VIII

Au sortir de ce merveilleux couloir, nous trouvâmes une cour carrée

qu’entourait un péristyle à trois rangs de colonnes, jadis ornées par

des ouvrages au ciseau, aujourd’hui à ce point ruinées qu’on n’aurait

pas songé à faire la différence entre cette architecture barbare et les

hauts rochers environnants. Partout elle les rejoignait et se confondait

avec eux. Nous étions pris là dedans ainsi qu’au fond d’une nasse. Nulle

issue, sinon un porche de mauvais aspect avec un portique à l’état de

décombres. Deux ridicules simulacres de singes, colossaux, grossiers,

informes, joignaient leurs mains sur chacun des pieds-droits en posture

de qui prie et levaient vers l’Orient leur tête de chien coiffée d’une

mitre d’évêque. Les corniches fendues gisaient à terre, cachées à demi

sous le sable. Et, réchauffés aux premiers rayons du soleil, les lézards

bigarrés couraient et se poursuivaient en sifflant.

Ce portique, à vrai dire, ne mérite pas que j’en parle. J’ai, en vérité,

des choses bien plus importantes à conter. Enfin, il était assez obscur.

Mais, de l’entrée, on percevait cependant le jour à son extrémité

opposée. Quelque piège des démons devait être tendu là, à notre

intention. Un second tigre, vraisemblablement, nous guettait; ou bien un

monstre inconnu, serpent démesuré, propre à l’Inde, sinon un éléphant en

fureur, délirant d’amour ou ivre d’arack. Les corneilles, dont il y a

foison en ces contrées, voltigeaient en croassant autour de ma tête. Ces

oiseaux déplaisants autant que voraces étaient attirés là, bien sûr, par

les reliefs du repas de l’être inconnu à qui j’allais avoir affaire.

Mais, quel que fût leur empressement à se lever sous mes pieds, les

vilaines créatures tourbillonnaient jusqu’au porche sans s’y engager

jamais. L’un de ces corbeaux s’y aventura pourtant. Ce fut pour son

malheur. J’entrevis quelque chose de velu, de roux, tout en longueur,

qui s’élança à travers le couloir, s’abattit sur l’oiseau, le happa au

vol et disparut. Et cela en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire.

J’en demeurai stupéfait. Ça ne pouvait pourtant pas être une main.

Jamais, au grand jamais, n’exista main qui vola, ou, en tout cas, pour

ma part, jamais je n’avais vu main voler. Un éblouissement, pas autre

chose, m’avait donné cette illusion. Il s’agissait d’un chat-tigre, tout

simplement, ou bien de quelque hibou. Et je me portai en avant, bien

décidé à me rendre le cœur net de cette extraordinaire histoire.

Souriadévi me rappela avant que je n’eusse fait dix pas. Plein de foi en

la prudence et la sagesse dont elle ne cessait de me fournir des

preuves, je revins aussitôt en arrière. Cette aimable indigène, qui

possédait à la fois tant de science et tant de beauté, m’inspirait une

telle confiance que l’idée ne m’était même pas venue de lui demander à

quel usage elle comptait employer ce bras mort et ce bâton qu’elle

n’avait cessé de porter.

--«Plus tard, pensais-je, je la prierai de renoncer à ses idoles. Elle

adorera la sainte croix et me rendra père d’enfants chrétiens. Pour

l’heure, ce qui importe, c’est de sortir entier de ce temple enchanté.»

Assise sur une statue, appuyée contre un pilier de l’enceinte,

Souriadévi achevait de lier au bâton le bras du défunt Outanka au moyen

d’une bande arrachée à son pagne. Et, malgré le dégoût que lui inspirait

ce triste débris, la petite princesse l’aidait de son mieux. La

prêtresse me supplia de me reposer un instant. Quand tout serait prêt on

essayerait de passer:

