IV

Ramenés par les moutons sur la ferme, les Français débouchèrent alors

sur la route que leur avait cachée un pli de terrain. Il n’en échappa

pas un. En vain tournèrent-ils bride, travaillèrent-ils leurs chevaux de

l’éperon. Rejetés en désordre les uns sur les autres, ils ne purent ni

s’enfuir ni se déployer. Les javelines les transperçaient aux reins,

sous la ceinture des buffles, aux épaules, à la tête, et ils vidaient

les arçons, tombant lourdement sur le sol où un dernier coup les fixait.

Quatre Croates seulement furent tués par les balles des pistolets.

Nicolas entendit le cri affreux de l’officier, un enfant de seize ans,

un enfant de son âge, lorsque la javeline flexible lui traversa le cou,

sous la mâchoire au-dessus du hausse-col. La chevelure dorée, à boucles

plus soyeuses que celles d’une fille, sembla se hérisser. Et,

machinalement, Nicolas regardait la longue mèche, la cadenette, la

moustache de la tempe gauche, où pendait un nœud de ruban cramoisi. Le

cadet embrassa le cou de son genet pie, glissa en avant, et son armure

bleue striée d’or brilla le long de la housse de velours écarlate. Deux

Croates mirent pied à terre. Après avoir coupé la gorge à ce moribond,

ils le dépouillèrent de ses armes, de son collet en cuir de cerf brodé,

de sa casaque violette et de ses bottes blanches. Puis tous continuèrent

d’attiser l’incendie. Et d’autres escadrons semblables arrivaient, se

suivant sur la route, s’ouvraient en éventail pour s’éparpiller à

travers la campagne et élargir le dégât.

Cela dura jusqu’aux premières heures du matin. Alors les coureurs du

Cardinal Infant se replièrent vers le Nord, et Nicolas demeura seul

devant les cadavres à demi nus qui jonchaient la route et les ruines

embrasées de la ferme de maître Piédalue. Sa prudence de berger lui

défendait tout mouvement inutile. Une heure durant, il attendit sans

remuer de peur que quelque Croate ne l’aperçût et ne le frappât de sa

lance. Puis il monta sur le peuplier le plus haut de la prairie et

inspecta le pays. La désolation en était uniforme. Nul être humain ne

s’y montrait, à l’exception des morts couchés çà et là sur la dure et de

pendus qui se balançaient aux arbres voisins des habitations incendiées.

Alors Nicolas, descendant de son peuplier, se dirigea vers la ferme. Il

y pénétra par la brèche d’un mur écroulé. Mais il n’alla pas loin. Le

feu continuait son œuvre, et c’eût été se vouer à la mort, pour le

plaisir, que de cheminer entre ces bâtisses croulantes et ces charpentes

noircies qui s’abattaient brusquement, pétillaient, se rallumaient en

lançant des flammèches et formaient un nouveau brasier.

Sous un amas de poutres qui se délitaient en braises d’où filait une

âcre fumée, un bœuf se devinait; il n’en dépassait que la tête et le cou

grillés et qui, par places, montraient les os. Nicolas, mourant de faim,

fut trop heureux de tailler à même la tête brûlée quelques lambeaux de

chair dont il fit deux parts. Il mangea l’une et noua l’autre dans un

pan de son sarrau de toile. Car c’était la seule nourriture sur laquelle

il pût compter pour le lendemain. Ensuite il songea à s’armer.

L’aventure où il entrait était de celles où la vie d’un homme n’a point

grand prix et où il ne doit compter que sur lui pour la défendre. Au

milieu des faucons et des corbeaux, le pigeon, s’il ne veut être plumé,

doit emprunter le bec et les serres de l’aigle. Jeune, robuste,

courageux, Nicolas se sentait prêt à manier ces armes jetées çà et là

autour de lui. Plusieurs épées, des pistolets, des bandoulières avec

leurs charges demeuraient auprès des cadavres. Sans doute les Croates

avaient trouvé cela de trop petit prix pour s’en charger.

Nicolas choisit une épée courte, pensant qu’elle était d’un maniement

plus aisé. Il prit une paire de pistolets qu’il chargea. Poussé par la

nécessité, il recueillit les dépouilles des morts. Une casaque de drap

gris usée seulement aux trois quarts, une paire de bottes encore bonne,

un baudrier de beau buffle piqué de soie verte, un chapeau de feutre

avec sa calotte de fer, furent pour lui de bonne prise.

S’équipant ainsi sans plaisir et empruntant à regret les espèces d’un

soldat pour fuir plus sûrement ce pays ravagé et tâcher de retrouver «la

Demoiselle», Nicolas songeait avec désespoir à sa misère et à sa

faiblesse. Il la jugeait immense au regard de si formidables dangers, et

c’était tout juste si deux ou trois blancs voisinaient dans sa poche

avec une pincée de monnaie de cuivre. Livré à ses tristes réflexions, il

laissait derrière lui ce champ de carnage, quand il crut voir remuer le

dernier cadavre qu’il enjambait pour ne pas le fouler du pied. Vite il

reconnut son erreur. C’était le petit officier auquel les Croates

avaient coupé la gorge. L’enfant, en simple chemise, montrait son cou,

affreusement ouvert, par où avait fui tout son sang. Raide, étendu dans

la mare noirâtre et caillée, il regardait le soleil de ses yeux fixes,

et sa longue cadenette blonde, toujours nouée de son ruban cramoisi, se

souillait dans la boue sanglante. Au cou pendait une ganse soutenant un

sachet carré.

