Mme de Nérissins n’avait pas recueilli Monette pour la seule
satisfaction de faire pièce à Mme d’Aronville. De sa fenêtre elle avait
entendu le récit de la vivandière et en avait retenu ces paroles:
«L’enfant, si elle en réchappe, demeurera certainement muette.»
Aussitôt, Mme de Nérissins s’était décidée à prendre la jeune fille dans
sa maison. Une servante muette étant pour cette dame, qui conspirait à
toute heure du jour et de la nuit, un objet sans prix.
Sibylle Parménie de Laudes, marquise de Nérissins, était alors dans tout
l’éclat de cette beauté que les peintres du temps ne se lassèrent pas de
reproduire. Mariée dès l’âge de quatorze ans à Florian-Honoré de
Courtivaux, marquis de Nérissins du Châtel, elle était veuve à dix-sept,
son mari ayant péri dans un duel, après une querelle de jeu, avec le
comte de Ludat Mondestin, de la maison de Presles. Jamais femme ne prit
le deuil d’un cœur plus léger. Égoïste, dure, froide, avaricieuse et
fausse, Sibylle de Laudes se promit et se tint de rester libre et de
consacrer en toute liberté à l’intrigue une vie qu’extérieurement elle
voua à l’amitié et aux bonnes œuvres. Après trois années, elle laissa
ses habits de deuil et commença d’ouvrir sa maison aux partisans de
Monsieur, frère du Roi, et à tous les autres ennemis de l’État. Gaston
d’Orléans lui avait juré que le jour où il serait roi la verrait
duchesse et pourvue d’une grosse charge à la cour. Forte de cet espoir,
elle ourdissait dans l’ombre la trame de ses complots, aidée par le
comte de Soissons, son cousin Saint-Ibal et M. de Montrésor. Tous ces
grands aventuriers politiques attendaient l’heure d’assassiner le
cardinal de Richelieu et de prendre la direction des affaires pour le
plus grand bien du pays.
Par son écuyer meneur, le Quinola Henriquez, agent du gouverneur des
Pays-Bas, Mme de Nérissins correspondait avec les Espagnols, et par le
comte de Montrésor elle demeurait en rapports avec Monsieur, qui devait
entrer bientôt dans Amiens.
Les fréquents conciliabules qui se tenaient chez elle obligeaient la
marquise à surveiller de très près ses domestiques. Une indiscrétion
pouvait la perdre. Aussi n’avait-elle dans ses appartements intérieurs
d’autre service que celui de ses femmes, parce que celles-ci vivaient
cloîtrées dans son hôtel, d’où, sous aucun prétexte, il ne leur était
permis de sortir. Et telle était la terreur qu’inspiraient et Mme de
Nérissins et son écuyer que personne n’osait s’intéresser à ces
recluses.
Vivant sous une discipline non moins stricte, les hommes de livrée
gardaient un pareil silence. Seul, le palefrenier Passadoux se laissait
délier la langue, quand il se glissait, aux premières heures de la nuit,
dans la taverne du Roy Doré. Il racontait à Madelon, la verseuse de
bière, quelque histoire de la marquise ou de don Henriquez.
Ainsi Nicolas avait-il pu apprendre quelques particularités de la règle
observée chez Mme de Nérissins et recueillir sur Monette des
renseignements de première utilité.
Il les recueillit de la bouche même de Passadoux, car la vue d’un pot
plein de vin épicé ou d’une cruche de bière écumante précipitait le
palefrenier dans la voie des confidences. Jamais homme plus altéré ne
s’assit au cabaret dans Amiens. Nicolas s’essaya à lui tenir tête et ne
regretta ni son temps ni son argent. Retourné, le soir même, au Roy
Doré, Nicolas tout en écoutant le loquace valet d’écurie, pouvait
observer la maison où demeurait la demoiselle.
--Voyez-vous, mon bel ami, cette dame, notre maîtresse, nous traite tous
de Turc à More, et, du grand au petit, il n’en est pas un qui
n’abandonnerait son toit avec plaisir. Mais que voulez-vous! Elle nous
doit à tous quelques mois de gages, et les temps sont si durs qu’on ne
peut se lancer ainsi, sans argent, dans le monde... Et puis...
