IV

Les gorges d'Omblèze.

Des Grands-Goulets, on peut aller à Die par la Chapelle-en-Vercors, le

col de Rousset et Chamaloc; mais la route de voitures n'est pas encore

terminée, car on doit percer un tunnel de quatre cents mètres dans la

montagne de Rousset. Si intéressante d'ailleurs que soit cette route,

il me faut suivre mon habile dessinateur, M. A. Muston, par un autre

chemin plus curieux pour les artistes. Cette fois nous partirons, non

de Pont-en-Royans, mais de Saint-Jean-en-Royans, chef-lieu de canton

de deux mille sept cent trente et un habitants, qui n'est éloigné de

Pont que de deux heures à pied, et qui appartient déjà au département

de la Drôme.

_Saint-Jean-en-Royans_ n'a de remarquable que sa situation sur la

Lyonne, les trois arbres de liberté--des peupliers--qui ombragent

l'abondante fontaine de sa place principale, et ses magnifiques noyers

dont les produits s'exportent à l'étranger, surtout dans le nord de

l'Europe.

À une heure environ de Saint-Jean, quand on a dépassé Oriol et

Saint-Martin-le-Colonel, la vallée de la Lyonne, moins riante et plus

resserrée entre des montagnes plus hautes, devient plus pittoresque et

plus sauvage. Bientôt elle se bifurque. Du sud descend la Lyonne de

Bouvante: notre route remonte, en se dirigeant au sud-ouest, la Lyonne

de Léoncel, qui roule ses belles eaux dans une longue gorge droite,

presque partout stérile et nue. Jadis d'admirables forêts couvraient

entièrement ces pentes aujourd'hui dépouillées de végétation; mais ils

sont depuis longtemps tombés sous la hache du bûcheron, tous les

arbres qui, abattus et transportés dans la plaine, pouvaient produire

le plus faible bénéfice. L'exploitation de ceux qui restent debout sur

des hauteurs d'un accès difficile serait trop coûteuse, aussi les

respecte-t-on encore.

Cette gorge un peu triste aboutit à un vallon également nu, mais

tapissé en partie de belles prairies, au milieu desquelles s'épanouit

à l'aise le petit village de _Léoncel_, peuplé seulement de quatre

cent quarante-cinq habitants (voy. la gravure, p. 388). Une abbaye de

l'ordre de Citeaux avait été fondée au douzième siècle dans ce vallon

alors entièrement boisé. Il n'en reste aujourd'hui que des ruines,

assez belles toutefois pour avoir mérité d'être classées parmi les

monuments historiques de la France. Les derniers débris de l'église,

entretenus avec soin, servent de succursale. Un autre village, situé

sur notre route, à deux kilomètres de Léoncel, témoigne encore par son

nom de l'importance qu'eut cette antique abbaye: il s'appelle la

_Vacherie_. Les moines avaient en effet établi sur ce point une grande

ferme dont le nom seul a subsisté.

À cent mètres environ de la Vacherie, on voit se développer sur la

droite une route de voitures qui décrit de longs lacets. C'est la

route de Chabeuil par Peyrus. Bien que nous allions à Die,

c'est-à-dire dans une direction opposée, nous descendrons pendant

quelques instants cette route pour contempler l'admirable vue que l'on

découvre du haut des pentes abruptes qui dominent la grotte ou balme

du Pialoux (voy. p. 389).

Des rochers aux formes étranges, tapissés de plantes rares, ombragés

ça et là de pins sylvestres ou de pins maritimes, composent le premier

plan du tableau; sur le second, des collines de sable et de gravier,

entièrement nues, ondulent comme les vagues d'une mer furieuse. Au

delà de cette ligne jaunâtre, la Véoure déroule ses rubans argentés à

travers une plaine accidentée et couverte d'une luxuriante végétation,

où tous les tons du vert, habilement fondus, forment un harmonieux

ensemble. À l'extrémité de cette mer de verdure, le Rhône, à demi

perdu dans les vapeurs de l'horizon, apparaît ça et là au pied de la

chaîne des montagnes du Forez et de l'Ardèche, que l'on découvre

depuis les vignobles de Saint-Péray jusqu'aux cimes du Mezenc et du

Gerbier-de-Joncs. Parmi les innombrables maisons blanches qui

surgissent comme des îlots du sein des flots d'arbres, on distingue

surtout les groupes plus importants qui portent les noms de Romans,

Chabeuil et Valence.

