1850-1880
[Note 4: Suite.--Voy. page 369.]
Le Vercors et le Royannais, distants de dix ou douze kilomètres à
peine, ne pouvaient communiquer ensemble que par les montagnes qui les
séparaient. Il fallait, parvenu à l'entrée des Grands ou des
Petits-Goulets, escalader la montagne de l'Allier, s'élever jusqu'à
plus de mille deux cents mètres et redescendre. Le sentier était
escarpé, difficile, dangereux même, surtout du côté de Pont-en-Royans,
au-dessous du col de Chatelus. On avait dû tailler çà et là des degrés
dans les rochers, tant la pente était roide. Chaque année, malgré
cette précaution, des mulets tombaient avec leur chargement dans les
précipices. L'hiver, les communications devenaient souvent
impossibles. Elles étaient en toute saison si lentes, si pénibles, si
coûteuses, que le Vercors se dépeuplait; les habitants ne pouvant
tirer parti, faute de voies de communication, des richesses naturelles
de leur territoire qui se trouvait enfermé de tous côtés entre des
montagnes trop difficiles à franchir.
Dès l'année 1829, des ingénieurs avaient conçu le hardi projet
d'ouvrir une route de voitures dans ces deux massifs de rochers à
travers lesquels la Vernaison avait su se creuser patiemment un
passage, dont elle s'était, avec un égoïsme bien digne d'un châtiment
exemplaire, réservé la jouissance exclusive. Ces projets, plusieurs
fois abandonnés et repris, furent enfin approuvés par l'administration
départementale. L'adjudication des travaux eut lieu le 9 septembre
1843, et, en 1851, la Vernaison, justement humiliée, vaincue, punie,
vit enfin passer avec elle et au-dessus d'elle, non-seulement des
piétons et des mulets, mais des voitures, dans ces deux défilés où
elle se riait si orgueilleusement depuis tant de siècles des fatigues
et des dépenses qu'occasionnait à la population du Vercors et des
Échevis le voyage de Pont-en-Royans. Cette route serait à elle seule
une des merveilles du Dauphiné, quand bien même les gorges qu'elle
traverse ne mériteraient pas une égale admiration.
Le pont de Pont-en-Royans franchi, on gravit une rue étroite,
pittoresque, à l'extrémité supérieure de laquelle on découvre, en se
retournant, l'ancienne capitale du Royannais dominée par les ruines de
son vieux château. La route redescend alors dans une petite vallée que
la Vernaison ravage trop souvent, comme pour donner une dernière
preuve de sa force avant de mêler ses eaux à celles de la Bourne.
Cette vallée traversée, on en remonte la rive gauche à travers
d'agréables vergers, et bientôt on aperçoit en face de soi, au-dessous
d'un vaste cirque de montagnes chenues, l'ouverture ou plutôt la
sortie des Petits-Goulets qu'on ne tarde pas à atteindre. Le torrent
s'élance, en formant une petite cascade, d'une fente étroite entre
deux parois de roches calcaires presque perpendiculaires, dont
quelques maigres bouquets d'arbustes, venus on ne sait comment sur la
pierre, font ressortir les teintes grisâtres. Pour faire passer des
voitures dans ce défilé où l'homme n'avait jamais mis le pied, les
ingénieurs ont dû employer le pic et la mine, et percer la montagne.
Cinq tunnels, longs de soixante-dix mètres, soixante-quinze mètres,
vingt-cinq mètres, soixante-quinze mètres et quarante-cinq mètres
environ, s'y succèdent à des distances inégales. Dans les intervalles
la route est en certains endroits protégée contre les éboulements des
parois supérieures par le rocher qui surplombe, taillé en forme de
berceau. De ces galeries, on voit, à cent cinquante mètres au-dessous
de soi, la Vernaison dont les eaux rapides et écumeuses continuent à
creuser leur lit profondément encaissé. Sur la rive opposée se dresse
une montagne calcaire, non moins curieuse par ses formes que par sa
couleur, et dans laquelle s'ouvre une sorte de grotte naturelle d'une
configuration singulière. Au delà du quatrième tunnel on est sorti de
la gorge des Petits-Goulets pour entrer dans cette vallée d'Échevis
qui, avant le percement de la route actuelle, ne pouvait communiquer
que par les montagnes avec les vallées voisines. Ce n'est pas un
paradis terrestre assurément; elle est même un peu trop nue; mais, au
débouché de ce défilé rocheux, et toujours un peu sombre bien qu'il
soit assez large, on revoit déjà avec plaisir le ciel et la verdure.
