1860-1860
I
Le pic de Belledonne.
Avant d'entrer à Grenoble, la route de Paris gravit un petit
escarpement au pied duquel coule l'Isère et que domine le village de
Saint-Martin-le-Vinoux. Du sommet de cette côte on découvre un des
plus beaux paysages de la France. Jamais je n'ai pu me lasser de
l'admirer. Les vastes plaines du Drac et de l'Isère, bien que trop
souvent ravagées par ces rivières qui les fécondent, sont couvertes
d'une végétation si luxuriante et si variée; les hautes montagnes,
entre lesquelles elles s'étendent ou se resserrent tour à tour,
présentent des aspects si divers, des formes si différentes, des
teintes si opposées et si harmonieusement fondues ensemble, que la
critique la plus difficile ne trouverait aucun trait, aucune couleur à
modifier dans ce merveilleux tableau. Rien n'y manque de ce qui peut
charmer les yeux: eaux abondantes et rapides, vertes prairies, vergers
touffus, immenses forêts où toutes les essences prospèrent également,
rochers bizarres souvent visités par les nuages, neiges et glaces que
ne parviennent point à fondre les plus fortes chaleurs de l'été, et
dont la blancheur fait paraître plus bleu l'azur d'un ciel déjà
méridional.... Heureux ceux qui savent apprécier ces chefs-d'oeuvre de
la création! Quant à moi, je retournerais chaque année à Grenoble, si
je le pouvais, ne fût-ce que pour contempler, n'importe à quelle heure
du jour, le panorama qu'offre aux touristes qui ont le bonheur de la
gravir, la petite côte de Saint-Martin-le-Vinoux.
Quelques minutes après avoir dépassé ce village si bien situé, en
contourne le dernier escarpement du mont Radiais, pour entrer à
Grenoble par la porte de France. Le paysage change tout à coup; il est
moins varié, mais plus grandiose. La gravure placée en tête de cet
article me dispense de le décrire. Au-dessus du groupe pittoresque des
maisons et des monuments publics de Grenoble se dresse la grande
chaîne des Alpes dauphinoises, étincelante de neiges et de glaces
éternelles, et dont les crêtes dentelées atteignent la hauteur de deux
mille cinq cents à trois mille mètres.
Tout enfant, je m'étais senti attiré par ces montagnes. Mon instinct
ne me trompait pas: je pressentais, en les admirant pour la première
fois, que je passerais sur leurs sommets quelques-unes des plus belles
heures de ma vie. Bien des années cependant devaient s'écouler avant
que je pusse satisfaire ces désirs de ma jeunesse. Devenu homme, je
les avais vus s'accroître au lieu de diminuer. Ce n'était pas un
caprice, c'était une passion; plus je m'y abandonnais, plus elle me
possédait. J'en avais fait l'expérience dans les Alpes de la Suisse et
du Tyrol; toutefois, par suite de circonstances inutiles à rappeler
ici, je n'avais pas encore escaladé les Alpes du Dauphiné. Stupide
vanité! diront les promeneurs des plaines. On n'entreprend de
pareilles courses que pour s'en vanter au retour. Erreur profonde!
Loin de moi la prétention d'excuser ni d'encourager des expéditions
dangereuses où l'on compromet par orgueil, non-seulement sa vie, mais
l'existence des guides que l'appât du gain détermine à vous
accompagner. On n'est absous de pareilles tentatives que si elles ont
pour but une observation ou une découverte scientifique. Elles
méritent un blâme sévère toutes les fois que l'amour-propre est leur
seul mobile. Mais, quand on aime vraiment la nature, quand on sait en
comprendre les charmes, les splendeurs, les harmonies, les
enseignements, on éprouve des jouissances infinies à s'élever sur les
hautes montagnes. La santé de l'âme y gagne autant que celle du corps.
On y prend, en fatiguant ses membres pour les fortifier, ces bains
d'air vivifiant que recommandait avec tant d'éloquence Jean-Jacques
Rousseau; les sentiments s'y épurent comme l'atmosphère; les idées y
grandissent; on y découvre, à mesure qu'on monte, des beautés
inconnues de ceux qui se contentent de les contempler des vallées ou
des plaines; tout change, en effet, formes, couleurs, aspects,
horizons; on éprouve enfin un plaisir indéfinissable à dominer, à
perdre de vue, en paraissant se rapprocher du ciel, ces bas-fonds de
la terre, où la triste humanité se livre à son travail forcé, plus
occupée malheureusement à satisfaire de mauvaises et honteuses
passions qu'à développer les facultés intellectuelles et morales qui
devraient être la source unique de ses plaisirs et de son bonheur!