[Illustration: La vallée de Léoncel.--Dessin de Karl Girardet d'après

M. A. Muston.]

Remontons maintenant à la Vacherie pour gagner, par un chemin qui

n'est pas encore praticable aux voitures, le vallon des Pêcheurs, d'où

nous irons explorer les gorges d'Omblèze. D'abord le vallon est trop

cultivé ou trop aride; mais bientôt le sentier, pittoresquement taillé

en escalier dans les corniches ébréchées des rochers, descend le long

du ruisseau qui, transformé en torrent impétueux, bondit en écume de

gradin en gradin, jusqu'à ce qu'il forme une jolie cascade, la «Grande

pissoire,» plus importante mais moins gracieuse que la «Petite

pissoire.» Ces cascades ne sont pas visibles tous les jours, je dois

en avertir les touristes; même quand les eaux sont abondantes, elles

disparaissent complètement, car elles servent à l'irrigation des

prairies supérieures. Il serait donc inutile de les chercher sur ma

recommandation; on ne les trouverait pas aux heures où elles sont

condamnées, pour remplir leur fonction fécondante, à se montrer plus

utiles qu'agréables. Lorsqu'elles ont la liberté de se faire admirer,

elles se jettent dans la Gervanne, qui arrose les célèbres _gorges

d'Omblèze_.

Ces gorges, où nous sommes parvenus, ont environ quatre kilomètres de

longueur; mais on passerait, sans en regretter une seule minute, une

journée entière à les parcourir. Elles sont, en effet, tellement

variées de formes et d'aspects qu'à chaque pas que l'on y fait elles

offrent un paysage nouveau. Leur largeur moyenne est de cent vingt et

cent cinquante mètres; et parfois le torrent y dispute à la route

l'espace dont il a besoin. Ces jeux, ces caprices de la nature, sont

aussi charmants qu'extraordinaires. Ce qui donne aux parois de cette

gorge un aspect tout particulier, ce sont les gracieux bouquets de

verdure qui les décorent; de toutes les fentes, de toutes les

corniches, pendent de vigoureux arbustes ou des fleurs odorantes. Le

cri du pluvier domine par moments les murmures des eaux et les

bruissements du feuillage. Tous les sens sont ravis à la fois. Comme

le moine de la légende dont le sommeil dura mille ans, on oublierait

aisément les heures dans cette gorge solitaire, à contempler les

tableaux qui s'y déroulent incessamment aux regards, à respirer les

senteurs embaumées des plantes, à écouter les chants des oiseaux.

Le charme cesse toutefois si l'on continue trop longtemps sa

promenade; la gorge s'élargissant prend une direction droite, les

rochers qui s'abaissent perdent leurs formes pittoresques, la culture

reparaît. Dans le fond de ce bassin vulgaire se dresse la _montagne

d'Ambel_ aux pentes rapides, aux flancs déchirés, à la base de

laquelle se tapit le village d'_Omblèze_ qui a donné son nom à la

vallée. Mais, si au lieu de continuer à remonter le ruisseau, nous le

descendons, d'autres curiosités nous attendent.

[Illustration: La vallée de la Véoure et la plaine du Rhône vues des

hauteurs de la Vacherie.--Dessin de Karl Girardet d'après M. A.

Muston.]

Peu de temps, en effet, après être sortie des gorges d'Omblèze, la

Gervanne, parvenue sur le bord d'un escarpement de quarante mètres de

hauteur environ, s'élance d'un bond dans l'abîme où ses eaux, tout à

l'heure si calmes sous un épais berceau de saules, se brisent en écume

avec le bruit de la foudre. Cette belle cascade se nomme la _Druïse_.

Quelle description pourrait valoir la gravure qu'en ont faite, d'après

un dessin de M. A. Muston, MM. Français et Lavieille (voir page 393)?

Au-dessous de la Druïse, la vallée de la Gervanne, plus large, devient

par conséquent moins intéressante; mais, en revanche, deux curieuses

montagnes en forment les deux versants: l'une, celle de la rive

gauche, domine le village d'_Ansage_ qui lui a pris son nom; l'autre,

celle de la rive droite, s'appelle le _Velan_ et porte sur ses flancs

herbeux et boisés le village de _Plan-de-Baix_. Ces deux montagnes se

distinguent de toutes celles que nous avons vues jusqu'ici par les

crêtes abruptes, les arêtes vives des grands et beaux rochers arides

de leur sommet; quand le soleil les dore de ses plus chauds rayons,

leur couleur éclatante fait un contraste saisissant avec les teintes,

plus foncées et plus pâles tout à la fois, des tapis de gazon ou des

bois qui s'étendent en pente douce de leur base jusqu'au fond de la

vallée.

