Il fut pourtant un soir où la fronde de Nicolas ne lui fut d’aucun
secours; et l’arc même, dont il tirait avec tant d’adresse chaque
dimanche que Dieu fait, ne l’aurait pas mieux aidé. Le 6 août 1636,
comme il longeait avec ses bêtes une longue tourbière sinueuse dont
Monette et son troupeau tenaient le bord opposé, un gros de cavaliers
s’avançant au grand trot entoura les moutons et la fille de maître
Piédalue. Et, impuissant, de l’autre côté de la nappe verte où il ne
pouvait marcher sans se noyer, le pauvre Nicolas vit les pistoliers
bourrer la fillette qui s’essoufflait à courir. Il entendait les cris de
détresse dont chacun retentissait dans son cœur, alors que tout avait
disparu dans le chemin creux qui menait au gué de la rivière, pas si
vite cependant pour qu’une pierre de la fronde, atteignant le dernier
cavalier de la troupe, le mît à bas de son cheval. Nicolas eut la triste
satisfaction de voir le chapeau à vastes ailes emporté par le vent,
l’homme se débattant sur l’herbe foulée, la monture emportée par son
galop sans frein vers le gros des fuyards. Alors Nicolas, sans souci de
ses moutons, courut sur le blessé. «Il me servira d’otage, se disait-il,
et je l’obligerai à nous rendre la Demoiselle.»
Ainsi tout entier à son projet chimérique, il se hâtait à grandes
enjambées, quand une main vigoureuse le happa au collet de son pauvre
sarrau qui se déchira sous l’effort. Nicolas sentit du même temps le
canon d’un pistolet qu’on lui poussait dans l’œil gauche, tandis qu’une
voix dure criait à son oreille: «Holà, mon drôle! Arrêtons-nous un
peu!...» Une autre voix s’éleva: «Oui, monsieur, c’est lui qui, avec sa
mauvaise fronde, a renversé le camarade qui se démène là-bas... Et il
s’en allait l’achever!» Une troisième voix se fit entendre, jeune,
arrogante: «Qu’on le pende, et vivement!... Et qu’on rassemble les
moutons!... Et toi, Flocon, tue-moi ce maudit chien qui effraye mon
cheval!» Une détonation se mêla au cri lugubre de l’animal que Nicolas
avait pour compagnon fidèle depuis des années.
Foulé par les chevaux qu’on pressait contre lui, bourré à coups de
botte, d’étrier, sans compter les coups de poing, Nicolas ne perdit pas
courage. Bien que ces cavaliers fussent des Français, ce qui se
reconnaissait à leur habit gris et à leur écharpe blanche mieux encore
qu’à leur voix, tant il se rencontrait d’aventuriers de toutes nations
dans les troupes espagnoles qui envahissaient le Nord de la France,
Nicolas ne leur parla pas. Autant eût valu prêcher les saules et les
peupliers de la chaussée que d’implorer la pitié de ces gens qui
fuyaient devant l’ennemi. Mais, profitant de ce que le pistolet s’était
retiré de sa face parce que le cavalier descendait de sa monture, il
échappa aux mains plus occupées à le frapper qu’à le retenir, se glissa
sous le cheval qui le serrait à droite, passa sous le ventre d’un autre,
et, tirant son fort couteau de la gaine pendant à sa ceinture avec tout
son attirail de berger, il frappa le soldat vivement. Le tranchant
affilé laboura la main de bride avant d’attaquer le collet de buffle au
défaut de la taille, ridiculement écourtée. La lame y disparut jusqu’à
sa poignée de corne. L’homme poussa un gémissement sourd, éperonna
convulsivement sa bête dans le mouvement qu’il fit pour tirer son épée.
Le cheval, dont la bride flottait, manqua du pied, s’abîma avec le
moribond dans la tourbière. Nicolas s’y était jeté déjà. Sous les balles
qui ricochaient sans l’atteindre, il se glissa par les roseaux jusqu’au
ruisseau où il put nager librement.
Et tel fut le désordre de la troupe que les coups de pistolet destinés
au malheureux berger atteignirent deux soldats et un cheval. Les autres
s’embourbaient. Tous criaient, échangeaient des injures et des
reproches. Nicolas réussit donc à se sauver alors que la corde destinée
à lui servir de cravate se balançait à la maîtresse branche d’un
peuplier.