IX

Jamais, depuis ce jour funeste où les Espagnols surprirent la ville sous

le règne du feu roi, on n’avait vu pareil tumulte dans Amiens. Seuls les

vieux habitants se rappelaient cette date sinistre du 11 mars 1597. Les

jeunes gens qui, en tout autres temps, traitaient leurs propos de

radotages, écoutaient maintenant: on allait connaître, après plus de

trente ans de paix, les malheurs oubliés de la guerre.

Du haut des remparts, les bourgeois anxieux regardaient si l’ennemi

n’approchait pas. Certains, pour se flatter, exagéraient la longueur de

leur vue. Ils prétendaient distinguer la flamme des incendies montant du

côté de Saint-Acheul.

En tous cas la nouvelle était certaine. L’Espagnol était dans Corbie, à

quatre petites lieues d’Amiens. Cette place s’était rendue sans que le

gouverneur eût tiré un seul coup de canon, et sa garnison était attendue

dans Amiens.

De cette garnison la venue était un des sujets de ces conversations où

l’on n’épargnait ni le Cardinal ni les financiers. L’obligation de loger

les troupes mécontentait les bourgeois, peu disposés en tous temps, mais

aujourd’hui moins qu’hier, à supporter l’insolence du soldat. Et puis

l’on redoutait de nouveaux impôts. Sous prétexte de défendre la

province, on assiérait des taxes exceptionnelles qui demeureraient alors

que l’ennemi s’en serait allé depuis longtemps.

La plupart de ces bourgeois, qui se seraient fait tuer sans hésitation

pour garder les murs, qui en seraient même sortis pour le service du

roi, calculaient à part soi les bénéfices possibles, les avantages à

tirer des malheurs du temps. Les uns songeaient à vendre leurs

marchandises au-dessus du cours, les autres à faire un coup sur les

blés, le salpêtre, le plomb. Tous s’occupaient d’intriguer en sous-main

pour qu’on envoyât les gens de guerre se loger chez le voisin.

Cependant, sous les portes, c’était un défilé ininterrompu de

charrettes. Les fugitifs arrivaient en flots pressés. Leur foule

inondait les rues, les places, fourmillait sous les halles, envahissait

les portiques des églises. L’évêque, les échevins, tout le corps de

ville, multipliaient les secours. Mais on prévoyait l’heure où l’on ne

saurait plus où abriter ces malheureux. Et pourtant comment leur refuser

l’hospitalité quand ils n’avaient plus ni feu ni lieu?

Les religieux, qui promenaient en chantant des litanies la châsse de

saint Firmin, durent arrêter leur procession dans la rue de l’Hôpital.

Tout un peuple y campait en plein vent, nuit et jour, autour des

chariots dételés. Les bêtes broutaient parmi les bottes d’herbes

éparpillées sur la voie. Pas un anneau des murs qui ne retînt une

douzaine d’ânes ou de chevaux à l’attache. Sous les porches, dans les

cours, on ne voyait que vaches et veaux; et les volailles, échappées des

paniers, perchaient sur les balcons et les appuis des fenêtres.

Devant l’hôtel de Nérissins, entre deux charrettes de vivandiers aux

brancards dressés et croisés, un mauvais matelas gisait à même le pavé.

Sur cette couche reposait une malade, dans des vêtements en loques, et

dont la tête n’avait même plus de bonnet. La figure, émaciée, livide,

était encore plus pâle que les linges ensanglantés qui ceignaient le

front. Et l’on ne pouvait dire si la créature étendue sur cet appareil

de misère appartenait à la mort ou comptait encore parmi les vivants.

Grâce aux efforts de deux laquais vêtus de gris qui la précédaient, une

dame réussit à fendre la foule qui se pressait autour d’une marmite

voisine du matelas. Les sévères habits de veuve et les guimpes

monastiques de la nouvelle venue ennoblissaient encore sa figure

sérieuse et discrète. La dame interrogea une pauvresse qui tamponnait

avec un chiffon humide les tempes de la blessée.

--C’est, madame, une pauvre fille de paysans, sans doute, une bavolette,

comme on dit. Nous l’avons recueillie, non loin des gués de l’Oise, sur

un chemin où elle gisait ainsi qu’une morte, avec une grande plaie à la

tête. La pauvre avait dû se sauver devant les Espagnols, qu’en sais-je?

