VI

Il n’y avait pas une heure que les deux hommes marchaient d’un pas assez

peu rapide, car les lourdes bottes de M. d’Oultry le gênaient autant que

sa blessure et la courbature résultant de sa chute, quand ils

s’aperçurent qu’un grand troupeau de moutons, mené par un chien, se

hâtait sur leurs talons.

Nicolas, à dire vrai, avait remarqué bien avant M. d’Oultry cette

colonne serrée de bêtes. Il les connaissait entre toutes, et aussi le

chien griffon au poil argenté qui accompagnait ordinairement Monette. Le

troupeau de la Demoiselle, sans doute échappé aux carabins qui n’avaient

pas su les garder dans la nuit, s’était dirigé vers la ferme de maître

Piédalue et avait rallié en route les moutons de Nicolas, qui avaient

rebroussé chemin devant les Croates.

Mais, à la vue de ce troupeau, Nicolas était entré dans une grande

perplexité. Craignant avec raison les questions que M. d’Oultry n’allait

pas manquer de lui poser, il crut plus sage d’aller au-devant et forgea

une nouvelle fable.

--Ce malheureux chien, monsieur, que vous voyez sautant ainsi à mes

côtés m’appartenait avant que j’entrasse au service des cavaliers

d’Aronville. J’ai été berger du côté de Coupry, et, comme tel, je menais

pâturer le petit bétail jusqu’à Bézons, plus loin même. Il est certain

que cette pauvre bête a chassé, comme de juste, devant elle tout ce

troupeau quand elle a vu l’ennemi incendier les maisons et tuer les

gens. Ce chien m’a reconnu et m’a rabattu les moutons, car il est d’une

valeur peu commune. A qui sont ces moutons? Par exemple, c’est ce que je

ne saurais dire, et je ne sais davantage comment vous en débarrasser. Je

crois, monsieur, sauf votre respect, que le mieux serait de nous en

laisser accompagner.

--Mon ami, répondit M. d’Oultry, tu parles d’or. A la guerre, on n’est

pas obligé aux mêmes devoirs que dans le courant de la vie. Si nous

sommes assez heureux pour arriver sains et saufs à Corbie ou à Péronne,

on nous saura gré d’y entrer avec de pareilles provisions à la veille

d’un siège. Nous tirerons de ces aumailles une bonne somme d’argent dont

nous nous aiderons pour vivre par la dureté des temps, nous remonter en

chevaux et en armes. Et nous ferons bourse commune. Aussi bien nous ne

porterons tort à personne, que je sache, car les propriétaires de ces

moutons, dont je lis mal les marques, ne sont probablement plus en vie à

l’heure où je parle. Et il vaut mieux que la France profite de ces

laines et de ces viandes par nos personnes que les sauvages Croates. Le

tout est d’arriver, bêtes et gens, jusqu’à une bonne place close et

fortifiée qui nous reçoive... Arrêtons-nous un peu à la corne de ce

champ pour souffler et nous sécher au soleil. La pluie a cessé, fort

heureusement, mais la chaleur est forte, et je me sens assez faible.

Pour toi, qui as été berger, tu sauras bien cacher notre troupeau dans

quelque pli de terrain jusqu’à ce que nous nous remettions en route.

Nicolas, heureux de voir M. d’Oultry prendre aussi facilement les

choses, s’occupa, sans tarder, de mettre les bêtes à l’abri. Il y en

avait plus de quatre cents. Mais le chien Miraut les serra en les

piétinant de telle manière derrière une haie d’épine que tous ces

moutons, rasés à terre, ne pouvaient se distinguer du chemin.

Comme Nicolas revenait vers son maître, il aperçut un petit sabot qui

traînait entre deux touffes d’herbe. Et ce fut pour le pauvre berger une

grande émotion de reconnaître un des sabots de Monette.

--Je suis, se dit-il, sur la bonne voie. Quand nous reprendrons notre

route, je donnerai à flairer ce sabot au chien, et je le laisserai nous

guider. C’est une chance de plus de retrouver la Demoiselle. Plus tard,

je lui remettrai l’argent des moutons, et, ensemble, nous rebâtirons la

ferme.

La gardienne de l'idole noire · 第 22 / 36 题