Au sortir de ce merveilleux couloir, nous trouvâmes une cour carrée
qu’entourait un péristyle à trois rangs de colonnes, jadis ornées par
des ouvrages au ciseau, aujourd’hui à ce point ruinées qu’on n’aurait
pas songé à faire la différence entre cette architecture barbare et les
hauts rochers environnants. Partout elle les rejoignait et se confondait
avec eux. Nous étions pris là dedans ainsi qu’au fond d’une nasse. Nulle
issue, sinon un porche de mauvais aspect avec un portique à l’état de
décombres. Deux ridicules simulacres de singes, colossaux, grossiers,
informes, joignaient leurs mains sur chacun des pieds-droits en posture
de qui prie et levaient vers l’Orient leur tête de chien coiffée d’une
mitre d’évêque. Les corniches fendues gisaient à terre, cachées à demi
sous le sable. Et, réchauffés aux premiers rayons du soleil, les lézards
bigarrés couraient et se poursuivaient en sifflant.
Ce portique, à vrai dire, ne mérite pas que j’en parle. J’ai, en vérité,
des choses bien plus importantes à conter. Enfin, il était assez obscur.
Mais, de l’entrée, on percevait cependant le jour à son extrémité
opposée. Quelque piège des démons devait être tendu là, à notre
intention. Un second tigre, vraisemblablement, nous guettait; ou bien un
monstre inconnu, serpent démesuré, propre à l’Inde, sinon un éléphant en
fureur, délirant d’amour ou ivre d’arack. Les corneilles, dont il y a
foison en ces contrées, voltigeaient en croassant autour de ma tête. Ces
oiseaux déplaisants autant que voraces étaient attirés là, bien sûr, par
les reliefs du repas de l’être inconnu à qui j’allais avoir affaire.
Mais, quel que fût leur empressement à se lever sous mes pieds, les
vilaines créatures tourbillonnaient jusqu’au porche sans s’y engager
jamais. L’un de ces corbeaux s’y aventura pourtant. Ce fut pour son
malheur. J’entrevis quelque chose de velu, de roux, tout en longueur,
qui s’élança à travers le couloir, s’abattit sur l’oiseau, le happa au
vol et disparut. Et cela en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire.
J’en demeurai stupéfait. Ça ne pouvait pourtant pas être une main.
Jamais, au grand jamais, n’exista main qui vola, ou, en tout cas, pour
ma part, jamais je n’avais vu main voler. Un éblouissement, pas autre
chose, m’avait donné cette illusion. Il s’agissait d’un chat-tigre, tout
simplement, ou bien de quelque hibou. Et je me portai en avant, bien
décidé à me rendre le cœur net de cette extraordinaire histoire.
Souriadévi me rappela avant que je n’eusse fait dix pas. Plein de foi en
la prudence et la sagesse dont elle ne cessait de me fournir des
preuves, je revins aussitôt en arrière. Cette aimable indigène, qui
possédait à la fois tant de science et tant de beauté, m’inspirait une
telle confiance que l’idée ne m’était même pas venue de lui demander à
quel usage elle comptait employer ce bras mort et ce bâton qu’elle
n’avait cessé de porter.
--«Plus tard, pensais-je, je la prierai de renoncer à ses idoles. Elle
adorera la sainte croix et me rendra père d’enfants chrétiens. Pour
l’heure, ce qui importe, c’est de sortir entier de ce temple enchanté.»