La vivandière s’arrêta de laver le front de l’enfant et reprit en

secouant la tête:

--Hélas! je crois qu’elle n’en réchappera pas pour nous conter son

histoire. Son front avait donné contre une pierre où il y avait encore

de son sang. Enfin, comme cette fillette respirait encore, nous l’avons

recueillie dans notre chariot. Mais, depuis tantôt dix jours qu’elle

nous accompagne ainsi, c’est tout juste si elle a parlé deux fois, et

elle n’a prononcé que des mots sans suite. Un chirurgien, qui l’a

regardée en passant, nous a prévenus que si on la sauvait par miracle

elle resterait certainement muette.

--Et ne savez-vous rien de plus sur elle? demanda la dame.--Ses yeux se

mouillaient de larmes au spectacle de la malade, dont les traits fins et

délicats s’allongeaient et se faisaient durs comme si la mort les eut

touchés de sa main.--N’avait-elle pas, bonne femme, quelques papiers

dans son corset, ou bien un bijou avec des lettres gravées, un rosaire,

une croix?

--Hélas! non, madame. Sans quoi on vous les remettrait fidèlement... Et

puis, madame, nous sommes de pauvres gens. Pillés par les maraudeurs

pendant la déroute, nous ne savons aujourd’hui comment vivre... Où

pourrions-nous bien déposer cette brebis du bon Dieu?... Avec votre bon

conseil, peut-être la recevrait-on à l’hôpital?...

A ce mot d’hôpital, la dame tressaillit.

--Ne parlez pas d’hôpital, s’écria-t-elle en joignant les mains. La mine

honnête de cette enfant est le sûr garant de sa vertu, et l’on peut être

misérable sans cesser d’être fille de bien... Écoutez, bonnes gens, vous

pouvez être tranquilles. Vous, ma bonne, vous m’accompagnerez tantôt

chez moi, et je vous secourrai. Pour celle-ci, si vous l’avez sauvée

jusqu’aujourd’hui à travers tant de fatigues et de dangers, c’est qu’il

plut à Dieu de veiller sur elle. Cette malheureuse enfant n’aura d’autre

abri que mon toit.

Des voix s’élevèrent alors dans la foule des réfugiés.

--On sait bien qu’elle a la fièvre maligne... Peut-être pis!... On a dit

ce tantôt qu’elle était pestiférée!...

Aussitôt le cercle s’élargit et la dame demeura seule auprès de sa

protégée. Ses laquais eux-mêmes s’étaient vivement reculés.

Le rouge de la colère et de la honte empourpra la mine fière de la

veuve. D’une voix que l’émotion rendait tremblante, elle parla:

--Quand je devrais l’emporter moi-même dans mes bras, comme saint Julien

l’Hospitalier fit du lépreux, elle ne restera pas sans secours. Monsieur

Vincent de Paul nous a tracé notre devoir, à nous ses filles, et je

n’hésiterai pas. Que ce soit la peste ou quelque autre mal qui tourmente

cette enfant, plus son mal est grand, plus elle m’est chère...

Mais les gens se tenaient toujours à distance: ils croyaient à la peste.

Frappant du pied le pavé boueux, la lèvre retroussée par un rire de

mépris, la dame se tourna vers ses laquais. Les yeux baissés, ces

braves, jeunes et solides, détournaient la tête, n’osaient soutenir son

regard. Alors elle les somma d’avancer, flétrit leur lâcheté.

--Et vous, Florimond, Magloire, si vous êtes couards à ce point de

redouter la contagion que je dédaigne, allez me chercher, sur l’heure,

les frères de la Miséricorde! Ceux-là n’ont pas la peur de mourir...

Allez!

Ployant les épaules sous l’outrage, Magloire s’approcha alors. Il

marchait évidemment sans plaisir, mais la crainte d’être pris pour plus

poltron qu’il n’était, l’envie aussi de passer pour courageux aux yeux

de tous ces trembleurs, le poussaient en avant:

--Excusez, madame, on sait ce qu’est obéir, et on ne vous laissera pas

ainsi sans aide devant ces coquins, non plus que cette enfant sur le

pavé. Foin de la peste, puisque telle est la volonté de Madame!

Ce qu’entendant, Florimond, un jeune géant dont les mains pareilles à

des éclanches de mouton pendaient hors des manches trop courtes de sa

souquenille, conclut en se dandinant:

--Le temps d’aller chercher quelques planches et de les mettre en

brancard! Donnez-nous deux minutes, madame, et on sera de retour avec

les bois et du vinaigre aromatisé.

Alors des voix gouailleuses montèrent de la foule qui, machinalement, se

rapprochait, espérant que la dame demeurerait dans l’embarras:

--Voyez les beaux galants! Ils se montrent pressés de partir, mais ils

le seront moins de revenir.--Quand on est si brave, on se fait

soldat!... Ne dirait-on pas aussi parce qu’elle a des laquais...

