VII

Les projets qu’échafaudait Nicolas sur les bénéfices de la vente des

moutons devaient s’en aller en fumée, tandis que les tristes prévisions

de M. d’Oultry rentraient dans la pratique des choses. Les craintes du

gentilhomme n’étaient que trop fondées.

A mesure qu’il avançait avec son valet, les troupes de maraudeurs se

faisaient plus fréquentes, et c’était une difficile besogne que d’éviter

leur rencontre. On les voyait de loin occuper les hameaux, pillant,

incendiant, comme s’ils eussent eu charge d’en éviter la peine aux

ennemis. Ces soldats débandés, cavaliers, gens de pied, vivandiers,

valets, se mêlaient en désordre aux convois des malheureux campagnards

qui couvraient les routes. Ils volaient les bêtes de trait, les

charrettes, détroussaient tout un chacun sans pitié. Ils attaquaient les

gens isolés, pendaient un homme pour lui voler son habit, se tuaient

entre eux à propos du plus pauvre partage, pour un écu, pour une poule,

pour le plaisir. Et le mort n’était pas par terre qu’il était déjà

dépouillé.

Ainsi tous ces traînards s’égrenaient sur les routes, depuis les

Pays-Bas jusqu’aux villes fermées de l’Amiénois. Partout ils avaient fui

devant l’ennemi: à la Capelle, à Fronssomme, à Fervacques, au Catelet;

nulle part ils n’avaient tenu pied aux Espagnols. Et l’on craignait que

les bandes de Picardie, menées par le duc de Chaulnes, ne se missent en

déroute à leur contact. Les prévôts de l’armée avaient usé toutes leurs

cordes à les pendre; le chanvre doublait de prix. Le pis était que

certains de ces drôles avaient pu gagner la banlieue de Paris, où ils

semaient la panique.

Au dehors des places fortifiées, personne n’était en sûreté. Le gros des

troupes, abandonnant la frontière, tournait le dos à la guerre pour se

replier sur Compiègne. Aujourd’hui peut-être, demain sûrement, les

Espagnols passeraient la Somme. Ce qui aurait échappé aux Français du

maréchal d’Estrées serait raflé par les Croates de Jean de Wert.

Aussi tout le pauvre monde courait par les chemins avec ce qu’on pouvait

transporter. Mais la terre grasse, détrempée par les pluies, semblait

vouloir retenir les chariots lourds de meubles qui s’embourbaient

jusqu’aux essieux. Les bêtes s’abattaient, les gens criaient, et les

tristes convois s’allongeaient en files interminables sur les routes ou

coupaient à même les champs foulés. Une commune terreur tenait tous ces

malheureux, celle de trouver les ponts coupés. Et l’on se répétait que

les gués étaient au pouvoir des Espagnols. Alors, beaucoup, de

désespoir, essayaient de retourner sur leurs pas. Pris dans la file

serrée des charrettes, des chevaux, des bœufs, ils ne réussissaient qu’à

augmenter le désordre, sans parvenir à se dégager.

M. d’Oultry et Nicolas avaient été jusque-là assez heureux pour ne pas

tomber dans la cohue. Mais, au sortir d’un champ, ils débouchèrent dans

un chemin creux en même temps qu’une vingtaine de soldats qui

s’avançaient en sens contraire et tenaient toute la largeur de la voie.

La mauvaise mine de ces bandouliers s’associait si heureusement avec

leurs vêtements en loques que chacun d’eux rappelait un épouvantail à

moineaux. C’étaient des mousquetaires dont les casaques grises avaient

plus de trous que de drap. Des lapins, des canards pendaient accrochés à

leurs fourquines et à leurs mousquets, où divers objets gagnés à la

maraude se balançaient côte à côte avec des poulets et des chapons.

Ivres pour la plupart, ces braves s’aidaient dans leur marche d’une

chanson bachique. Le mieux vêtu de la troupe marquait la cadence en

tapant avec une louche d’argent sur un chaudron de laiton qui lui

servait de tambourin.

Quand il vit ces deux hommes et le troupeau de moutons qui s’en venaient

à sa rencontre, il arrêta sa musique, hésita, puis, rassuré sans doute

par l’air abattu et fatigué du blessé et de son compagnon, il jeta ses

instruments et cria:

--A nous! A nous! Camarades, sus aux moutons! Sus aux patauds!

Quelques soldats objectèrent que le plus grand des deux devait être un

officier, et qu’il y allait de la corde dans une pareille affaire. Mais

les autres poussèrent de l’avant en répétant le cri: «Aux moutons! Sus

aux patauds! Pendus! Pendus!»

Si rapide que fût l’attaque de cette canaille, M. d’Oultry avait été

encore plus vif à se mettre en défense.

L’épée nue pendue à son poignet droit par la bricole de cuir, il tenait

un pistolet de chaque main. Foudroyés à bout portant, les deux premiers

assaillants s’abattirent la face contre terre. L’homme au chaudron, qui

n’avait qu’une épée courte, reçut la lame espagnole dans l’aine et

glissa dans son sang. Mais M. d’Oultry, serré de près, dut rompre. Dix

épées menaçaient sa poitrine. Et, chose plus dangereuse, les autres

bandits préparaient leurs mousquets, qui, heureusement, n’étaient pas

encore chargés, et se passaient le feu pour les mèches.

Sans marchander sa personne, Nicolas se rua sur ces mousquetaires et

avec tant d’à-propos qu’avec sa large épée wallonne il en porta trois

par terre, la tête fendue. Mais un coup de crosse qu’il reçut sur la

tempe l’envoya rouler, à demi assommé, contre le remblai du chemin.

Douze poignets le serrèrent à la gorge, tandis que M. d’Oultry, blessé

au bras, tombait à son tour aux mains de l’ennemi.

--Pendez-les, et en deux temps! commanda un drôle dont le feutre fendu

en trois endroits s’étalait à l’image des ailes d’un moulin.--Et nous,

aux moutons!

Tranquillement, un malandrin prépara deux cordes, des quatre qu’il avait

à sa ceinture, cependant qu’on arrachait les habits à M. d’Oultry et à

Nicolas.

La gardienne de l'idole noire · 第 23 / 36 题