XIV

Retenu par un service de chaque heure auprès de son maître malade,

ignorant tout de la ville, jusqu’au nom de ses places et de ses rues,

n’y connaissant pas une âme en dehors des domestiques et des soldats

logés chez Mme d’Aronville, Nicolas se désolait de son inaction. Cette

inaction, il s’y était condamné en s’attachant à M. d’Oultry, mais

ç’avait été d’une volonté réfléchie, car il avait vite compris que les

faibles ne peuvent rien ou presque sans protecteurs.

Exagérant toutefois cette prudence timide qui était le fond de son

caractère, Nicolas ne pouvait cependant se décider à parler. Il ne

voulait pas importuner inutilement M. d’Oultry, non plus que Mme

d’Aronville. «Quand j’aurai retrouvé la demoiselle, se disait-il, il

sera toujours temps de leur demander aide et secours s’il y a du danger.

Quelque chose me dit que je la retrouverai!»

Et pourtant, bien qu’il ne se passât pas un moment de sa vie où il ne

songeât à la demoiselle, de sa pauvre cervelle ne sortait pas une idée

pour le lancer sur une voie. Depuis des jours il était sans nouvelles de

Monette. En aurait-il jamais plus?

Où, d’ailleurs, Nicolas en aurait-il pu trouver? A mesure que M.

d’Oultry se rétablissait, le petit valet jouissait certes d’une liberté

plus grande. Il put aller et venir par les rues. D’Amiens il connut

bientôt tous les quartiers. Sa figure et sa mise honnêtes, et qui

n’étaient en rien celles de ces valets effrontés dont l’insolence et

l’audace n’avaient d’égale que la couardise, prévenaient en sa faveur.

Sa politesse et son désir d’obliger lui créèrent vite un peu partout des

amis. Encore tout cela n’aidait-il en rien Nicolas dans ses recherches.

Il s’y livrait sans découragement ni espoir. Rien ne lui donnait à

croire que Monette fût entrée dans Amiens. Les paysans réfugiés

n’étaient point de la région de Bézons. S’il en interrogeait quelqu’un

au hasard, il n’obtenait que des réponses sans suite, tant ces

infortunées victimes de la guerre demeuraient plongées dans une morne et

défiante stupidité. Et puis on n’en voyait plus guère dans les rues. La

plupart des fugitifs avaient pu se procurer un abri, ou bien, pris à

nouveau de panique, ils avaient tiré vers Compiègne.

Or, il advint un jour que le chien Miraut, attaché aux talons de son

maître, s’en éloigna, contre son ordinaire. Trottant en avant, il enfila

la rue de l’Hôpital et, sourd aux appels de Nicolas, continua de courir.

Quêtant, jappant, il allait reniflant les bornes, les murs, le pavé,

tournait, s’arrêtait, les oreilles droites, puis, les pointant en avant,

il repartait. Enfin, quand il vit que Nicolas le suivait d’un bon pas,

la bête, cessant de se retourner, entra délibérément dans une venelle

qui côtoyait un jardin.

Miraut s’arrêta devant une petite porte, s’assit sur son derrière, et,

tirant un pied de langue, commença de gémir joyeusement, selon la

coutume des chiens de son espèce, dont les cris d’allégresse gardent

toujours quelque chose d’une plainte.

Nicolas, dont le cœur battait plus vite et fort qu’un mouvement

d’horloge, examina la porte, puis le mur assez haut, avec des pointes de

fer fichées dans le mortier de son chaperon. Levant plus haut les yeux,

il vit qu’un corps de bâtiment donnait sur un jardin qui le séparait,

par un espace qu’il estima de quinze pas, du mur extérieur. Au second

étage, entre les volets écartés d’une fenêtre, une jeune fille se

montrait, occupée à coudre.

Et Nicolas, pantelant, hors de lui, pensa tomber de son haut, car à

cette fenêtre il avait cru reconnaître la demoiselle. Assise sur la

banquette de l’appui, elle lui tournait le dos, ou à peu près. Une

corbeille de linge était posée près d’elle, et, au mouvement que la

jeune fille faisait pour tirer une pièce de toile, son profil se

détachait nettement sur le fond bleu d’un rideau.

Oui, c’était bien elle! Et les gémissements, les jappements de joie

étouffés de Miraut prouvaient qu’il reconnaissait sa maîtresse. Mais

Monette ne regardait pas du côté de la ruelle. Tout entière à sa

besogne, elle ne levait point les yeux. Alors Nicolas poussa un appel

discret, une note longuement modulée qui lui servait à correspondre

naguère avec son amie, quand ils étaient chacun sur le bord opposé d’un

étang dont les hauts roseaux les cachaient entièrement l’un à l’autre.

Monette tressaillit, tourna la tête, poussa un cri, et Miraut aboya

fortement.

