... Cette femme tenait une lampe, et nos ombres dansaient sur les dalles
du couloir où nous courions muets et rapides. Le contact de sa main
communiquait à la mienne une délicieuse sensation de fraîcheur. Je
m’enivrais du parfum violent qu’elle exhalait au mouvement de ses
voiles, et, quoiqu’elle se tînt un peu en avant de moi, je croyais voir
briller ses yeux. Mais l’ardeur amoureuse qu’ils allumaient dans mon
cœur s’éteignit à ce moment même où l’Indienne disparut. Elle le fit
d’une façon si furtive et si douce que je m’aperçus de son absence
lorsque je me trouvai seul dans une salle où je continuais machinalement
d’avancer. Posée dans une niche où grimaçait un faux dieu à tête
d’éléphant, la lampe éclairait mal ce lieu obscur, et le plafond était
si bas que je craignais de le voir descendre pour m’écraser sous son
poids. De cette lampe en cuivre, abandonnée par l’Indienne, l’huile
dégageait les effluves sensuels dont j’avais cru que la porteuse était
la dispensatrice. Et j’en conclus que cette fille de pagode appartenait
à la plus basse condition.
C’était une salle très vaste, carrée et dont les parois et les mille
piliers sculptés ne mesuraient point huit pieds en hauteur. Autour de
moi, au halètement de la lampe, les monstres de pierre semblaient danser
le long des murs, descendre des fûts et se ruer vers l’obscurité du
fond, dans un brouillard bleuâtre qui sentait le sandal, l’aloès et la
myrrhe. Un autel se dressait là, avec une idole, et à ses pieds luisait,
ainsi qu’un charbon ardent dans les ténèbres, une autre lampe dont
j’entrevoyais le cuivre incrusté d’argent.
Debout, près de l’autel, une femme veillait, et ses bras, qu’armaient
des épaulières et des spirales d’or, étaient tendus dans un mouvement
d’adorante. Elle jeta des aromates sur des braises, et un nuage embaumé
s’éleva qui la cacha à mes yeux. Mais avant qu’elle ne s’évanouît,
pareille à un fantôme de cauchemar, j’avais aperçu sa tête coiffée
d’ornements dorés et couronnée de jasmin, les gemmes étincelant sur sa
face, sa taille souple et fière que dégageait la courte brassière de
brocart, et ses pagnes plissés qui empruntaient à la lumière rougeâtre
leurs reflets couleur de sang. Puis la lampe de l’autel avait cessé de
palpiter dans la nuit.
Je la sentis, la magicienne, s’avancer vers moi, sans la voir et sans
l’entendre: ses pieds glissaient sans bruit sur le pavé. Je sentis, à
travers mon collet de buffle, sa main aux doigts chargés de bagues se
poser sur ma poitrine à la place où battait mon cœur, alors que les
anneaux d’argent fin de ses chevilles n’avaient pas même sonné. Sûre
d’elle-même, elle saisit la monnaie qui pendait au bout de son fil. La
lampe se raviva subitement. Une flamme haute de deux pieds peut-être
vint lécher les genoux de l’idole, se refléta sur le basalte poli de son
corps, illumina d’un coup les joyaux qui de son ventre à la pointe de sa
tiare lui formaient un vêtement continu. Et cette image de femme sembla
vivre. Je crus voir sa gorge s’enfler plus fière, ses paupières battre,
ses narines se gonfler. On eût dit que la Déesse voulait aspirer le
parfum des fleurs pâles qui retombaient en guirlandes des deux côtés de
son cou.
Et, tandis que la princesse,--car son port me l’avait
dénoncée,--attentive à confronter ma moitié de pièce d’or avec celle qui
s’attachait à son collier par une courte chaîne, se penchait sans
défiance, je l’emprisonnai dans mes bras. Son cri d’angoisse ne monta
pas plus haut dans le temple désert que la flamme de la lampe sacrée qui
s’en allait mourant. Je pus croire que l’idole se taisait, complice de
mon désir amoureux.
Qui ne m’excuserait! Cette femme de l’Inde était si belle qu’après plus
d’un demi-siècle je me trouverais capable d’en retracer le portrait.
Mais qu’importe!
Ainsi donc je soumis à ma loi cette créature du Diable, sans songer au
calice d’amertume que je me condamnais à épuiser. Mais, si la sagesse
intervenait toujours à point pour endiguer nos folies, aucune joie ne
serait goûtée en ce monde et mieux vaudrait ne pas naître. Il n’en est
pas moins vrai que, lorsque je dus quitter ma victime,--un Français
dirait «ma conquête», mais, grâce à Dieu, je suis né à Viterbe et n’ai
jamais servi que l’Empereur,--une tristesse immense dissipa toutes les
fumées de mon amour. Je ne parle pas naturellement de cette tristesse
inhérente à l’homme et qui l’accable sous le remords et le dégoût de sa
faute sitôt après qu’il l’a consommée. Cela s’était passé si rapidement
que je n’avais pas même pesé les conséquences de ma téméraire et trop
heureuse entreprise.
Qu’allais-je devenir? En ce temple, qui, fatalement, serait mon tombeau,
j’avais, avec une douce violence, abusé d’une femme de haute caste, et
cela sous les yeux de rubis de son idole! Ridicule en tout autres temps,
le simulacre enguirlandé m’inquiétait à cette heure au delà du possible.
Le rire de sa mine impassible avait je ne savais quoi de formidable et
de tragiquement mystérieux. M’enfuir? Il n’y fallait pas songer. Et, de
toutes manières, ma mission de sauveur prenait sa fin. Adieu les trésors
promis par le rajah! Hélas! une fois de plus, mon ardeur amoureuse avait
traversé ma cupidité dans ses voies. En cette ville inconnue, loin de
tout secours, j’étais condamné à périr obscurément, après avoir senti la
fortune perfide me caresser de son aile.
Un instant, ma rage m’inspira cette idée de venger ma mort prochaine par
celle de la princesse. Je pensai la percer de mon épée, tandis que, dans
le désordre de ses pagnes, elle gisait inanimée sur un banc.
D’elle-même, comme si elle m’eût deviné, la dame indienne vint alors
s’offrir à mes coups.
--Étranger!--murmura-t-elle d’une voix plus douce que les frissons de la
brise qui soufflait discrètement à travers la colonnade, après avoir
rasé la pièce d’eau, dont la nappe argentée se ridait au pied du perron
où je me tenais irrésolu et morose.--Étranger au cœur de fer, je te
supplierais de m’arracher la vie si un devoir plus haut que la mort ne
me commandait de vivre jusqu’à ce que je l’aie accompli! Contre toi la
haine ne trouve point sa place dans mon cœur. Moi seule suis coupable
qui ai, en cette nuit, trahi et ma vertu et ma caste et mes Dieux.
Alors je la repris dans mes bras, tentai de la consoler par ces paroles
qui n’ont point de sens, mais que les femmes préfèrent aux discours les
mieux conduits. Elle se dégagea avec une fermeté molle, secoua la tête,
essuya ses larmes qui se mêlaient à ses perles et dit:
--Suis-moi sans crainte. L’heure passe et c’est à peine si le temps nous
restera d’emmener la princesse hors de ce temple funeste. Hâtons-nous!
Bientôt les prêtres viendront chercher la Déesse.
Ces paroles me causèrent une désagréable surprise. J’avais cru, d’après
la beauté de cette femme et la richesse de sa parure, posséder la
princesse elle-même. Et je n’avais imposé mon amour qu’à la gardienne de
l’idole. Je commençai de ressentir pour la brahmine une profonde
aversion.