II

Le juif m’enveloppa d’une pièce de toile qui me recouvrit de la crête de

ma bourguignote jusqu’aux talons. De ma personne on ne distinguait plus

que les yeux. Je tenais mon bouclier serré sous le bras gauche, mon épée

ramenée sur le sein. Ainsi ressemblais-je à un Hindou courant vers un

temple avec un plateau dissimulé sous ses pagnes.

Nous sortîmes comme la lune se couchait à l’abri d’un gros nuage noir.

Personne ne s’occupa de nous, car les rues étaient désertes. Les curieux

de la ville, en quête de nouvelles, avaient reflué vers le centre. Par

des chemins à lui familiers, Azer, tel un rat vêtu de blanc, rasait les

murailles et me guidait par le dédale des bazars. Des chiens errants

venaient flairer nos jambes, et le juif lapidait cette vermine nocturne

avec des fragments de briques. A travers les treillis de pierre, les

verres de couleur laissaient filtrer une lumière irisée qui se jouait

sur les façades sombres. Nous entendions des caquetages de femmes.

Parfois une face encadrée de bijoux, casquée d’or, apparaissait entre

les volets. Des voix douces nous appelaient. Des bras chargés d’anneaux

luisants et sonores semblaient sortir des maisons et des rires frais

voltiger sur nos pas.

Je me serais bien arrêté dans ce quartier solitaire dont un canal

délimitait les confins. La vie est si courte que tout ce qui peut

l’adoucir ne devrait jamais être négligé. Mais, pareils à ces officiers

auditeurs qui ont pour mission de pourchasser les traînards, Azer

m’emmenait tout en s’excusant sur la nécessité et l’heure. Et je le

suivais sans m’associer aux malédictions qu’il proférait, sourdement,

contre les prêtresses du plaisir.

Bientôt nous atteignîmes une maison dont les lumières palpitaient sous

les manguiers, les tamarins et les figuiers, sous d’autres arbres aussi

que chargeaient des fleurs jaunes, rouges et violettes, plus larges que

des assiettes. On nous introduisit dans une sorte de jardin entouré

d’arcades. A notre approche, une nuée de femmes fondit, se dispersa dans

la vibration de joyaux et d’écharpes de soie qui bruissaient encore dans

l’ombre après qu’elles étaient parties. Des jeunes hommes, vêtus de

tuniques roses et de caleçons incarnadins, s’inclinaient sur notre

passage. L’un d’eux reçut la pièce de toile dont on me débarrassa fort

civilement à l’entrée d’un second jardin. Là, des jets d’eau

bondissaient pour retomber en pluie dans leurs vasques de marbre. Une

fraîcheur délicieuse régnait. Des rosiers grimpants tapissaient les

murs. Et plus de dix lampes nous éclairaient sans que leur flamme

vacillât, abritée qu’elle était dans une capsule de verre.

Sur un tapis, que je pris d’abord pour un parterre tant les fleurs et

les feuillages qui l’ornaient de broderies étaient d’un parfait travail,

un petit personnage se tenait assis à la façon d’un tailleur. Son teint

était bronzé, son habit de mousseline plus blanc que le crépit des

cloîtres qui s’étageaient autour de nous. Son turban, plus vaste qu’une

citrouille, se sommait, au droit du front, d’une topaze plus grosse

qu’un œuf--il m’en souvient parfaitement--et d’une aigrette très haute.

En travers, sur ses cuisses, un cimeterre reposait, garni d’or, de rubis

et d’escarboucles qui étincelaient sous les rayons des lampes, mieux

qu’en plein midi.

A ce grand de la terre indienne on ne parlait qu’à genoux. Mais, en mon

honneur, apparut une manière de trône que portaient quatre serviteurs

semblables à des rois, tant on avait peu ménagé le velours noir, le drap

d’or et les orfrois pour les vêtir. L’un tint mon bouclier ainsi que

l’officiant fait du _Corpus Domini_; l’autre se chargea de mon casque;

un troisième serra mon épée engainée entre ses bras; un quatrième

époussetait avec une queue de cheval la poudre qui souillait mes pieds,

cependant que deux encore, me soutenant respectueusement les coudes,

m’invitaient ainsi à m’asseoir. Entouré de chasse-mouches, sans cesse en

mouvement pour nous faire goûter un air plus vif, j’écoutais le prince

parler.

Gravement, comptant ses paroles, il m’apprit ce qu’il attendait de moi:

--Étranger de mérite, en tout différent de ces vautours audacieux et

rapaces que l’Occident lâche sur nous, sans doute pour la punition de

nos péchés, je vous salue. Que tout succède à vos vœux, que vos parents

soient grandement vénérés sur cette terre, ô vous, dont les armes

frappent dans le combat pareilles à celles du victorieux Rama, et dont

le regard est plus redoutable que Yama qui préside à la mort! Salut à

vous, guerrier d’au delà des mers, qui passez en ce moment pour mort

dans la ville que vous auriez prise si, au lieu d’un traître maure, vous

eussiez trouvé un noble Tchatria pour associé! Ah! valeureux étranger,

si vous consentiez à servir, ou, pour mieux dire, à commander avec nous!