Le 11 septembre 1852, le temps paraissant assuré pour le lendemain, je
résolus de tenter l'escalade de la plus haute sommité de la chaîne des
Alpes dauphinoises qui dominent la rive gauche de l'Isère. Cette
sommité,--on ne la voit pas de Grenoble,--se nomme le pic de
Belledonne. La carte du dépôt de la guerre, dont j'avais eu la
précaution de me munir, lui donne une élévation totale de deux mille
neuf cent quatre-vingt-un mètres. C'était tout ce que je savais.
Vainement j'avais feuilleté et refeuilleté le petit nombre d'ouvrages
publiés soit à Paris, soit à Grenoble, sur le Dauphiné. Aucun d'eux ne
consacrait une seule ligne à cette montagne. Seulement, un botaniste
qui ne l'avait pas gravie, mais qui s'était aventuré jusqu'à sa base,
m'avait appris que l'ascension de Belledonne était possible. Je devais
aller coucher au village de Revel, où je trouverais un guide nommé
Marquet.
Vers quatre heures de l'après-midi je partis donc pour Revel avec un
jeune compagnon qui désirait tenter aussi l'aventure. Nous remontâmes
jusqu'à Domène la rive gauche de l'Isère, dans la célèbre vallée du
Graisivaudan, si belle à cette époque de l'année, mais trop infectée
par les mares pestilentielles où rouit le chanvre. Aussi hâtions-nous
le pas pour fuir l'odeur désagréable et malsaine qui nous poursuivait
depuis notre départ de Grenoble, et, malgré les admirables paysages
que nous offraient incessamment les deux versants de la grande vallée,
nous vîmes s'ouvrir avec plaisir, à Domène, le vallon latéral que nous
devions remonter.
De ce vallon sort un torrent qui descend du lac Robert et d'autres
petits lacs supérieurs. L'entrée en est étroite et boisée. Au lieu de
s'engager dans cette gorge pittoresque, le chemin s'élève en zigzags
au-dessus de la rive droite. À chaque contour on découvre de plus
beaux points de vue sur la vallée du Graisivaudan. Quand on a gravi ce
premier escarpement, on se trouve dans une grande vallée aux pentes
fortement inclinées, parsemée de bois et de cultures variées, dominée
par un cirque immense de montagnes dentelées qui relie Chanrousse à
Belledonne. Le premier plan est charmant. Sur un promontoire de
rochers, à la base duquel le torrent creuse incessamment son lit
encaissé, apparaissent au milieu d'un bouquet d'arbres les ruines d'un
vieux château. Mais nous étions trop pressés d'arriver au village que
nous voyions à une petite distance pour aller explorer le manoir de
Revel.
Le guide qui nous avait été indiqué, M. Marquet, était heureusement
chez lui, lorsque nous nous présentâmes à son débit de tabac. Je le
trouvai, au premier abord, intelligent, complaisant et grand amateur
de courses alpestres. Il paraissait aimer avec passion ses montagnes;
plusieurs fois déjà il était monté au sommet du Belledonne. Le temps,
complétement au beau, ne devait nous inspirer aucune inquiétude pour
le lendemain. En conséquence, nos petites conventions furent bientôt
réglées, à notre satisfaction commune. Nous partirions à trois heures
du matin, afin d'arriver à la cime avant dix heures. Restait cependant
une question importante à résoudre: où pourrions-nous trouver à dîner,
un gîte pour la nuit et des provisions pour notre expédition.
[Illustration: CARTE du DAUPHINÉ PARTIE OCCIDENTALE (Isère et Drôme).
Dressée par A. Vuillemin Gravé par Erhard R. Bonaparte 42.]
Le village de Revel, situé à quinze kilomètres seulement de Grenoble
et peuplé de plus de neuf cents habitants, ne possède aucune auberge.
Quand on veut y coucher, il faut demander l'hospitalité au boulanger,
M. Belot, qui l'accorde avec un empressement et une amabilité dont
on doit lui garder une reconnaissance éternelle, mais qui
malheureusement manque de tout ce qui lui serait nécessaire pour
équilibrer le résultat avec sa bonne volonté. La maison de M. Belot
mérite une courte description. Le rez-de-chaussée consistait en une
pièce, tout à la fois ou tour à tour boutique, cuisine, salle à
manger, cabaret et four. Au fond, un escalier de bois, noirci par la
fumée comme les murs et le plafond, donnait accès à une grande salle
d'un aspect non moins sombre, mal éclairée d'ailleurs par une fenêtre
dont les vitres étaient en partie brisées. De longs bancs de bois et
des tables de bois, qui portaient les traces trop évidentes de
très-nombreuses libations, en formaient tout le mobilier. Une chambre,
ouvrant sur cette salle, servait de logement à toute la famille
composée alors du père, de la mère et de deux enfants.