Le palefrenier Héron Passadoux, s’interrompant de parler, regarda autour
de lui avec inquiétude. Dans le fond de la salle, à peine éclairée par
deux chandelles, des soldats jouaient aux cartes. Serrés les uns contre
les autres, ils ne montraient que leur dos. Sur le seuil de la cuisine,
la servante Madelon récurait une chopine d’étain tout en souriant aux
galanteries d’un sergent. Passadoux, rassuré, continua, en baissant la
voix:
--Et puis, cette Parménie, elle en a fait pendre plus d’un, la chose est
certaine. Quand on quitte Mme la marquise, il ne faut point se laisser
rattraper. Il se passe et dit chez elle des choses qui troubleraient des
honnêtes gens, je vous assure... Tenez! J’ai entendu, moi qui vous
parle, une conversation entre la dame, l’Espagnol et le médecin
Saboyer!... Il s’agissait d’une certaine Monique... Attendez donc!...
Monique, oui, c’est bien ça!... Monique Piédalue... ou Piédalouette...
je crois... Enfin une petite paysanne, une bavolette de quatre sous
qu’on a recueillie dans l’hôtel après la fuite de Corbie... Ah! mon ami,
si vous aviez entendu!...
Sans approuver ni blâmer, Nicolas écoutait toujours. Mais, à ce moment,
il interrompit Passadoux et, du ton le plus indifférent, lui demanda si
un pot de vin épicé ne saurait le consoler de ses chagrins.
Passadoux accepta la proposition d’enthousiasme. Il demanda même à
Madelon une pipe en terre, en bourra le fourneau jusqu’au bord avec un
tabac si humide que la chandelle où il l’alluma en manqua s’éteindre.
Entouré d’un nuage d’âcre et épaisse fumée, le palefrenier disparut aux
yeux de tous en même temps qu’il buvait un grand coup de bière «pour
préparer la voie au vin».
Nicolas avait gardé son sang-froid d’une telle volonté que pas une fibre
de son visage n’avait remué quand il entendit prononcer le nom de la
demoiselle. Il dit seulement, quand le vin arriva:
--Vous parliez d’une Monique Piédalue, camarade? Voyez comme on se
retrouve!... J’ai justement une payse de ce nom... Mais ça ne peut pas
être elle...
--Et pourquoi non, s’il vous plaît, répondit Passadoux entre deux
bouffées. Ça peut très bien être votre payse. Tenez, je vais vous en
tracer le portrait: cheveux plats, sous un bonnet de même, nez long et
assez pointu, ce semble, le reste à l’avenant...
--Après tout, fit Nicolas, il se peut. Eh bien, si c’est ma payse, je
vous jure de payer bouteille, plutôt deux nuits qu’une, si vous me la
laissez voir.
--Ça, mon garçon, c’est facile! Demain soir votre payse aura été avertie
et elle vous attendra à la fenêtre de... Enfin, suffit! Je vous la
montrerai, cette fenêtre, et pas plus tard que cette nuit, encore!...
Mais quel est le nom du pays? Oui, quel nom saura attirer cette pâle
Monique?
--Ah bien! voilà... Mon nom de guerre est...
Nicolas regarda les soldats qui continuaient de jouer; tout à leurs
cartes, ils ne s’occupaient point des deux buveurs solitaires. Le
sergent, toujours galant, aidait dans la cuisine Madelon à fourbir sa
vaisselle d’étain. La patronne, tout au fond, dormait derrière le
comptoir.
Alors Nicolas coula ces paroles dans l’oreille de Passadoux:
--C’est par rapport aux piquiers que vous voyez là-bas. Notre compagnie
a eu des histoires avec eux. Vous comprenez?
--Parfaitement! dit avec gravité Passadoux tenant son pot d’une main et
sa pipe de l’autre. C’est compris! La chose est assez claire.
--Eh bien, mon camarade, si pour vous je suis le mousquetaire Grégoire
Boitillon, pour la payse je suis le berger Nicolas...
--Nicolas tout court?
--Tout court. Mais continuez donc votre histoire de médecin, vous la
racontiez si bien que je croyais quasiment y être.
Le palefrenier, flatté, avança sa tasse, que Nicolas emplit jusqu’au
bord. Du vin fumant, aromatisé, la fine odeur caressait les narines de
l’ivrogne, qui recommença de parler:
--«Pour lors, disait la marquise, Saboyer, vous nous en contez! Cette
fille est-elle muette, oui ou non?--Mon Dieu, madame, je ne sais.» Ça
c’était la voix du médecin, et il continua de jargonner, en latin je
crois: «_Muta, herba, liquora, corpus_», enfin, un tas de mots qui n’ont
pas de sens et qu’on entend seulement à l’église. «Si elle n’est pas
muette, nous saurons y mettre ordre.» Celui qui avançait ça, d’un ton à
faire dresser les cheveux, c’était le vilain Espagnol Henriquet. Alors
le médecin répondit comme ça: «Si l’abcès du front crève par le nez,
elle parlera comme vous et moi.--Ne pourrait-on l’empêcher de crever?»