L’auteur de ce propos fut interrompu par un soufflet de telle force,

fourni par Florimond, qu’il alla donner dans un groupe à six pas de là

pour s’étaler ensuite sur le pavé.

--Au meurtre! cria un paysan.

--On m’a tué! hurlait le petit homme pelotonné en boule et se tenant la

joue à deux mains.

--La paix, drôles! Si vous faites ainsi du désordre, je vous expulse de

la ville, et vous coucherez dans les fossés!

C’était un bas officier de justice, suivi de quatre sergents. La vue des

hoquetons calma les plus échauffés, d’autant que ces gens de police

commençaient généralement par gourmer le monde avant que d’entendre les

parties. Tenant l’oreille du petit homme giflé par Florimond, le chef de

l’escouade se découvrit de sa main gauche restée libre, salua très bas

et dit:

--Madame d’Aronville, aurai-je l’honneur de faire pendre ce drôle qui a

dû vous manquer?

--Non point, s’il vous plaît, monsieur l’exempt. Laissez-le s’en

retourner. Et je gronderai mon valet pour avoir frappé si fort.

L’exempt gratifia le prisonnier d’un coup de pied dans le fond de ses

chausses rapetassées en dix endroits et le relâcha. Mais le vaurien ne

put déguerpir si vite que le bois des hallebardes ne lui caressât les

épaules. Ayant ainsi rétabli le bon ordre, les sergents se retirèrent

noblement.

Maintenant la foule, où s’étaient mêlés des ouvriers et des bourgeois

d’Amiens, applaudissait au courage et à la charité de la dame.

--Oui, c’est Mme d’Aronville!... La bonne veuve!

--La mère des pauvres!--La dame du mestre de camp, du seigneur de

Saint-Gatien, tombé devant la Rochelle!

--Dieu vous assiste, madame!

Tous en chœur, reprirent:

--Vive Mme d’Aronville!... Que Dieu l’assiste!

Deux femmes murmuraient:

--Que Notre-Dame la protège! On dit que son fils cadet vient d’être tué

à la guerre!

--Quelle pitié!

--Si jeune encore!--Et si belle!--Honneur et paix pour elle!

Un homme s’approcha, le chapeau à la main, puis un second, puis cinq:

--Faites excuse, madame, on a été bien sots! Mais nous allons la porter

chez vous, cette petite... Et on bénira sa peine, pour l’amour de

vous!...

X

A ce moment la petite porte de l’hôtel de Nérissins s’ouvrit, et une

jeune femme parut sur les degrés du perron.

Son visage rose et frais, ovale, eût paru d’une grâce timide sans la

saillie du menton qui disait la volonté obstinée, tandis que la bouche

pincée accusait un esprit dissimulé et calculateur. La dissimulation

était aussi dans les yeux bleus que voilaient des lourdes paupières à

longs cils, battantes, toujours en mouvement, comme si les prunelles

striées de vert eussent craint de laisser lire dans leur profondeur sans

fond.

Ce visage, aimable pour qui ne s’arrêtait pas aux détails, s’encadrait

dans les boucles tombantes d’une chevelure fauve, qui, taillée court sur

le front bombé, poli, étroit, d’une blancheur d’ivoire, y bouffait en

frisons crêpelés et couverts de poudre blonde.

Un col évasé en rotonde haussait son auréole de dentelle légère autour

de la tête. Les grandes manches à l’espagnole, rattachées aux mancherons

par trente aiguillettes ferrées d’or, étaient chargées, sur leur velours

pain-bis, de tant d’or en appliques que l’on se demandait comment la

dame pouvait lever les bras sous leur poids. Le busc de son corps

simulait l’arête d’une cuirasse, et le vertugadin en roue de carrosse,

qui tendait ses jupes de satin gris sous sa robe de velours minime,

était ample à ce point de permettre bien juste à Mme de Nérissins de

passer par la porte bâtarde où elle apparaissait superbe entre les

montants de pierre travaillés en vermicelles.

Des laquais, en livrée galonnée sur toutes les tailles, se tenaient de

chaque côté des marches. Le Suisse, chamarré de cinq tons, avait sa

pertuisane au poing, et un écuyer, vêtu de velours noir, montrait sa

mine brune, son nez crochu, ses moustaches de chat et son col en plat à

barbe, par-dessus l’épaule de la dame.

N’eût été son air insolent et sa manière de lever le menton pour parler

avec une voix de tête, cette petite femme eût passé partout pour

charmante. Mais sa réputation valait moins que sa beauté. Dès qu’elle

parut, la plupart des bourgeois et des ouvriers tournèrent le dos,

abandonnèrent la place. Les plus hardis murmuraient: «Vous verrez que

cette sucrée va s’emparer de la malade sous prétexte de bienfaisance.