[Illustration: Les Grands Goulets.--Dessin de Karl Girardet d'après M.
A. Muston.]
Mme Belot était une petite femme active, intelligente et complaisante
jusqu'au dévouement. Soit qu'elle se fût privée des deux paillasses
sur lesquelles elle couchait, soit qu'elle en eût emprunté d'autres à
quelque voisine, en moins d'une demi-heure elle nous eut installé à
chacun un lit aux extrémités supérieures des deux tables, et mis un
double couvert au milieu de l'une d'elles. En attendant le dîner,
qu'elle nous promettait toutefois le plus tôt possible, nous
descendîmes dans la rue pour respirer à notre aise l'air extérieur,
car l'atmosphère de cette pièce avait été tellement viciée, pendant je
ne sais combien d'années, par une si grande variété d'odeurs et
d'émanations fétides, et se renouvelait en outre si difficilement,
qu'on s'y sentait prêt à suffoquer. Mais le rez-de-chaussée nous
présenta un spectacle qui devait nous y retenir assez longtemps.
C'était le samedi, jour important pour le boulanger et la population
de Revel. Ce jour-là, en effet, M. Belot cuit son pain et celui de ses
pratiques. Or, les paysannes les plus riches du village profitent de
cette circonstance pour faire cuire, les unes, un morceau de viande,
les autres, des légumes, toutes des _pognes_. La pogne (le paysan
prononce généralement _pougne_, cependant la prononciation varie selon
les villages) est en automne le régal favori des Dauphinois ou plutôt
des Dauphinoises, car le sexe masculin préfère à tout le jeu de
boules. Je comprends cette passion, mais je ne la partage pas. Malgré
les divers efforts que j'ai faits pour l'adorer, la pogne m'est restée
à peu près indifférente. C'est une sorte de galette dont les bords
sont assez relevés pour pouvoir contenir une bouillie jaunâtre,
fabriquée avec un peu de lait, un peu de sucre, et beaucoup de
potiron. L'ensemble manque de goût; cependant, à part sa fadeur, il
n'a rien de particulièrement désagréable.
[Illustration: Pont-en-Royans.--Dessin de Doré d'après une
photographie de Baldus.]
Sept ou huit villageoises, l'aristocratie financière du village,
étaient groupées devant la gueule du four de M. Belot. Le boulanger,
pour le moment l'arbitre de leur destinée, semblait comprendre la
hauteur de la mission qu'il était appelé à remplir. Le monde entier
avait cessé d'exister pour elles; elles n'avaient plus qu'une seule
pensée: leur pogne serait-elle cuite à point, de manière à satisfaire
tout à la fois les yeux, l'odorat et le goût. En vérité, leur
physionomie révélait une si poignante inquiétude et un mélange si
expressif d'espérance et de crainte, qu'elles se transfiguraient à mes
propres yeux. Ce n'étaient plus de grosses, laides et malpropres
paysannes avides d'un gâteau préféré, je voyais en elles de véritables
artistes tremblant pour la réalisation de leur rêve favori, pour la
réussite d'une oeuvre dont dépendait leur fortune ou leur réputation.
M. Belot s'élevait presque au sublime quand il ôtait à demi la plaque
qui fermait la gueule du four afin de s'assurer si son expérience ne
le trompait point. Sa pose, ses gestes, ses regards semblaient leur
dire: C'est pour calmer votre impatience que je consens à jeter un
coup d'oeil furtif sur vos pognes, car je suis certain du succès de
l'opération. Malgré son sang-froid et son assurance, elles se
dressaient toutes sur la pointe des pieds pour tâcher d'apercevoir au
fond du four entr'ouvert l'état inquiétant ou consolant de la pâte
qu'elles avaient pétrie avec tant d'amour.