Je reconnus l’organe de la marquise. «Oh! madame, c’est une autre
affaire et dont j’entends ne pas me mêler. Mais, moi qui soigne cette
enfant, je ne la laisserai pas tuer sous mes yeux.» La marquise dut
alors se mordre la langue, car elle pesta, jura; puis elle se mit à
baragouiner de l’espagnol avec Henriquet. Enfin, Parménie interpella le
médecin: «Saboyer, si vous êtes capable de dire la vérité une fois dans
votre vie, répondez-moi! Croyez-vous, en votre âme et conscience, que
cette fille soit capable dans son état d’entendre et de retenir ce qui
aura été dit près d’elle?--Mais non, madame, sa tête bat la campagne,
vous pourriez bien crier au feu que votre bavolette ne remuerait pas
plus qu’une morte! Essayez, si vous voulez...»
Passadoux lança vers le plafond un cercle de fumée, but largement et
reposa sa tasse vide, que Nicolas remplit à nouveau, et continua:
--Pour ce jour-là, je n’en sus pas davantage, car ils cessèrent de
causer. Pour moi, je rentrai lestement sous un appentis quand je vis
Parménie montrer son museau rose à la fenêtre. Mais, le lendemain,
j’appris encore quelque chose. Madame disait à la gouvernante Le
Bréhant, avec qui elle se promenait derrière la grande écurie où
j’étrillais son cheval fleur de pêcher: «Vois-tu, Bréhant, c’est très
ennuyeux mais on n’y peut rien. L’abcès a crevé par le nez. Saboyer ne
s’était pas trompé. Aujourd’hui, l’enfant se porte comme moi, et elle
parle. En deux mots, voici son histoire. Elle se nomme Monique Piédalue,
est fille de fermiers à Bézons. Les fuyards français l’ont emmenée
malgré elle, mais, après une chute dans une fondrière, tout autre
souvenir a disparu de son esprit.» Alors la Bréhant, je ne sais si vous
connaissez cette fâcheuse vieille à face de hibou, demanda ce qu’on
ferait de cette pauvresse. «Oh! dit Madame, tu la garderas avec les
autres filles et elle travaillera à l’aiguille. La fierté de cette
méchante bavolette est telle qu’elle prétend ne pas être nourrie ici
sans gagner son pain. Vienne la paix, je la renverrai chez elle, à moins
que Monsieur n’ait besoin de lingères ou qu’il entende en disposer
autrement. Tu comprends que, du moment que je l’ai recueillie, je ne
puis la mettre dehors. Cette chipie d’Aronville serait trop heureuse de
la prendre pour me vexer.»
Quand Nicolas et Passadoux sortirent de la taverne, la lune brillait,
trop au gré du palefrenier, qui craignait de se laisser voir, pas assez
pour Nicolas, qui espérait apercevoir Monette à une fenêtre. Mais
Passadoux entraîna vivement Nicolas dans la ruelle, le mena jusqu’à la
brèche qui entamait la haie de gauche. Alors, doucement, ils se
glissèrent à travers un jardin potager, puis entre les massifs d’un
parc, jusqu’à des parterres qu’ils longèrent. Ils atteignirent bientôt
une petite porte, passèrent dans une cour, accédèrent à une seconde. Et
le palefrenier montra à son compagnon une fenêtre basse qu’armait une
grille bombée:
--C’est là, dit-il, retenez bien la place. De droite à gauche comptez
quatre fenêtres, depuis ce perron. Est-ce vu?... Oui?... Eh bien, je
vais vous reconduire... Demain soir, au coup de onze heures,
trouvez-vous là, et je vous jure que votre payse y sera. Moi, je
monterai la garde!
--Merci, mon camarade. Et je veux, moi, qu’à minuit un grand pot de vin
nous réunisse au Roy Doré... Là, très bien! Maintenant, je reconnais mon
chemin.
Et Nicolas s’en fut d’un pas léger, cependant que le palefrenier Héron
Passadoux, la tête lourde et les jambes un tant soit peu molles, gagnait
la soupente où, par la libéralité de Mme de Nérissins, qu’il appelait
Parménie par une familiarité coupable, une botte de paille et une housse
de cheval hors d’usage lui servaient de mobilier.