Mais voici que les moutons, comme pris de panique, se ruèrent dans le
chemin creux, renversant tout sur leur passage et aussi les bandouliers
qui avaient essayé de les diriger. Ces braves, remis sur pied, quand la
trombe fut passée, trouvèrent une autre besogne. Un gros de cavaliers,
derrière les moutons, occupait la route encaissée, et M. d’Oultry
criait:
--A l’aide, Comtois! A moi, carabins! Laisserez-vous assassiner votre
capitaine?
Le bas officier ainsi interpellé arrêta son cheval, regarda avec
attention le gentilhomme en bras de chemise qui se débattait tout
sanglant entre les mousquetaires. Il se découvrit brusquement et dit:
--Par ma foi, monsieur, nous arrivons à temps!... Mais tout notre monde
vous croyait mort... On disait que vous aviez été tué par les
Croates!... Eh là! Pontillac, que l’on arrête tous ces drôles!
--Laisse celui-ci en paix, Comtois! Car c’est mon bon valet, et il a
fait de belles armes pour me défendre! Quant à ces galants, donnez-leur
le bal. Pendez-les si vous avez des cordes. Leurs carcasses serviront
d’exemple aux aimables garçons de leur confrérie.
Il n’en fut pas autre chose. Les cavaliers cernèrent les mousquetaires,
qui se laissèrent ramener et pendre sans réclamer: «Un peu plus tôt, un
peu plus tard, dit l’homme au chaudron qui avait repris connaissance au
moment où on l’accrochait au poirier, qu’importe! On est toujours entre
ciel et terre, et ce ne sont pas six pieds de plus ou de moins en
hauteur qui ajoutent à la réputation d’un homme.»
Une aigre altercation s’éleva cependant entre le carabin Pontillac et un
de ces bandouliers qui ne voulait point qu’on lui passât la cravate de
chanvre.
--Je suis noble et puis en faire la preuve. Mon droit est de mourir par
l’épée.
--Excuse-moi, mon bon ami, répondit M. d’Oultry, mais mon prévôt ne sait
que pendre. A la prochaine occasion je te promets une exécution suivant
ton rang. Pour aujourd’hui, contente-toi avec ce peu de facilités que
nous laisse la guerre. Pontillac, accroche!
Nicolas, remis de son étourdissement, assistait béant d’horreur à cette
exécution où la belle humeur des victimes ne le cédait en rien à la
bienveillance des bourreaux. Le dernier des honnêtes gens qu’il voyait
ainsi faire le saut raidissait la corde de son poids comme un convoi
passait au-dessus du talus. Nicolas ne leva pas les yeux de ce côté.
Occupé à rajuster ses vêtements, il ne vit pas une main qui s’agitait
hors d’une bâche de toile, il n’entendit pas une voix faible qui
l’appelait.
Et Monique Piédalue, emportée au mouvement du char cahotant dont le
conducteur accélérait l’allure par crainte de rester en arrière,
Monette, dolente, la tête enveloppée de linges sanglants, disparut sans
avoir attiré l’attention du berger Nicolas, tout à la contemplation des
pendus.