Les premières pentes de la vallée sont couvertes de champs et de
vignes, parsemées de mûriers, de châtaigniers et de noyers. On y
désirerait plus de gazon et plus d'arbres. Au-dessus des terrains
cultivés s'étendent de vastes forêts dominées par des rochers à pic,
que couronnent ça et là des bouquets de sapins. L'ensemble est
gracieux mais un peu froid.
Après être descendue par une pente douce au bord de la Vernaison, la
route traverse ce torrent sur un pont de pierre d'une seule arche,
puis monte aux Grands-Goulets le long et au-dessus de la rive droite.
La longueur de cette rampe est de cinq mille cinq cents mètres; sa
pente moyenne de cinq centimètres par mètre. À quinze minutes du pont
se trouvent le presbytère et l'église, entourés de quelques maisons.
Les autres habitations de le commune, assez éloignées l'une de
l'autre, se cachent sous les arbres à fruits qui les protègent pendant
l'été des rayons trop ardents du soleil. Les figues y mûrissent en
plein vent et la vigne exposée au midi y produit un vin estimé. En
gravissant cette longue rampe, presque toujours tracée en zigzag, on
découvre sous tous ses aspects la vallée d'Échevis, dont le calme
profond, et l'isolement complet, maintenant plus apparent que réel,
font rêver une longue retraite dans ses solitudes les plus boisées
avec un petit nombre d'amis préférés.
Quand on a atteint le dernier lacet, à une hauteur de six cents mètres
environ au-dessus de la mer, de trois cents mètres au-dessus de la
sortie des Petits-Goulets, on commence seulement à apercevoir l'entrée
des Grands-Goulets, car la vallée, dans sa partie supérieure, incline
légèrement à l'est. Le paysage prend alors un caractère plus grand et
plus alpestre. Toute culture a disparu. D'immenses parois de rochers,
ici grises, là jaunâtres, dominent la route d'où l'on découvre comme
d'une terrasse la Vernaison qui se brise en écume à une grande
profondeur contre les blocs de pierre qui interceptent son cours. Sur
la rive gauche, de beaux massifs de pierre, aux formes et aux
accidents bizarres, se dressent presque à pic au-dessus de bois
escarpés. Avant de pénétrer dans la gorge mystérieuse dont on ne voit
encore que l'ouverture, il faut traverser un premier tunnel de
soixante mètres environ de longueur. Ce souterrain est précédé et
suivi de remarquables travaux d'art. Sur ce point, en effet, le rocher
surplombait tellement que toute base manquait aux ingénieurs; ils
durent donc creuser dans cette paroi,--plus éloignée à son extrémité
inférieure qu'à son extrémité supérieure de la paroi qui lui fait
face,--des trous profonds destinés à recevoir les barres de fer qui
supportent le tablier de la route; espèce de pont latéral ainsi
suspendu sur l'abîme. Tout en admirant l'oeuvre de la nature, on ne
peut s'empêcher de songer avec émotion à l'audace et à l'adresse
qu'ont déployées dans ce curieux passage les ouvriers mineurs pour
accomplir la tâche difficile et périlleuse dont ils s'étaient chargés.
On les descendait du haut de la montagne au fond, ou plutôt au milieu,
du précipice, avec des cordes auxquelles étaient attachés deux bâtons
en croix qui leur servaient de siége. Sur ce frêle support, ils
flottaient en l'air comme des moucherons suspendus à un fil, et se
balançaient au-dessus du torrent, essayant d'atteindre, dans un de
leurs élans, sous l'espèce de grotte que formait le rocher, une
aspérité assez saillante pour qu'ils pussent s'y cramponner. Après
avoir ainsi conquis, au risque de leur vie, une base solide
d'opérations, ils y plantaient un crochet de fer auquel ils
s'amarraient, et commençaient aussitôt à creuser des trous de mines.
