Sans marchander le péril de mon corps, je bondis aux côtés de ma chère
Indienne. La retenant de ma gauche, je frappai de ma droite à grands
coups, hachant de mon épée le bras hideux plus long et délié que la
patte d’une araignée colossale. Ouvert en dix endroits, les muscles
déchirés, coupés jusqu’à l’os, il finit par retomber sans force, avec la
main démesurée qui dut s’ouvrir et lâcher le poignet de Souriadévi. Je
voulais trancher cette pince diabolique, amputer la bête, la mettre à
tout jamais hors d’état de faire le mal.
Comme s’il n’était pas irrémédiablement mutilé, l’être effroyable
trépignait et secouait les barreaux de sa cage. Je craignais, à les voir
plier, qu’ils ne cédassent pour livrer passage au démon roux qui les
inondait de son sang. Et toujours le bras sans main ramait dans
l’espace. Levé, il s’abattait, tel un fléau, sur Souriadévi et sur moi,
et nous trempait du liquide noir et fétide qui ne cessait de jaillir.
Sans prudence, tout entier à ma rage de tailler de l’épée la brute
innommée, je me baissai pour l’atteindre au milieu de son ventre, plus
rond et gonflé qu’un tonneau. Insensible aux cris que poussait
Souriadévi renversée, je m’approchai de la cage sans calculer la
distance. Une main,--grand Dieu! était-ce une main, un pied, ou la
griffe du diable?--une main semblable à l’aile des chauves-souris
empoigna ma rondache et m’attira avec elle--car la courroie de mon
bouclier était, comme d’usage, passée à mon cou, et ses attaches à mon
avant-bras gauche. Et je vis l’autre pied du maudit passer à travers la
grille. Il allait me happer au cou, m’étrangler.
En même temps, un jet de sang d’une puanteur insupportable m’aveuglait.
Assis, ou, pour mieux dire, couché sur le dos, le monstre infâme, en
même temps qu’il m’amenait à lui, m’aspergeait de sa rosée visqueuse. Et
il brandissait son moignon, qui mesurait bien cinq pieds de long, et
m’en donnait sur la tête ainsi que d’un balancier. Sans mon bon casque à
l’épreuve, j’aurais péri, misérablement assommé. J’étais alors si près
de la bête que je distinguais les moindres détails de sa face livide,
aplatie, avec son nez camard, ses petits yeux luisant du fauve reflet de
l’or, sous les arcades en saillie de ses orbites caves. La crête de son
crâne simulait celle d’un morion, et des bourrelets bleuâtres
encadraient ce visage de fantôme, renflé en poire vers les mâchoires
lourdes, deux fois au moins plus larges que le front. Comment Dieu
permet-il qu’il existe de semblables choses sur la terre!
Entraîné par une force irrésistible, je me sentis enlevé par-dessus la
femme que ses genoux tremblants se refusaient à soutenir. Encore un peu,
et j’allais être atteint par le pied gauche de la bête qui se dirigeait
vers mon bras droit avec une prudence sournoise... Le désespoir grandit,
si possible, mon courage. Je détachai un tel fendant de mon épée sur ce
pied crispé qui avait lâché le barreau pour me saisir, que l’animal,
sans point d’appui, plia sous la force du coup, en hurlant, et roula sur
le côté. Désormais réduit à son seul pied droit et à ses mâchoires, il
ne renonça pas à sa sauvage entreprise. L’angoisse de sa fin prochaine
attisait chez lui la passion de la vengeance. Haletant, râlant, avec un
gazouillement plaintif qu’on eût dit d’un enfant blessé, il tirait
toujours le bouclier. Sous ma botte gisait son pied aux orteils
ravisseurs encore agités de convulsions; près de moi, sa main droite
recroquevillée, inerte, saignait dans le sable. Son bras gauche,
déchiqueté jusqu’à l’os à partir de l’épaule, pendait sur le plancher de
la cage. Et, de son seul pied gauche, la bête tronçonnée m’entraînait
toujours par mon bouclier lié à mon cou. Repliée sur elle-même, elle
serrait les barreaux entre ses crocs jaunes et polis comme du vieil
ivoire.
Entrant par un des yeux, la pointe de mon épée atteignit la cervelle.
Elle piqua ensuite la poitrine pour pénétrer jusqu’au cœur, elle fouilla
les entrailles. Le tranchant les mit à l’air, ouvrant à la masse
verdâtre et fumante un chemin sanglant jusqu’à terre. Et ce débris
vivant, où couraient les spasmes qui précèdent la mort, ne cessait
d’agripper la rondache, sans que je pusse couper les doigts, à moins de
me blesser moi-même. Je réussis enfin à glisser mon épée entre le
bouclier et le pied prenant, et de celui-ci je détachai les orteils, de
telle sorte qu’il ne resta plus que le pouce. La détente se produisit si
violente que, par le contrecoup, je fus lancé contre le mur opposé,
tandis que la jambe, ramenée à la façon d’un ressort, rentrait d’un
temps dans la cage et y demeurait droite et raidie.
