XI

Maître Planturel, le mercier, n’avait pas trompé son ami l’armurier

Petitport. Le soir même de cette journée du 19 août, Monsieur, frère du

Roi, arrivait avec ses forces sur les frontières de la Somme, et un

corps d’avant-garde entrait dans la ville d’Amiens, avec une partie de

la garnison de Corbie, sortie avec les honneurs de la guerre.

M. d’Oultry et Nicolas avaient suivi le sort de cette garnison. Pour

l’heure, ils marchaient avec un convoi de malades, car l’officier de

carabins, souffrant encore de ses récentes blessures, avait eu cette

mauvaise chance de recevoir, par surcroît, un des rares coups de feu qui

s’échangèrent entre les Français et les Espagnols au premier temps de

l’investissement de Corbie. Il portait son bras cassé en écharpe.

Le tumulte des rues allait toujours grossissant. Aux réfugiés se

mêlaient maintenant les soldats, qui, les rangs rompus, couraient de

droite et de gauche, avec le billet de logement. Si les habitants

déployaient pour les évincer tous les moyens humainement praticables,

ces gens de guerre se montraient largement capables de leur résister.

Ils enfonçaient au besoin les portes, quand ils ne pénétraient par les

fenêtres; certains tiraient après eux leurs chevaux dans les salles et

même leur faisaient gravir les escaliers. Les échevins cependant ne

perdaient point courage. Obligés de compter avec la mauvaise volonté des

gens bien en cour, qui s’affranchissaient, sans vergogne, de toute

obligation, ils s’efforçaient de concilier l’honnête avec le possible.

Mais Mme de Nérissins refusa non seulement de loger M. d’Oultry et son

valet qui lui avaient été désignés, mais encore de s’acquitter en

argent, si modique que fût la taxe. Et on la savait tellement haut

placée dans l’amitié de Monsieur que le corps de ville n’osa passer

outre. M. d’Oultry fut logé chez Mme d’Aronville. Bien que cette dame

donnât déjà le couvert à deux officiers et à une douzaine de cavaliers,

elle reçut gracieusement le nouveau venu, qu’elle connaissait d’ailleurs

pour appartenir à la vieille noblesse de Picardie. Elle lui trouva un

bon lit, une chambre même où il pût être seul. Et, quoique Nicolas

répétât que le moindre recoin des écuries et une botte de paille le

contenteraient au delà de ses désirs, le petit berger se vit établir

dans une soupente où on le gratifia d’une paillasse.

On lui permit même d’y garder avec lui son chien Miraut.

--La bonne bête ressemble plus à un loup qu’à un chien honnête, dit une

fille de cuisine. Mais ses yeux luisent ainsi que des beaux écus d’or et

vous regardent d’un air quasiment humain! Pour toi, l’ami, tu me fais

plus l’effet d’un pastour que d’un valet de guerre. D’ailleurs qui aime

les animaux ne saurait être méchant.

Et cette servante, qui répondait au nom de Marion et ne se montrait pas

avare de ses paroles, conclut ainsi:

--Fie-t’en à moi pour la nourriture de ton chien. Je veux qu’en sortant

d’ici il éclate de graisse, et toi aussi, Nicolas, mon ami. Mais quel

malheur est le tien, et ton maître te battrait-il plus que de raison? Tu

as la mine bien triste pour un garçon de ton âge qui vit avec les

soldats. Allons, viens-t’en dîner avec nous, la soupe fume, et Alizon,

la cuisinière, entend qu’on soit exact.

Nicolas prit place à une longue table. Des deux côtés, une vingtaine de

domestiques se coudoyaient sur des bancs. Un petit moine mendiant

occupait le haut bout; sa besace pleine reposait entre ses pieds. Les

manches de son froc brun étaient si vastes que, lorsqu’il levait le bras

pour porter la cuiller à sa bouche après avoir modestement puisé à

l’écuelle d’étain, ce bras apparaissait dans sa nudité pour la plus

grande édification de chacun. Et l’on ne savait ce qu’il fallait le plus

admirer, de la simplicité de ce capucin, de sa barbe noire étalée en

nappe sur sa poitrine, ou de son bon appétit.

Mais Nicolas retint pour lui une grande part de cette admiration. Depuis

longtemps le pauvret ne s’était trouvé devant un pareil plat, où les

choux, les saucisses et le lard franc se trouvaient alliés par quantités

égales. M. Florimond lui-même en demeura stupéfait. Et pourtant ce

laquais était fameux à juste titre pour la façon aisée dont il expédiait

une miche de pain de deux livres avec un quartier de bœuf fumé, à son

souper, sans compter le fromage et le fruit.

Poussant le coude du moine, Florimond opina:

--On nous dit, mon père, que les bons appétits font les bonnes

consciences. Je serais fort surpris que ce petit garçon ne soit pas

homme de bien.

Et le capucin répondit en repiquant au plat et la bouche pleine:

--_Ita est, fili._

Ce qu’entendant, Magloire se crut obligé de protester.

--Non point, s’il vous plaît, mon père! Ce n’est pas fini!... Le fromage

de Bézons arrive. Ne voyez-vous pas cette aimable Marion qui l’apporte

sur un beau plateau de bois?

Et, se tournant vers Nicolas, Magloire continua:

--Ce petit compagnon ne se fera pas prier pour en expédier un quartier.

Mais, à ce nom de Bézons, Nicolas pensa défaillir. A grand’peine put-il

retenir ses larmes. Il revoyait la ferme brûlée, les parents de Monette

mourant dans le feu. Et le pauvre berger en vint à se reprocher comme un

crime cette joie innocente qu’il venait de prendre à s’asseoir devant

une table abondamment servie, lorsque à cette heure même la Demoiselle,

peut-être, souffrait de la faim dans quelque village ruiné ou errait,

recrue de fatigue, par les chemins.

La gardienne de l'idole noire · 第 26 / 36 题