Le Velan ne doit pas seulement nous attirer par lui-même de son côté,

bien qu'il ne soit pas sur notre route. Au-dessus et au-dessous de

Plan-de-Baix, nous avons, comme en témoigne la gravure de la page 394,

deux excursions à faire: l'une au château de Montrond, l'autre aux

sources du Ruïdoux. Le château de _Montrond_, dont l'histoire m'est

restée inconnue, malgré mes recherches, n'est plus qu'une ruine

entourée de vieux arbres. On y arrive par un plateau d'un accès

facile, d'un aspect riant, mais, des fenêtres de la façade opposée à

celle de la porte d'entrée, on domine les rochers abrupts et sauvages

au pied desquels coule la Gervanne. Le _Ruïdoux_ est un ruisseau qui

sort d'une grotte à la base d'un escarpement aride, et qui coule dans

une gorge profonde que côtoie la route de Beaufort. Ce chef-lieu de

canton (voir la gravure de la page 392) est trop éloigné de

Plan-de-Baix pour que nous allions le visiter. D'ailleurs, la route

n'est pas seulement longue, elle manque d'intérêt; et Beaufort, qui

n'a conservé que des débris insignifiants de son ancien château fort

et de ses vieilles fortifications, n'aurait rien à nous montrer que sa

belle situation au-dessus de l'étroite vallée de la Gervanne.

Retournons donc à la Druïse et franchissons la Gervanne, près des

moulins, pour monter, par une pente assez roide et rocailleuse, au

hameau d'Ansage, puis, au delà d'un petit plateau, sur la _montagne de

Birchos_, que la carte du Dépôt de la guerre appelle les Berches.

Après avoir dépassé plusieurs petits vallons gazonnés, on contourne

l'extrémité supérieure d'un bassin plus considérable et plus profond, la

vallée d'Eyglui ou du Cheylard, et, laissant cette vallée à sa droite,

on monte par des terrains rocailleux jusqu'à un petit col d'où l'on

aperçoit tout à coup sous ses pieds une autre vallée, celle dans

laquelle nous allons descendre par le hameau des Petites-Vachères. Cette

vallée, c'est la _vallée de Quint_. La Suze, qui l'arrose et qui se

jette dans la Drôme à Sainte-Croix, prend sa source au _Pas de

l'Infernay_ dont le signal atteint dix-sept cent trois mètres.

L'attention est surtout attirée par les montagnes, très-extraordinaires

de formes et de couleurs, au-dessus desquelles se dressent dans le

lointain le mont Glandaz et le grand pic de Saint-Géniz. «C'est, en

effet, selon l'expression pittoresque de M. A. Muston, qui les a aussi

bien décrites que dessinées, une véritable bataille de montagnes, saisie

dans son tumulte et immobilisée dans son mouvement le plus impétueux.»

(Voir la gravure de la page 377.)

À l'entrée de la vallée de Quint où nous nous dirigeons, s'élève une

colline isolée qui semble la barrer, et dont la Suze est obligée de

contourner la base avant de pouvoir se jeter dans la Drôme. Cette

colline, qui porte le village de Sainte-Croix, a joué un rôle

important dans l'histoire militaire du Diois. Le château fort en

ruines que l'on aperçoit à son sommet (voir la gravure de la page 376)

avait été bâti par les Romains pour protéger leurs communications sur

la route de Vienne à Milan, qui traversait le mont Genèvre, et mettre

en même temps Die, la capitale des Voconces (dea Vocontia), à l'abri

d'une attaque des peuplades voisines. Il appartint longtemps aux

empereurs d'Occident. En 1215, l'empereur Frédéric II le donna aux

évêques de Saint-Paul-Trois-Châteaux; mais, vers la fin du treizième

siècle, la maison de Poitiers le possédait. Pendant les guerres de

religion, les catholiques et les protestants l'occupèrent tour à tour.

Ces derniers le gardèrent jusqu'à la prise de la Rochelle. Richelieu,

les en ayant expulsés, le fit démolir. Sa forte position témoigne

seule maintenant de son importance passée, car les ruines ne se

composent que de quelques fragments de murailles. Le vaste bâtiment

qui attire les regards au milieu du village de Sainte-Croix n'est

point un château moderne, construit dans une situation plus facilement

abordable après la destruction de la vieille forteresse romaine et

féodale; c'est un couvent d'Antonins, supprimé avant la Révolution, et

dont les biens avaient été donnés à l'ordre de Malte. Des belles

terrasses de ce monastère, transformé en ferme, on découvre une jolie

vue sur la vallée de la Drôme, qui décrit une courbe elliptique de

Sainte-Croix jusqu'à Pontaix.