L'heure si vivement attendue arriva enfin. Tous les yeux se fixèrent
sur le même point; les poitrines étaient haletantes; l'anxiété
atteignait son paroxysme. M. Belot, complétement maître de lui, enleva
la cendre brûlante qui fermait hermétiquement la porte mobile du four,
retira cette porte qu'il déposa à terre, et, saisissant avec vivacité
sa meilleure pelle, il la plongea d'un air triomphant jusqu'au fond de
l'antre brûlant. L'habile boulanger de Revel avait eu raison de
dédaigner les appréhensions de ses pratiques. Jamais pogne mieux
réussie n'avait réjoui leurs yeux charmés. Évidemment il tenait à se
distinguer devant les étrangers auxquels il avait accordé
l'hospitalité. Un cri d'enthousiasme et de joie s'échappa de toutes
les bouches, et nous mêlâmes d'instinct nos applaudissements à ceux de
la foule, sûrs que, cette fois du moins, on pouvait se fier à son
approbation.
Cette fournée, à jamais mémorable dans l'histoire de Revel, ne pouvait
évidemment pas se passer d'une célébration solennelle. À la demande de
son mari, Mme Belot apporta sur la table une bouteille de liqueur et
douze petits verres. Il nous fallut trinquer avec les paysannes à la
santé du boulanger, qui buvait à la nôtre, en nous remerciant de nos
éloges, dont il paraissait vraiment heureux et fier. Ce tableau
villageois avait, dans sa vulgarité, un caractère primitif que le
souvenir a revêtu d'une certaine poésie.
Cependant les paysannes emportèrent leurs pognes, et nous remontâmes
dans notre galetas. Le dîner fut excellent, grâce à un énorme gigot
cuit à point, dont nous devions emporter le lendemain les restes dans
notre expédition, et à une grosse pogne qui nous parut un peu fade. La
nuit, au contraire, devait être terrible. La salle où nous étions
couchés sur deux tables ressemblait à une arche de Noé: non-seulement
elle servait d'asile à la volaille de la maison, mais un grand nombre
d'animaux nuisibles, quoique domestiques, y venaient prendre leurs
ébats. Il y avait des souris, il y avait des rats, il y avait des
araignées, des papillons de nuit, peut-être des chauves-souris, à coup
sûr des myriades de ces jolis, mais exécrables, petits insectes que
Töpffer a surnommés kangurous. À peine notre chandelle fut-elle
éteinte que le sabbat commença. Les rats se distinguèrent par leurs
évolutions fantastiques, auxquelles je m'efforçais vainement de donner
un sens. Ils couraient à droite, ils couraient à gauche comme des
insensés, ils dansaient sur les bancs et sur les tables, ils
grimpaient le long des murs, ils se promenaient, je crois, au plafond.
Pour comble de malheur, deux ivrognes s'étaient attablés dans la
boutique, et, comme tous les ivrognes, se répétaient incessamment les
mêmes banalités sans se comprendre; plus ils buvaient, plus ils
criaient, moins ils s'entendaient. Mme Belot n'osa pas les mettre à la
porte avant que l'horloge du village eût sonné minuit, puis la pauvre
femme, qui devait se lever avec le jour, lava et rangea un peu trop
bruyamment sa vaisselle, et elle monta enfin, vers une heure du matin,
dans la petite chambre séparée de notre salle par une mince cloison,
que faisaient vibrer les ronflements de son mari. Ses deux enfants,
affligés pour le moment de la coqueluche, pleuraient ou criaient en
fausset; elle dut les apaiser et les endormir. Enfin je l'entendis
tomber épuisée sur je ne sais quel grabat. Bien que les rats et les
souris, un moment troublés par son passage, se fussent empressés de
réparer le temps perdu, vaincu par la fatigue, à demi-asphyxié
d'ailleurs, je fermai les yeux et m'assoupis dans cet état de veille
qui n'est ni la vie ni la mort, où l'on conserve le sentiment de
l'existence, mais où l'on perd la force de manifester sa volonté. Tous
les bruits se confondirent en une vague rumeur qui devint une note
monotone. Je regardais, sans la voir, la fenêtre par laquelle glissait
un faible rayon lumineux, je devins même insensible aux caresses sans
cesse répétées des kangurous, et, quand un rat, plus hardi que ses
compagnons, se permit de venir chanter je ne sais quelle romance tout
près de mon oreille, je voulus en vain le prier poliment de
s'éloigner....
