III

Enfoncé jusqu’au menton dans l’eau profonde et limpide que cachait

l’épais tapis herbeux, Nicolas assista à la pitoyable débandade des

maraudeurs qui s’efforçaient en vain de sortir de la tourbière. Ils s’y

étaient aventurés à grande allure, croyant suivre la chaussée qu’avait

prise leur avant-garde. Maintenant ils disparaissaient un à un dans le

terrain mouvant, d’un vert clair, qui se dérobait sournoisement. Et la

nuit commençait de descendre sans égards pour les blasphèmes et les

imprécations de ces fuyards qui sentaient tout à la fois le sol manquer

sous leurs chevaux et trembler sous les pas de l’ennemi qui approchait.

Sourds à la voix de leur officier, ils tourbillonnaient, se heurtaient,

tombaient à l’eau sans pouvoir reprendre terre. Un vieux sergent, enfin,

réussit à se faire écouter: «Il fallait lâcher les moutons. Eux seuls

trouveraient le bon chemin.»

L’avis était bon. Bientôt les cinquante cavaliers échappés du marais

prirent route derrière la foule bêlante et trottante vers la ferme de

maître Piédalue. Coupant au plus court, Nicolas se hâtait pareillement

vers Bézons. Insensible au froid de l’eau qui alourdissait ses vêtements

et les collait à son corps, il passait les ruisseaux, escaladait les

haies, laissant ses habits et sa peau aux épines. Perdu dans la nuit

noire, il n’entendait plus rien qu’un bruit vague, une sorte de huée

confuse qui lui semblait grossir, se faire de plus en plus distincte.

Jamais son oreille n’avait perçu semblables sons. Ce ne pouvait pas être

le galop des cavaliers guidés par les moutons. De ceux-là il ne

reconnaissait plus le pas menu qui forgeait la route. Et, d’ailleurs, le

troupeau devait être au loin, derrière.

Glacé plus encore par l’épouvante que par l’eau qui ruisselait de ses

pauvres hardes où les herbes aquatiques s’appliquaient en traînées

glauques, Nicolas continua d’avancer. Il allait atteindre la ferme dont

le séparait le grand chemin, quand une ombre rapide le rasa, puis une

autre, puis dix, puis vingt, puis trente. L’horizon s’empourpra, le ciel

rougit de la lueur de cent incendies. Et les cavaliers fantômes

passaient toujours. La ferme de maître Piédalue s’embrasa brusquement,

les toits de chaume devinrent autant de volcans d’où surgit une colonne

de fumée vermeille. Nicolas crut voir se lever un soleil monstrueux dans

sa chevelure de flammes. Tout s’éclaircit comme à l’heure ardente de

midi. Les cavaliers étrangers décrivaient des cercles autour de

l’enceinte. Avec leurs javelines longues de douze pieds, ils

repoussaient dans la fournaise les gens qui essayaient de se sauver. Les

hurlements des femmes se confondaient avec les beuglements des bêtes.

Nicolas vit tomber la mère Claude, dont les cheveux et les jupes

flambaient. La fermière s’abattit, clouée contre le pied-droit de la

porte charretière par le fer d’un Croate. Le père Piédalue traversait la

cour en trébuchant, un jet de sang coulait de son front. Accroché par la

grille rougie de la basse-cour qui se tordait sous la force du feu, il

disparut sous un pan de mur qui l’écrasa.

Alors Nicolas, à plat ventre dans le fossé, se réjouit presque du

malheur de Monette. Au moins ne périrait-elle pas de cette mort

affreuse. Rasé contre terre, le pauvre berger assista à l’effondrement

de tout ce qu’il avait aimé. Béant d’horreur, il en vint à oublier

Monette. Et ses yeux, encore plus secs que sa gorge brûlante, lui

paraissaient se tarir au feu qui détruisait son foyer.

Derrière la ferme, l’église brûlait, son coq de fer avait disparu; le

presbytère brûlait et aussi les maisons du bourg. Et la chaleur était

telle que Nicolas entendait bruire et se recroqueviller les feuilles

dans le bouquet d’arbres où il se glissa. Ses vêtements, trempés d’eau

il n’y avait pas une heure, se faisaient plus raides que du parchemin.

Et toujours les Croates voltigeaient. Maniant avec une légèreté brutale

leurs maigres montures, ils repoussaient les hommes et les femmes dans

le brasier. Fidèles à leur coutume, ils détruisaient tout pour que

personne n’allât donner l’alarme. C’étaient des hommes basanés, à

longues moustaches tombantes, vêtus et armés comme les coureurs turcs,

et certains laissaient luire, sous leurs casaques à manches courtes, une

chemise de mailles.

La gardienne de l'idole noire · 第 20 / 36 题