VI

Il nous fallait fuir sans tarder. La princesse, enfant de huit ans, mais

en tout semblable à une femme en miniature et par les formes et par son

ajustement, courait en avant. Souriadévi, porteuse de l’arc, marchait

ensuite. Je la suivais dans l’escalier étroit et obscur où l’on ne

pouvait progresser qu’un à un. Si grande que fût notre hâte, celle de

nos persécuteurs l’égalait. Nous percevions à travers l’épaisseur des

murs la rumeur de ces gens attachés à notre perte. Quand nous serions

arrivés en bas, ils nous rejoindraient et nous écraseraient sous leur

nombre. Deux fois, trois fois, par les meurtrières, qui laissaient

passer un peu d’air et quelques rayons de lumière, sifflèrent des

flèches, des disques d’acier, qui passèrent au-dessus de nos têtes.

Bientôt, une porte ferrée, hérissée de bossettes, nous barra la voie. En

forcer les pentures, ébranler l’huis même, il n’y fallait point songer.

Et d’ailleurs, derrière, le bruit nous parvenait de la cohue hurlante.

Tous les païens devaient se presser là dans l’espoir de nous égorger si

nous parvenions à sortir. Ainsi prisonniers, craignant d’être attaqués

en arrière par les brahmes s’ils pouvaient renverser la barrière que

nous leur avions opposée, je ne nourrissais plus d’espoir que dans un de

ces miracles par lesquels le Ciel prouve aux chrétiens qu’il ne les

abandonne pas, pourvu, naturellement, qu’ils aident eux-mêmes le ciel

par leur activité et leur vertu.

Ce miracle, ou cette diablerie, car je ne sais que croire, Souriadévi

l’accomplit. Je la voyais, sous les lueurs blafardes que l’aube nous

dispensait par une petite fenêtre placée très haut, promener sur les

murs décrépits ses doigts brillants de bagues. Elle comptait,

recomptait, prononçait des mots sans suite: on eût dit d’une invocation

magique. Elle se baissa, s’agenouilla, explora le sol et saisit enfin un

anneau aux trois quarts enfoui dans la poussière. Je tirai cet anneau de

fer qui joua avec peine, tant son collier, scellé dans une pierre, était

empouacré de rouille. Je réussis à soulever cette pierre articulée

jouant sur une charnière. A l’odeur fade et moite, je compris que

c’était l’entrée d’une cave que j’avais ainsi dégagée. Sur les premiers

degrés de l’escalier sordide, charbonnait une lampe de terre. Souriadévi

en raviva la mèche avec une épingle qu’elle tira de sa coiffure. Elle

m’indiqua la façon de ramener la dalle, d’en assurer le verrou qui, par

bonheur, n’était pas tiré quand je fis effort sur l’anneau.

--Les dangers que tu as affrontés, dit-elle alors, ne sont rien auprès

de ceux qu’il te reste à vaincre. J’ai foi en ton courage. Ton cœur

intrépide, ta sagesse surhumaine, te rendent l’égal de nos Dieux. Tu es

un roi parmi les hommes. Kuvéra le puissant, qui dispense les richesses,

et la déesse Lakmi, à qui obéit l’amour, te protègent. Je lis l’avenir

dans cette lampe oubliée ici plutôt par un prodige que par la négligence

des gardiens de la région du mystère. Vois comme les vapeurs montent

droites et bleuâtres sans âcreté ni tourbillons de fumée! Tout en elles

est clair et présage une heureuse fin à ton entreprise. Marche donc

hardiment. Moi, ton esclave, qui n’ai d’autre refuge que toi en ce

monde, je couvrirai l’empreinte de tes pas. Quant le moment viendra,

j’écarterai le danger tangible. Je déjouerai les embûches grossières des

Brahmes. Leur astuce ne prévaudra point contre ta vaillance. Pour cette

faible enfant, héritière d’un trône, tu tentes l’impossible. A moi de te

faciliter les voies. Si je succombe, étranger plus brave que le fils de

Çiva, Soubramanyé, Dieu de la guerre, ma dernière pensée sera pour toi!

