XII

Plus semblable à un limaçon qu’à un homme, le juif rampait à mes pieds

avec une humilité non feinte. Craignant que, si je lui donnais cette

idée qu’il m’eût sauvé, mon ami ne me réclamât par la suite des intérêts

trop considérables, je ne le remerciai point. Je lui reprochai même un

retard qui eût pu causer la perte de la princesse, et je le menaçai de

la colère du rajah. Azer me répondit d’une voix assez basse pour que moi

seul l’entendisse:

--Hélas! seigneur Gianbattista, nous avons agi en toute diligence!

Songez, protecteur du pauvre, dispensateur de la justice, songez que le

premier ministre lui-même, qui tend en ce moment l’oreille, gardait la

porte, et cela pour nous empêcher d’aller vers vous. Regardez sa

mauvaise figure...

Je regardai le brahme bouffi et présomptueux qui s’abritait d’un

parasol. Son front, sous les raies en largeur de cendres qui le

balafraient, laissait deviner des vestiges rouges et blancs qui me

rappelaient de tristes aventures. Convaincu que ce prêtre des idoles

était parmi ces fervents de Kali qui m’avaient poursuivi sans pitié dans

le temple maudit, je lui administrai un soufflet de telle vigueur qu’il

dut voir briller au moins trente-six lampes de sa déesse. Sous ce

soufflet, appliqué avec une tranquille aisance qui aurait valu d’être

admirée par les connaisseurs, le brahme, vêtu de lin blanc, tomba assis

par terre. Puis il roula jusque entre les pieds d’un éléphant, à la joie

de mes musulmans dont l’impassibilité fléchit devant ce spectacle. Et je

déclarai que j’agissais ainsi, mû par un sentiment d’équité.

--Ceci, pour ne m’avoir point souhaité la bienvenue quand j’ai débarqué

parmi vous! Allez, vilain serviteur d’un puissant monarque, allez

présenter mes hommages au roi votre maître, et priez-le de vous empaler

ou de vous rôtir à petit feu, pour l’amour de moi!

Le brahme, avec un désintéressement qu’on ne saurait assez louer,

répondit:

--Seigneur étranger, digne de ceindre le glaive de l’invincible Rama!

Vous dont la face est plus éclatante que le soleil, daignez m’entendre!

Le rajah sans égal, notre maître, savait ce qu’il faisait en vous

imposant les épreuves dont vous êtes sorti victorieux par cette

intrépidité que seuls les dieux ont en partage. La joie sans mélange

dont tressaillirent nos cœurs, à vous revoir, paralysa, il n’est que

trop vrai, nos faibles moyens. Pardonnez donc...

Ainsi parla ce brahme artificieux après s’être relevé noblement et avoir

réparé le désordre de son vêtement. Il me harangua, en plein soleil,

sous son parasol, sans m’inviter même à me mettre à l’ombre sous la

porte. Puis il tourna le dos prudemment, se guinda sur son éléphant et

s’en fut. L’escorte le suivit, et seuls demeurèrent les soldats

musulmans, le second éléphant et le juif Azer. Il m’expliqua, sans

tarder, ce qu’on attendait de moi:

--Les ordres du rajah sont tels: Que le seigneur Gianbattista s’éloigne

aussitôt sous la garde de ses fidèles cavaliers. Je les replace sous son

obéissance et l’en établis commandant. Ainsi escorté, il conduira la

princesse au grand temple des Serpents, à Nagapouram, sur les confins du

Travancore. La gardienne fugitive, sur qui s’étend notre miséricorde,

lui servira de guide. C’est au temple des Serpents que la purification

lavera les péchés de Souriadévi et de ma fille Mangamalle. La récompense

dudit seigneur Gianbattista lui sera comptée dans ce lieu saint, pas

ailleurs, car, depuis la mort des Brahmes tués dans la pagode de Kali la

Noire, aucun trésorier ne consentirait à verser voire une pièce de

cuivre entre les mains de l’étranger. Ainsi parle le rajah. Et, à ce

propos, n’oubliez pas, protecteur du pauvre, cette petite dette sacrée

de neuf mille cinq cent et onze roupies que vous...

--Je ne sais ce qui me retient de te rompre les os, Azer, usurier sans

pudeur, dont l’avidité surpasse celle du chacal!... C’est bien, je ne

t’oublierai pas!... Mais qui m’est garant de la bonne foi du rajah? Qui

me prouve que je ne vais pas donner, tête baissée, dans son piège? Une

fois la princesse en sûreté dans cet antre des serpents, je serai

assassiné, peut-être, et...

--N’entretenez point de pareilles idées, seigneur Gianbattista! Aussi

vrai que vous me devez... Non, pitié! Je baise l’empreinte de vos pas!

Vous êtes mon père, vous êtes ma mère, mon bienfaiteur sur cette

terre!... Le rajah vous aime et vous veut du bien, rien n’est plus sûr.

Mais il doit ménager les brahmes... Et... entre nous... la conduite que

vous tîntes cette nuit... Pardon! protecteur du pauvre, ma lumière en ce

monde, que votre colère ne foudroie pas votre esclave!... Enfin, pour

tout dire, le rajah m’a honoré, moi chétif, en me confiant cette lettre

et en me chargeant de la transmettre à votre seigneurie. Voyez! Touchez!

Ouvrez! Son enveloppe est de brocart persan et ses liens d’or tressé du

Bengale!

Je lus la lettre du rajah qu’Azer me présentait après l’avoir élevée

au-dessus de sa tête en témoignage de vénération. Elle enjoignait à tous

ses subordonnés de me prêter main-forte. Souriadévi l’examina, la palpa.

Ce papier de coton ne recélait aucune fraude. Jamais paravana, passeport

si vous préférez, c’est tout de même, ne fut plus régulier. Sur toute la

route je serais traité comme un officier du Grand-Mogol de Deli, et, à

Nagapouram, j’entrerais en possession de la somme exorbitante dont on

était convenu.

Laissant sous la porte le juif Azer qui se désolait de ne pouvoir

m’accompagner, mais qui me jura de veiller sur moi, je m’installai dans

le palanquin avec la fidèle Souriadévi à mes pieds. La princesse

occupait un compartiment à part. Brisés par la fatigue, nous nous

endormîmes malgré les rudes secousses de l’allure de notre éléphant.

Quand nous nous réveillâmes, c’était le soir. Nos gens étaient en train

de camper, les valets s’occupaient de préparer le repas. Je puis dire

que j’y fis honneur. Qui n’a jamais jeûné sera seul à me blâmer.

Pendant plus de dix jours nous marchâmes, sans difficultés. Jamais nous

ne nous arrêtions dans les villages, partout nous évitions les lieux

habités. On se munissait de provisions en cours de route, et nos valets,

chargés de ce soin, suivaient d’autres chemins et nous rejoignaient

seulement à l’étape. Toujours les rideaux du palanquin étaient tenus

baissés. Personne ne nous vit et nous ne vîmes personne, jusqu’au jour

où nous atteignîmes le temple de Nagapouram. De nuit, les portes de sa

triple enceinte se refermèrent sur nous.

Mais là se passèrent des événements de telle importance que je dois

apporter toute mon attention pour n’en omettre aucun détail.

La gardienne de l'idole noire · 第 13 / 36 题