II

Le Dauphiné.

L'ascension de Belledonne est donc, comme le récit qui précède essaye

de le prouver, l'une des courses les plus intéressantes que les

touristes puissent entreprendre dans toute la chaîne des Alpes. Sans

aucun danger, facile même, elle montre les hautes montagnes sous tous

leurs aspects, depuis la région des vignes jusqu'à celle des neiges

éternelles, avec leurs climats de la Provence et de la Sibérie, leurs

cultures aussi variées que leurs climats, leurs forêts d'essences

diverses, leurs pâturages d'été, leurs rochers sillonnés par la

foudre, leurs torrents impétueux, leurs lacs suspendus au-dessus des

abîmes, leurs solitudes glacées. C'est là un tableau complet, d'autant

plus admirable qu'un très-petit nombre de pics offrent un panorama

aussi étendu et aussi beau. Cependant l'ascension de Belledonne était

bien rarement faite à l'époque où je résolus de la tenter; aucun

ouvrage publié, soit à Paris, soit dans le Dauphiné, ne la

recommandait ou ne l'indiquait, et les voyageurs qui allaient de

Grenoble à Chambéry, ignoraient même, en traversant la vallée du

Graisivaudan, le nom de cette remarquable montagne; ils couraient où

court toujours la foule, qui n'aime pas les aventures nouvelles, aux

pics de la Savoie ou de la Suisse, dont la réputation était déjà plus

qu'européenne. Depuis 1853, il est vrai, grâce surtout à MM.

Maisonville, l'intelligent éditeur de la _Revue des Alpes_, et Antonin

Macé, professeur d'histoire à la faculté des lettres de Grenoble[2],

Belledonne, enfin mieux connue, est plus souvent visitée; mais sa

renommée n'a guère dépassé les limites de la province dont elle sera

toujours l'une des principales merveilles. Le Righi, ou telle autre

montagne de la Suisse, est au contraire aussi célèbre sur les bords du

Mississippi, de l'Amazone, du Gange ou du Volga, que sur les rives de

la Tamise ou de la Seine.

Je visitais un jour l'établissement thermal de la Motte sous la

conduite d'un vieux médecin qui se montrait fort peu satisfait des

impressions que trahissaient ma physionomie et mon langage. Son

mécontentement était tel qu'il était prêt à dépasser les bornes de la

politesse.

«Mais enfin, monsieur, me criait-il aux oreilles d'un ton aigre et

ironique dont le sens caché ne m'échappait pas, comment voulez-vous

juger notre vallée en vous bornant à la traverser? Il faudrait pour la

connaître y passer au moins huit jours.... Ce pays-ci, monsieur,

ajouta-t-il (en donnant à sa voix un accent qui signifiait, je le

compris fort bien: Vous êtes un sot, en trois lettres, mon fils), ce

pays-ci est bien plus beau que la Suisse.

--Connaissez-vous la Suisse? lui répondis-je avec le plus grand calme.

--Non, monsieur, mais....»

Il allait continuer, je l'interrompis.

«Il n'y a pas de mais, toute discussion serait inutile entre nous.

J'ai fait, moi, de nombreux voyages en Suisse et j'ai sur vous

l'immense avantage de juger par comparaison. La Suisse, croyez-moi,

est plus belle que votre beau pays.»

Il n'en crut rien; mais, le saluant le plus poliment que je pus, je

l'abandonnai à ses folles illusions.

Non, le Dauphiné n'est pas aussi beau que la Suisse, car aucune région

du globe ne peut rivaliser avec ce petit coin de terre où la nature

semble avoir pris plaisir à réunir toutes ses plus surprenantes

beautés, mais le Dauphiné est la plus belle partie de la France; il

l'emporte de beaucoup sur le Jura et sur les Pyrénées, il l'emporte

même sur l'Auvergne et le Velay qui ont cependant un caractère plus

accentué, plus original, plus saisissant. Il possède une grande vallée

et des gorges que la Suisse elle-même pourrait lui envier;

quelques-uns de ses glaciers étonnent par leur magnificence et par

leur étendue les touristes qui reviennent de l'Oberland bernois ou de

Chamonix. Si les versants de ses montagnes sont parfois trop arides,

trop dépouillés, les forêts qu'ils ont heureusement conservées peuvent

encore montrer des arbres merveilleux de force, d'élévation, de

couleur; il donne naissance à de grandes rivières dont les affluents

forment dans leurs vallées d'admirables cascades; ses eaux minérales

guérissent ou soulagent un nombre considérable de maladies; le poisson

et le gibier y abondent; son sol recèle des mines qui enrichiront un

jour une population plus industrieuse et plus éclairée; ses

principales sommités présentent à ceux qui les gravissent d'immenses

et splendides panoramas; son ciel a parfois déjà les teintes chaudes

de latitudes plus méridionales; enfin sa plus haute cime, voisine du

Pelvoux, le point culminant de la France entière, atteint quatre mille

cent mètres au-dessus du niveau de la mer.

[Note 2: _Excursion dans les environs de Grenoble: le pic de

Belledonne._ Grenoble, 1858. 1 vol. in-18 de 100 pages. 1 fr.