Ainsi encouragé par cette aimable Souriadévi, je descendis, en toute

assurance, dans les entrailles de la terre. Des traînées luisantes

tachaient les parois verdâtres. Partout l’eau suintait, et, du plafond

voûté, des gouttes se distillaient qui retombaient sur nos têtes. Les

toiles argentées des araignées se tendaient d’une pierre à l’autre. Des

crapauds sautillaient lourdement sous nos pieds. Des serpents agiles

disparaissaient à peine entrevus. Je heurtais de ma botte des ossements

qui se résolvaient en poudre. Des ailes molles, froides et velues, me

caressaient le visage, et les chauves-souris, troublées par l’éclat de

la lampe, volaient en se heurtant aux parois veloutées de mousse. Des

plantes en touffes déliées pendaient comme des chevelures. Et les

chauves-souris resserraient leurs cercles silencieux, puis, brusquement,

filaient en ligne droite pour s’élever dans une sorte de puits qui

s’ouvrait dans la voûte. Un rond de lumière pâle s’apercevait au sommet,

à travers une grille à barreaux croisés qui traversait cette cheminée à

mi-hauteur.

Vivement nous franchîmes ce pas, évitant, je ne saurais me rappeler

comment, les flèches qu’on nous décochait d’en haut. Elles s’enfonçaient

en sifflant dans le sol fangeux. Alors une voix, plus sonore que le

mugissement des cuivres, courut, en s’enflant, dans le souterrain. L’air

vibra, la lampe faillit s’éteindre, je sentis, sous ma bourguignote, mes

cheveux se hérisser.

Et cette voix disait:

--«Allez à votre perte, impies, insectes des pourritures, bêtes immondes

avides du sang le plus saint! Voués à Kali, il n’est plus de place pour

vous parmi les hommes! Le chemin de l’abîme vous est ouvert! Nous

n’avons plus affaire à vous! Si vous échappez à Kali, Hanouman saura

vous atteindre. S’il vous épargne--et vous seriez les premiers!--Ganga

sera votre tombeau. Je vous dédie à Çiva l’implacable, à Kali

l’irréconciliée, à Ganga qui efface les souillures!»

La voix se tut. Et un rire énorme lui succéda qui grondait plus haut que

le fracas du tonnerre, un rire tel que l’enfer n’en a jamais entendu. Le

désespoir des maudits ne pourrait emprunter de semblables accents.

Tout retomba dans le silence. Souriadévi s’arrêta, défaillante, et

laissa tomber la lampe, qui s’éteignit en sifflant. La jeune princesse,

cramponnée à ses pagnes, sanglotait en cachant sa face dans les plis.

Pour moi, la première impression de surprise passée, je m’assurai que

mon épée jouait à l’aise dans sa gaine, que ma rondache demeurait

suspendue à mon col par sa courroie, et je poussai de l’avant, résolu à

vendre ma vie un tel prix que peu de gens seraient tentés de la prendre.

Les femmes me suivirent et nous sortîmes du souterrain. La lumière nous

venait obliquement par une coupure des rochers encaissants. Mais ces

roches se dressaient à une telle hauteur qu’on ne distinguait point

leurs sommets. D’un côté comme de l’autre, ils paraissaient se

rejoindre.

A la sombre humidité faisait place la désolation du désert. Dans le

sable que je foulais, des squelettes humains se mêlaient à des restes de

bêtes, à des crânes de bœufs dont les cornes pointaient, à des ossements

de chevaux, que sais-je encore? On eût dit que ce charnier avait été

égalisé par une meule qu’on y aurait roulée. Et c’était seulement en

remuant ce sol, sec et poudreux, du pied, que je détruisais le niveau.

Tout cela, je le revois encore, après soixante années, et aussi le

monstre aux yeux clairs.

A vingt pieds de moi, sans plus, couché sur un cube de granit, à

l’entrée de l’anfractuosité qu’éclairaient les premiers rayons du

soleil, un tigre bâillait paresseusement, en étirant ses membres rayés.

La gardienne de l'idole noire · 第 8 / 36 题