IV

De ce qui suivit je résumerai l’essentiel; car, en vérité, les

événements se succédèrent avec une rapidité telle que ma mémoire ne me

permettra plus, sans doute, de les raconter dans le détail.

La brahmine frappa dans ses mains, et la fille gardienne de la porte

reparut, comme par enchantement, pour disparaître non moins vite, après

avoir reçu des instructions. Pour nous, notre chemin se fit le long de

la pièce d’eau, jusqu’à une sorte de pavillon sommé d’une coupole, qui

en occupait le coin. Nous y entrâmes et prîmes dès lors notre route sous

terre, par des caves ténébreuses, plus resserrées que nos mines de siège

et davantage surbaissées. J’y pensai mourir de chaleur, le poids de mes

armes aidant, et aussi de la peur qui me tenait des serpents. Je

m’imaginais les entendre rampant autour de moi, dans cette nuit

étouffante. Puis, sans revoir la lumière, nous gravîmes un escalier sans

fin. Les degrés se suivaient, étroits et glissants, et je faillis plus

d’une fois m’y rompre le cou. Mais l’air plus frais, qui nous arrivait

par de profondes embrasures, me rendait le courage. Et, quand nous nous

arrêtâmes enfin, je me sentais prêt à tout.

--Reste ici en repos, me dit la brahmine, et sois sans crainte!

D’ailleurs, je parle en femme vaine: tu n’as jamais tremblé! Mais, sur

notre vie, quoi que tu voies et entendes, et autour et au-dessous de

toi, ne remue non plus qu’un mort. Sans quoi tout serait perdu!... Ah!

je tremble pour toi, dans ma faiblesse!... Jure-moi de ne pas remuer!

Je la rassurai d’un baiser, car je la trouvais merveilleusement belle,

ainsi éclairée par les astres. Le ciel pur nous éclairait à travers un

lacis de statues. L’Indienne en toucha une. Si léger qu’eût été ce

mouvement, le colosse de pierre tourna, tel le jaquemart qui frappe les

heures d’une horloge, et dégagea une baie juste assez large pour donner

passage à un homme. La brahmine entra après moi, et, la statue ayant

repris sa place, nous nous trouvâmes dans une logette ouverte sur une de

ses faces. Là, des figures de jeunes filles qui croisaient leurs bras

formaient rampe de balcon. Et, en me penchant, je distinguai une cour

immense et des dômes dorés à cent cinquante pieds en contrebas. Ainsi je

compris que nous étions au sommet du portique le plus élevé de la

pagode. Mais j’ignorais pourquoi ma compagne m’avait mené aussi haut.

Elle me l’apprit, en me suppliant encore de garder l’immobilité et le

silence.

--Par les escaliers secrets dont les brahmes suprêmes connaissent seuls

l’existence, nous avons cheminé en sûreté. Il en sera de même quand nous

descendrons pour nous enfuir. La porte, aveugle pour tous autres que

nous, s’ouvrira dans le mur de l’enceinte, et le rajah, alors, nous

prendra sous sa garde. Son pouvoir se briserait en vain contre les murs

du sanctuaire de Kali. Ici, tout appartient aux prêtres de la Déesse

Noire, dont on va célébrer la fête dans une heure, là, en bas, sous tes

yeux. Nul n’a le droit de pénétrer ici. C’est un lieu sacré et vénérable

entre tous, et nul profane, fût-il le Mogol lui-même, n’oserait y poser

le pied. Je te l’ai dit, on ne peut deviner ta présence. Mais je t’en

conjure encore, par les larmes de Vichnou qui grossirent la sainte

Ganga, par les Déverkels qui président aux quatre coins du ciel, sois

muet!... Bientôt je reviendrai avec la princesse. Les chemins que je

vais suivre abonderaient en dangers pour toi inutiles et sans gloire.

Garde tes forces et ton courage pour en user quand le temps sera venu.

Grâce au désordre de la fête, je pourrai pénétrer jusqu’à la chambre de

la princesse. J’ai fait endormir les bayadères, enivrer les serviteurs;

tout est prêt!... Adieu!... Non... Laisse-moi... et oublie!... Non!