Pour aller visiter _Pontaix_ (voir la gravure page 380), situé à deux

kilomètres en aval de Sainte-Croix, il nous faudrait descendre la

vallée de la Drôme en suivant la rive gauche de la rivière. Nous

allons au contraire la remonter jusqu'à Die. D'ailleurs Pontaix est

aussi mal bâti et aussi malpropre que pittoresquement situé.

Le petit bassin qui commandait la forteresse de Sainte-Croix aboutit,

en amont de l'embouchure de la Suze, à un défilé au sortir duquel on

découvre devant soi le vaste et beau bassin de Die (voir la gravure de

la page 377). Nous revoyons de plus près et mieux dégagées

quelques-unes des montagnes que nous avons déjà remarquées au col des

Vachères. Le mont Glandaz se distingue entre toutes ces montagnes par

son étendue, sa forme et sa couleur. On chercherait en vain dans toute

la chaîne des Alpes une masse de rochers aussi étrangement singulière.

Elle ressemble en effet à une immense forteresse flanquée de tours et

de bastions. À la gauche de ces hautes parois verticales qui dominent

le Val Croissant, caché derrière un chaînon de collines, se dressent

les deux pointes de la Dent de Die, au pied de laquelle passe la route

du Monêtier de Clermont; le Grand-Weymont se montre quand le temps est

clair au-dessus du pic de Chamaloc. Enfin, au delà du plateau

supérieur du Vercors, le pic de Saint-Génix, dont le signal atteint

quatorze cent soixante-six mètres, domine la vallée de Quint.

V

Die. -- La vallée de Roumeyer. -- La forêt de Saou.

_Die_ est, à certains égards, une ville heureuse entre toutes les

villes: elle occupe une agréable situation, sous un climat tempéré,

dans une vallée aussi riante que fertile; elle contemple à son aise de

belles montagnes assez éloignées de son territoire pour qu'elle n'ait

jamais à souffrir de leur ombre; une rivière suffisamment abondante

l'arrose; ses vignes produisent un petit vin blanc, une _clairette_

justement célèbre, qui, au charme piquant du Champagne mousseux, unit

un caractère plus inoffensif. Elle possède un assez grand nombre

d'antiquités pour se distraire à perpétuité par l'étude de ces

respectables débris du passé, quand elle sera rassasiée de tous les

bienfaits dont la nature s'est plu à la combler; et cependant cette

cité, trop favorisée du ciel, n'a jamais joui d'un bonheur complet. Au

lieu de se laisser vivre au jour le jour, en admirant les délicieux et

beaux paysages qui les entouraient de toutes parts, en dégustant, dans

un doux _far niente_, sous leurs fraîches tonnelles, l'excellent vin

qu'ils avaient l'inappréciable chance de pouvoir récolter sans trop de

fatigue, en se livrant même, si l'envie les en eût pris, à des

discussions historiques et archéologiques, ses habitants n'ont jamais

laissé échapper une occasion de se quereller, de se battre, de

s'égorger; que dis-je? dès qu'elle leur manquait, ils s'empressaient

de la faire naître. L'homme est trop souvent inquiet, maladroit, pour

ne pas dire sot, envieux, entêté, vindicatif, dominateur. L'histoire

de Die servira-t-elle de leçon à d'autres villes? J'en doute; mais,

pour justifier mes reproches, je vais essayer de la raconter le plus

brièvement que je pourrai.

Ce n'est pas l'étymologie du nom de la ville qui a divisé la population

en deux ou plusieurs camps rivaux. Cette étymologie, malgré les savants,

paraît à peu près certaine. Die vient de _dia_, c'est-à-dire de _dea_,

en français déesse. Sous les Romains, pour ne pas remonter plus haut,

cette ville était consacrée à Cybèle, la déesse ou la bonne déesse, à

laquelle elle rendait un culte particulier. Les Voconces ou

Vocontiens,--on appelait ainsi les habitants de la vallée de la Drôme et

d'autres vallées voisines,--avaient alors la passion des _tauroboles_,

sacrifices des taureaux. C'était une distraction assez sauvage, comme

vous allez en juger. Il fallait être singulièrement Voconce pour se

complaire à de pareils divertissements. Ne désirant nullement me faire

un mauvais parti dans la _Dea Vocontiorum_, j'emprunte les

renseignements suivants à Millin, et je déclare solennellement que je

lui en laisse toute la responsabilité:

«On creusait une grande fosse où descendait le prêtre qui devait faire

l'expiation; il avait une robe de soie, une couronne sur la tête et

des bandelettes. Le plancher de la fosse était percé de plusieurs

trous. Le sang de la victime arrosait le prêtre qui devait se

retourner pour le recevoir partout; alors chacun se prosternait devant

lui, comme s'il représentait la divinité. Ses habits ensanglantés

étaient conservés avec un respect religieux. Le taurobole était donc

une expiation, un baptême de sang: on le renouvelait tous les vingt

ans. Les femmes recevaient cette régénération comme les hommes.»

