VI

Le col de la Cochette.

Une nuit du mois dernier, à mon retour de Grenoble, je fis un rêve

singulier. Un Génie venait de me donner un talisman qui me permettait

de ressusciter un mort pendant vingt-quatre heures. Mon choix avait

été bientôt fait. J'étais allé, sans perdre une minute, réveiller le

grand saint Bruno au fond de sa tombe, et je l'avais prié de

m'accompagner incognito à la Grande-Chartreuse. Je me promettais une

joie enfantine de jouir de ses surprises; tout ce qu'il verrait, tout

ce qu'il entendrait, seulement le long du chemin, lui causerait, me

disais-je, un tel étonnement qu'il refuserait d'en croire ses yeux et

ses oreilles. Nous eûmes ensemble la conversation suivante, dès que

nous approchâmes de Fourvoirie:

SAINT BRUNO. Dites-moi, je vous prie, mon cher guide, quel est ce

grand bâtiment qui s'élève sur la droite de notre route?

MOI. C'est un entrepôt de liqueur.

SAINT BRUNO. Où donc est la fabrique?

MOI. À la Grande-Chartreuse.

SAINT BRUNO. Vous voulez plaisanter.

MOI. Nullement, mon révérend père. Les Chartreux, vos descendants,

fabriquent actuellement des liqueurs, et de fort bonnes, je vous

assure. La recette est leur propriété. J'ignore à quelle époque et par

qui ces liqueurs, dont la réputation, très-justement méritée, est

répandue dans le monde entier, ont été inventées; mais je sais qu'il

entre dans leur composition de petits oeillets rouges, de la mélisse,

de l'absinthe, et aussi de jeunes bourgeons de sapin. Il y en a de

trois espèces: la _verte_, la _jaune_ et la _blanche_. La verte est la

plus forte, la blanche la plus faible; généralement on préfère la

jaune. La consommation s'accroît chaque année, et les Chartreux

retirent maintenant de cette fabrication des bénéfices considérables.

SAINT BRUNO. Cela n'est pas possible....

MOI. Permettez-moi de vous interrompre. Tout est possible à notre

époque. Ne jugez pas les Chartreux de 1860 avec vos idées, vos

sentiments et vos habitudes du onzième siècle. Les temps sont bien

changés. D'ailleurs cette industrie était devenue, depuis la

Révolution, une nécessité pour le couvent, car les moines furent alors

dépouillés de toutes leurs propriétés. Ils ne possèdent plus

aujourd'hui que de vastes bâtiments d'un entretien fort coûteux et

d'un rapport complètement nul. Pour subvenir à toutes leurs dépenses,

et plus encore pour secourir les malheureux qui ne sollicitent jamais

en vain leur pitié, ils ont dû se créer des ressources: ils se sont

faits liquoristes. Qui pourrait les en blâmer? Ne croyez pas

d'ailleurs qu'ils s'occupent eux-mêmes de la fabrication, de la vente

et de l'expédition de leurs liqueurs. Ce sont des domestiques salariés

qui sous la direction d'un frère, s'acquittent de tous ces soins

matériels.

SAINT BRUNO. Tout ce que vous m'apprenez me semble trop

extraordinaire. Mais, où va cette voiture remplie de jeunes gens et de

jeunes femmes et qui paraît suivre le même chemin que nous?

MOI. À la Chartreuse.

SAINT BRUNO. À la Chartreuse!

