Il n’y avait pas une heure que les deux hommes marchaient d’un pas assez
peu rapide, car les lourdes bottes de M. d’Oultry le gênaient autant que
sa blessure et la courbature résultant de sa chute, quand ils
s’aperçurent qu’un grand troupeau de moutons, mené par un chien, se
hâtait sur leurs talons.
Nicolas, à dire vrai, avait remarqué bien avant M. d’Oultry cette
colonne serrée de bêtes. Il les connaissait entre toutes, et aussi le
chien griffon au poil argenté qui accompagnait ordinairement Monette. Le
troupeau de la Demoiselle, sans doute échappé aux carabins qui n’avaient
pas su les garder dans la nuit, s’était dirigé vers la ferme de maître
Piédalue et avait rallié en route les moutons de Nicolas, qui avaient
rebroussé chemin devant les Croates.
Mais, à la vue de ce troupeau, Nicolas était entré dans une grande
perplexité. Craignant avec raison les questions que M. d’Oultry n’allait
pas manquer de lui poser, il crut plus sage d’aller au-devant et forgea
une nouvelle fable.
--Ce malheureux chien, monsieur, que vous voyez sautant ainsi à mes
côtés m’appartenait avant que j’entrasse au service des cavaliers
d’Aronville. J’ai été berger du côté de Coupry, et, comme tel, je menais
pâturer le petit bétail jusqu’à Bézons, plus loin même. Il est certain
que cette pauvre bête a chassé, comme de juste, devant elle tout ce
troupeau quand elle a vu l’ennemi incendier les maisons et tuer les
gens. Ce chien m’a reconnu et m’a rabattu les moutons, car il est d’une
valeur peu commune. A qui sont ces moutons? Par exemple, c’est ce que je
ne saurais dire, et je ne sais davantage comment vous en débarrasser. Je
crois, monsieur, sauf votre respect, que le mieux serait de nous en
laisser accompagner.
--Mon ami, répondit M. d’Oultry, tu parles d’or. A la guerre, on n’est
pas obligé aux mêmes devoirs que dans le courant de la vie. Si nous
sommes assez heureux pour arriver sains et saufs à Corbie ou à Péronne,
on nous saura gré d’y entrer avec de pareilles provisions à la veille
d’un siège. Nous tirerons de ces aumailles une bonne somme d’argent dont
nous nous aiderons pour vivre par la dureté des temps, nous remonter en
chevaux et en armes. Et nous ferons bourse commune. Aussi bien nous ne
porterons tort à personne, que je sache, car les propriétaires de ces
moutons, dont je lis mal les marques, ne sont probablement plus en vie à
l’heure où je parle. Et il vaut mieux que la France profite de ces
laines et de ces viandes par nos personnes que les sauvages Croates. Le
tout est d’arriver, bêtes et gens, jusqu’à une bonne place close et
fortifiée qui nous reçoive... Arrêtons-nous un peu à la corne de ce
champ pour souffler et nous sécher au soleil. La pluie a cessé, fort
heureusement, mais la chaleur est forte, et je me sens assez faible.
Pour toi, qui as été berger, tu sauras bien cacher notre troupeau dans
quelque pli de terrain jusqu’à ce que nous nous remettions en route.
Nicolas, heureux de voir M. d’Oultry prendre aussi facilement les
choses, s’occupa, sans tarder, de mettre les bêtes à l’abri. Il y en
avait plus de quatre cents. Mais le chien Miraut les serra en les
piétinant de telle manière derrière une haie d’épine que tous ces
moutons, rasés à terre, ne pouvaient se distinguer du chemin.
Comme Nicolas revenait vers son maître, il aperçut un petit sabot qui
traînait entre deux touffes d’herbe. Et ce fut pour le pauvre berger une
grande émotion de reconnaître un des sabots de Monette.
--Je suis, se dit-il, sur la bonne voie. Quand nous reprendrons notre
route, je donnerai à flairer ce sabot au chien, et je le laisserai nous
guider. C’est une chance de plus de retrouver la Demoiselle. Plus tard,
je lui remettrai l’argent des moutons, et, ensemble, nous rebâtirons la
ferme.