Non!... Si plus tard... Tu me demandes ce qui brille là, le long de la

muraille? C’est un arc antique qui appartint aux Pandavas. Son

incrustation en est riche, et mille pierres précieuses le chargent. Une

reine qu’illustrèrent ses vertus entre tous les Pandyas le donna jadis

en offrande aux brahmes, avec ses flèches et le carquois. Tu

l’emporteras si tu veux. Et, d’ailleurs, ces armes te seront peut-être

utiles. Je les porterai, en couvrant l’empreinte de tes pas. Prends-les

donc et t’amuse à les regarder, en attendant.

Elle appuya sur le mur opposé, et un bas-relief se déplaça. Une baie

bâilla encore. L’Indienne me salua en portant sa main ouverte à son

front et disparut. La pierre sculptée était revenue sur elle-même, et je

restai seul, ainsi perché sur mon balcon, entre ciel et terre, avec

l’arc et les flèches de la pieuse reine pour distraction.

Résolu à tenir ma promesse de me cacher, je rentrai dans ma loge,

essayai de dormir sur la banquette de briques qui longeait une des

parois. Mais, quand on est homme de guerre, on ne dort que d’un œil.

Ainsi fus-je amené à voir ce que je n’aurais pas dû voir et que je

commence à me rappeler.

Quoi qu’il en ait été, quand la brahmine revint avec la princesse, une

petite dont la parure d’orfèvrerie tintait, elle me trouva investi par

les prêtres et autres païens du temple, que je poussais courageusement.

Et, cependant que je maintenais cette canaille le bouclier au bras et

l’épée levée, des cris perçants montaient avec la foule:

--A mort, le sacrilège! A mort, l’étranger impie! Qu’il soit voué à

Kali, le meurtrier d’un brahme!

V

Au fur et à mesure du récit, mes souvenirs se ravivent, et je revois,

ainsi qu’au premier jour, se dérouler les incidents de cette étonnante

histoire. Si l’Empereur--Dieu ait son âme!--a pu vaincre ses ennemis et

sur terre et sur mer, il le doit, sans aucun doute, à ses vieilles

troupes espagnoles, mais aussi à nous autres Italiens. Et je trouve que

partout l’on nous a taillé la part trop petite. Qu’il y ait eu beaucoup

de guerriers tels que moi, et l’on n’aurait pas attendu la journée de

Lépante pour mettre les Turcs en pièces. Mais je passe.

Ce que j’accomplis d’exploits dans cette nuit, l’injuste postérité ne le

croira pas. Je le veux raconter tout de même, quand ce ne serait que

pour confondre certains envieux de ma gloire.

J’ai dit que la belle Souriadévi,--son nom me revient enfin à la

mémoire,--que cette Souriadévi aux formes irréprochables me trouva aux

prises avec les païens qui cherchaient à me forcer dans la loge où

j’étais enfermé, ainsi d’un rat dans une ratière. Toutefois je ne crois

pas avoir dit comment j’avais été découvert par cette vermine idolâtre.

C’est donc ce que je vais essayer de narrer clairement.

Je commençais de m’assoupir, quand un mugissement sauvage me réveilla

brusquement. Je courus au balcon, regardai dans la cour. Jusque-là

déserte, maintenant elle fourmillait d’épaules et de têtes. Plus de

mille lampes l’éclairaient. Du haut en bas des façades percées de

fenêtres, chargées de sculptures, ces lumières s’étageaient et lançaient

leurs feux de diverses couleurs. On y voyait mieux qu’en plein jour. Une

multitude d’Indiens bronzés, hommes et femmes, se baignaient sans

pudeur, plus semblables à des singes qu’à des chrétiens, dans un vaste

étang. Ou bien debout, assis, vautrés dans des attitudes immodestes, ils

grouillaient sur les escaliers environnants. Quelques brahmes,

reconnaissables à leur peau plus claire et à leur embonpoint

déshonorant, dirigeaient ces jeux impies et soufflaient dans des conques

d’où sortaient d’épouvantables rugissements, plus puissants que ceux de

la mer en furie. D’autres se hâtaient, portant un brancard fleuri où se

dressait l’idole noire, avec ses yeux de rubis étincelants et ses

guirlandes de jasmin.