Nicolas prit ce sachet et lut, en gros caractères cursifs, tracés à

l’encre sur la toile: _Marie-Juste-Xavier d’Aronville--Mai 1635._ Le nom

de ce jeune officier, sans doute, et la date de son entrée au corps.

«Peut-être--se dit Nicolas--les parents de ce malheureux me

récompenseront-ils pour avoir sauvé ce sachet, où des papiers

importants, voire des reliques ou quelque autre chose, peuvent avoir été

cousus. Je m’en chargerai donc et aussi de cette grande boucle de

cheveux si joliment ornée. C’est grande pitié de la voir traîner ainsi

dans la fange. Le gentilhomme devait appartenir à une riche famille, si

j’en juge par la finesse de son linge, de la belle toile de Cambrai, ou

je ne m’y connais pas. Au reste, les armes qu’il portait cette nuit

étaient celles d’un prince. Rien d’impossible à ce que les seigneurs ses

parents ne me protègent par la suite et ne m’aident à retrouver la

Demoiselle.»

Donc avec ses forces, qui sont de bons ciseaux de berger propres à

tondre la laine, Nicolas coupa la cadenette au ras de la tempe. Il la

roula autour du sachet, fit d’une manche de la chemise une enveloppe

convenable et glissa ce paquet sous sa casaque. Il se signa, envoya un

dernier regard vers le monceau fumant où dormaient ceux qui l’avaient

nourri et aimé, il leur jura de marcher devant lui jusqu’à ce qu’il eût

retrouvé leur fille et, s’il la retrouvait, d’être à la fois son

protecteur et son valet.

Et Nicolas reprit le chemin du marais où, la veille encore, heureux et

paisible berger, il paissait son troupeau de moutons, en veillant sur

Monette et ses brebis.

V

Nicolas, le nez au vent, marchait à travers les herbes. Évitant les

chemins battus, scrutant les quatre coins de l’horizon, il se retournait

sans cesse pour voir si quelque ennemi n’apparaissait point d’aventure.

La solitude l’entourait, il n’entendait pas d’autre bruit que celui des

oiseaux d’eau qui se levaient ou plongeaient à son approche. Seuls les

feux montant de loin en loin prouvaient que le pays avait été habité, et

la brise rabattait jusque parmi les roseaux les lourds nuages de fumée

qu’elle déchirait en les chassant vers l’Ouest. Une pluie fine tombait.

Sur la terre molle les fers des chevaux avaient laissé des empreintes si

nettes que c’était un jeu d’enfant de les suivre.

Au sortir du marais une autre piste se mêlait à ces traces: celle d’un

homme lourdement chaussé dont les semelles et les talons se marquaient à

partir d’une large foulée où l’herbe aplatie ne s’était pas encore

relevée.

Nicolas reconnut la place où le cavalier, atteint la veille par la

pierre de la fronde, avait vidé les arçons. A quelques toises plus loin,

le chapeau gisait dans la boue. Une déchirure de son bord disait la

force du coup. Sans perdre son temps à relever cette épave, le berger

continua de marcher. Mais, à un bruit qu’il crut entendre, comme il se

retournait, il vit briller sous un rayon de soleil le galon d’or neuf

qui cerclait la forme et le bouton d’orfèvrerie qui fixait le plumet à

la passe. S’étonnant qu’une aussi belle aigrette blanche surmontât le

feutre d’un simple cavalier, Nicolas revint sur ses pas et ramassa le

lourd chapeau à vastes ailes dont la garniture de taffetas élimée

laissait voir la calotte intérieure d’acier noirci.

«Ce chapeau, se dit-il, est certainement celui du cavalier que je mis

hier par terre. Pour un beau coup de fronde, c’était là un beau coup.

Mais, hélas! il n’a servi à rien... Pour le chapeau, il est sans doute

meilleur que le mien, et sa défense est plus solide. Si l’homme n’avait

pas tenu la tête baissée au moment où ma pierre l’atteignit à la nuque,

jamais il n’aurait été blessé, et ce fut là un coup de hasard. Pour moi,

il ne me convient point de m’en coiffer, car c’est une coiffure de

maître. Ma figure rustique y gagnerait seulement en ridicule. Mais j’en

pourrai tirer un bon prix à la première ville où j’entrerai. Rien qu’à

Corbie, Taboureau, le fripier, m’en donnerait facilement deux écus...

Eh!... Qui va là?...»

Un homme, l’épée à la main, sortait d’un buisson, sur la droite. Lâcher

le chapeau, se relever vivement et se mettre en défense fut pour Nicolas

l’affaire d’un instant.