«Les mineurs qui préparaient ainsi les chantiers avaient acquis une
telle habitude de ce genre de travail, a dit un des ingénieurs, que,
vers la fin de l'entreprise, ils ne prenaient même plus la peine,
quand ils avaient mis le feu à une mèche, de faire remonter la corde à
laquelle ils étaient attachés; ils se contentaient de frapper le
rocher du pied avec assez de force pour aller presque toucher la paroi
opposée, et, pendant cette émouvante excursion dans le vide, la mine
avait le temps de produire son effet; à leur retour, tout danger avait
disparu. Une fois, cependant, une pierre coupa, comme l'eût fait un
couteau, la corde de l'un de ces imprudents travailleurs qui tomba
dans l'abîme, d'où ses camarades ne retirèrent quelques heures après
qu'un cadavre défiguré.»
À partir de ce point, les travaux d'art se multiplient tellement, que
leur simple énumération deviendrait fastidieuse. Ce ne sont plus que
tunnels, galeries, encorbellements, pour me servir de l'expression
technique. La gorge se rétrécit. De distance en distance on aperçoit
au fond de l'abîme, à cent cinquante mètres au-dessous de soi, dans
une sinistre obscurité, l'écume blanche de la Vernaison qui continue
sans repos son oeuvre de percement; d'autres fois on entend mugir le
laborieux torrent sans le voir, tant les ténèbres où il se cache sont
profondes. Des deux côtés de la route, entre les tunnels, se dressent,
à une grande hauteur, de magnifiques rochers aux superbes teintes d'un
gris bleuâtre, complètement dépourvus de végétation, et dont les échos
répètent incessamment les plaintes lamentables des eaux. Ici, une
petite cascade tombe en se jouant capricieusement dans le gouffre qui
dérobe ses derniers ébats aux regards du voyageur attristé de sa fin
précoce; là, des tapis de mousse et des bouquets d'arbustes voilent
avec un art charmant la nudité trop crue de la pierre; ailleurs, dans
un détour, on embrasse d'un coup d'oeil la gorge que l'on a déjà
parcourue et celle où l'on va s'engager. Le passage le plus saisissant
est celui que représente notre dessin (voir la page 372). On s'est
rapproché du torrent qui se calme ou plutôt qui n'est pas encore
devenu furieux; mais les deux parois se resserrant encore plus, on
pourrait craindre qu'elles ne finissent par se toucher. Il a fallu
faire passer la route de la rive droite sur la rive gauche. Au delà du
pont, les tunnels, devenus plus nombreux, se succèdent à de plus
courts intervalles. Même dans le milieu du jour, quand le ciel est
sans nuages, une faible lumière se glisse à peine à travers les
branches des arbustes qui sont parvenus à croître sur les escarpements
des rochers que l'homme a su percer aussi pour s'ouvrir un passage. Si
le soleil a disparu derrière un épais rideau de vapeurs, une nuit
presque complète règne au fond de cette solitude où la voix gémissante
du torrent couvre tous les autres bruits de la terre. On ne peut se
défendre d'une émotion indéfinissable.... Malgré les beautés
merveilleuses de ce paysage, peut-être unique, on se sent presque
fatigué d'admirer; on éprouve le besoin de respirer un air plus libre,
de revoir le soleil, des arbres, de la verdure, des êtres animés; on
se trouve heureux enfin quand, au sortir d'un dernier souterrain, on
débouche dans une vallée supérieure brillamment éclairée, dont les
versants boisés sont éloignés l'un de l'autre de plus d'un kilomètre,
et dont les terres cultivées témoignent de la présence de l'homme....
À deux cents mètres plus loin, en se retournant, on aperçoit à peine
dans la montagne l'ouverture des Grands-Goulets, à demi cachée par des
guirlandes de broussailles....