Plus semblable à un limaçon qu’à un homme, le juif rampait à mes pieds
avec une humilité non feinte. Craignant que, si je lui donnais cette
idée qu’il m’eût sauvé, mon ami ne me réclamât par la suite des intérêts
trop considérables, je ne le remerciai point. Je lui reprochai même un
retard qui eût pu causer la perte de la princesse, et je le menaçai de
la colère du rajah. Azer me répondit d’une voix assez basse pour que moi
seul l’entendisse:
--Hélas! seigneur Gianbattista, nous avons agi en toute diligence!
Songez, protecteur du pauvre, dispensateur de la justice, songez que le
premier ministre lui-même, qui tend en ce moment l’oreille, gardait la
porte, et cela pour nous empêcher d’aller vers vous. Regardez sa
mauvaise figure...
Je regardai le brahme bouffi et présomptueux qui s’abritait d’un
parasol. Son front, sous les raies en largeur de cendres qui le
balafraient, laissait deviner des vestiges rouges et blancs qui me
rappelaient de tristes aventures. Convaincu que ce prêtre des idoles
était parmi ces fervents de Kali qui m’avaient poursuivi sans pitié dans
le temple maudit, je lui administrai un soufflet de telle vigueur qu’il
dut voir briller au moins trente-six lampes de sa déesse. Sous ce
soufflet, appliqué avec une tranquille aisance qui aurait valu d’être
admirée par les connaisseurs, le brahme, vêtu de lin blanc, tomba assis
par terre. Puis il roula jusque entre les pieds d’un éléphant, à la joie
de mes musulmans dont l’impassibilité fléchit devant ce spectacle. Et je
déclarai que j’agissais ainsi, mû par un sentiment d’équité.
--Ceci, pour ne m’avoir point souhaité la bienvenue quand j’ai débarqué
parmi vous! Allez, vilain serviteur d’un puissant monarque, allez
présenter mes hommages au roi votre maître, et priez-le de vous empaler
ou de vous rôtir à petit feu, pour l’amour de moi!
Le brahme, avec un désintéressement qu’on ne saurait assez louer,
répondit:
--Seigneur étranger, digne de ceindre le glaive de l’invincible Rama!
Vous dont la face est plus éclatante que le soleil, daignez m’entendre!
Le rajah sans égal, notre maître, savait ce qu’il faisait en vous
imposant les épreuves dont vous êtes sorti victorieux par cette
intrépidité que seuls les dieux ont en partage. La joie sans mélange
dont tressaillirent nos cœurs, à vous revoir, paralysa, il n’est que
trop vrai, nos faibles moyens. Pardonnez donc...
Ainsi parla ce brahme artificieux après s’être relevé noblement et avoir
réparé le désordre de son vêtement. Il me harangua, en plein soleil,
sous son parasol, sans m’inviter même à me mettre à l’ombre sous la
porte. Puis il tourna le dos prudemment, se guinda sur son éléphant et
s’en fut. L’escorte le suivit, et seuls demeurèrent les soldats
musulmans, le second éléphant et le juif Azer. Il m’expliqua, sans
tarder, ce qu’on attendait de moi:
--Les ordres du rajah sont tels: Que le seigneur Gianbattista s’éloigne
aussitôt sous la garde de ses fidèles cavaliers. Je les replace sous son
obéissance et l’en établis commandant. Ainsi escorté, il conduira la
princesse au grand temple des Serpents, à Nagapouram, sur les confins du
Travancore. La gardienne fugitive, sur qui s’étend notre miséricorde,
lui servira de guide. C’est au temple des Serpents que la purification
lavera les péchés de Souriadévi et de ma fille Mangamalle. La récompense
dudit seigneur Gianbattista lui sera comptée dans ce lieu saint, pas
ailleurs, car, depuis la mort des Brahmes tués dans la pagode de Kali la
Noire, aucun trésorier ne consentirait à verser voire une pièce de
cuivre entre les mains de l’étranger. Ainsi parle le rajah. Et, à ce
propos, n’oubliez pas, protecteur du pauvre, cette petite dette sacrée
de neuf mille cinq cent et onze roupies que vous...
--Je ne sais ce qui me retient de te rompre les os, Azer, usurier sans
pudeur, dont l’avidité surpasse celle du chacal!... C’est bien, je ne
t’oublierai pas!... Mais qui m’est garant de la bonne foi du rajah? Qui
me prouve que je ne vais pas donner, tête baissée, dans son piège? Une
fois la princesse en sûreté dans cet antre des serpents, je serai
assassiné, peut-être, et...
--N’entretenez point de pareilles idées, seigneur Gianbattista! Aussi
vrai que vous me devez... Non, pitié! Je baise l’empreinte de vos pas!
Vous êtes mon père, vous êtes ma mère, mon bienfaiteur sur cette
terre!... Le rajah vous aime et vous veut du bien, rien n’est plus sûr.
Mais il doit ménager les brahmes... Et... entre nous... la conduite que
vous tîntes cette nuit... Pardon! protecteur du pauvre, ma lumière en ce
monde, que votre colère ne foudroie pas votre esclave!... Enfin, pour
tout dire, le rajah m’a honoré, moi chétif, en me confiant cette lettre
et en me chargeant de la transmettre à votre seigneurie. Voyez! Touchez!
Ouvrez! Son enveloppe est de brocart persan et ses liens d’or tressé du
Bengale!
Je lus la lettre du rajah qu’Azer me présentait après l’avoir élevée
au-dessus de sa tête en témoignage de vénération. Elle enjoignait à tous
ses subordonnés de me prêter main-forte. Souriadévi l’examina, la palpa.
Ce papier de coton ne recélait aucune fraude. Jamais paravana, passeport
si vous préférez, c’est tout de même, ne fut plus régulier. Sur toute la
route je serais traité comme un officier du Grand-Mogol de Deli, et, à
Nagapouram, j’entrerais en possession de la somme exorbitante dont on
était convenu.
Laissant sous la porte le juif Azer qui se désolait de ne pouvoir
m’accompagner, mais qui me jura de veiller sur moi, je m’installai dans
le palanquin avec la fidèle Souriadévi à mes pieds. La princesse
occupait un compartiment à part. Brisés par la fatigue, nous nous
endormîmes malgré les rudes secousses de l’allure de notre éléphant.
Quand nous nous réveillâmes, c’était le soir. Nos gens étaient en train
de camper, les valets s’occupaient de préparer le repas. Je puis dire
que j’y fis honneur. Qui n’a jamais jeûné sera seul à me blâmer.
Pendant plus de dix jours nous marchâmes, sans difficultés. Jamais nous
ne nous arrêtions dans les villages, partout nous évitions les lieux
habités. On se munissait de provisions en cours de route, et nos valets,
chargés de ce soin, suivaient d’autres chemins et nous rejoignaient
seulement à l’étape. Toujours les rideaux du palanquin étaient tenus
baissés. Personne ne nous vit et nous ne vîmes personne, jusqu’au jour
où nous atteignîmes le temple de Nagapouram. De nuit, les portes de sa
triple enceinte se refermèrent sur nous.
Mais là se passèrent des événements de telle importance que je dois
apporter toute mon attention pour n’en omettre aucun détail.