25 c.]

[Illustration: Le Mont-Aiguille vu de Clelles.--Dessin de Daubigny

d'après M. A. Muston.]

Si cette grande et belle province de l'ancienne France, presque rivale

de la Suisse et de la Savoie, supérieure à tous égards aux Pyrénées,

est beaucoup moins connue et surtout plus rarement visitée, c'est, il

faut le dire, la faute de ses habitants. Non-seulement les Dauphinois

n'avaient jamais rien su faire, ni livres, ni chemins, pas même des

auberges, pour attirer et retenir les étrangers dans leur pays (c'est

à peine s'ils ont le sentiment de sa beauté), mais ils ne font même

rien pour s'y plaire eux-mêmes. La plupart des familles nobles et

riches y habitent des masures à demi ruinées, dont les prétendus parcs

ressemblent à des vergers de fermes mal entretenus. Cet abandon, dans

lequel on laisse les maisons décorées du nom de châteaux, frappent au

premier aspect les observateurs les plus superficiels. Où la propreté

la plus vulgaire manque complétement, il serait insensé de chercher le

confortable. Les cours, les corridors, les escaliers de la moitié au

moins des maisons de Grenoble étaient encore en 1860 des dépôts

publics d'immondices. Cet état de choses qui indigne les étrangers, la

population ne le voit pas, ne le sent pas; elle s'y est accoutumée.

Les habitants des villes, à plus forte raison les paysans, n'ont guère

plus de soin de leur personne que de leurs demeures. Il y a sans doute

des exceptions, et de nombreuses, mais ces trop justes reproches

s'adressent à l'immense majorité. Entrez-vous dans une auberge? vous

avez peine, si affamé que vous soyez, à vaincre la répugnance que vous

inspirent l'aspect et l'odeur de la salle où l'on vous introduit.

Avant la découverte de la poudre insecticide, dont l'inventeur est un

Dauphinois, et dont l'usage n'est pas encore assez répandu, tous les

lits étaient de véritables ménageries. Montez-vous dans une voiture?

les coussins sont déchirés, les vitres cassées, les portières brisées;

heureux surtout si vous n'avez pas pris une place de coupé, car trois

rustres, puants et grossiers, viennent s'asseoir devant les ouvertures

par lesquelles vous espériez admirer le paysage, et, non contents de

vous priver d'air et de lumière, vous envoient au visage.... la fumée

de leur mauvais tabac. L'incurie des administrations est encore plus

inconcevable que l'apathie des habitants; je n'en citerai qu'un

exemple; il suffira. À six kilomètres de Grenoble, se trouve, sur la

rive gauche de l'Isère, un village qui doit sa réputation aux fromages

qu'il ne fabrique pas, et aux curiosités naturelles qu'il a le bonheur

de posséder sur son territoire. C'est Sassenage. Ces curiosités

vraiment belles,--des _Cuves_, c'est-à-dire des grottes d'où sort un

torrent, des cascades et de beaux points de vue,--y attirent chaque

année un grand nombre de Dauphinois et d'étrangers, qui enrichissent,

ou du moins qui aident à vivre par leurs dépenses, une partie de la

population. Eh bien! le croirait-on? la commune de Sassenage n'a

jamais eu l'idée de faire quoi que ce soit dans son intérêt pour

faciliter aux visiteurs l'accès des Cuves. Le sentier de la rive

droite du Furon est d'une roideur désespérante; celui de la rive

gauche devient tellement impraticable que les chèvres hésiteraient à

y passer. D'ailleurs, aucun pont ne réunit les deux rives du Furon et

du torrent qui sort des Cuves. Des enfants vous apportent, il est

vrai, des planches qu'ils jettent devant vous sur les cours d'eau,

mais ces planches sont étroites, mal consolidées, humides, glissantes;

il est presque dangereux de s'y aventurer. La belle cascade du Furon

reste invisible pour ceux qui ne risquent pas leur vie sur le sentier

de la rive gauche. Personne à Sassenage n'a eu l'esprit et la

prévoyance de couper les branches des arbustes qui la dérobent aux

regards. Nulle part, en Europe, on ne trouverait, en vérité, des

populations et des administrations plus insouciantes. J'ai raconté,

peut-être un peu trop longuement, mon ascension de Belledonne, mais

les détails dans lesquels je suis entré avaient pour but de montrer

combien il est pénible, impossible même de voyager actuellement encore

dans le Dauphiné. En effet, on y manque de livres, de moyens de

transport, de guides, d'auberges, de mulets, de provisions, de

propreté, en un mot, de tout ce que l'on trouve surabondamment en

Suisse, et même dans certaines parties de la Savoie et des Pyrénées.

[Illustration: Pontaix.--Dessin de Karl Girardet d'après M. A.

Muston.]