Je ne dormais pas cependant, car, dès que le pas de Marquet retentit
dans la rue, je l'entendis. Dix minutes après, nous étions, mon
compagnon et moi, aux deux côtés de notre guide. La lune s'était
couchée, si mes souvenirs ne me trompent pas, et, bien que le ciel fût
sans nuages, l'obscurité était profonde, surtout au sortir du village,
le chemin que nous suivions serpentant sous de grands arbres. Nous
marchions déjà depuis assez longtemps lorsque quatre heures sonnèrent
à l'horloge de Revel. Bientôt l'aurore aux doigts de rose--jamais elle
n'avait mieux mérité cette qualification--nous apparut à l'horizon, et
peu à peu tous les objets dont nous étions entourés sortirent des
ténèbres pour s'éclairer de cette lumière vague et terne qui précède
le véritable jour.
Nous gravissions des pentes douces couvertes de cultures variées.
Chaque champ est entouré d'une haie et souvent séparé du champ voisin
par une ligne de grands arbres. De distance en distance, en nous
retournant, nous apercevions, à travers les brumes du matin, qui en
cette saison s'élèvent de tous les bas-fonds, la grande vallée où
l'Isère, libre encore de toutes digues, déroulait ses longs et
gracieux rubans d'argent.... Cependant, à mesure que nous nous
élevions, les cultures devenaient plus rares et plus maigres. Nous
entrâmes dans une forêt composée en grande partie de sapins, puis les
arbres eux-mêmes disparurent peu à peu, et deux heures environ après
notre départ de Revel, nous atteignîmes la région des pâturages.
L'arête gazonnée sur laquelle monte le sentier s'appelle les _prés
Raymond_ (un chemin partant de Lancey vient y aboutir par la Combe qui
porte le nom de ce dernier village). On y découvre déjà, quand on se
retourne, une vue admirable, mais il faut savoir se ménager le plaisir
de la surprise. En face de nous, en continuant à monter, nous
remarquions alors deux montagnes dépourvues de végétation, souvent
labourées par la foudre, et paraissant tour à tour grises, jaunes,
rouges, noires, selon qu'elles étaient éclairées ou dans l'ombre. On
les désigne sous les noms de la _Petite_ et de la _Grande Lance_. À
gauche s'enfonce une gorge étroite, pittoresque, noire de sapins, la
_Grande Combe_. Bientôt nous dépassâmes les derniers arbres rabougris
qui végètent à cette hauteur, et à la région des pâturages succéda la
région des roches où la vie végétale et animale continue toutefois à
se manifester. Les plantes y sont nombreuses, fortes et belles; de
charmants oiseaux, moins farouches que ceux qui habitent les vallées
ou les plaines, y chantent en sautillant de bloc en bloc; des
papillons y voltigent de fleur en fleur avec une sécurité vraiment
superbe. L'homme seul y est rare, mais on s'en console aisément; on en
rencontre cependant de distance en distance: ici, un berger provençal
qui veille de loin et de haut sur les moutons confiés à sa garde; là,
un chasseur de chamois tout occupé à contempler les pointes les plus
ardues pour y découvrir le gibier qu'il n'atteindra que dans quatre ou
cinq heures; ailleurs, un robuste et brave montagnard, à l'oeil vif,
au teint basané, au jarret de fer, qui cherche des pierres précieuses
ou des herbes médicinales, car la montagne, si pauvre qu'elle
paraisse, a ses richesses. Ces déserts de pierres sont possédés par
des propriétaires qui en retirent des loyers assez considérables. Au
mois d'août 1860, je gravissais, avec un berger provençal, les
sentiers ardus et rocheux qui conduisent aux Sept-Laux. Quand nous
arrivâmes au premier des lacs, j'aperçus des moutons parqués dans une
petite presqu'île. Au signal qu'il donna, les bergers, chargés sous
ses ordres de la garde des troupeaux, laissèrent libre l'isthme étroit
qu'ils occupaient avec leurs chiens. Les moutons, impatients de
liberté, avides surtout de nourriture, se précipitèrent aussitôt sur
les rochers où croissaient quelques touffes d'herbes, et se
dispersèrent dans toutes les directions. On les comptait au passage
pour constater leur nombre, car plus d'un par semaine tombe dans un
précipice, où il se tue. De quelque côté que se portassent mes
regards, je ne voyais que des pierres, de l'eau, de la neige et des
glaces éternelles. Pourtant ce désert nourrissait pendant trois mois
de l'été deux mille moutons de la Crau, et il était affermé par bail
authentique deux mille cinq cents francs par an, pour une période de
six années.
