Le col de la Cochette.
Une nuit du mois dernier, à mon retour de Grenoble, je fis un rêve
singulier. Un Génie venait de me donner un talisman qui me permettait
de ressusciter un mort pendant vingt-quatre heures. Mon choix avait
été bientôt fait. J'étais allé, sans perdre une minute, réveiller le
grand saint Bruno au fond de sa tombe, et je l'avais prié de
m'accompagner incognito à la Grande-Chartreuse. Je me promettais une
joie enfantine de jouir de ses surprises; tout ce qu'il verrait, tout
ce qu'il entendrait, seulement le long du chemin, lui causerait, me
disais-je, un tel étonnement qu'il refuserait d'en croire ses yeux et
ses oreilles. Nous eûmes ensemble la conversation suivante, dès que
nous approchâmes de Fourvoirie:
SAINT BRUNO. Dites-moi, je vous prie, mon cher guide, quel est ce
grand bâtiment qui s'élève sur la droite de notre route?
MOI. C'est un entrepôt de liqueur.
SAINT BRUNO. Où donc est la fabrique?
MOI. À la Grande-Chartreuse.
SAINT BRUNO. Vous voulez plaisanter.
MOI. Nullement, mon révérend père. Les Chartreux, vos descendants,
fabriquent actuellement des liqueurs, et de fort bonnes, je vous
assure. La recette est leur propriété. J'ignore à quelle époque et par
qui ces liqueurs, dont la réputation, très-justement méritée, est
répandue dans le monde entier, ont été inventées; mais je sais qu'il
entre dans leur composition de petits oeillets rouges, de la mélisse,
de l'absinthe, et aussi de jeunes bourgeons de sapin. Il y en a de
trois espèces: la _verte_, la _jaune_ et la _blanche_. La verte est la
plus forte, la blanche la plus faible; généralement on préfère la
jaune. La consommation s'accroît chaque année, et les Chartreux
retirent maintenant de cette fabrication des bénéfices considérables.
SAINT BRUNO. Cela n'est pas possible....
MOI. Permettez-moi de vous interrompre. Tout est possible à notre
époque. Ne jugez pas les Chartreux de 1860 avec vos idées, vos
sentiments et vos habitudes du onzième siècle. Les temps sont bien
changés. D'ailleurs cette industrie était devenue, depuis la
Révolution, une nécessité pour le couvent, car les moines furent alors
dépouillés de toutes leurs propriétés. Ils ne possèdent plus
aujourd'hui que de vastes bâtiments d'un entretien fort coûteux et
d'un rapport complètement nul. Pour subvenir à toutes leurs dépenses,
et plus encore pour secourir les malheureux qui ne sollicitent jamais
en vain leur pitié, ils ont dû se créer des ressources: ils se sont
faits liquoristes. Qui pourrait les en blâmer? Ne croyez pas
d'ailleurs qu'ils s'occupent eux-mêmes de la fabrication, de la vente
et de l'expédition de leurs liqueurs. Ce sont des domestiques salariés
qui sous la direction d'un frère, s'acquittent de tous ces soins
matériels.
SAINT BRUNO. Tout ce que vous m'apprenez me semble trop
extraordinaire. Mais, où va cette voiture remplie de jeunes gens et de
jeunes femmes et qui paraît suivre le même chemin que nous?
MOI. À la Chartreuse.
SAINT BRUNO. À la Chartreuse!