Ainsi délivré, je roulai près de Souriadévi et m’abattis tout de mon
long, sans lâcher mon épée ni ma rondache. Me croyant blessé à mort, la
douce Indienne se précipita sur moi en criant de désespoir, et la petite
princesse, accourue, mêlait ses larmes aux siennes. Sur ces deux visages
bronzés et charmants, les pleurs ruisselaient, et leurs perles se
mêlaient aux bijoux des oreilles et du nez. Quand elles virent que
j’étais sorti sain et sauf de ce combat sans égal, la joie des deux
fugitives se traduisit encore par des larmes, tant les moyens de la
nature sont simples et variés, et il convient d’en louer Dieu
grandement. Bref, sans se soucier de la boue sanglante et empestée qui
me souillait,--et je ressemblais plus alors à un boucher musulman qu’à
un bon chrétien,--mes Asiatiques se jetèrent dans mes bras. De ma vie je
ne rencontrai créatures plus reconnaissantes ni plus gracieuses, et je
doute que le sieur Persée, guerrier fameux en son temps, ait été fêté
par son Andromède d’une grâce aussi spontanée et gentille.
J’ai ouï dire qu’un certain Cellini, Benvenuto, de Florence, a fabriqué
le portrait, en statue, de ce Persée, naguère, pour le grand duc de
Toscane. S’il s’agit de cet homme de bronze que j’ai vu en ladite ville
et qui tient une tête et un petit coutelas, j’avoue que je goûte peu cet
ouvrage où se décèle un mauvais goût barbare en tout contraire à la
politesse italienne. Mais il s’agit peut-être d’un autre Persée, et je
ne veux offenser personne.
X
L’allégresse des deux filles de l’Inde ne fut surpassée que par leur
colère contre le détestable ennemi que j’avais si heureusement abattu.
Je ne crois d’ailleurs pas mentir en assurant que ce danger fut le plus
considérable entre tous ceux que j’ai courus en ma vie, féconde en
aventures remarquables. Ce singe--car j’ai appris depuis que cet animal
était un vrai singe d’une espèce autant rare que gigantesque--était
certainement aussi grand que moi, et personne n’a jamais douté que ma
taille n’ait été, en son temps, des plus avantageuses. Ses bras
dépassaient sa hauteur, et ses jambes, courtes et robustes, soutenaient
un corps plus difforme, puissant et ventru que celui des brahmes; c’est
tout dire.
Souriadévi ne ménagea à la sanglante carcasse ni les invectives ni les
railleries. Menaçant du poing la brute éventrée vers laquelle les
fourmis se hâtaient déjà à la file, elle criait:
--La voici donc détruite par la redoutable épée d’un dieu de l’Occident,
la bête impure venue des îles de la mer! Puisse ton sang venimeux
étouffer ta race, démon subtil et pervers, plus implacable que Niroudi
qui régit le Sud-Ouest, plus rapide que Garouda aux ailes de milan,
pernicieux à l’égal des Asouras, capable de dicter la loi, en enfer, à
Yama lui-même! Te voilà donc et sans force et sans voix, toi à qui l’on
livrait les vierges tchatrias, en cette nuit solennelle où les cruels
prêtres de ce temple fêtent la victoire de Parassourama, leur
vengeur!... Tu ne te réjouiras plus dans l’opprobre, tu ne chanteras
plus la chanson des larmes! Bourreau des femmes, tu ne broieras plus les
membres délicats, tu ne lacéreras plus de ta griffe immonde les corps
sans tache, maudit, esclave de la nuit, père de l’épouvante!
Et, non contente d’injurier la brute expirante, elle voulut la piétiner.
Me plaisant à flatter son caprice, je l’enlevai à force de bras jusqu’à
la bonne hauteur, et son pied fièrement cambré foula la masse rousse qui
pantelait au fond du cloaque. Et Souriadévi cracha sur le cadavre, et la
princesse Mangamalle voulut cracher aussi. Cette matinée aura compté
dans la vie de mes amies indiennes.
Et, sans cesse, lorsque nous nous fûmes remis à marcher, toutes deux se
retournaient, jetant l’anathème vers le porche bas où les corneilles se
pressaient avec des croassements de joyeuse impatience. Un accident de
terrain nous cacha enfin le portique du grand singe.