Cependant Marquet s'était baissé, et, ramassant une pierre, il la
lança sur un tas déjà considérable d'autres pierres qui s'élevait au
fond d'un petit ravin entièrement aride et nu. À la gravité de son
maintien, à la solennité de son geste, je compris qu'il venait
d'accomplir une sorte d'acte religieux.
«Que faites-vous? lui demandai-je.
--Prenez cette pierre, me répondit-il, en m'en offrant une autre qu'il
venait de ramasser, et jetez-la sur ce tas où je viens d'en jeter une;
c'est la _pierre du Mercier_.»
Plus d'une fois dans les Alpes de la Suisse, de la Savoie ou du Tyrol,
j'avais été sollicité par mes guides de rendre ainsi les derniers
devoirs à quelque victime de la fureur des éléments ou de la
perversité des hommes. Cette pratique, aussi touchante dans
l'intention qu'absurde dans la forme, ne m'étonna donc pas; je
m'empressai de m'y soumettre, et, quand ma pierre se fut arrêtée sur
le tas ainsi formé par tous les voyageurs qui avaient avant moi
traversé ce passage, je demandai à Marquet quel était le mercier mort
au fond de ce ravin solitaire, et comment il avait péri.
«Nul ne le sait, me répondit-il; chacun raconte à ce sujet une
histoire différente. Selon les uns, il a été assassiné par des voleurs
qui s'emparèrent du petit pécule qu'il rapportait de ses voyages. À en
croire les autres, il est mort dans une tourmente de neige.»
Au delà de la pierre du Mercier, le désert devient de plus en plus
sauvage. Continuant à monter, on traverse le torrent qui descend du
pic de Belledonne, et bientôt, trois heures après avoir quitté Revel,
on atteint le _lac du Crozet_, situé à une hauteur de dix-neuf cent
trente-six mètres. Pour ceux qui ne connaissent pas les Alpes de la
Suisse, l'aspect de ce lac est saisissant. Ses eaux, qui changent de
couleur plusieurs fois par jour ou même par heure, selon l'état du
ciel, sont généralement d'un vert noir. Il est encaissé entre des
rochers aux teintes sombres que dominent: à gauche en montant, la
Grande Lance; à droite, le Colon, dont le sommet a deux mille trois
cent quatre-vingt-treize mètres; en face, les rochers de la Praz, qui
ressemblent à d'énormes tours. Aucun arbre ne croît dans ce bassin
désolé, où l'on trouve souvent de la neige au milieu de l'été.
Toutefois les botanistes récoltent des plantes rares entre les blocs
de pierre que les avalanches, les pluies et la foudre ont fait rouler
des sommités ou des pentes voisines. Au moment où nous longeâmes la
rive droite du lac, longue d'environ quatre cents mètres, aucune brise
n'agitait la surface de l'eau, calme et sombre comme celle de la mer
Morte; mais, quand la tourmente descend de la montagne, elle y soulève
des vagues énormes qui si brisent avec une fureur inutile contre leurs
digues infranchissables. Heureusement, il ne nous fut pas permis
d'assister à ce grand et imposant spectacle, car le beau temps nous
était nécessaire pour jouir du splendide panorama que nous promettait
le sommet de Belledonne.
À l'extrémité supérieure du lac du Crozet, le sentier que nous avions
suivi cesse d'être praticable aux chevaux; il disparaît même
entièrement. On passe où l'on veut, c'est-à-dire où l'on peut, en
remontant la gorge sauvage au fond de laquelle les eaux des lacs
Domeynon se frayent un passage à travers les rochers jusqu'au lac du
Crozet. Après trente minutes de marche environ, on découvre sur la
droite un vallon élevé (les pâturages de la Praz), souvent visité par
les botanistes, qui sont certains d'y trouver un grand nombre de
plantes rares. Mais, quand on veut faire l'ascension de Belledonne, il
ne faut pas se laisser séduire par les gazons et les fleurs de ces
prairies alpestres. On doit, inclinant sur la gauche, s'élever, de
rochers en rochers, au haut de la pente escarpée d'où le torrent se
précipite en formant une cascade. Cette chute mérite, à un double
titre, d'attirer l'attention. Quand il a plu abondamment sur la
montagne ou quand le soleil a fait fondre les neiges, elle offre
vraiment un bel aspect; en outre ses eaux se divisent: une partie va
se jeter dans l'Isère par la Combe de Lancey; l'autre arrose au
contraire la vallée de Domène, après avoir formé cette magnifique
cascade de l'Oursières que ne manquent pas d'aller admirer tous les
baigneurs d'Uriage.