MOI. Cela vous étonne. Écoutez-moi. Le désert n'est plus le désert. De

votre temps, le Guiers passait seul dans cette gorge étroite qu'il

avait creusée entre ces deux murailles de rochers. Un jour les

Chartreux se lassèrent de suivre les mauvais chemins que vous aviez

découverts en cherchant la solitude où vous vous étiez établi pour la

vie. Nombreux d'ailleurs, il leur fallait absolument, à moins de se

laisser mourir de faim, s'ouvrir des voies de communication plus

faciles avec le reste du monde. Au commencement du seizième siècle, le

trente-troisième général de l'ordre, dom Le Roux, se décida à profiter

de l'exemple que lui avait donné le torrent; il fit tailler, à l'aide

de la pioche et de la mine, dans l'un des rochers qui se dressaient à

pic au-dessus du Guiers, un chemin praticable aux bêtes de somme; mais

il eut le soin de se réserver l'usage exclusif de ce chemin. Le désert

était tout à la fois ouvert et fermé à la volonté des Chartreux. Une

double porte fortifiée, gardée par un portier fidèle, en interdisait

l'entrée aux indiscrets et aux malfaiteurs. Si ce premier passage

avait été forcé, il y en avait un autre d'un accès encore plus

difficile et mieux défendu--la porte de l'OEillette--qui mettait, de

ce côté du moins, le couvent à l'abri de toute attaque ennemie ou de

toute invasion curieuse. D'ailleurs, ce chemin était rude, escarpé,

souvent impraticable par le mauvais temps et depuis longtemps ouvert à

tout venant. Il y a quelques années, l'État, devenu en 1789

propriétaire de la majeure partie des forêts qui couvrent encore les

montagnes voisines de la Grande-Chartreuse, l'État, dis-je, résolut de

rendre ce mauvais chemin praticable aux voitures. Un de mes bons amis,

un homme de talent et de coeur, alors inspecteur des forêts,

aujourd'hui bénédictin à Solesmes, M. Eugène Viaud, fut chargé de

cette tâche difficile dont il s'acquitta avec autant d'habileté que de

goût, avant d'embrasser la vie monastique. Cette voie nouvelle, encore

plus pittoresque que l'ancienne, ne devait dans le principe servir

qu'au transport des bois exploités. Mais à peine fut-elle ouverte que

des voitures publiques et privées s'y aventurèrent; aujourd'hui des

espèces d'omnibus font un service régulier entre Saint-Laurent-du-Pont

et la Grande-Chartreuse. C'est une promenade dangereuse, parce que la

route, trop roide encore à certains tournants, n'est pas bordée de

garde-fous. De temps en temps une voiture roule dans l'abîme avec le

cheval, le cocher et les voyageurs. N'importe, le lendemain la

procession recommence de plus belle; on est curieux de voir, outre le

désert et le couvent, l'endroit où l'_événement_ a eu lieu. Chaque

jour, pendant la belle saison, des centaines de personnes des deux

sexes montent à la Grande-Chartreuse à pied, à mulet ou en voiture.

Les uns en redescendent le même jour, les autres y passent la nuit.

SAINT BRUNO. Où donc, monsieur?

MOI. Dans le couvent, mon révérend père. Vos descendants se sont

toujours distingués par leur hospitalité. En tout temps ils ont bien

accueilli les fidèles ou les simples curieux qui venaient leur rendre

visite. Depuis que le _tourisme_ (excusez-moi, c'est un mot moderne

que vous ne devez pas comprendre) est devenu à la mode, le nombre de

leurs hôtes s'est accru dans une telle proportion que souvent ils sont

fort embarrassés pour les loger. Une nuit de cette année, ils ont pu

donner des lits à deux cent cinquante individus. L'entrée du couvent

reste interdite aux femmes; elles dînent et couchent dans un bâtiment

séparé habité par des religieuses. L'inconvénient grave de cette

situation, c'est la nécessité où se voient aujourd'hui les Chartreux

de recevoir indistinctement toutes les personnes qui se présentent à

la porte du monastère. Or, parmi leurs innombrables visiteurs, se

trouvent des individus indignes d'un tel honneur et qui en abusent! En

outre, quand les Chartreux, privés désormais de toutes leurs

propriétés productives, ont, pour ne pas déroger à leurs nobles

habitudes, résolu d'accorder l'hospitalité à tous les étrangers,

quelles que fussent leur nationalité, leur condition, leur religion,

leur profession, leur moralité, ils ont dû forcément leur demander au

départ une certaine rétribution. Cette rétribution est assurément

toujours trop faible, mais les voyageurs mal élevés qui la payent sans

réflexion, ceux surtout qui n'auraient jamais dû entrer dans ce saint

lieu, s'imaginent trop souvent être par cela seul autorisés à faire

entendre, comme dans une auberge, des réclamations exagérées ou des

plaintes ridicules....

SAINT BRUNO. Aucun étranger ne devrait pénétrer dans le couvent, ni le

jour ni la nuit.

MOI. Y pensez-vous, mon révérend père? Vous seriez actuellement à la

tête de l'ordre que vous ne pourriez mettre ce principe en pratique.

Vous refuseriez de recevoir, je le veux bien, les simples touristes qui

viendraient seulement admirer les sévères beautés de la solitude où

jadis vous avez dit au monde un adieu éternel; mais repousseriez-vous

les fidèles dont les âmes souffrantes ou troublées auraient besoin de

vos consolations et de vos conseils pour reprendre confiance en la

bonté du Tout-Puissant et se raffermir dans la voie du devoir?