Aujourd'hui encore, on trouve à Die cinq autels tauroboliques bien

conservés; d'autres, dont les inscriptions sont parvenues jusqu'à

nous, ont été détruits; mais ces inscriptions et les autels qui

restent suffisent pour témoigner de la sottise et de la brutalité de

ses anciens habitants. Du reste, les tauroboles ne sont pas les seules

antiquités de Die. «Il est peu de villes, dit le savant auteur de la

_Statistique de la Drôme_, M. Delacroix, où l'on remarque un aussi

grand nombre de monuments anciens, d'inscriptions, de colonnes et de

bas-reliefs. Beaucoup de ces fragments sont employés dans des bancs et

des chambranles de portes et fenêtres. La porte de Saint-Pierre, par

laquelle on arrive à Die, en venant de Saillans, est un reste de

construction romaine. On y voyait autrefois une inscription portant

que Sextus Vencius Juventianus, prêtre augustat, agrégé au corps des

citoyens et élevé à la dignité de sénateur de Lyon, etc., avait obtenu

des Vocontiens les honneurs d'une statue, à cause de sa grande

libéralité pour les spectacles et les jeux publics. À gauche, hors de

la même porte, est un lieu vulgairement appelé _palat_: on croit que

c'est l'emplacement de l'ancien palais. Un peu plus loin, et tout près

des remparts, on remarque des restes de murailles en forme

d'hémicycle, qui font conjecturer que ce sont les ruines d'un théâtre.

À quelque distance de là, on reconnaît les vestiges des aqueducs qui

amenaient à Die les eaux de la vallée de Roumeyer et du Val Croissant.

La porte Saint-Marcel, avec ses deux tours, est un arc de triomphe

auquel furent ajoutées, dans le moyen âge, des constructions qui

contrastent avec ce qui reste de cet ancien édifice.... Les belles

colonnes de granit qui forment le péristyle de l'église cathédrale et

celles qui supportent les voûtes supérieures des divers étages du

clocher ont évidemment appartenu à des monuments antiques.... De tous

côtés, on a découvert des bas-reliefs, des mosaïques, des

inscriptions....»

Die, s'étant convertie au christianisme dès le troisième siècle,

renonça sans doute à ses pratiques païennes, mais elle s'était trop

habituée aux sacrifices des taureaux pour se priver du plaisir de

verser ou de voir couler le sang. À défaut de taureaux, elle immola

des hommes. Ses évêques et ses comtes s'en disputant incessamment la

possession, elle prit parti tantôt pour les évêques, tantôt pour les

comtes, afin de satisfaire à discrétion ses appétits de bête fauve.

Aussi grand fut son mécontentement lorsque, en 1201, l'intervention du

dauphin du Viennois, Guignes André, vint mettre un terme à une lutte

civile qui durait depuis des siècles. Sous le prétexte assez spécieux,

je l'avoue, de revendiquer les droits naturels ou les priviléges dont

l'avaient dépouillée ses seigneurs ecclésiastiques, la population se

souleva, et, ce qui est beaucoup moins excusable, se permit, sans

doute pour s'entretenir la main, de massacrer son évêque, Humbert,

devant l'une des portes de la cathédrale, appelée depuis cette époque

la _porte rouge_. Ce sacrifice d'un prélat, substitué, malgré le

progrès général de l'humanité, à celui d'un taureau, eut lieu le 3

novembre 1222. Il devait être et il fut inutile. Humbert mort, Amédée

lui succéda, et le comte de Valentinois, investi du fief des anciens

comtes, lui déclara la guerre. Toutes ces querelles impatientèrent à

la fin le pape Grégoire X, qui, pour en finir, employa un moyen moins

violent, mais plus sûr que celui dont s'était servi jadis la populace:

au lieu de supprimer l'évêque (Amédée venait de mourir), il supprima

l'évêché qu'il réunit à celui de Valence (1275). Le remède fut, hélas!

pire que le mal. Les chanoines et les habitants, ligués ensemble,

s'insurgèrent aussitôt contre le titulaire des deux évêchés, et le

contraignirent à confirmer leurs privilèges. Les chanoines avaient

leur petite armée de mercenaires qui se battaient contre leurs

adversaires, quels qu'ils fussent; quand ils se sentaient assez riches

pour augmenter le nombre de leurs soldats, ils essayaient à leur tour

de se rendre indépendants et d'asservir les bourgeois. C'était un

tohu-bohu souvent impossible à comprendre. Cependant, après s'être

tour à tour administré de sévères leçons, le chapitre et le peuple

firent définitivement cause commune, et, n'étant pas assez forts pour

triompher seuls de leur évêque, se donnèrent d'abord au pape, puis,

cet appui leur ayant manqué lorsque le pape dut quitter Avignon, au

dauphin, roi de France, Charles VI. Ainsi, dès les premières années du

quinzième siècle (1404), le Diois fut réuni au Dauphiné.

