Entre les parois rocheuses et abruptes, nous continuâmes d’avancer dans
cette vallée sans issue. Nous descendîmes une pente douce qui mourait au
bord d’une rivière large et rapide. Les rives coupées à pic la
dominaient de toutes parts, et de l’autre côté se dressaient les
remparts de la ville. Je les reconnaissais bien, avec leurs créneaux
taillés en amande, et aussi la porte avec ses châteaux terrassés, cette
même porte que j’avais forcée dans la nuit. Sous cette porte, deux
éléphants superbement harnachés recourbaient leur trompe. Un palanquin
drapé de damas cramoisi se balançait sur leur dos, et les cornacs, assis
entre les oreilles, étaient vêtus, l’un de rouge et de blanc, l’autre de
drap d’or et de soie bleu turquin. Des soldats se pressaient sur le
pont-levis, les uns à pied, avec des épées, des épieux et des rondelles,
les autres à cheval, la lance sur l’étrier et le long cimeterre battant
la cuisse. En avant, quelques personnages, à l’ombre d’un parasol,
tenaient la main au-dessus des yeux pour voir plus loin et s’abriter du
soleil. Tous paraissaient attendre, dans la direction de la rivière,
quelque chose d’important. C’était de nous, certainement, qu’on se
mettait en peine. Encore quelques instants, et le rajah nous prendrait
sous sa protection.
A cet endroit où les rochers ne surplombaient pas l’eau en falaises, une
large dalle de marbre formait palier à un bel escalier dont les petites
vagues argentées baisaient le pied humide. Une barque se berçait au
remous, et un homme, la rame au poing, manœuvrait pour demeurer en
place. Ainsi nos tribulations avaient pris leur fin. Il ne nous restait
plus qu’à monter dans l’esquif et à passer sur le rivage opposé.
Mais, quand nous fûmes au pied de l’escalier, la barque, à mon grand
étonnement, s’éloigna du bord, et le batelier, une fois au milieu de la
rivière, engagea avec Souriadévi une conversation dans un dialecte à moi
inconnu. Bien qu’ils criassent à tue-tête, il m’était impossible de
comprendre un mot. Et pourtant j’entendais et je parlais à merveille le
langage des Indiens du Sud, depuis quatre années que je vivais parmi
eux. Au ton de colère sur lequel parlait Souriadévi tout d’abord, fit
bientôt place celui d’un profond abattement.
--Ce misérable marinier, me dit-elle, prétend n’obéir qu’à l’ordre
d’emmener la princesse. Les prêtres du temple lui ont défendu de se
charger de nous, car nous leur appartenons, et ils ont le devoir de nous
punir... Et, d’ailleurs, les paroles de cet homme sont autant de
mensonges. Une fois qu’il aura Mangamalle dans son bateau, il
s’empressera de la rendre aux brahmes... Nous ne sortirons jamais de ce
lieu maudit, à moins d’un prodige...
J’essayai de lui prouver que les gens du rajah allaient, sans tarder,
nous porter secours. Ils nous avaient aperçus, bien sûr, et une barque
traverserait l’eau... Souriadévi, haussant les épaules, m’interrompit:
--Ton erreur est profonde, étranger. Tu ne sais pas lire dans le cœur
des hommes de ce pays, qui abondent en iniquités et en perfidies.
Insensé que j’aime, cesse de te flatter d’illusions puériles! Aucun
d’eux ne se risquerait à passer la rivière sacrée, car il perdrait
aussitôt sa caste et serait rejeté dans le peuple des parias!... Si
quelque musulman, d’aventure, se trouvait parmi eux, peut-être
entreprendrait-il de nous sauver, par amour du lucre!... Mais les autres
l’empêcheraient de parvenir jusqu’à nous!...
--Eh bien! fis-je, nous traverserons l’eau par nos seuls moyens! Et ce
ne seront pas ces peaux noires qui, avec leurs éléphants et leurs
parasols, prévaudront contre la vaillance d’un soldat qui combattit sous
le roi d’Espagne. Vois, charmante prêtresse, cette chaussée qui court à
un pied et demi de profondeur, pas plus! Je suis convaincu qu’elle relie
notre escalier au fossé de la porte. Craindrais-tu de mouiller tes
jambes gracieuses?... Allons, viens! Je suis fort et résisterai au
courant. Soutenir ta marche me sera un jeu, et tu transporteras la
princesse entre tes bras... Mais, avant toutes choses, je ne veux pas
que ce maudit, qui se réjouit de notre peine, puisse nous troubler dans
cette entreprise! Souriadévi, ma mignonne, passe-moi l’arc et une
flèche, sans retard!
Mon geste fut moins rapide que l’élan de la barque. Le trait à plumes de
paon ricocha sur la surface bouillonnante, alors que le batelier était
déjà à l’abri de la falaise, qui le reçut grâce à quelque merveilleux
artifice. Et, au moment où la flèche rebondit, une tête se dressa,
énorme, bronzée, écailleuse, avec une garniture de dents plus aiguë et
serrée que la scie des charpentiers. Puis une crête dentelée émergea, un
dos couvert d’écailles luisantes suivit, et le crocodile, prenant pied
sur la chaussée, nous surveilla de son œil vert à pupille fendue, avec
une mine tout à la fois avisée et stupide. Si cet habitant des fleuves
mesurait moins de cinquante pieds, je consens à ne pas reposer en terre
sainte!