A ce même moment Nicolas, qui agitait son chapeau, vit une femme toute

en taffetas noir, le nez chaussé de lunettes, avec une perruque rousse

frisée à menues boucles, se pencher à la croisée. Monette disparut. La

fenêtre fut poussée, et Nicolas ne vit plus que les petits vitraux à

lentilles verdâtres.

La pauvreté de cet accueil ne réussit pas à l’attrister. De ce simple

garçon le bonheur gonflait le cœur à le rendre léger comme la plume.

Quand Nicolas se remit à marcher, il lui semblait que ses pieds ne

touchaient plus la terre.

Respirant bruyamment, il se frotta les yeux, puis se pinça le bras afin

d’être bien sûr qu’il ne rêvait pas éveillé. Les caresses de Miraut

bondissant autour de lui avec une vivacité folle suffisaient à lui

prouver que tout cela était très réel et qu’il ne s’agissait point de

quelque vaine apparition. Nicolas reprit vite son sang-froid. Devant

cette fenêtre fermée, il ne crut ni utile ni prudent d’insister. Toute

démarche inconsidérée pouvait compromettre, et peut-être

irrémédiablement, l’avenir.

La demoiselle était retrouvée. Là était le point principal. Pour le

reste, lui, Nicolas, s’en remettrait à ses protecteurs. Il essayerait

d’abord de rejoindre Monette, au moins de lui parler. S’il ne pouvait y

réussir, M. d’Oultry, Mme d’Aronville, sauraient bien y mettre ordre.

Pour aller au plus pressé, il fallait apprendre le nom des gens qui

occupaient cette maison d’aspect tant inhospitalier et de celle-ci

étudier dans le détail les particularités et les approches.

Nicolas, qui avait recommencé de marcher pour ne pas attirer

l’attention, eut soin, quand il passa une seconde fois devant la petite

porte, de ne pas regarder de ce côté. Mais, tout en s’avançant, le nez

en l’air, il distingua très bien deux visages collés contre l’ouverture

grillée percée dans le panneau. Il reconnut même le museau de fouine et

les besicles de la dame à perruque rousse. La seconde figure montrait un

teint olivâtre, un nez crochu, des moustaches noires relevées jusqu’aux

yeux.

Tranquillement, Nicolas remontait la ruelle déserte, Miraut folâtrait

devant lui, tenant entre ses dents un débris de bois. Commençant entre

deux murs, cette ruelle se continuait parmi des haies d’aubépine

derrière quoi s’étendaient des vergers et des prairies coupées par un

ruisseau bordé de saules, puis elle tournait pour finir en cul de sac

par un retour sur sa droite où l’hôpital commençait.

Nicolas reconnut que le verger de gauche semblait prolonger le jardin

qui entourait la maison où il avait vu Monette. Une brèche s’ouvrait

dans la haie. Il eut bien soin de ne pas se risquer par là. Rappelant

Miraut, il passa avec lui par une large trouée de la haie de droite,

pénétra dans la prairie. Tout en marchant obliquement, il pouvait, sans

trop tourner la tête, voir venir qui le suivrait. Bientôt il fut assuré

que quelqu’un marchait derrière lui.

S’assurant que son épée jouait bien dans le fourreau et que la garde

n’en était pas embarrassée dans son vêtement, Nicolas se rapprocha du

ruisseau et excita Miraut à chercher comme si quelque bête puante se

trouvât cachée dans un saule creux.

De ses pattes et de son museau le chien fouillait la terre, et Nicolas,

ayant mis par prudence l’épée à la main, fourrageait dans l’herbe,

multipliant les encouragements.

--Eh là! Holà! Hardi, Miraut! Au rat! Au rat!

A ce point que le Quinola Henriquez, qui s’approchait à pas de loup dans

l’espoir de surprendre le jeune garçon, en demeura bouche bée. Sans

interrompre sa chasse, Nicolas regarda ce grand homme sec, tout de noir

vêtu et dont l’épée trop longue, à coquille repercée et ciselée,

annonçait la condition et la nation tout ensemble. Car ces rapières,

mesurant cinq pieds, n’étaient portées que par les duellistes de

profession ou les capitans espagnols. Et, pour compléter cet équipement,

une grande dague fine, dont le garde-main ajouré en dentelle était plus

vaste qu’une écuelle, barrait les reins du personnage. Un chapeau en pot

de chambre, à haut plumet, et qu’il portait sur l’oreille, ajoutait à sa

mine altière, autant que ses moustaches de chat.

La lame courte et large de Nicolas se leva à ce moment même où l’écuyer

de Mme de Nérissins allongeait sa face sournoise au-dessus de lui:

--Que cherches-tu dans cet arbre?

A cette question, posée d’une voix tout à la fois doucereuse et rauque,

Nicolas répondit lentement et avec une feinte candeur:

--Un rat, seigneur espagnol, un rat! sauf votre respect! Et il est d’une

taille énorme. Le roi des rats, pour tout dire!... Je le poursuis depuis

l’entrée de cette ruelle, et, il n’y a pas cinq minutes, je faillis le

prendre sous la porte de la maison, là-bas, à gauche... Enfin, vous

savez bien, la maison de cette petite bourgeoise...