[Illustration: Beaufort.--Dessin de Français d'après M. A. Muston.]

Les querelles politiques apaisées, Die resta quelque temps tranquille;

mais les passions religieuses ne tardèrent pas à lui procurer les

émotions fortes dont elle s'était montrée si avide pendant tant de

siècles. Les catholiques et les protestants s'en emparèrent à tour de

rôle, et y commirent d'odieux excès. Toutefois, la population plus

éclairée commençait à se lasser de tous ces plaisirs sanglants. Quand

l'édit de Nantes lui rendit la paix et lui garantit la liberté de

conscience, elle employa toutes ses facultés à son développement

physique, intellectuel et moral. Elle s'accrut en s'enrichissant par

l'industrie et le commerce, et en s'efforçant d'augmenter le petit

trésor de ses connaissances. Ses fabriques étaient renommées au loin;

on enseignait même les langues orientales dans son académie

protestante. Malheureusement la révocation de l'édit de Nantes vint

l'arrêter dans son essor. La moitié de ses habitants émigrèrent, et

c'étaient, comme partout, les plus intelligents, les plus instruits,

les plus industrieux. Elle ne s'est jamais relevée de ce coup fatal.

Bien que Louis XIV lui eût rendu un évêché séparé que la Révolution a

supprimé, aujourd'hui elle ne compte que trois mille neuf cent douze

habitants. Elle est plus commerçante qu'industrielle, et on lui

reproche de falsifier trop souvent, par amour du lucre, cette

_clairette_ qui lui a valu jadis une certaine réputation. Malgré ces

petites tricheries sur la nature et la qualité des produits qu'elle

livre à la consommation, elle s'est évidemment améliorée; elle donne

complétement raison aux défenseurs de la doctrine incontestable du

progrès.

[Illustration: Cascade de la Druïse.--Dessin de Karl Girardet d'après

M. A. Muston.]

Die a conservé une partie de ses anciennes murailles, flanquées de

tours, mais son église cathédrale, saccagée par les protestants, a été

reconstruite au dix-septième siècle, telle qu'elle est aujourd'hui;

aussi offre-t-elle peu d'intérêt. Les antiquaires y sont généralement

plus heureux que les archéologues, car ils y trouvent un grand nombre

de fragments de colonnes, de pierres sculptées, de mosaïques, et ils

peuvent en outre s'y procurer la satisfaction de déchiffrer, de

copier, de traduire, de commenter cinquante-six inscriptions, sans

compter celles qui sont encore enfouies dans les murailles ou sous le

sol actuel, et qu'ils pourraient parvenir à déterrer s'ils les

cherchaient bien. Parmi les touristes affligés de douleurs

rhumatismales, plus d'un se félicitera d'être venu à Die et d'y avoir

passé quelques jours, soit dans l'établissement du docteur Chevandier,

soit dans celui du docteur Benoît, au Martouret. Les bains de vapeur

résineuse, inventés par les paysans des environs et perfectionnés par

ces habiles praticiens, ont, en effet, pour résultat presque

infaillible de soulager et même de guérir les diverses variétés de ces

maladies, aussi cruelles qu'inconnues, que la médecine désigne sous le

nom général de rhumatisme.

[Illustration: Le Velan et le Plan-de-Baix vus des sources du

Ruïdoux.--Dessin de Karl Girardet d'après M. A. Muston.]

Les environs de Die sont agréables à visiter. L'une des vallées les

plus intéressantes est celle de _Roumeyer_, qui s'ouvre au nord et à

peu de distance de la ville. L'entrée en est étrangement pittoresque

(voir la gravure de la page 385). Si les rochers qui la forment

s'avançaient encore un peu l'un vers l'autre, ils se toucheraient dans

leur partie supérieure, en laissant au-dessous de ce pont naturel un

passage suffisant pour la rivière et la route. Ce curieux défilé

franchi, on voit s'étendre devant soi une jolie vallée, riche en

prairies, bordée de collines boisées, que dominent les crêtes

bizarres, majestueuses et nues du mont Glandaz (voir la gravure de la

page 333). Si, après avoir traversé le village, on continue à suivre

le ruisseau en le remontant, on ne tarde pas à atteindre la source ou

plutôt les sources de ce cours d'eau. Au pied d'un grand rocher de

poudingues, dont une verdure variée décore toutes les fentes,

jaillissent, entre les pierres, la mousse et le gazon, quatre sources

limpides qui ne tarissent jamais....