MOI. Cela vous étonne. Écoutez-moi. Le désert n'est plus le désert. De
votre temps, le Guiers passait seul dans cette gorge étroite qu'il
avait creusée entre ces deux murailles de rochers. Un jour les
Chartreux se lassèrent de suivre les mauvais chemins que vous aviez
découverts en cherchant la solitude où vous vous étiez établi pour la
vie. Nombreux d'ailleurs, il leur fallait absolument, à moins de se
laisser mourir de faim, s'ouvrir des voies de communication plus
faciles avec le reste du monde. Au commencement du seizième siècle, le
trente-troisième général de l'ordre, dom Le Roux, se décida à profiter
de l'exemple que lui avait donné le torrent; il fit tailler, à l'aide
de la pioche et de la mine, dans l'un des rochers qui se dressaient à
pic au-dessus du Guiers, un chemin praticable aux bêtes de somme; mais
il eut le soin de se réserver l'usage exclusif de ce chemin. Le désert
était tout à la fois ouvert et fermé à la volonté des Chartreux. Une
double porte fortifiée, gardée par un portier fidèle, en interdisait
l'entrée aux indiscrets et aux malfaiteurs. Si ce premier passage
avait été forcé, il y en avait un autre d'un accès encore plus
difficile et mieux défendu--la porte de l'OEillette--qui mettait, de
ce côté du moins, le couvent à l'abri de toute attaque ennemie ou de
toute invasion curieuse. D'ailleurs, ce chemin était rude, escarpé,
souvent impraticable par le mauvais temps et depuis longtemps ouvert à
tout venant. Il y a quelques années, l'État, devenu en 1789
propriétaire de la majeure partie des forêts qui couvrent encore les
montagnes voisines de la Grande-Chartreuse, l'État, dis-je, résolut de
rendre ce mauvais chemin praticable aux voitures. Un de mes bons amis,
un homme de talent et de coeur, alors inspecteur des forêts,
aujourd'hui bénédictin à Solesmes, M. Eugène Viaud, fut chargé de
cette tâche difficile dont il s'acquitta avec autant d'habileté que de
goût, avant d'embrasser la vie monastique. Cette voie nouvelle, encore
plus pittoresque que l'ancienne, ne devait dans le principe servir
qu'au transport des bois exploités. Mais à peine fut-elle ouverte que
des voitures publiques et privées s'y aventurèrent; aujourd'hui des
espèces d'omnibus font un service régulier entre Saint-Laurent-du-Pont
et la Grande-Chartreuse. C'est une promenade dangereuse, parce que la
route, trop roide encore à certains tournants, n'est pas bordée de
garde-fous. De temps en temps une voiture roule dans l'abîme avec le
cheval, le cocher et les voyageurs. N'importe, le lendemain la
procession recommence de plus belle; on est curieux de voir, outre le
désert et le couvent, l'endroit où l'_événement_ a eu lieu. Chaque
jour, pendant la belle saison, des centaines de personnes des deux
sexes montent à la Grande-Chartreuse à pied, à mulet ou en voiture.
Les uns en redescendent le même jour, les autres y passent la nuit.
SAINT BRUNO. Où donc, monsieur?
MOI. Dans le couvent, mon révérend père. Vos descendants se sont
toujours distingués par leur hospitalité. En tout temps ils ont bien
accueilli les fidèles ou les simples curieux qui venaient leur rendre
visite. Depuis que le _tourisme_ (excusez-moi, c'est un mot moderne
que vous ne devez pas comprendre) est devenu à la mode, le nombre de
leurs hôtes s'est accru dans une telle proportion que souvent ils sont
fort embarrassés pour les loger. Une nuit de cette année, ils ont pu
donner des lits à deux cent cinquante individus. L'entrée du couvent
reste interdite aux femmes; elles dînent et couchent dans un bâtiment
séparé habité par des religieuses. L'inconvénient grave de cette
situation, c'est la nécessité où se voient aujourd'hui les Chartreux
de recevoir indistinctement toutes les personnes qui se présentent à
la porte du monastère. Or, parmi leurs innombrables visiteurs, se
trouvent des individus indignes d'un tel honneur et qui en abusent! En
outre, quand les Chartreux, privés désormais de toutes leurs
propriétés productives, ont, pour ne pas déroger à leurs nobles
habitudes, résolu d'accorder l'hospitalité à tous les étrangers,
quelles que fussent leur nationalité, leur condition, leur religion,
leur profession, leur moralité, ils ont dû forcément leur demander au
départ une certaine rétribution. Cette rétribution est assurément
toujours trop faible, mais les voyageurs mal élevés qui la payent sans
réflexion, ceux surtout qui n'auraient jamais dû entrer dans ce saint
lieu, s'imaginent trop souvent être par cela seul autorisés à faire
entendre, comme dans une auberge, des réclamations exagérées ou des
plaintes ridicules....
SAINT BRUNO. Aucun étranger ne devrait pénétrer dans le couvent, ni le
jour ni la nuit.
MOI. Y pensez-vous, mon révérend père? Vous seriez actuellement à la
tête de l'ordre que vous ne pourriez mettre ce principe en pratique.
Vous refuseriez de recevoir, je le veux bien, les simples touristes qui
viendraient seulement admirer les sévères beautés de la solitude où
jadis vous avez dit au monde un adieu éternel; mais repousseriez-vous
les fidèles dont les âmes souffrantes ou troublées auraient besoin de
vos consolations et de vos conseils pour reprendre confiance en la
bonté du Tout-Puissant et se raffermir dans la voie du devoir?