[Illustration: Sainte-Croix et les ruines du Château de Quint.--Dessin
de Karl Girardet d'après M. A. Muston.]
L'escarpement gravi, on se trouve dans un vallon supérieur haut de
deux mille deux cent cinquante-trois mètres, et dont le fond est
occupé par deux petits lacs, le _Petit_ et le _Grand Domeynon_. Ces
lacs sont souvent gelés, même au milieu de l'été. Des plaques de neige
plus ou moins épaisses s'étendent ça et là sur leurs bords, et entre
les blocs de roches noirâtres que portent les pentes supérieures. Au
nord la _Grande Lance_ dérobe aux Grenoblois la vue de Belledonne;
au sud se dresse la _Grande Voudène_, qui atteint deux mille sept cent
quatre-vingt-neuf mètres; au nord-est se montrent, au-dessus d'une
muraille presque à pic, couverte de neige et de glace, les trois pics
de _Belledonne_, dont le plus élevé, haut de deux mille neuf cent
quatre-vingt-un mètres, est à sept cent vingt-huit mètres au-dessus du
grand lac Domeynon. Dès lors on se plaît à contempler cette pointe,
longtemps cachée, qu'il faut atteindre; à peine si le sifflement d'une
marmotte ou l'apparition soudaine d'un chamois (on en rencontre
souvent dans ces parages) parviennent à détourner l'attention: c'est
là qu'est le terme de tous les efforts, la récompense de toutes les
fatigues, la réalisation de toutes les espérances. Quelques pas encore
et nous admirerons le panorama que nous sommes venus chercher si haut,
car aucune vapeur ne trouble la sérénité du ciel.
[Illustration: Pic de Saint-Géniz. Pic de Chamaloc. Vallée de
Roumeyer. La Dent de Die. Rochers de Glandaz. Plateau de Glandaz.
DIE ET LA VALLÉE DE LA ROUMEYER, vue prise des hauteurs de
Saint-Justin.--Dessin de Français d'après M. A. Muston.]
Mais ces derniers pas sont plus nombreux qu'on ne le croirait d'abord;
ils sont plus pénibles, surtout si l'on suit le chemin que je me suis
tracé. Dès que nous eûmes atteint l'extrémité supérieure du vallon de
Domeynon, je demandai à Marquet quelle direction il se proposait de
prendre. Il me montra de la main les montagnes qui s'élevaient à notre
droite et qui paraissaient en effet d'un abord relativement facile.
«Combien de temps nous faudra-t-il, lui dis-je alors, pour arriver au
sommet de Belledonne en faisant ce long détour que vous m'indiquez?
--Une heure et demie, me répondit-il.
--C'est bien long. Pourquoi ne monterions-nous pas en suivant la ligne
droite?
--La pente est trop roide.»
Il s'agissait en effet de gravir une pente de quarante-cinq degrés
environ, recouverte d'une couche épaisse de cette neige grenue et
durcie qui n'est plus de la neige à proprement parler, mais qui n'est
pas encore de la glace et qu'on appelle dans les Alpes le nevé.
«Essayons.
--Je n'oserais pas y conduire des voyageurs. Ce serait une trop grande
responsabilité.
--Si les voyageurs vous y conduisent, les suivrez-vous?
--Peut-être.»
J'avais exploré assez de glaciers dans les Alpes de la Suisse, de la
Savoie et du Tyrol pour savoir que je ne courais aucun danger en
tentant de gravir cette pente de neige un peu trop roide. Puisque ce
n'était pas un glacier, il n'y avait aucune crevasse à redouter.
D'ailleurs, avec une pareille inclinaison, les crevasses, étant
toujours visibles, sont faciles à éviter. Le seul risque auquel on
s'exposait était une chute. Or on peut tomber partout si l'on manque
de prudence ou de solidité. Mon parti fut bientôt pris. J'en avertis
mon compagnon qui n'hésita pas à me suivre. En me voyant si résolu,
Marquet hocha la tête et s'assit sur un bloc de rocher.
Le nevé se trouvait dans d'excellentes conditions; il n'était ni trop
dur ni trop ramolli. En y enfonçant quatre ou cinq fois de suite avec
vigueur l'extrémité de mon gros soulier ferré, je formais facilement
un degré qui offrait toute la solidité désirable. Mon compagnon
n'avait qu'à monter cet escalier improvisé que je traçais parfois en
zigzag pour diminuer la roideur de la pente. Nous nous élevions
rapidement, et déjà nous avions atteint la moitié environ de la rampe,
lorsque Marquet se décida à profiter de mon chemin. Il fut bientôt
auprès de nous, c'est-à-dire derrière nous. Nous arrivâmes ainsi à la
file, non sans fatigue mais sans accident, sur un vaste plateau de
nevé en pente douce, d'où une demi-heure nous suffit pour nous élever
jusqu'à celui des pics de Belledonne que couronne une croix de bois.
