XIII

Je ne décrirai point ce temple des serpents. Bien qu’il abondât en

particularités remarquables, son aspect ne différait guère de celui de

toutes les pagodes où se pressent, au mépris de la vraie foi, les

Indiens idolâtres. A l’ombre des arbres sacrés, se dressaient, dans les

cours, nombre de stèles où s’enlaçaient des serpents sculptés et autres

emblèmes diaboliques. Toutes avaient, à leur base, une petite porte

s’ouvrant au ras du sol, soigneusement aplani et balayé alentour. Et

devant chacune d’elles était déposée une jatte de terre brune, remplie

de lait. C’était la nourriture des serpents. La nuit seulement sortaient

les vilains animaux, et des prêtresses attentives ne cessaient de

veiller à leurs besoins. Des sacrifices ridicules offerts à cette

vermine redoutable, les mystères dépassaient en importance, comme je

l’ai su, ceux du temple de Kali.

Parmi ces prêtresses, aucune ne m’attirait autant que la belle Vasouki,

propre sœur de Souriadévi. Certes, elle méritait son nom qui signifie

«celle dont la tête est une perle». Pour tout dire, jamais je ne vis de

par le monde créature plus plaisante ni gracieuse. Quand elle allait par

les cours, portant sur la paume de sa main le vase rempli de lait, son

bras doucement replié me rappelait le col onduleux des cygnes. Sa taille

était parfaite, et, sous ses pagnes serrés, son jeune corps se révélait

sans défauts. De ses yeux je ne parlerai pas, car ce serait pour moi une

nouvelle occasion de pécher par la pensée.

Souriadévi put à loisir étudier les phases par où passa ce nouvel amour.

A mon penchant pour elle, penchant qui se prouvait par la continuité de

mes ardeurs, succéda une indifférence qui se changea vite en haine

sauvage. Depuis cinq jours que, retiré dans ce temple, j’attendais que

les cérémonies des purifications prissent leur fin et qu’on me payât la

somme promise, je n’avais de pensées que pour la prêtresse Vasouki. Pour

la rencontrer, toute occasion m’était bonne. Et, d’ailleurs, personne ne

contrariait mes promenades autour des étangs et sous les péristyles. A

l’exception de quelques femmes attachées au culte des serpents, de la

merveilleuse Vasouki et de la fâcheuse Souriadévi, je ne voyais âme qui

vive. Les hommes étaient absents de ce lieu, ou bien ils ne s’y

montraient point. Retirée au plus profond du sanctuaire, la princesse

Mangamalle n’en sortait jamais. Et de ce sanctuaire, placé tout au fond

de la dernière enceinte, je n’avais point même la vue. L’abord m’en

était nécessairement interdit. De l’enceinte elle-même la lourde porte

hérissée de clous en pointes de diamant ne tourna pas une fois sur ses

gonds. J’ignorais par quels chemins détournés passaient Souriadévi et sa

sœur pour arriver jusqu’à moi.

L’inaction aidant, mon amour pour Vasouki grossit, tels ces fleuves dont

les barrages endiguant le cours obligent les eaux à se précipiter hors

de leur lit. J’en perdis le boire et le manger et aussi le sommeil. Et,

comme pour augmenter mon chagrin, l’aimable prêtresse affectait de se

cacher à mes yeux. Si je l’entrevoyais, ce n’était plus que de loin en

loin, et elle disparaissait bien avant que je la pusse rejoindre.

Plusieurs jours s’écoulèrent encore sans apporter de soulagement à mes

maux. Pour grand et assuré que fût mon courage, il me faisait défaut

pour gagner de haute lutte le cœur de la prêtresse des serpents, et je

remettais toujours à une meilleure occasion l’entreprise amoureuse,

seule et unique occupation de ma misérable pensée. L’avouerai-je,

j’étais tenu par une crainte superstitieuse qui me déconseillait de

tenter l’aventure. Je pressentais que, si je la menais à bien, je

succomberais sous des forces obscures et terribles. Et puis j’étais

travaillé par cette idée que, de tous les coins de ce temple silencieux

et désert, des yeux me guettaient. J’entendais, sitôt le soleil couché,

les cours s’animer. Les murailles paraissaient vivre et le sol remuer.

Je devinais les frayées onduleuses des serpents parcourant en liberté

leur domaine. Je croyais ouïr le sifflement de leurs langues fourchues

occupées à lamper le lait. Et, par-dessus toutes ces rumeurs vagues et

inquiétantes, un bruit sourd, étouffé, imperceptible, celui de pagnes où

s’engouffrait la brise, celui de bijoux heurtés pendant la marche,

arrivait à mes oreilles. Mes narines palpitaient, chatouillées par un

parfum de femme. Si je m’endormais, par un hasard trop rare, les déesses

immodestes, sculptées en coquetterie avec des serpents, dansaient le

long des murs à la lueur des lampes tremblantes. Elles s’en détachaient

même, me visitaient dans ma couche où elles me présentaient, avec leur

rire insolent et sauvage, une autre Vasouki de granit qui, alors que je

la serrais dans mes bras, m’écrasait de sa masse pesante et glacée.

La gardienne de l'idole noire · 第 14 / 36 题