Les livres ne tarderont pas à venir. Ils sont déjà venus, grâce aux

chemins de fer. Les publications à l'usage des voyageurs, si rares

autrefois, abondent déjà aujourd'hui. La _Revue des Alpes_, fondée par

M. Maisonville, imprimeur libraire, l'_Écho du Dauphiné et du

Vivarais_, publié par M. Merle, et qui se décidera bientôt à s'occuper

des deux belles provinces dont il a pris les noms pour se faire un

titre, les excellents itinéraires de M. Antonin Macé[3], les guides

aux Sept-Laux et à la Grande Chartreuse de M. Jules Taulier, les

travaux géologiques de M. Lory, les remarquables monographies de MM.

Aristide Albert et Roussillon sur l'Oisans, ont déjà appelé

l'attention publique sur les principales curiosités du Dauphiné. Les

belles photographies de M. Baldus, de Paris, et de MM. Muzet et Bajat,

de Grenoble, ont produit des résultats aussi heureux pour les contrées

qu'elles reproduisent que pour leurs habiles et consciencieux

éditeurs. Enfin, en attendant la publication de l'_Itinéraire du

Dauphiné et des Alpes maritimes_, pour lequel je me suis assuré la

collaboration de MM. Élisée Reclus et A. Muston, j'ai obtenu de MM. le

directeur et les éditeurs du _Tour du Monde_ trois livraisons de cette

belle et intéressante publication afin de faire connaître à leurs

nombreux abonnés ou souscripteurs les régions les plus rarement

explorées ou les moins souvent décrites des départements de l'Isère et

de la Drôme.

[Note 3: _Le Pic de Belledonne, les Montagnes de

Saint-Nizier, le Dauphiné et la Maurienne, les Chemins de fer

du Dauphiné._ In-18. Chez M. Maisonville.]

Toutefois la publicité ne suffira pas pour attirer dans ce beau pays

les armées de touristes qui partent chaque année de toutes les

capitales du monde civilisé et vont envahir la Savoie, la Suisse, les

Pyrénées. Il faut absolument que la population se décide à tenter

quelques efforts d'amabilité, de politesse et surtout de propreté en

faveur des étrangers. Les dépenses matérielles resteront peut-être

improductives pendant une assez longue période, mais peu à peu, les

pertes seront couvertes et les bénéfices augmenteront chaque année.

Toute la question est là. Les voyageurs s'empresseront d'accourir dans

le Dauphiné dès qu'ils seront certains d'y trouver ce qu'ils vont

chercher ailleurs: bon souper et bon gîte. Si j'avais eu l'honneur

d'être directeur de la compagnie des chemins de fer du Dauphiné,

j'aurais immédiatement convoqué tous mes actionnaires et je leur

aurais tenu à peu près ce langage: «Messieurs, autorisez-moi à

construire à vos frais vingt hôtels modestes, confortables, propres,

aux prix modérés, dans vingt localités désignées par une commission

spéciale, puis, les constructions achevées, les cuisiniers à leurs

fourneaux, les sommeliers à leur poste,--sans habit noir et sans

cravate blanche,--j'annoncerai au monde entier cette grande nouvelle

par toutes les voies de la publicité, et je vous promets que vos

recettes ne tarderont pas à s'augmenter dans une proportion qui vous

étonnera.» Et si, au lieu d'être directeur, j'avais eu la chance

d'être simplement actionnaire, j'aurais battu des mains à une

semblable proposition et voté avec enthousiasme des remercîments au

directeur qui aurait eu l'heureuse idée de me la soumettre.

Aujourd'hui rien n'est encore fait, sauf, je le répète, quelques bons

livres de MM. Antonin Macé, Lory, Taulier, A. Albert, Roussillon, etc.

Les auberges manquent presque partout; les guides sont rares, les

voitures publiques impossibles, les chemins souvent impraticables, les

habitants peu empressés. Qu'importent cependant toutes ces petites

misères de la vie humaine aux touristes qui aiment la grande et belle

nature des Alpes, si leur âge et leur santé leur permettent de braver

tous les ennuis, de surmonter toutes les difficultés: qu'ils aillent

donc visiter le Dauphiné; ils y seront amplement récompensés de leurs

privations et de leurs fatigues; ils auront en outre la satisfaction

d'y faire de véritables découvertes. Certaines régions de notre belle

France n'ont encore été explorées par aucun voyageur, décrites dans

aucun livre. Le massif de la Grande Chartreuse lui-même, si rapproché

de Grenoble, n'est fréquenté que sur deux ou trois points. Les massifs

du Villard-de-Lans, de Belledonne, des Grandes Rousses, du Pelvoux, du

Dévoluy, et tant d'autres dont l'énumération serait trop longue,

attendent encore leur de Saussure. Je n'ai pas la prétention

d'indiquer ici aux voyageurs futurs toutes les vallées, toutes les

montagnes, tous les passages du Dauphiné qui me semblent vraiment

dignes d'une exploration; je veux seulement, pour piquer leur

curiosité, dans leur intérêt, leur montrer, avec l'aide du crayon de

M. A. Muston et de nos plus habiles artistes, Français, Karl Girardet,

Daubigny, etc., quelques-unes de ses curiosités naturelles les plus

pittoresques et les moins connues.

Le Tour du Monde; Dauphiné Journal des voyages et des voyageurs; 2. sem. 1860 · 第 17 / 30 题