Au milieu des danses, des cris de joie, l’abominable simulacre s’en

venait, planant sur ce peuple. Et ces païens se prosternaient à quatre

pattes pour mieux témoigner de leur respect. Sans même reprendre leurs

vêtements, les femmes, semblables aux nymphes des fontaines, sautaient

hors de l’eau, escaladaient les marches et paradaient, à l’état de

simple nature devant leur déesse. Avouerai-je que je pris un triste

plaisir à contempler ces corps parfaits ainsi dévêtus? Mais j’en ai fait

pénitence. Sur l’inconvenance des scènes qui suivirent je ne veux pas

insister. Ce fut une orgie impudique qui alla s’augmentant quand la

statue se trouva déposée en grande cérémonie sur l’autel. Des feux

d’artifice empourpraient les murailles où les diables de pierre

dansaient, s’enlaçaient, combattaient.

Je me pinçais pour être sûr que je ne rêvais pas éveillé. Je me signais

dévotement, témoin impuissant de tous les scandales de l’enfer. Mais,

pour augmenter encore l’éclat de cette fête diabolique, voici qu’une

litière dorée apparut, balancée aux bras des porteurs. De ce palanquin

la forme répétait celle d’un gigantesque serpent cobra dont le cou,

épanoui en raquette, abritait à la façon d’un dais une femme allongée

dans le lit que lui ménageaient les replis de la queue. Cette femme

sommeillait parmi les roses et les fleurs de frangipanier qui jonchaient

sa couche. Des ceintures, des anneaux, des garde-seins, des épaulières,

des bracelets composaient son vêtement. Et je distinguais sa face pâle,

marquée au front d’un signe rouge, ses cheveux noirs tressés de perles

et surmontés d’une tiare d’or à flammes vermeilles. Cette tiare, très

haute, était retenue par une large gourmette de pierreries passant sous

le menton. Et la femme ou la fille, ainsi ornée, était jeune et belle,

extraordinairement.

Je ne m’arrêterai pas à l’indécence de la scène. Chaque peuple a ses

coutumes, et il n’est jamais entré dans mes goûts de contrarier les gens

qui ne tentaient point de me nuire. Je goûtai une volupté, que je

déteste, à regarder cette créature dont la peau, plus claire que le

chamois, se présentait à l’œil aussi polie qu’un bon ouvrage de marbre.

Ma mémoire est fidèle: je puis jurer que son corps était sans défauts.

Bref, je me sentis brûler pour elle d’un amour plus vif que je n’en

ressentis jamais. Et je regrettai amèrement de ne pas posséder des

ailes--comme ces génies de pierre qui, du haut de leur colonne, se

miraient dans l’étang--pour m’envoler auprès de cette incomparable

beauté.

Mon amour, pour désintéressé qu’il fût si l’on songe à la distance et

aux circonstances qui me séparaient de son objet, fut bientôt mis à une

dure épreuve. Le palanquin s’était approché de l’autel, et la tête du

serpent caressait la face de la déesse noire. Des brahmes saisirent la

fille endormie et la portèrent aux pieds de l’idole. Alors un grand

prêtre, lourd, disgracieux, énorme, dont le front, découvert par le

rasoir jusqu’au sommet du crâne, se barrait de la ligne blanche encadrée

de rouge, à l’image d’un trident, un prêtre imposteur, audacieux et

lubrique, porta la main sur cette innocente fille de l’Inde. Cependant

un autre sacerdote, non moins peint et hideux, levait un coutelas large

et courbe, plus brillant que le croissant de la lune.

L’arme impie ne retomba pas. L’arc, que j’avais saisi, ronfla. La flèche

sifflante s’enfonça dans la tête du sacrificateur qui, accroupi entre

les genoux de l’idole, assurait son coup pour frapper la gorge splendide

qui s’offrait à lui sans défiance. Tendant les bras, lâchant son

coutelas, il bondit, roula au pied de l’autel et expira, battant les

degrés de pierre de ses talons et vomissant son sang. Je tirai encore,

et le gros brahme s’abattit à son tour, la poitrine traversée. La

victime dormait toujours sur l’autel, et son sein palpitait doucement au

rythme pur de son souffle.

Alors ce fut un désordre affreux où l’on n’entendait qu’un bourdonnement

vague. Beaucoup de ces Indiens, pensant se sauver, périrent écrasés. Les

uns, croyant qu’un dieu avait foudroyé les brahmes, demeuraient stupides

d’épouvante. Les autres imploraient l’idole et s’écrasaient sur les

marches de l’autel. Des grappes humaines, précipitées dans l’étang,

roulaient jusqu’au fond pour ne plus reparaître. Les desservants

s’empressaient d’éteindre les lampes. Mais, avant que l’obscurité ne

devînt complète, je pus distinguer la face peinte d’un brahme penchée

sur la flèche qui avait tué le sacrificateur, et un bras tendu vers mon

balcon. En même temps, une tête affleura la rampe. Je devinai deux yeux

braqués sur moi. Mon poing s’abattit sur l’homme qui me guettait.

