Des pensées non moins tristes tenaient M. d’Oultry quand il voyait Mme
d’Aronville. Et celle-ci le visitait souvent. Non contente de le faire
soigner par son médecin, elle pansait de sa main l’officier.
--Eh! madame, disait-il, ce serait grand plaisir de recevoir souvent de
mauvais coups pour être guéri par une pareille main!
Pour avoir passé sa vie dans les camps, M. d’Oultry, qui comptait
quarante années bien sonnées, ne manquait pas de délicatesse. Ne sachant
en quels termes annoncer à Mme d’Aronville l’affreux secret qu’avec
Nicolas il se trouvait le seul encore à connaître, il remettait au jour
suivant. Ce jour n’était pas venu qu’il s’accordait un nouveau délai.
--«La pauvre femme l’apprendra toujours assez tôt. Autant demain
qu’aujourd’hui. Qu’importe après tout qu’elle le sache, et ne vaut-il
pas mieux la laisser dans l’ignorance et l’espoir?»
Mme d’Aronville suspendait ses questions pour un tout autre scrupule.
Craignant de fatiguer le malade, jamais elle ne lui parlait de la
guerre. Et, si cruelle que demeurât son inquiétude sur le sort de son
fils dont on ne savait rien, la mère ne rompait pas le silence.
Mais ses yeux parlaient, quelle que fût sa volonté stoïque. Un jour, M.
d’Oultry, honteux de laisser ainsi cette noble femme dans l’anxiété,
mêla à ses remerciements habituels quelques mots dont elle ne saisit que
trop bien le sens. Enfin, adjuré de ne plus cacher la vérité, M.
d’Oultry répondit simplement:
--Madame, je ne cacherai rien à une femme de tel cœur et de pareil
courage. Fille, épouse, mère de gens de guerre, vous n’avez rien ignoré
de vos devoirs, et je me sens un pauvre homme auprès de vous. De votre
fils, madame, sur ma parole, je ne sais rien que par ouï-dire. Mon valet
Nicolas semble mieux informé et il pourra vous répondre. Interrogez-le
avec votre coutumière douceur. Car il est d’un caractère singulièrement
ombrageux et timide, et il ne s’ouvre pas volontiers.
Mme d’Aronville, plus pâle que les coiffes de cambrésine qui entouraient
son visage exténué par les veilles et les larmes, crispa ses mains, les
joignit un instant sous son menton, murmura une prière, puis reprit son
calme:
--Je vous remercie, monsieur, du sentiment qui vous dicta ce trop long
silence et des termes discrets dont vous avez usé pour le rompre. Je
vous en garde une gratitude infinie.
Elle tendit sa longue main fine au blessé, qui baisa les doigts en
fuseau que n’ornait aucun bijou. Mme d’Aronville, sentant une larme
rouler sur sa main, se dégagea d’un mouvement doux et vif. La grande
traîne de sa robe noire disparaissait que M. d’Oultry, à demi dressé sur
sa couche, regardait encore la porte sans s’occuper d’étancher les
pleurs qui tombaient sur l’appareil de son bras.
Tout ce qu’il savait de cette femme, tout ce qu’il en voyait à chaque
heure l’unissait à elle par des liens dont il sentait s’augmenter la
force. L’amour qui gagnait M. d’Aronville était de la bonne étoffe, un
de ces amours faits encore moins de tendresse que de respect et
d’admiration.
--«A quoi tiennent les choses, se disait-il, et pourquoi ne l’ai-je
point connue, cette Élisabeth de Maignestal, alors qu’adolescents tous
deux nous pouvions escompter sans présomption les meilleures chances de
la vie? Aujourd’hui chacun respecte en elle une veuve encore jeune et
belle, mais une sainte en ce monde, pour aller au vrai, et moi, j’habite
la peau d’un soudard impénitent chargé de conduire deux cents chenapans
à la gloire. Pour l’instant, je serais bien embarrassé de les y
conduire, car ils ont si bravement détalé que le plus malin ne saurait
où ils se terrent... Enfin de quel poids... de quel poids pèseraient mes
actions de guerre auprès d’elle, qui n’a cure que du seul service de
Dieu et de ses pauvres?»
Ainsi songeait M. d’Oultry, tout en jurant sans scandale, parce que ses
mouvements indiscrets avaient dérangé son bandage. Déjà il appliquait à
ses lèvres le sifflet d’argent pendu à son cou et dont il usait pour
appeler Nicolas à distance, lorsqu’il se ravisa:
--«Où ai-je la tête? Mon petit valet doit être chez Mme d’Aronville, et
nul moment ne serait plus mal choisi pour la déranger, d’autant que,
quand je siffle, je la vois toujours arriver en courant... Ce Nicolas
est véritablement bizarre. Il va m’étonnant de plus en plus par sa
prudence et sa sauvage probité, toutes qualités bien au-dessus de son
âge et de son état. Il a son secret, la chose est certaine. Si je
n’entretenais d’autres idées en tête, ce serait pour moi un précieux
divertissement que de le découvrir... Rien que cette histoire des
moutons!... Jamais plus riche occasion ne se présenta à un laquais de
mettre pareille somme dans sa poche. Douze cents écus, pas un blanc de
moins!... Et cependant, lorsqu’il eut réussi à ramener tout le troupeau
jusqu’à Roye, il exigea que je fusse présent à la vente, et il se
contenta de la moitié de l’argent, m’abandonnant part égale. J’avoue, à
ma honte, que je me suis laissé tenter... Avec quoi aurais-je vécu, bon
Dieu, depuis que nous traînons la misère de place en place jusqu’à
Amiens?... La guerre paie la guerre. Autant vaut que ces moutons, perdus
pour tout le monde, nous aient profité plutôt qu’aux Espagnols. Et,
particularité à noter, ce Nicolas m’a confié tout son avoir, de telle
sorte que s’il me plaisait de lever le pied... Aïe! c’est là ce que je
lèverais plus aisément que le bras!... Maudit coup de mousquet!...
Enfin, qui vivra verra!...»