XII

Des pensées non moins tristes tenaient M. d’Oultry quand il voyait Mme

d’Aronville. Et celle-ci le visitait souvent. Non contente de le faire

soigner par son médecin, elle pansait de sa main l’officier.

--Eh! madame, disait-il, ce serait grand plaisir de recevoir souvent de

mauvais coups pour être guéri par une pareille main!

Pour avoir passé sa vie dans les camps, M. d’Oultry, qui comptait

quarante années bien sonnées, ne manquait pas de délicatesse. Ne sachant

en quels termes annoncer à Mme d’Aronville l’affreux secret qu’avec

Nicolas il se trouvait le seul encore à connaître, il remettait au jour

suivant. Ce jour n’était pas venu qu’il s’accordait un nouveau délai.

--«La pauvre femme l’apprendra toujours assez tôt. Autant demain

qu’aujourd’hui. Qu’importe après tout qu’elle le sache, et ne vaut-il

pas mieux la laisser dans l’ignorance et l’espoir?»

Mme d’Aronville suspendait ses questions pour un tout autre scrupule.

Craignant de fatiguer le malade, jamais elle ne lui parlait de la

guerre. Et, si cruelle que demeurât son inquiétude sur le sort de son

fils dont on ne savait rien, la mère ne rompait pas le silence.

Mais ses yeux parlaient, quelle que fût sa volonté stoïque. Un jour, M.

d’Oultry, honteux de laisser ainsi cette noble femme dans l’anxiété,

mêla à ses remerciements habituels quelques mots dont elle ne saisit que

trop bien le sens. Enfin, adjuré de ne plus cacher la vérité, M.

d’Oultry répondit simplement:

--Madame, je ne cacherai rien à une femme de tel cœur et de pareil

courage. Fille, épouse, mère de gens de guerre, vous n’avez rien ignoré

de vos devoirs, et je me sens un pauvre homme auprès de vous. De votre

fils, madame, sur ma parole, je ne sais rien que par ouï-dire. Mon valet

Nicolas semble mieux informé et il pourra vous répondre. Interrogez-le

avec votre coutumière douceur. Car il est d’un caractère singulièrement

ombrageux et timide, et il ne s’ouvre pas volontiers.

Mme d’Aronville, plus pâle que les coiffes de cambrésine qui entouraient

son visage exténué par les veilles et les larmes, crispa ses mains, les

joignit un instant sous son menton, murmura une prière, puis reprit son

calme:

--Je vous remercie, monsieur, du sentiment qui vous dicta ce trop long

silence et des termes discrets dont vous avez usé pour le rompre. Je

vous en garde une gratitude infinie.

Elle tendit sa longue main fine au blessé, qui baisa les doigts en

fuseau que n’ornait aucun bijou. Mme d’Aronville, sentant une larme

rouler sur sa main, se dégagea d’un mouvement doux et vif. La grande

traîne de sa robe noire disparaissait que M. d’Oultry, à demi dressé sur

sa couche, regardait encore la porte sans s’occuper d’étancher les

pleurs qui tombaient sur l’appareil de son bras.

Tout ce qu’il savait de cette femme, tout ce qu’il en voyait à chaque

heure l’unissait à elle par des liens dont il sentait s’augmenter la

force. L’amour qui gagnait M. d’Aronville était de la bonne étoffe, un

de ces amours faits encore moins de tendresse que de respect et

d’admiration.

--«A quoi tiennent les choses, se disait-il, et pourquoi ne l’ai-je

point connue, cette Élisabeth de Maignestal, alors qu’adolescents tous

deux nous pouvions escompter sans présomption les meilleures chances de

la vie? Aujourd’hui chacun respecte en elle une veuve encore jeune et

belle, mais une sainte en ce monde, pour aller au vrai, et moi, j’habite

la peau d’un soudard impénitent chargé de conduire deux cents chenapans

à la gloire. Pour l’instant, je serais bien embarrassé de les y

conduire, car ils ont si bravement détalé que le plus malin ne saurait

où ils se terrent... Enfin de quel poids... de quel poids pèseraient mes

actions de guerre auprès d’elle, qui n’a cure que du seul service de

Dieu et de ses pauvres?»

Ainsi songeait M. d’Oultry, tout en jurant sans scandale, parce que ses

mouvements indiscrets avaient dérangé son bandage. Déjà il appliquait à

ses lèvres le sifflet d’argent pendu à son cou et dont il usait pour

appeler Nicolas à distance, lorsqu’il se ravisa:

--«Où ai-je la tête? Mon petit valet doit être chez Mme d’Aronville, et

nul moment ne serait plus mal choisi pour la déranger, d’autant que,

quand je siffle, je la vois toujours arriver en courant... Ce Nicolas

est véritablement bizarre. Il va m’étonnant de plus en plus par sa

prudence et sa sauvage probité, toutes qualités bien au-dessus de son

âge et de son état. Il a son secret, la chose est certaine. Si je

n’entretenais d’autres idées en tête, ce serait pour moi un précieux

divertissement que de le découvrir... Rien que cette histoire des

moutons!... Jamais plus riche occasion ne se présenta à un laquais de

mettre pareille somme dans sa poche. Douze cents écus, pas un blanc de

moins!... Et cependant, lorsqu’il eut réussi à ramener tout le troupeau

jusqu’à Roye, il exigea que je fusse présent à la vente, et il se

contenta de la moitié de l’argent, m’abandonnant part égale. J’avoue, à

ma honte, que je me suis laissé tenter... Avec quoi aurais-je vécu, bon

Dieu, depuis que nous traînons la misère de place en place jusqu’à

Amiens?... La guerre paie la guerre. Autant vaut que ces moutons, perdus

pour tout le monde, nous aient profité plutôt qu’aux Espagnols. Et,

particularité à noter, ce Nicolas m’a confié tout son avoir, de telle

sorte que s’il me plaisait de lever le pied... Aïe! c’est là ce que je

lèverais plus aisément que le bras!... Maudit coup de mousquet!...

Enfin, qui vivra verra!...»

La gardienne de l'idole noire · 第 27 / 36 题