--Tiens-toi en paix et recueille tes forces, car l’épreuve que nous

allons subir sera terrible. Le divin Hanouman en personne--et ce sont

ses effigies que tu vois là dressées, sous les espèces du singe--est en

arrêt sous ce porche, ou bien un génie vomi par Yama pour semer le

désespoir et la mort. Celui-là, qu’il nous faut affronter si nous ne

préférons périr en ce lieu et d’inanition et de soif, celui-là est plus

redoutable à lui seul que tous les esprits du Mal. Plus rapide que la

flèche de Rama, sa main vole dans l’espace et défie l’éclair quand elle

veut atteindre le but, et elle ne le manqua jamais. Son corps est

gigantesque, son bras a la longueur d’une nuit d’hiver, son souffle est

plus brûlant que le vent de l’été. Ses pieds sont des mains, ses mains

sont des ailes, son visage est plus hideux que celui de la Déesse Noire

et ses crocs plus acérés que le crochet des cornacs. En force il

surpasse Çiva lui-même!

«Mais nous fournirons une proie digne de lui à ce démon du carnage.

Quand il pensera la saisir, que ton acier tranchant, plus prompt que le

tchokra de la foudre, sépare la main du bras! Garde donc ton épée prête,

vérifie son fil, et, s’il en est besoin, aiguise-la contre cette meule

de granit qui conserva son poli... Mangamalle--ainsi se nommait la

princesse, l’ai-je déjà dit? je ne sais--nous attendra sous ce portique.

Elle nous rejoindra si la victoire t’est fidèle. Viens!

Tenant à longueur de bâton le bras d’Outanka, Souriadévi s’approcha

furtivement du porche, tirant sur la droite. Et moi, étouffant le bruit

de mes pas, j’allais vers la gauche. Lorsque j’en fus à moins d’une

toise, un relent sauvage, et qui valait celui du tigre s’il ne le

surpassait point, offensa mes narines. En même temps, des grondements

étouffés commencèrent de s’élever. Ils alternaient avec un gazouillement

monotone et aussi avec le fracas d’une grille secouée violemment.

Sans m’épouvanter plus que de raison,--en somme, que pouvais-je craindre

après tous les périls auxquels j’avais déjà échappé en cette nuit

mémorable et après tous ceux aussi que j’avais bravés d’un cœur léger

pour les rois catholiques, mes bons maîtres?--j’assurai la prise de mon

épée dans ma paume par le moyen ordinaire, à savoir en crachant dedans,

et pour me prouver que je n’avais pas la bouche sèche. Cette précaution

est utile pour éviter que la lame ne donne du plat quand on détachera

son coup. Et je me tins prêt, à la distance du porche que m’avait fixée

Souriadévi, c’est-à-dire à toucher le pied-droit de gauche qui me

servait d’abri.

Debout de l’autre côté du portique, l’Indienne, pareillement cachée,

entama une chanson. De cette musique je renonce à donner même l’idée.

Les natures rustiques, capables de se délecter avec les cantilènes de

nos paysans d’Italie, ne s’en contenteraient certes pas. C’étaient, en

un mot, des notes sans liaison, et nasillardes, et saccadées à en

pleurer. Mais qui ignore encore que les sauvages Indiens ne sont en rien

doués pour les beaux-arts?

Quoi qu’il en soit, plus Souriadévi chantait, plus l’excitation du

monstre semblait croître. Tour à tour il grondait, gazouillait, claquait

des dents et sans cesse ébranlait sa grille. Mais rien ne paraissait de

lui.

Alors notre pêche diabolique commença. Glissant avec mille précautions

le bras mort le long de la muraille du porche, Souriadévi, toujours

cachée derrière le montant de l’embrasure, maniait de son mieux le

bâton. Le sinistre appât n’avait pas effleuré le mur, qu’une chose

innommable vola, bondit dessus, l’arracha. Mais, sous mon épée, la chose

tomba. Un cri quasi humain, lamentable, pour moi inouï,--et que je

n’oublierai jamais,--répondit à mon heureuse attaque, et aussi une autre

plainte, plus faible, désespérée, déchirante. Souriadévi, happée au

poignet, était entraînée sous le porche, et son autre main, défaillante,

abandonnait la statue de pierre à quoi elle essayait de se retenir.

La gardienne de l'idole noire · 第 10 / 36 题