En vain je lui décochai deux traits de qualité supérieure, empennés en
spirale, barbelés, acérés, capables de fausser, à deux cents pas, une
chemise de mailles! Le premier se brisa sur l’épaule cuirassée de
plaques coriaces et retomba sans force. Le second se planta entre les
crocs infâmes, sans produire plus d’effet qu’une aiguille. Le monstre
impudent et vorace referma sa gueule,--je jure qu’un veau y serait entré
tout entier,--et je pus entendre le bruit du bois de teck qui éclatait.
Le crocodile invulnérable demeura sur son banc. En vérité, c’était un
fameux gardien. A moins de se suicider, il ne fallait point songer à
traverser la rivière. Je compris alors ce que signifiait l’anathème du
brahme. Il nous avait dévoués à Ganga. Or, pour les idolâtres des
régions orientales, le crocodile personnifie la sainte rivière du Gange,
et il est la monture d’un faux dieu pitoyable qui se nomme, je crois,
Varouna.
Mais tout cela ne rime à rien. La vérité, c’est que nous demeurâmes
bloqués, sans espérance de salut, sur l’escalier de marbre. Pour comble
de malheur, les marches supérieures, obéissant à un mécanisme
diabolique, étaient rentrées sous terre, et l’eau les remplaçait. Ainsi
exposés sur cette île étroite, nous n’avions plus qu’à attendre la mort
sous les espèces du crocodile, qui, lorsque la nuit aurait augmenté son
courage, nous happerait l’un après l’autre, et suivant son choix... Et,
sourds à nos appels hors de la portée de l’arc, les soldats et les
porteurs de parasols, les conducteurs des éléphants, regardaient
toujours la rivière et semblaient ne pas même avoir conscience de notre
présence en ces lieux.
Mourir pour mourir, mieux valait risquer le combat que de succomber
d’inanition sous le soleil qui commençait à me brûler. Saint Georges, en
somme, a bien vaincu le dragon! J’invoquai ce saint, mon patron, et la
vierge Marie, et, l’épée à la main, je m’avançai sur la chaussée, vers
le crocodile. Immobile, il dormait, les narines hors de l’eau, ou, tout
au moins, il faisait semblant de sommeiller. Et je me résolus à lui
pousser ma rondache dans la gueule et à le percer sous la gorge.
Insensible aux prières de Souriadévi, je tirais dans la direction du
monstre, quand des cris discordants s’élevèrent du côté de la porte. Les
gardes s’éparpillèrent sous une poussée, les éléphants reculèrent. Un
cavalier qui essayait de se placer en travers fut désarçonné, et son
cheval galopait librement le long du fossé. Des hommes s’élancèrent, et
je distinguai leurs voix qui m’appelaient par mon nom. A leur tête, un
quidam se hâtait sur le pont. Sa robe jaune flottait derrière lui
suivant la rapidité de sa course; son bonnet pointu, rejeté en arrière,
découvrait son front pâle où ondulaient deux mèches circonflexes, à
l’image des cornes du bélier... C’était Azer, ou bien j’avais perdu la
vue!...
Derrière lui se précipitaient un noir chargé d’une chèvre dont les
quatre pattes étaient liées et quelque quinze musulmans coiffés de
turbans rouges ou verts, ayant à la ceinture des coutelas argentés. Du
coup, je reconnus mes soldats survivants de l’assaut, je reconnus Azer.
Dès qu’il eut atteint la berge, le noir délia la chèvre et la poussa
devant lui, avec une sorte de pique, sur la chaussée. Le crocodile, dès
lors, n’eut plus d’yeux que pour cette proie dont son expérience lui
permettait de ne pas redouter la défense. Plongeant plus vivement qu’une
grenouille, il disparut pour reparaître à l’endroit où se tenait la
chèvre, qui hésitait à se porter en avant. Il l’enleva d’un coup, et
dans un tourbillon écumeux tout s’évanouit comme par enchantement.
Bondissant avec des cris affreux, battant l’eau de leurs javelines, mes
soldats se suivaient sur la voie étroite, et l’eau rejaillissait autour
d’eux. Le noir les précédait en dansant, et, quand il me salua, des
larmes perlaient à ses yeux. Seulement alors je reconnus l’admirable
timbalier Alikhan. Mon lieutenant Scheick-Assem me présenta la garde de
son cimeterre en signe d’hommage. Le reste des hommes me jurait
obéissance et fidélité.
Ce fut une rentrée triomphale. Ils me rapportèrent en grande allégresse
sur leurs épaules. Souriadévi, troussée plus haut que les genoux, mais
la face voilée comme toute femme qui se respecte, suivait avec la
princesse à cheval sur sa hanche. Prosternés, les gardiens de la porte
m’adoraient, et les éléphants, sous le crochet des cornacs,
s’agenouillèrent pour me saluer. Les gens aux parasols m’appelaient
«Fils de Roi» et chantaient les louanges de ma mère, que ses vertus
avaient placée au rang des premières étoiles. Comme je ne l’ai jamais
connue, je veux croire que tous les éloges dont on accabla la chère
créature en ce jour sont mérités. D’ailleurs, il n’est fils de bonne
mère qui ne tienne à ce que l’on honore les auteurs de ses jours.