Évidemment non. Comment choisir, d'après leur apparence extérieure, à
moins d'être doué d'une intuition divine, entre tous ceux qui se
présenteraient sous un prétexte ou sous un autre? Laisseriez-vous mourir
de fatigue, de froid, de soif et de faim, sous les murs du monastère, le
voyageur que la tempête, si fréquente dans vos montagnes, aurait surpris
au milieu des forêts voisines, et qui, après avoir longtemps erré à
travers les sapins, arriverait mouillé jusqu'aux os, épuisé d'émotions
et d'efforts, mourant d'inanition, à l'asile où l'aurait guidé une
lumière libératrice?... Je comprends et je respecte votre silence. Si
vous n'osez pas me répondre, c'est que dans ces diverses circonstances,
vous ouvririez votre demeure et votre coeur à tous ceux qui
solliciteraient de votre bonté, de votre dévouement, un secours physique
et moral. Écoutez le court récit que je vais vous faire et vous
reconnaîtrez avec moi que vos successeurs sont vraiment dignes de vous.
Il y a quelques années, la cohue de badauds que l'on rencontrait déjà
sur cette route, alors ouverte seulement aux piétons et aux bêtes de
somme, avait fini par m'impatienter. Cette foule vulgaire, qui ne sait
ni regarder ni comprendre la nature, ou qui n'a aucun sentiment
religieux, et qui monte à la Grande-Chartreuse comme elle irait au
parc d'Asnières, uniquement parce que c'est la mode d'y monter, me
donnait des crispations de nerfs dont je souffrais trop pour pouvoir
admirer les magnifiques tableaux que formaient, sous mes yeux ravis,
les arbres, les rochers, la route et le torrent. Je résolus de
chercher, pour mon pèlerinage annuel, un chemin moins fréquenté,
fût-il moins beau. Un de mes bons amis du Dauphiné, le docteur E...,
m'offrit de me conduire par les cols de la Charmette et de la
Cochette. «Nous étions sûrs, me dit-il, de jouir, dans une solitude
complète, des innombrables beautés de ce passage; car ce chemin,
presque inconnu, est peu fréquenté, et le col escarpé de la Cochette
ne peut être escaladé que par des piétons exercés aux courses de
montagnes; les mulets ne sauraient y passer.» Je m'empressai
d'accepter. Nous partîmes donc, accompagnés de sa femme et de ses deux
filles. Malheureusement le docteur, qui est la personnification du
dévouement, avait cru devoir sacrifier une partie de sa matinée à une
pauvre femme malade. Il était neuf heures quand nous quittâmes le
village de Saint-Robert, situé sur la route de Lyon, à six kilomètres
de Grenoble, pour monter à Proveysieux. Plus malheureusement encore,
nous rencontrâmes le curé de ce dernier village, et, malgré les
protestations du docteur, qui avait déjà fait plusieurs fois cette
belle course, il persuada à Mme E.... que trois heures devaient nous
suffire pour aller à la Grande-Chartreuse; or, il nous en fallait au
moins encore sept. On se reposa trop souvent pour jouir des paysages
charmants et variés que nous offrit le chemin: là, un ruisseau qui
bondissait de roche en roche, sous des arbres touffus, ou qui
serpentait mélancoliquement à travers une jolie prairie; ici, des
grottes nombreuses, percées dans les flancs arides d'une montagne
chenue; derrière nous, au delà de la longue et gracieuse vallée de
Proveysieux, entre le casque de Néron et Rochepleine, tout un monde de
cimes lointaines; plus loin, au-dessous du col de la Charmette, un
hardi promontoire de rochers tout couvert de sapins séculaires, comme
l'abîme imposant qu'il domine; plus loin encore, un petit vallon
solitaire, dont les herbes et les fleurs s'élevaient jusqu'à la
ceinture. La montée du col de la Cochette fut un peu pénible. On se
reposa; puis il fallut gravir une aiguille voisine pour découvrir un
splendide point de vue. Au sortir des forêts, où le sentier est fort
roide, on rencontre une si ravissante prairie qu'on est toujours tenté
de faire une courte halte sur ses épais tapis de gazon. D'ailleurs
n'est-il pas nécessaire d'achever ses provisions? À quoi bon se
fatiguer plus longtemps à les porter? N'aperçoit-on pas les clochers
du monastère? Le jour commence à baisser! Qu'importe? le couvent est
en vue! pourquoi se presser? Nous ne hâtâmes donc point le pas, et,
quand nous atteignîmes les prairies de Vallombrée, la nuit y était
aussi arrivée. Nous avions à traverser, pour descendre au Guiers, une
épaisse forêt de sapins. À peine nous fûmes-nous engagés sous cette
voûte sombre que le sentier nous manqua. Nous nous jetâmes sur la
gauche, afin de ne pas prendre à droite un chemin qui devait nous
conduire à la porte du désert. Le lit alors desséché d'un torrent nous
parut être le sentier que nous cherchions. Nous le descendîmes, mais
nous ne tardâmes pas à reconnaître notre erreur; car nous étions
obligés de nous laisser glisser de bloc en bloc, et nous entendions
déjà, à l'extrémité inférieure de ce couloir escarpé formé par les
eaux, le Guiers se briser avec un fracas étourdissant contre les
rochers qu'il roule depuis des siècles. L'obscurité était profonde; le
froid devenait très-vif. Notre inquiétude croissait de minute en
minute. Que faire? Continuer à descendre, c'était se vouer à une mort
presque certaine; remonter jusqu'à la prairie, il n'y fallait pas
songer. Nous eûmes un moment l'idée de bivaquer, mais nous n'avions ni
vivres pour ranimer nos forces épuisées, ni vêtements pour nous
garantir de l'humidité glaciale de la nuit, et nous étions déjà
affamés et tout mouillés de sueur. Une simple halte eût été surtout
pour les deux jeunes filles un véritable danger.