Comme il reculait pour se couvrir d’une haie, en braquant un pistolet

sur l’inconnu qui s’avançait lentement, il vit que celui-ci s’aidait de

son épée engainée en guise de canne et boitait très bas. La rotonde de

linge froissé qui retombait sur le hausse-col était couverte de sang. Du

sang caillé avait collé ensemble les cheveux bruns, souillé le collet de

buffle et les manches de velours gris tracées d’or. Le haut de chausses

grenat apparaissait gris de boue, et la terre encore fraîche qui

plâtrait les genoux prouvait que cet homme infirme avait dû se traîner

longtemps avant de pouvoir se dresser.

Dans cette misère et ce désordre, la mine du blessé gardait une

tranquille noblesse. La grande cadenette liée d’un ruban noir, le

collier d’ordre pendu au cou, la ceinture d’épée montée en argent,

prouvaient, autant que la fermeté des traits, que le personnage était de

ceux avec qui le monde a l’habitude de compter.

--Holà, camarade! dit-il à Nicolas. Baisse-moi ce pistolet et rends-moi

ce chapeau qui est mon bien et que je cherche depuis des heures. Si tu

peux m’aider à rejoindre ma troupe, je te récompenserai honnêtement...

plus tard. Ma bourse est vide pour l’heure, et je meurs de faim. Un

morceau de pain serait pour moi mieux venu qu’un boisseau d’or. De même

pour un pot de vin. Quant à l’eau, il n’est pas besoin de chercher

longtemps dans ce pays à grenouilles pour en trouver. Cependant, je suis

si faible depuis ce maudit coup qui m’a fêlé le crâne, que je n’ai pu

atteindre l’étang.

Nicolas ne fut pas long à tirer de son sac un vieux quignon de pain,

assez dur pour devenir un dangereux projectile dans une fronde.

--Excusez, mon gentilhomme, il est un peu sec, mais, trempé dans l’eau,

il ne sera pas plus mauvais qu’un autre. Et voici pour l’aider à passer.

Et il offrit un morceau de bœuf grillé, puis alla remplir son chapeau à

un ruisseau qui filait sous les herbes.

--Cette eau sera meilleure pour vous que celle du marais. Mangez

tranquillement ce pauvre repas. Je vous l’offre de bon cœur. Ensuite, je

panserai votre plaie, si vous le voulez bien. J’ai, Dieu merci, quelque

expérience de ces choses. Et puis, quand vous serez rafraîchi, vous me

ferez cet honneur de prendre mon épaule pour appui, et je vous conduirai

jusqu’à Corbie, ou plus loin, à votre volonté.

Le blessé remercia Nicolas et mordit à belles dents dans la viande

carbonisée qui noircissait sa moustache grise.

--Je te rends grâces, mon garçon. Tu m’as l’air franc et déterminé.

Soldat, sans doute?... Ou plutôt un valet de la compagnie d’Aronville

qui me servait d’arrière-garde?... Où diable est-elle passée?...

Détruite par les Croates qui m’ont régalé d’un coup de carabine! Pour

moi, je suis ou j’étais capitaine en second à la compagnie des carabins

d’Halzèmes, au Catelet. Nous avons dû céder la place aux Espagnols et

marcher plus vite que le pas... Enfin!... Si, par la suite, je puis

t’être bon à quelque chose, rappelle-toi mon nom: Maximilien, comte

d’Oultry... Une casaque de cavalier dans ma compagnie, quelques écus et

mon amitié, voilà ce que je suis capable de t’offrir.

--Eh! monsieur, répondit Nicolas, ce n’est pas de refus. Mais je serais

un pauvre cavalier. Ayant tout perdu, je cherche un maître. Je n’en

voudrais pas d’autre que vous, tant vous me semblez brave et bien

disant. Qu’il vous plaise, monsieur, de me prendre à votre service, et

jamais meilleur maître n’aura plus fidèle valet!

Et, sans se vanter de son adresse à la fronde, Nicolas raconta à

celui-là même qu’il avait mis la veille dans ce fâcheux état une

histoire assez bien inventée pour un petit berger étranger aux choses de

la guerre: la compagnie d’Aronville avait été mise en pièces par les

Croates, dans une ferme; lui seul, Nicolas, avait pu s’échapper à

grand’peine, emportant la cadenette et les papiers de l’officier.

--Tenez, monsieur, je les ai là, sous ma casaque.

--Tu as bien fait, mon garçon, de te charger de ces souvenirs; et Mme

d’Aronville, la mère, que je connais, t’en saura récompenser, sois-en

sûr. Tu pourrais même, vienne la paix, entrer à son service sur mon

avis, car cette dame a un train de maison tel que dix grands laquais

sont moins pour elle qu’un seul petit pour moi... Allons!... Depuis que

tu m’as noué ce bandage, ma tête me paraît de moitié plus légère, et

elle portera facilement ce chapeau. Tu m’as coupé là un bon bâton, et il

m’aidera utilement pour la route. Visite exactement les amorces de tes

pistolets; aie, comme moi, ton épée d’un demi-pied hors de la gaine, et

tiens l’œil ouvert. Car nous avons autant à craindre les maraudeurs

français que les Croates.

La gardienne de l'idole noire · 第 21 / 36 题