Assise sur une statue, appuyée contre un pilier de l’enceinte,
Souriadévi achevait de lier au bâton le bras du défunt Outanka au moyen
d’une bande arrachée à son pagne. Et, malgré le dégoût que lui inspirait
ce triste débris, la petite princesse l’aidait de son mieux. La
prêtresse me supplia de me reposer un instant. Quand tout serait prêt on
essayerait de passer:
--Tiens-toi en paix et recueille tes forces, car l’épreuve que nous
allons subir sera terrible. Le divin Hanouman en personne--et ce sont
ses effigies que tu vois là dressées, sous les espèces du singe--est en
arrêt sous ce porche, ou bien un génie vomi par Yama pour semer le
désespoir et la mort. Celui-là, qu’il nous faut affronter si nous ne
préférons périr en ce lieu et d’inanition et de soif, celui-là est plus
redoutable à lui seul que tous les esprits du Mal. Plus rapide que la
flèche de Rama, sa main vole dans l’espace et défie l’éclair quand elle
veut atteindre le but, et elle ne le manqua jamais. Son corps est
gigantesque, son bras a la longueur d’une nuit d’hiver, son souffle est
plus brûlant que le vent de l’été. Ses pieds sont des mains, ses mains
sont des ailes, son visage est plus hideux que celui de la Déesse Noire
et ses crocs plus acérés que le crochet des cornacs. En force il
surpasse Çiva lui-même!
«Mais nous fournirons une proie digne de lui à ce démon du carnage.
Quand il pensera la saisir, que ton acier tranchant, plus prompt que le
tchokra de la foudre, sépare la main du bras! Garde donc ton épée prête,
vérifie son fil, et, s’il en est besoin, aiguise-la contre cette meule
de granit qui conserva son poli... Mangamalle--ainsi se nommait la
princesse, l’ai-je déjà dit? je ne sais--nous attendra sous ce portique.
Elle nous rejoindra si la victoire t’est fidèle. Viens!
Tenant à longueur de bâton le bras d’Outanka, Souriadévi s’approcha
furtivement du porche, tirant sur la droite. Et moi, étouffant le bruit
de mes pas, j’allais vers la gauche. Lorsque j’en fus à moins d’une
toise, un relent sauvage, et qui valait celui du tigre s’il ne le
surpassait point, offensa mes narines. En même temps, des grondements
étouffés commencèrent de s’élever. Ils alternaient avec un gazouillement
monotone et aussi avec le fracas d’une grille secouée violemment.
Sans m’épouvanter plus que de raison,--en somme, que pouvais-je craindre
après tous les périls auxquels j’avais déjà échappé en cette nuit
mémorable et après tous ceux aussi que j’avais bravés d’un cœur léger
pour les rois catholiques, mes bons maîtres?--j’assurai la prise de mon
épée dans ma paume par le moyen ordinaire, à savoir en crachant dedans,
et pour me prouver que je n’avais pas la bouche sèche. Cette précaution
est utile pour éviter que la lame ne donne du plat quand on détachera
son coup. Et je me tins prêt, à la distance du porche que m’avait fixée
Souriadévi, c’est-à-dire à toucher le pied-droit de gauche qui me
servait d’abri.
Debout de l’autre côté du portique, l’Indienne, pareillement cachée,
entama une chanson. De cette musique je renonce à donner même l’idée.
Les natures rustiques, capables de se délecter avec les cantilènes de
nos paysans d’Italie, ne s’en contenteraient certes pas. C’étaient, en
un mot, des notes sans liaison, et nasillardes, et saccadées à en
pleurer. Mais qui ignore encore que les sauvages Indiens ne sont en rien
doués pour les beaux-arts?
Quoi qu’il en soit, plus Souriadévi chantait, plus l’excitation du
monstre semblait croître. Tour à tour il grondait, gazouillait, claquait
des dents et sans cesse ébranlait sa grille. Mais rien ne paraissait de
lui.
Alors notre pêche diabolique commença. Glissant avec mille précautions
le bras mort le long de la muraille du porche, Souriadévi, toujours
cachée derrière le montant de l’embrasure, maniait de son mieux le
bâton. Le sinistre appât n’avait pas effleuré le mur, qu’une chose
innommable vola, bondit dessus, l’arracha. Mais, sous mon épée, la chose
tomba. Un cri quasi humain, lamentable, pour moi inouï,--et que je
n’oublierai jamais,--répondit à mon heureuse attaque, et aussi une autre
plainte, plus faible, désespérée, déchirante. Souriadévi, happée au
poignet, était entraînée sous le porche, et son autre main, défaillante,
abandonnait la statue de pierre à quoi elle essayait de se retenir.