Évidemment non. Comment choisir, d'après leur apparence extérieure, à

moins d'être doué d'une intuition divine, entre tous ceux qui se

présenteraient sous un prétexte ou sous un autre? Laisseriez-vous mourir

de fatigue, de froid, de soif et de faim, sous les murs du monastère, le

voyageur que la tempête, si fréquente dans vos montagnes, aurait surpris

au milieu des forêts voisines, et qui, après avoir longtemps erré à

travers les sapins, arriverait mouillé jusqu'aux os, épuisé d'émotions

et d'efforts, mourant d'inanition, à l'asile où l'aurait guidé une

lumière libératrice?... Je comprends et je respecte votre silence. Si

vous n'osez pas me répondre, c'est que dans ces diverses circonstances,

vous ouvririez votre demeure et votre coeur à tous ceux qui

solliciteraient de votre bonté, de votre dévouement, un secours physique

et moral. Écoutez le court récit que je vais vous faire et vous

reconnaîtrez avec moi que vos successeurs sont vraiment dignes de vous.

Il y a quelques années, la cohue de badauds que l'on rencontrait déjà

sur cette route, alors ouverte seulement aux piétons et aux bêtes de

somme, avait fini par m'impatienter. Cette foule vulgaire, qui ne sait

ni regarder ni comprendre la nature, ou qui n'a aucun sentiment

religieux, et qui monte à la Grande-Chartreuse comme elle irait au

parc d'Asnières, uniquement parce que c'est la mode d'y monter, me

donnait des crispations de nerfs dont je souffrais trop pour pouvoir

admirer les magnifiques tableaux que formaient, sous mes yeux ravis,

les arbres, les rochers, la route et le torrent. Je résolus de

chercher, pour mon pèlerinage annuel, un chemin moins fréquenté,

fût-il moins beau. Un de mes bons amis du Dauphiné, le docteur E...,

m'offrit de me conduire par les cols de la Charmette et de la

Cochette. «Nous étions sûrs, me dit-il, de jouir, dans une solitude

complète, des innombrables beautés de ce passage; car ce chemin,

presque inconnu, est peu fréquenté, et le col escarpé de la Cochette

ne peut être escaladé que par des piétons exercés aux courses de

montagnes; les mulets ne sauraient y passer.» Je m'empressai

d'accepter. Nous partîmes donc, accompagnés de sa femme et de ses deux

filles. Malheureusement le docteur, qui est la personnification du

dévouement, avait cru devoir sacrifier une partie de sa matinée à une

pauvre femme malade. Il était neuf heures quand nous quittâmes le

village de Saint-Robert, situé sur la route de Lyon, à six kilomètres

de Grenoble, pour monter à Proveysieux. Plus malheureusement encore,

nous rencontrâmes le curé de ce dernier village, et, malgré les

protestations du docteur, qui avait déjà fait plusieurs fois cette

belle course, il persuada à Mme E.... que trois heures devaient nous

suffire pour aller à la Grande-Chartreuse; or, il nous en fallait au

moins encore sept. On se reposa trop souvent pour jouir des paysages

charmants et variés que nous offrit le chemin: là, un ruisseau qui

bondissait de roche en roche, sous des arbres touffus, ou qui

serpentait mélancoliquement à travers une jolie prairie; ici, des

grottes nombreuses, percées dans les flancs arides d'une montagne

chenue; derrière nous, au delà de la longue et gracieuse vallée de

Proveysieux, entre le casque de Néron et Rochepleine, tout un monde de

cimes lointaines; plus loin, au-dessous du col de la Charmette, un

hardi promontoire de rochers tout couvert de sapins séculaires, comme

l'abîme imposant qu'il domine; plus loin encore, un petit vallon

solitaire, dont les herbes et les fleurs s'élevaient jusqu'à la

ceinture. La montée du col de la Cochette fut un peu pénible. On se

reposa; puis il fallut gravir une aiguille voisine pour découvrir un

splendide point de vue. Au sortir des forêts, où le sentier est fort

roide, on rencontre une si ravissante prairie qu'on est toujours tenté

de faire une courte halte sur ses épais tapis de gazon. D'ailleurs

n'est-il pas nécessaire d'achever ses provisions? À quoi bon se

fatiguer plus longtemps à les porter? N'aperçoit-on pas les clochers

du monastère? Le jour commence à baisser! Qu'importe? le couvent est

en vue! pourquoi se presser? Nous ne hâtâmes donc point le pas, et,

quand nous atteignîmes les prairies de Vallombrée, la nuit y était

aussi arrivée. Nous avions à traverser, pour descendre au Guiers, une

épaisse forêt de sapins. À peine nous fûmes-nous engagés sous cette

voûte sombre que le sentier nous manqua. Nous nous jetâmes sur la

gauche, afin de ne pas prendre à droite un chemin qui devait nous

conduire à la porte du désert. Le lit alors desséché d'un torrent nous