En vain j'appelai du secours de toutes mes forces; en vain je fis
retentir tous les échos de la forêt d'un cri prolongé bien connu des
montagnards. Le torrent qui menaçait de nous engloutir répondit seul à
mon appel. Je tentai un dernier effort; abandonnant un moment mes
compagnons, je me lançai résolument à travers les ténèbres dans la
direction où j'espérais retrouver le sentier perdu. Cette fois j'eus
le bonheur de réussir, et bientôt nous fûmes tous cinq réunis dans la
bonne voie. Mais le plus difficile restait encore à faire. Il fallait
dans cette forêt même franchir le Guiers sur un vieux pont de pierre,
construit en dos d'âne à une assez grande élévation au-dessus du
torrent, et fort insuffisamment garni de parapets. Or, ce pont nous ne
pouvions pas le trouver. Toutes les allumettes dont nous étions
porteurs avaient été inutilement brûlées. Nous sondions le terrain à
droite et à gauche pour ne pas nous précipiter dans les Guiers, et nos
bâtons ferrés s'enfonçaient d'un côté dans le vide. Nous ignorions
alors que le pont fût en biais. Jamais, je crois, voyageurs attardés
n'ont été égarés, dans une obscurité plus profonde. Enfin à une
nouvelle tentative mon bâton alla chercher si bas un point d'appui
qu'il n'en rencontra plus. Je tombai avec lui dans l'abîme. Mes amis
me crurent perdu. Par bonheur un bloc de rocher m'arrêta; mais, comme
je ne voyais pas le danger que je courais (j'en frémis plus tard quand
je vins au grand jour explorer ce terrible passage), je n'eus aucune
frayeur, et, en me relevant, j'aperçus l'arche du pont qui se dressait
à sept ou huit mètres au-dessus de ma tête. Le torrent franchi, nous
étions sauvés. Toutefois il y avait encore un long trajet à parcourir
avant d'atteindre le couvent. Les émotions que nous avions éprouvées,
plus pour les autres que pour nous-mêmes, avaient doublé notre
fatigue. Onze heures sonnaient quand nous frappâmes à la porte du
monastère. Nous avions, tous cinq, grand besoin d'un bon souper, d'un
grand feu, de quelques verres de liqueur et d'un lit.... et pourtant
le temps était beau. Si vous nous aviez entendus, mon révérend père,
ne seriez-vous pas venu nous ouvrir, et, si vous étiez venu nous
ouvrir, auriez-vous refusé de nous recevoir malgré le règlement qui
fixe à huit heures, je crois, la fermeture définitive des portes? Non
certainement. On nous entendit, on nous ouvrit, on s'empressa de nous
offrir tout ce dont nous avions besoin, et nous en conserverons une
reconnaissance éternelle. Cependant, je l'avoue entre nous, chaque
fois que j'entre dans la salle des voyageurs, que je vois l'excellent
frère Gérasime vendre des caisses de liqueurs, faire faire
_l'addition_ des voyageurs qui fument leur cigare en soldant leur
compte, à côté d'une affiche jaune indiquant le service des omnibus de
Saint-Laurent-du-Pont à la Grande-Chartreuse et la marche des trains
du chemin de fer de Paris-Lyon à la Méditerranée, j'éprouve
quelques-unes des émotions qui ne manqueront pas de vous troubler
lorsque nous arriverons tout à l'heure au couvent....
[Illustration: La gorge de Trente-Pas.--Dessin de Karl Girardet
d'après M. A. Muston.]
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Notre conversation dura encore longtemps, mais il faut que je cède la
place à mon collaborateur et ami, M. Élisée Reclus, qui va conduire
mes lecteurs dans d'autres régions du Dauphiné, qu'il connaît et qu'il
décrira mieux que moi.
Adolphe JOANNE.
[Illustration: Le Mont Viso.--Dessin de Sabatier d'après nature.]