Descend-on au contraire la vallée de la Drôme de Die à Valence, on

traverse, avant d'atteindre la petite ville de Crest, le bourg

d'_Aouste_ (on prononce Oste), ancienne colonie romaine, connue jadis

sous le nom d'_Augusta_. Les habitants de ce bourg, dont le nombre

dépassera bientôt deux mille, ont assez d'esprit pour vivre en bonne

intelligence, bien que la moitié de la population professe la religion

catholique et l'autre moitié la religion protestante. Une route

nouvelle, encore inachevée, et qui partira d'Aouste, doit relier dans

une dizaine d'années la vallée de la Drôme à celle de l'Aygues par la

forêt de Saou et Bourdeaux. Cette route s'appelle la route du _Pas de

Lauzun_. Elle doit ce nom à un défilé assez semblable à ceux que nous

avons déjà admirés dans les Goulets, dans les gorges d'Omblèze et à

l'entrée de la vallée de Roumeyer. Le passage est étroit: les rochers

semblent vouloir se rejoindre au-dessus de la route, taillée au ciseau

en encorbellement ou en corniche. Le ruisseau fait une jolie chute au

fond de la gorge. Ce chemin, attribué à tort ou à raison aux Romains,

n'a jamais été honoré, que je sache, de la visite de ce favori de

Louis XIV qui épousa en secret la petite-fille de Henri IV. S'il porte

ce nom fameux, c'est qu'on exploite dans le voisinage une carrière de

grandes pierres plates que les paysans appellent des _lauzes_.

À peine a-t-on dépassé le seuil de cette singulière porte naturelle,

que l'on entre dans une petite vallée étroite mais verdoyante, où le

ruisseau qui l'arrose, et qui descend des hauteurs de Roche-Colombe,

paraît se plaire à folâtrer. On serait volontiers tenté de l'imiter.

De jeunes bois taillis couvrent les deux versants qu'ombrageaient

jadis des forêts séculaires. Le calme est profond, l'air embaumé: le

thym, la lavande, le serpolet abondent sur les rochers où un charmant

oiseau, le grimpereau des murailles, aime à faire son nid. Que de

lieux obscurs et solitaires ravissent ainsi le voyageur qui voudrait

s'y fixer pour longtemps, quelquefois même pour toujours, s'il lui

était permis d'y vivre entouré de ceux qu'il aime, mais qui passe,

comme le torrent ou le nuage, sans pouvoir s'arrêter au gré de son

caprice, emportant avec ses souvenirs la triste certitude de ne jamais

les revoir! Heureusement pour lui les tableaux nouveaux que la nature

lui offre incessamment adoucissent l'amertume de ses regrets en lui

inspirant d'autres désirs non moins vifs et aussi vite oubliés!

[Illustration: Bourdeaux.--Dessin de Karl Girardet d'après M. A.

Muston.]

Lorsqu'on est parvenu au sommet de la colline que gravit la route, on

traverse un petit plateau cultivé, au delà duquel on voit s'ouvrir

devant soi le bassin extraordinaire qui porte le nom de _forêt de

Saou_ (on prononce Sou). Ce bassin présente en effet, sur une longueur

de douze à treize kilomètres, et une largeur moyenne de cinq à six

(j'emprunte ces chiffres à M. Delacroix), la forme d'un immense

vaisseau; à l'extérieur, des rochers à pic en forment la carène; à

l'intérieur, il offre des pentes inclinées, autrefois couvertes

d'arbres magnifiques qui lui ont fait donner le nom de forêt. Cette

colossale corbeille contient aujourd'hui des habitations, des terres

labourables, des prés, d'abondants pâturages et quelques bouquets de

bois en décorent l'extrémité exposée au nord ou les hauteurs. Une mine

de charbon y a été exploitée sans succès. On n'y pénètre que par deux

grands portails naturels qui s'ouvrent, l'un, au nord, du côté

d'Aouste, l'autre, au sud, vers le village de Saou; ces deux portails

pourraient se fermer comme les portes d'une ville. Les eaux qui y

tombent ou qui y jaillissent y forment le ruisseau de Vèbre, qui en

sort par le portail du défilé méridional. De tous les rochers dont

elle est entourée, le plus haut, le plus abrupt, le plus déchiré est

celui qu'on appelle _Roche-Courbe_ ou des _Trois-Becs_. De ce rocher

on découvre un vaste et curieux panorama.