parut être le sentier que nous cherchions. Nous le descendîmes, mais

nous ne tardâmes pas à reconnaître notre erreur; car nous étions

obligés de nous laisser glisser de bloc en bloc, et nous entendions

déjà, à l'extrémité inférieure de ce couloir escarpé formé par les

eaux, le Guiers se briser avec un fracas étourdissant contre les

rochers qu'il roule depuis des siècles. L'obscurité était profonde; le

froid devenait très-vif. Notre inquiétude croissait de minute en

minute. Que faire? Continuer à descendre, c'était se vouer à une mort

presque certaine; remonter jusqu'à la prairie, il n'y fallait pas

songer. Nous eûmes un moment l'idée de bivaquer, mais nous n'avions ni

vivres pour ranimer nos forces épuisées, ni vêtements pour nous

garantir de l'humidité glaciale de la nuit, et nous étions déjà

affamés et tout mouillés de sueur. Une simple halte eût été surtout

pour les deux jeunes filles un véritable danger.

En vain j'appelai du secours de toutes mes forces; en vain je fis

retentir tous les échos de la forêt d'un cri prolongé bien connu des

montagnards. Le torrent qui menaçait de nous engloutir répondit seul à

mon appel. Je tentai un dernier effort; abandonnant un moment mes

compagnons, je me lançai résolument à travers les ténèbres dans la

direction où j'espérais retrouver le sentier perdu. Cette fois j'eus

le bonheur de réussir, et bientôt nous fûmes tous cinq réunis dans la

bonne voie. Mais le plus difficile restait encore à faire. Il fallait

dans cette forêt même franchir le Guiers sur un vieux pont de pierre,

construit en dos d'âne à une assez grande élévation au-dessus du

torrent, et fort insuffisamment garni de parapets. Or, ce pont nous ne

pouvions pas le trouver. Toutes les allumettes dont nous étions

porteurs avaient été inutilement brûlées. Nous sondions le terrain à

droite et à gauche pour ne pas nous précipiter dans les Guiers, et nos

bâtons ferrés s'enfonçaient d'un côté dans le vide. Nous ignorions

alors que le pont fût en biais. Jamais, je crois, voyageurs attardés

n'ont été égarés, dans une obscurité plus profonde. Enfin à une

nouvelle tentative mon bâton alla chercher si bas un point d'appui

qu'il n'en rencontra plus. Je tombai avec lui dans l'abîme. Mes amis

me crurent perdu. Par bonheur un bloc de rocher m'arrêta; mais, comme

je ne voyais pas le danger que je courais (j'en frémis plus tard quand

je vins au grand jour explorer ce terrible passage), je n'eus aucune

frayeur, et, en me relevant, j'aperçus l'arche du pont qui se dressait

à sept ou huit mètres au-dessus de ma tête. Le torrent franchi, nous

étions sauvés. Toutefois il y avait encore un long trajet à parcourir

avant d'atteindre le couvent. Les émotions que nous avions éprouvées,

plus pour les autres que pour nous-mêmes, avaient doublé notre

fatigue. Onze heures sonnaient quand nous frappâmes à la porte du

monastère. Nous avions, tous cinq, grand besoin d'un bon souper, d'un

grand feu, de quelques verres de liqueur et d'un lit.... et pourtant

le temps était beau. Si vous nous aviez entendus, mon révérend père,

ne seriez-vous pas venu nous ouvrir, et, si vous étiez venu nous

ouvrir, auriez-vous refusé de nous recevoir malgré le règlement qui

fixe à huit heures, je crois, la fermeture définitive des portes? Non

certainement. On nous entendit, on nous ouvrit, on s'empressa de nous

offrir tout ce dont nous avions besoin, et nous en conserverons une

reconnaissance éternelle. Cependant, je l'avoue entre nous, chaque

fois que j'entre dans la salle des voyageurs, que je vois l'excellent

frère Gérasime vendre des caisses de liqueurs, faire faire

_l'addition_ des voyageurs qui fument leur cigare en soldant leur

compte, à côté d'une affiche jaune indiquant le service des omnibus de

Saint-Laurent-du-Pont à la Grande-Chartreuse et la marche des trains

du chemin de fer de Paris-Lyon à la Méditerranée, j'éprouve

quelques-unes des émotions qui ne manqueront pas de vous troubler

lorsque nous arriverons tout à l'heure au couvent....

[Illustration: La gorge de Trente-Pas.--Dessin de Karl Girardet

d'après M. A. Muston.]

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Notre conversation dura encore longtemps, mais il faut que je cède la

place à mon collaborateur et ami, M. Élisée Reclus, qui va conduire

mes lecteurs dans d'autres régions du Dauphiné, qu'il connaît et qu'il

décrira mieux que moi.

Adolphe JOANNE.

[Illustration: Le Mont Viso.--Dessin de Sabatier d'après nature.]

Le Tour du Monde; Dauphiné Journal des voyages et des voyageurs; 2. sem. 1860 · 第 22 / 30 题