Je n’en finirais pas s’il me fallait répéter toutes les politesses

inutiles dont ce prince m’accabla. Et les serviteurs ne cessaient de

m’éventer et d’apporter des sorbets et du vin rafraîchi, par des moyens

certainement diaboliques, dans des coupes d’or. On me passait au cou des

guirlandes de jasmin dont le parfum m’entêtait. Pour aller au fait, le

rajah me régala de toute la tirade de mon juif. Celui-ci se tenait à

genoux, dans un coin, avec un air d’humilité qui conviendrait bien à

certains mauvais chrétiens de ma connaissance. Mais je ne nommerai

personne, pas même Paolo di Monte.

A ce discours le prince ajouta quelques confidences, sans d’ailleurs

écarter les serviteurs. Azer m’apprit plus tard qu’ils étaient recrutés

parmi des sourds-muets, de père en fils, et qu’on ne communiquait avec

eux que par signes.

--Étranger, illustre entre tous, conclut le prince, le bien de l’État

oblige à taire les motifs qui font agir les rois. Brahma les conseille.

Croyez que rien dans nos affaires n’est contraire à l’honneur. C’est,

nous le savons, votre Dieu principal. Que vous couriez risque de la vie,

vous le cacher serait indigne de nous. On vous a énuméré les biens dont

nous vous comblerons à votre retour. Puissé-je vous revoir prochainement

et glorifier nos grands Dieux par le sacrifice du cheval où l’on fêtera

le succès de votre entreprise!

Quand je me retrouvai dans les ruelles désertes où me guidait le juif

qui tressaillait au moindre bruit, je crus sortir d’un rêve. L’aventure,

au vrai, était de celles qui tentent. La vie des chevaliers errants,

dont nous parlent les vieux livres, devait abonder en circonstances

gracieuses. Je me promis d’en créer au besoin. Et je serrais entre mes

doigts la moitié d’une pièce d’or mince qu’un fil suspendait à mon

hausse-col. De cette monnaie profondément gaufrée les bords se

relevaient en une série de globules. Le rajah m’avait remis de sa main

cette pièce mutilée. C’était là le talisman qui, montré à la gardienne

du temple, m’en ouvrirait l’accès. Alors, Dieu aidant, je délivrerais la

princesse, dussé-je lutter corps à corps contre mille Diables et

peut-être autant de dragons. Puis je la rendrais à son père, sauverais

l’État et toucherais une somme aussi grosse que la rançon payée par le

roy François de France à mon Empereur, après cette bataille de Pavie

d’où je rapportai, pour ma part, une oreille à moitié fendue, le bras

gauche percé d’un coup de pique et beaucoup de gloire.

Trottinant par ces voies étroites et sombres, le juif Azer m’entraînait

sur ses pas. Tout autour de nous des murs se dressaient nus, sans une

fenêtre, et, par endroits, nous tombions au milieu de buffles qui

dormaient, vautrés dans un cloaque, ou nous nous heurtions contre le

timon d’une charrette. Nous franchissions les seuils des porches, des

grands bœufs gris se relevaient en beuglant, et j’entrevoyais leurs

cornes peintes, leurs frontaux de perles, la bosse de leur dos et leurs

fanons festonnés. Un éléphant, qui secouait ses entraves de fer, nous

effleura de sa trompe. Des portes s’ouvraient et se refermaient sur

nous. Comment nous sortîmes de ce labyrinthe de venelles, de cours, de

passages voûtés, d’escaliers que l’on montait et descendait, c’est là ce

que je ne saurais expliquer. Azer s’y dirigeait aussi aisément qu’un

chat sur le faîte des maisons. Ses yeux distinguaient tout dans cette

nuit obscure. Il m’empêcha de me rompre le cou au milieu d’animaux

gigantesques que je ne voyais pas, et je me cognai contre un paon de

terre cuite plus haut que moi et qui se brisa en mille pièces.

Mais Azer s’était arrêté brusquement. Il m’imposa silence d’une voix

tremblante, hésita, revint sur ses pas. Une lueur dorée filtrant au ras

du sol nous servit de guide. Alors, me montrant une porte de bois rouge

chargée de ferrures dorées, le juif murmura:

--C’est là!

La porte basse, étroite, dressait ses pieds-droits moulurés entre deux

massifs de maçonnerie pleine, dans un cul-de-sac qui paraissait sans

issue. Par une fente de cette porte passait un rayon de lumière qui se

dessinait, ainsi qu’une flèche d’or, sur le sol poudreux. Et une vague

odeur d’encens, âcre et fine, arrivait jusqu’à nous.

--Frappez deux, puis deux, puis trois coups, seigneur Gianbattista!

Puis, en réponse à la question qui vous sera adressée, répondez: «L’arc

est tendu, que Draupadi se rassure.»--On vous ouvrira. Montrez votre

pièce d’or, on vous présentera l’autre moitié. Et, pour le reste, je

vous souhaite heureux succès. N’oubliez pas alors, Seigneur, notre petit

compte de sept mille... Allons, adieu, protecteur du pauvre!... Au

revoir, seigneur Gianbattista, vous êtes mon père, vous êtes ma mère...

Sa voix se perdait dans la nuit comme je franchissais le seuil de la

porte rouge. Une femme drapée dans des pagnes violets et jaunes, qui la

cachaient de la tête aux pieds et ne laissaient voir que ses yeux,

m’emmenait en me tenant par la main, pendant que le battant claquait

derrière moi et rentrait dans son cadre.

La gardienne de l'idole noire · 第 5 / 36 题