J’entendis le cri lamentable qu’il poussa en tombant dans le vide, puis

le bruit de son corps qui s’écrasait sur le pavé, et enfin une rumeur

grossissante.

A ce moment, la porte secrète de la logette s’ouvrit. Déjà j’avais

l’épée à la main et ma rondache prête. Le premier qui parut était si

obèse qu’il suffisait à tenir toute la largeur de l’entrée, où,

d’ailleurs, on ne pouvait passer qu’un à un. Ce fut ce qui me sauva.

Éclairés par une torche, les assaillants m’offraient un but facile à

atteindre; tandis que, tapi dans l’ombre, je ne donnais aucune prise à

leurs coups. Plantant ma lame dans le ventre du brahme qui me menaçait

écumant, je le tirai à moi par la tête et réussis à boucher la baie avec

son cadavre pantelant. Les païens s’attelaient bien aux jambes, mais,

moi, je les frappais à coup sûr, et j’en blessai ou tuai ainsi

quelques-uns. Par malheur, d’autres idolâtres, s’aidant des saillies de

la façade, escaladèrent le balcon et envahirent la logette. J’en fus

réduit à jouer de l’épée à tâtons contre un ennemi qui, par son seul

nombre, menaçait de m’écraser. Avec des lances, des cimeterres, des

espadons, des crochets de cornac, des masses, ces gens à demi-nus me

chargeaient sans trop reculer. Chacun de mes coups en renversait un,

mais il en surgissait deux autres. Leur fanatisme aveugle suppléait chez

eux à leur défaut de courage. Je dus me baisser pour éviter le cercle

d’acier tranchant qu’une main habile me décocha, et le terrible tchokra

sonna contre la crête de mon casque. L’homme qui me l’avait lancé

s’effondra, la poitrine trouée d’une flèche, et à mon oreille une voix

murmura:

--Courage! Recule en combattant toujours!... La porte est ouverte

derrière toi.

Et Souriadévi, d’une seconde flèche qui passa sous mon aisselle, abattit

un guerrier armé de mailles qui marchait sur moi, brandissant une hache.

Sans arrêter de tailler et de piquer dans la troupe des païens, je

rompis avec mesure et prudence jusqu’au seuil. Me guidant par les

épaules, Souriadévi m’empêcha d’y buter. Puis courageusement elle se rua

les bras tendus contre le bas-relief qu’elle obligea de tourner. Je

pesai de toute ma force. Grâce au ciel, je possédais alors une vigueur

peu commune. Malgré la poussée furieuse de nos ennemis, j’obligeai le

pan de mur à rentrer dans son cadre. Des cris horribles retentirent en

même temps que la résistance dernière cessait. Un bras gonflé,

pantelant, livide, avec une main dont les doigts boursouflés, bleuâtres,

perdaient leur sang par les ongles, demeura de notre côté, pendant du

joint de la porte. Et de l’autre les hurlements allaient faiblissant.

Arc-boutée contre la pierre, une main sur le ressort, la brahmine me dit

d’une voix sourde:

--Courage! Pousse cette longue pièce dans le trou carré!... Je tiendrai

encore un moment!

Bien que cette boutisse de granit fût d’un poids excessif pour son

volume, je l’enlevai plus aisément qu’une plume. Je la logeai dans

l’alvéole du chambranle en relief... Notre retraite était couverte de ce

côté.

Alors Souriadévi, haletante, s’appuya contre moi. Je la reçus dans mes

bras... Jusqu’à ce que la mort ait à jamais obscurci mes yeux, toujours

je reverrai cette noble figure de guerrière, l’arc à l’épaule, le

carquois aux reins, domptant à la force de ses bras pleins, où

grinçaient les anneaux en spirale, le pan de pierre sombre. Je reverrai

toujours son visage obstiné et attentif, sa gorge fière et ses flancs

frémissants, sa taille souple raidie sous l’effort... Dieu me pardonne

mes péchés!

La gardienne de l'idole noire · 第 7 / 36 题