Don Henriquez, outré de colère, l’interrompit:

--Apprends, monsieur le drôle, que Mme de Nérissins n’est pas une

bourgeoise. Attaché à sa personne en qualité d’écuyer meneur, je

t’engage, si tu tiens à tes oreilles, à ne plus rôder sous ses fenêtres!

Nicolas n’avait point envoyé sa phrase au hasard. Mais il n’attendait

pas de ce petit stratagème un résultat aussi promptement considérable.

Exagérant son humilité, il tira son chapeau, salua, se recouvrit et

reprit, appuyé sur son épée:

--J’ignorais, n’étant point du pays, que cette dame fût maîtresse de la

venelle et des prairies qui la bordent... J’aurais plutôt cru que

c’étaient là les terres de l’hôpital ou quelques vaines pâtures et que

je ne faisais pas de mal en venant y chasser aux rats... Mais du moment,

seigneur espagnol...

Comme Nicolas criait très haut, l’écuyer essaya de lui imposer silence:

«Te tairas-tu!» Et il jetait des regards inquiets de tous côtés.

--Triple sot, ne beugle pas ainsi! D’abord, je ne suis pas Espagnol...

mais... Portugais... un gentilhomme de Lisbonne, banni de la péninsule,

Don Henriquez Ferrante Herantello y Lucar!

Nicolas salua très bas:

--Seigneur Herantello, il n’y a pas d’offense!... Voyez-vous, seigneur

portugais, nous autres soldats, habitués à faire flèche de tous bois,

sommes industrieux de naissance, en quelque sorte. Je me suis dit comme

ça: Grégoire, mon camarade,--car je me nomme Grégoire, Grégoire Paulin

Boitillon, mousquetaire à la compagnie de la Ferté et tout prêt, comme

tel, à vous servir,--en cas de siège, les rats sont une viande assez

précieuse. Exerce donc ton chien à les chasser. Ainsi donc, seigneur

Herantello, si vous saviez, de hasard, qu’il existât une meilleure place

pour en trouver?... Ne me permettrez-vous pas de marcher un peu avec

vous?...

Mais il y avait beau temps que le Quinola Henriquez s’était esquivé.

Une demi-heure après cette rencontre, Nicolas, assis dans la petite

taverne du Roy Doré, dont une fenêtre donnait justement sur la façade

principale de l’hôtel de Nérissins, se conciliait les bonnes grâces

d’une servante non moins blonde que la bière dont elle apportait un pot:

--Oui, ma mie, mousquetaire à la compagnie de la Ferté, Grégoire

Boitillon, et qui vous prie de boire la moitié de ce pichet, pour

l’amour de lui!... Ah! jour de Dieu! Quelle est cette belle dame dont on

ne voit que les cheveux d’or, les yeux luisants et le menton rosé?

--Comment, soldat de mon cœur, vous ne la connaissez pas? Mais on n’est

pas neuf à ce point! Eh! malheureux, c’est la beauté d’Amiens, l’amie de

Monseigneur le Duc d’Orléans, frère du Roi, Mme de Nérissins, pas une

autre!... Et voici, derrière, sa gouvernante, Mlle Brigitte Le Bréhant,

une vieille peste!

Nicolas regarda s’éloigner la jeune femme. Assise sur une planchette, en

croupe de l’écuyer Henriquez qui chevauchait un genet isabelle, harnaché

de bleu, elle portait un masque, un chapeau rond à forme en pain de

sucre, et elle disparaissait à demi sous une cape couleur de roi,

richement brodée. Deux laquais montés sur des chevaux allemands, ayant

l’épée et la dague, venaient ensuite, puis une dame voilée de crêpe

portée par une mule grise, enfin un dernier laquais dont la selle

laissait pendre une carabine derrière sa jambe droite, sans préjudice

d’un coutelas de Turquie retombant à gauche.

--Ne dirait-on pas vraiment qui part pour la guerre?

Nicolas tarit son pot et répondit à la servante:

--Ma mie, cette dame, pour riche qu’elle paraisse, est certainement

moins plaisante que vous.

Il commença de payer, reprit son argent, fit le pressé, enfin se laissa

retenir:

--Ne partez donc pas si vite, avait dit la fille: la salle est vide, la

patronne dort. Je vais vous raconter sur elle une bonne histoire.

Quand Nicolas sortit de la taverne du Roy Doré, il en savait plus qu’il

n’eût osé l’espérer sur Mme de Nérissins, sa maison, sa gouvernante

Bréhant, celle-là même qui avait fait retirer Monette de la fenêtre, et

sur l’écuyer meneur, le Quinola Henriquez.

La gardienne de l'idole noire · 第 29 / 36 题