Je ne décrirai point ce temple des serpents. Bien qu’il abondât en
particularités remarquables, son aspect ne différait guère de celui de
toutes les pagodes où se pressent, au mépris de la vraie foi, les
Indiens idolâtres. A l’ombre des arbres sacrés, se dressaient, dans les
cours, nombre de stèles où s’enlaçaient des serpents sculptés et autres
emblèmes diaboliques. Toutes avaient, à leur base, une petite porte
s’ouvrant au ras du sol, soigneusement aplani et balayé alentour. Et
devant chacune d’elles était déposée une jatte de terre brune, remplie
de lait. C’était la nourriture des serpents. La nuit seulement sortaient
les vilains animaux, et des prêtresses attentives ne cessaient de
veiller à leurs besoins. Des sacrifices ridicules offerts à cette
vermine redoutable, les mystères dépassaient en importance, comme je
l’ai su, ceux du temple de Kali.
Parmi ces prêtresses, aucune ne m’attirait autant que la belle Vasouki,
propre sœur de Souriadévi. Certes, elle méritait son nom qui signifie
«celle dont la tête est une perle». Pour tout dire, jamais je ne vis de
par le monde créature plus plaisante ni gracieuse. Quand elle allait par
les cours, portant sur la paume de sa main le vase rempli de lait, son
bras doucement replié me rappelait le col onduleux des cygnes. Sa taille
était parfaite, et, sous ses pagnes serrés, son jeune corps se révélait
sans défauts. De ses yeux je ne parlerai pas, car ce serait pour moi une
nouvelle occasion de pécher par la pensée.
Souriadévi put à loisir étudier les phases par où passa ce nouvel amour.
A mon penchant pour elle, penchant qui se prouvait par la continuité de
mes ardeurs, succéda une indifférence qui se changea vite en haine
sauvage. Depuis cinq jours que, retiré dans ce temple, j’attendais que
les cérémonies des purifications prissent leur fin et qu’on me payât la
somme promise, je n’avais de pensées que pour la prêtresse Vasouki. Pour
la rencontrer, toute occasion m’était bonne. Et, d’ailleurs, personne ne
contrariait mes promenades autour des étangs et sous les péristyles. A
l’exception de quelques femmes attachées au culte des serpents, de la
merveilleuse Vasouki et de la fâcheuse Souriadévi, je ne voyais âme qui
vive. Les hommes étaient absents de ce lieu, ou bien ils ne s’y
montraient point. Retirée au plus profond du sanctuaire, la princesse
Mangamalle n’en sortait jamais. Et de ce sanctuaire, placé tout au fond
de la dernière enceinte, je n’avais point même la vue. L’abord m’en
était nécessairement interdit. De l’enceinte elle-même la lourde porte
hérissée de clous en pointes de diamant ne tourna pas une fois sur ses
gonds. J’ignorais par quels chemins détournés passaient Souriadévi et sa
sœur pour arriver jusqu’à moi.
L’inaction aidant, mon amour pour Vasouki grossit, tels ces fleuves dont
les barrages endiguant le cours obligent les eaux à se précipiter hors
de leur lit. J’en perdis le boire et le manger et aussi le sommeil. Et,
comme pour augmenter mon chagrin, l’aimable prêtresse affectait de se
cacher à mes yeux. Si je l’entrevoyais, ce n’était plus que de loin en
loin, et elle disparaissait bien avant que je la pusse rejoindre.
Plusieurs jours s’écoulèrent encore sans apporter de soulagement à mes
maux. Pour grand et assuré que fût mon courage, il me faisait défaut
pour gagner de haute lutte le cœur de la prêtresse des serpents, et je
remettais toujours à une meilleure occasion l’entreprise amoureuse,
seule et unique occupation de ma misérable pensée. L’avouerai-je,
j’étais tenu par une crainte superstitieuse qui me déconseillait de
tenter l’aventure. Je pressentais que, si je la menais à bien, je
succomberais sous des forces obscures et terribles. Et puis j’étais
travaillé par cette idée que, de tous les coins de ce temple silencieux
et désert, des yeux me guettaient. J’entendais, sitôt le soleil couché,
les cours s’animer. Les murailles paraissaient vivre et le sol remuer.
Je devinais les frayées onduleuses des serpents parcourant en liberté
leur domaine. Je croyais ouïr le sifflement de leurs langues fourchues
occupées à lamper le lait. Et, par-dessus toutes ces rumeurs vagues et
inquiétantes, un bruit sourd, étouffé, imperceptible, celui de pagnes où
s’engouffrait la brise, celui de bijoux heurtés pendant la marche,
arrivait à mes oreilles. Mes narines palpitaient, chatouillées par un
parfum de femme. Si je m’endormais, par un hasard trop rare, les déesses
immodestes, sculptées en coquetterie avec des serpents, dansaient le
long des murs à la lueur des lampes tremblantes. Elles s’en détachaient
même, me visitaient dans ma couche où elles me présentaient, avec leur
rire insolent et sauvage, une autre Vasouki de granit qui, alors que je
la serrais dans mes bras, m’écrasait de sa masse pesante et glacée.