La forêt de Saou, la plus belle forêt de la Drôme, appartenait

autrefois à une abbaye, dont il ne reste actuellement que des ruines

insignifiantes. Elle est aujourd'hui possédée presque entièrement par

M. Crémieux, avocat au barreau de Paris (voir la gravure de la page

397). À l'époque où les moines l'habitaient, ils y jouissaient de la

société des lynx et des aigles qui y prospéraient également. Le

dernier lynx a été tué en 1820, mais les aigles y sont encore

nombreux. Ces oiseaux de proie y déploient une habileté qui dénote une

certaine intelligence. Comme ils ne se sentent pas assez forts pour

enlever des moutons vivants, ils se précipitent sur ceux qui paissent

au bord d'un rocher, les frappent à coups d'ailes, les effrayent de

leurs cris et les font tomber dans les précipices où ils peuvent

dépecer en paix leurs cadavres sanglants. Quant aux renards, qui sont

moins faciles à surprendre et à épouvanter, ils les saisissent avec

leurs serres, les emportent à une grande hauteur, elles laissent

tomber sur le rocher le plus escarpé et le plus aigu de la forêt. Si

leur victime ne meurt pas de la première chute, ils recommencent

l'opération et la continuent ainsi jusqu'à ce qu'elle réussisse, car

ils ont grand'peur de la morsure des renards blessés.

[Illustration: Poët-Cellard.--Dessin de Karl Girardet d'après M. A.

Muston.]

Dès qu'on a atteint à peu près le milieu de cet étrange bassin, on

voit s'entr'ouvrir à droite les rochers qui le forment, sur l'un des

points où ils sont le plus élevés. La route s'engage avec le ruisseau

dans cette profonde fissure appelée le _Pas de Saou_. En en sortant on

se trouve dans une petite vallée, couverte de prairies où ne croît

aucun arbre, où nulle habitation ne s'est construite, tant les vents

qui s'y engouffrent dans les jours de tempête y soufflent avec

violence. Ce désert a environ deux kilomètres de longueur. À son

extrémité inférieure se montre le petit village de Saou, qui avec les

hameaux voisins compte environ mille habitants. Un piton isolé le

domine. Un château du seizième siècle, flanqué de tourelles, a été,

comme l'abbaye, transformé en ferme....

Au delà de Saou, je pourrais aller visiter le Pas de Lestang, le vieux

château de _Poët-Cellar_, _Bourdeaux_, dont notre dessinateur, M. A.

Muston, l'auteur de l'_Histoire des Vaudois_, est l'un des ministres

protestants (voir la gravure de la page 395); enfin la _Gorge de

Trente-Pas_ (voir la gravure de la page 400), etc. Mais il me faut

retourner à Grenoble pour monter à la Grande Chartreuse.

Durant ce petit voyage à travers le département de la Drôme, je ne me

suis occupé que de la nature; jamais je n'ai parlé des habitants. La

raison de mon silence est bien simple: il n'y a rien à en dire. Les

paysans drômois ressemblent aux paysans de tous nos départements,

beaucoup trop nombreux, dont la population a perdu son originalité

primitive. Ils n'ont aucun caractère physique qui leur soit propre;

leurs qualités ou leurs défauts, leurs vertus ou leurs vices ne se

distinguent plus par aucun trait saillant; leur costume est aussi

vulgaire de forme et de couleurs que leur habitation. Enfin s'ils

emploient encore entre eux un patois imagé et sonore:

Véci lou djoli mé di mai

Qui lous galans plantan lou mai,

N-en plantaré iun à ma mïo,

Saro plus iaut qui sa tiolino,

ils parlent le français avec les étrangers, et ils le comprennent

tous. On ne court même plus la chance d'éprouver, en visitant leur

curieux pays, des impressions de voyage semblables à celle que

racontait Racine à son ami la Fontaine en 1661, dans son voyage de

Paris à Uzès.

«J'avais, dit-il, commencé dès Lyon à ne plus guère entendre le

langage du pays, et à n'être plus intelligible moi-même. Ce malheur

s'accrut à Valence, et Dieu voulut qu'ayant demandé à une servante un

pot de chambre, elle mit un réchaud sous mon lit. Vous pouvez vous

imaginer les suites de cette maudite aventure, et ce qui peut arriver

à un homme endormi, qui se sert d'un réchaud dans ses nécessités de

nuit....»

[Illustration: La forêt de Saou.--Dessin de Sabatier d'après M. A.

Muston.]

Le Tour du Monde; Dauphiné Journal des voyages et des voyageurs; 2. sem. 1860 · 第 21 / 30 题