Le grand pic, haut de quelques mètres seulement au-dessus du point où
nous étions parvenus, est si escarpé qu'aucun être humain n'a pu le
gravir.
Quelques nuages avaient malheureusement, pendant la dernière partie de
notre ascension, monté du fond des vallées sur un certain nombre de
sommités qu'ils nous cachaient. Toutefois le panorama que nous
découvrions encore répondait entièrement à nos espérances. J'en
connais peu de plus grand, de plus varié, de plus beau. Un pareil
tableau ne saurait ni se peindre ni se décrire. Je ne ferai donc pas
ici une tentative inutile. J'indiquerai seulement en quelques lignes
les points les plus importants ou les plus éloignés qu'embrassaient
nos regards.
Au-dessous de nous, dans la direction du nord-ouest, s'enfonçait un
véritable glacier, aux pentes escarpées, sillonné de crevasses, et
descendant jusqu'à un petit lac--_le lac blanc_--dont les eaux
arrosent le sauvage et pittoresque vallon de Mury; puis, au-dessus de
la grande vallée du Graisivaudan se redressait avec un élan superbe le
curieux massif auquel la Grande Chartreuse a donné son nom. Nous en
reconnaissions aisément tous les pics principaux; le Casque de Néron,
la Pinéa, Chamechaude, le Grand Som, la Dent de Crolles, le Granier.
Entre ces deux dernières montagnes, apparaissait le lac du Bourget,
dominé à gauche par la chaîne du Mont-du-Chat, à droite par la Dent de
Nivolet et le massif des Beauges. Des brumes nous dérobaient la vue du
Jura, de la vallée du Rhône et de Lyon. Mais, à la droite des Beauges
le Mont-Blanc, qui nous montrait sa plus haute cime et les Aiguilles
Verte et du Dru, cachait dans les nuages ses autres Aiguilles. Les
montagnes de la Suisse, du Piémont et de la Savoie comprises entre le
Mont-Blanc et les Grandes Rousses étaient trop enveloppées de nuages
pour que nous pussions bien distinguer leurs profils, et parvenir à
les reconnaître. M. Antonin Macé, qui a été plus heureux que nous[1],
croit avoir vu le Mont-Rose et le Saint-Gothard, le Grand
Saint-Bernard, le Mont-Iseran, le Petit Saint-Bernard, le Mont-Thabor
et le Mont-Cenis. Je serais désolé de le contredire, car il fait
autorité. Cependant il m'est difficile d'admettre que, du sommet de
Belledonne, on aperçoive le massif du Saint-Gothard. À l'est, au
contraire, le ciel était encore libre de nuages. Nous dominions la
vallée de l'Eau-d'Olle au fond de laquelle se tapissaient quelques
hameaux, et la vallée de l'Oisans; mais, ce que j'admirais surtout,
parce que ce grand et magnifique spectacle était complètement
inattendu, c'étaient les glaciers des Grandes Rousses qui nous
faisaient face quand nous nous retournions du côté de l'est ou du
sud-est. Leur étendue m'étonnait; rarement, même en Suisse, j'avais eu
sous les yeux une masse aussi imposante de glaciers. Plus au sud, le
massif du Pelvoux, non moins richement couvert de neiges et de glaces
éternelles, attirait et retenait également notre attention. Enfin, en
continuant à nous tourner du sud à l'ouest, nous cherchions et nous
parvenions à distinguer, au milieu d'un monde de montagnes inconnues,
Taillefer, le Mont-Aurousse, l'Obiou, le Mont-Aiguille à la forme si
caractéristique (voir la gravure de la page 380), le Grand Veymont, la
Moucherolle, le massif de Saint-Nizier, les chaînes de l'Ardèche, du
Vivarais, du Forez....
Oui, l'homme est trop petit, ce spectacle l'écrase;
Il sent, dans les transports de sa première extase,
Sa raison s'égarer.
En vain il veut parler, sa voix tremblante expire;
Ébloui, haletant, il regarde, il admire,
Et se prend à pleurer.
[Note 1: _Le pic de Belledonne_. Grenoble, Maisonville.
1858.]