais son cheval fleur de pêcher: «Vois-tu, Bréhant, c’est très

ennuyeux mais on n’y peut rien. L’abcès a crevé par le nez. Saboyer ne

s’était pas trompé. Aujourd’hui, l’enfant se porte comme moi, et elle

parle. En deux mots, voici son histoire. Elle se nomme Monique Piédalue,

est fille de fermiers à Bézons. Les fuyards français l’ont emmenée

malgré elle, mais, après une chute dans une fondrière, tout autre

souvenir a disparu de son esprit.» Alors la Bréhant, je ne sais si vous

connaissez cette fâcheuse vieille à face de hibou, demanda ce qu’on

ferait de cette pauvresse. «Oh! dit Madame, tu la garderas avec les

autres filles et elle travaillera à l’aiguille. La fierté de cette

méchante bavolette est telle qu’elle prétend ne pas être nourrie ici

sans gagner son pain. Vienne la paix, je la renverrai chez elle, à moins

que Monsieur n’ait besoin de lingères ou qu’il entende en disposer

autrement. Tu comprends que, du moment que je l’ai recueillie, je ne

puis la mettre dehors. Cette chipie d’Aronville serait trop heureuse de

la prendre pour me vexer.»

Quand Nicolas et Passadoux sortirent de la taverne, la lune brillait,

trop au gré du palefrenier, qui craignait de se laisser voir, pas assez

pour Nicolas, qui espérait apercevoir Monette à une fenêtre. Mais

Passadoux entraîna vivement Nicolas dans la ruelle, le mena jusqu’à la

brèche qui entamait la haie de gauche. Alors, doucement, ils se

glissèrent à travers un jardin potager, puis entre les massifs d’un

parc, jusqu’à des parterres qu’ils longèrent. Ils atteignirent bientôt

une petite porte, passèrent dans une cour, accédèrent à une seconde. Et

le palefrenier montra à son compagnon une fenêtre basse qu’armait une

grille bombée:

--C’est là, dit-il, retenez bien la place. De droite à gauche comptez

quatre fenêtres, depuis ce perron. Est-ce vu?... Oui?... Eh bien, je

vais vous reconduire... Demain soir, au coup de onze heures,

trouvez-vous là, et je vous jure que votre payse y sera. Moi, je

monterai la garde!

--Merci, mon camarade. Et je veux, moi, qu’à minuit un grand pot de vin

nous réunisse au Roy Doré... Là, très bien! Maintenant, je reconnais mon

chemin.

Et Nicolas s’en fut d’un pas léger, cependant que le palefrenier Héron

Passadoux, la tête lourde et les jambes un tant soit peu molles, gagnait

la soupente où, par la libéralité de Mme de Nérissins, qu’il appelait

Parménie par une familiarité coupable, une botte de paille et une housse

de cheval hors d’usage lui servaient de mobilier.

La gardienne de l'idole noire · 第 30 / 36 题