Elle ajoutera ainsi, sans bourse délier, une servante à son domestique.»

Le bruit public était en effet que Mme de Nérissins battait ses gens et

ne les payait guère, et encore qu’elle gardait toutes ses filles de

service sous clef, cela pour qu’on ne sût pas ce qui se passait chez

elle.

--Hélas! disait l’armurier Jérôme Petitport à son compère Aubin

Planturel, le mercier. On ne le sait que trop, ce qui se passe chez la

Nérissins! Chacun y conspire ouvertement contre Monsieur le Cardinal et

le bien du royaume.

--Le fait est, répondit Planturel non sans avoir regardé prudemment si

on ne l’observait pas, que j’ai vu distribuer autour de sa maison les

fameux placards arrivés avant-hier. Vous les avez lus, Petitport, ces

libelles que répandent les Espagnols et où l’on voudrait nous prouver

que les bons compagnons, loin de venir en conquérants, arrivent ici en

libérateurs, en pacificateurs, pour seulement éloigner du Roi tous ses

mauvais conseillers.

--Malheureusement, maître Planturel, un autre bruit plus croyable, si

l’on s’arrête dans nos rues où campent tant de gens ruinés et battus,

serait que les incendies, les pillages, les meurtres et toutes les

violences ont été jusqu’ici les seules preuves des bonnes intentions de

nos amis les Espagnols. Ils ont plumé la poule à Roye, ils pillent

maintenant à Corbie. Que Dieu les écarte de notre ville!

--Heu! heu! fit le mercier, je doute fort qu’ils se décident à venir

jusqu’ici. Le Roi, si j’en crois la renommée, se prépare à nous défendre

avec de bonnes troupes. Demain, au plus tard, Monsieur nous arrive avec

l’arrière-ban de l’Orléanais et du Berry. On parle aussi du comte de

Soissons, des maréchaux de la Force et de Châtillon, de bien d’autres

seigneurs, de plusieurs armées!... Consolez-vous, mon compère. Ce serait

jouer de malheur si vous ne trouviez pas à leur vendre avantageusement

toutes les vieilleries de votre magasin.

Subitement consolé, Jérôme Petitport souhaita au mercier une pareille

aubaine.

--Puissé-je, mon maître, céder en effet mes corselets, mes bourguignotes

et mes coutelas au prix que vous vendrez vos bas, vos collets et vos

rubans!...

Cependant que les deux notables marchands s’éloignaient, Mme de

Nérissins disputait à Mme d’Aronville le soin de recueillir la jeune

blessée:

--Eh! pour l’amour de Dieu, madame, vous me laisserez ce plaisir de la

sauver. Si vous vous réservez toute la charité de la ville, quelle sera

notre part, à nous, pauvres femmes de bien?

Mme d’Aronville, tout en répondant avec une froide politesse, pressait

ses laquais d’enlever le matelas et la malade. Mais les domestiques de

Mme de Nérissins, plus nombreux, forts de leurs épées alors que Magloire

et Florimond étaient sortis sans armes, les repoussèrent facilement. Ils

portèrent la jeune fille dans l’hôtel, et, avant que la porte se

refermât, Mme de Nérissins envoya à sa rivale un dernier compliment:

--Adieu, madame! Montrez-vous à l’avenir moins pressée à me disputer

l’avantage de secourir ceux qui se réfugient à l’abri de ma maison. Et

laissez-moi vous donner, en amie, un dernier conseil. S’intéresser aux

affaires des autres est bon, meilleur de surveiller les siennes. A force

de vous dépouiller au profit d’autrui, il ne vous restera bientôt plus,

je le crains, de quoi vous couvrir. Je sais que ce qu’on dit n’est que

vanité et que le monde est aussi sot que méchant. Madame, je suis votre

humble servante... Don Henriquez, faites la charité à ces pauvres gens!

Et Mme de Nérissins, étalant sa jupe à deux mains dans une belle

révérence, tourna le dos en riant. La porte se referma et Mme

d’Aronville resta dans la rue avec ses deux valets. Sous la poignée de

petite monnaie que l’écuyer de la jeune dame, le Quinola Henriquez,

avait libéralement fait pleuvoir, la foule des réfugiés se battait à

coups de poing, à coups de griffes, à coups de pied. Les vieilles

étaient piétinées, les enfants s’arrachaient les cheveux, les hommes

mettaient la main au couteau.

Non sans peine, Mme d’Aronville se tira de cette pitoyable cohue.

La gardienne de l'idole noire · 第 25 / 36 题