III

Les Goulets.

Du sommet de Belledonne transportons-nous à Pont-en-Royans, à l'entrée

des Goulets. La course est un peu longue, mais rien de plus charmant,

rien de plus beau même que le pays que l'on parcourt de Grenoble à

Pont-en-Royans. Ce pays en effet est la vallée du Graisivaudan. Le

chemin de fer vous conduit d'abord à Moirans, où vous prenez une

diligence qui, en, quelques heures, vous mène à Saint-Marcelin en

suivant, sans la côtoyer toutefois, la rive droite de l'Isère. On peut

du reste prendre aussi la route de la rive gauche, non moins

pittoresque, non moins intéressante. C'est un enchantement continuel,

une succession ininterrompue de paysages toujours divers, le paradis

des artistes dauphinois. Plus on descend la vallée de l'Isère, plus la

nature change d'aspect et de couleur; il semble que l'on ait franchi

les Alpes et que l'on soit déjà parvenu sur le versant italien; on se

rapproche sensiblement du Midi. Les montagnes se sont abaissées, il

est vrai, mais toutes les teintes de la terre et du ciel sont plus

vives, les contrastes entre les rochers et la verdure plus

saisissants; si la végétation n'a pas plus de force, elle a évidemment

plus d'éclat. Paysagiste, je préférerais le Royannais à la vallée du

Graisivaudan. En quelque lieu que l'on se place, on a sous les yeux un

tableau trop complet et trop parfait pour qu'on ait besoin d'y

modifier un ton ou une ligne.

Pont-en-Royans est un chef-lieu de canton de mille quatre-vingt-douze

habitants, situé à trois cents mètres au-dessus de la mer, sur un

torrent appelé la Bourne qui descend du Villard-de-Lans par la vallée

de la Choranche. Quand je dis sur, c'est pour parler la langue des

géographes; cette expression, qui doit se traduire par «au bord de,»

manque ici complétement de vérité. Jetez, en effet, les yeux sur le

dessin de M. Doré qui reproduit une belle photographie de Baldus (page

373), et vous conviendrez sans peine que _au-dessus_ donnerait une

idée plus juste de la position extraordinaire qu'occupe l'ancienne

capitale du Royannais. La plupart de ses maisons, soutenues par des

échafaudages aussi pittoresques que les constructions, dominent, à une

grande élévation, les belles eaux de la Bourne dont les excellentes

truites servent trop souvent de régal aux aigles pêcheurs domiciliés

dans les rochers voisins. Autrefois l'unique rue de Pont-en-Royans

était bordée d'un côté par les habitations ainsi suspendues au-dessus

de l'abîme, et de l'autre par le rocher. Peu à peu on a enlevé une

partie du rocher, et des maisons se sont bâties sur l'emplacement

ainsi conquis à l'aide du pic et de la poudre; d'autres, plus pressées

ou plus hardies, ont grimpé sur les terrasses supérieures, s'étageant

en amphithéâtre partout où il y avait une place assez large pour les

supporter. Bref, il serait difficile de trouver, non-seulement dans le

Dauphiné, mais dans toute la France, un lieu plus incommode à habiter.

Pourquoi l'a-t-on donc choisi? me demanderez-vous. La solution de ce

problème n'est, hélas! que trop facile à trouver: c'est que l'espèce

humaine a autant de vices que de vertus. Elle s'est installée,

fortifiée dans ce défilé pour se défendre plus facilement contre des

attaques injustes ou méritées. Les anciens souverains du Royannais

étaient probablement, comme tant d'autres, des brigands de grand

chemin qui de temps en temps s'élançaient de leur repaire, aujourd'hui

ruiné et presque aussi inaccessible que les aires des aigles, leurs

voisins, leurs maîtres ou leurs émules, pour aller piller dans les

plaines du Rhône les voyageurs obligés de traverser leur territoire.

Au dix-huitième siècle, quand la royauté eut interdit toute

déprédation à la noblesse féodale, l'industrie drapière, libre de se

développer sans crainte, prit un grand développement à Pont-en-Royans.

Toutes les fabriques qui ont fait jadis la prospérité et la gloire de

ce bourg ont cessé d'exister; les habitants que n'occupe pas la

culture des terres tissent de la soie ou tournent des boules et

d'autres objets de bois. La civilisation moderne a pénétré toutefois

dans cette gorge sauvage et pittoresque; une partie de la rue est

garnie de trottoirs; bientôt même on plantera sur les promenades

publiques, à l'instar de Paris, des arbres tout venus, emmaillottés,

avec des cuvettes, et qui, après avoir végété deux années, rendront

leur dernière sève dans les derniers mois de la troisième année,

toujours comme à Paris.

La Bourne, qui passe sous le pont auquel l'ancienne capitale du

Royannais a dû la première partie de son nom, descend d'une vallée

étroite, rocheuse, pittoresque, bien digne d'une exploration complète;

toutefois nous n'y jetterons qu'un coup d'oeil en passant; notre but

c'est la vallée de la Vernaison, surtout la partie de cette vallée qui

se trouve comprise entre les Grands et les Petits Goulets.

La Vernaison prend sa source au sud-est du village du Rousset près du

col, haut de huit cent quatre-vingt-onze mètres, auquel ce village a

donné son nom, coule du sud au nord, arrose une vallée supérieure

longue de seize kilomètres environ, large à peine d'un kilomètre,

reçoit au-dessous du village de Tourtres les eaux d'un petit affluent

descendu par Saint-Martin de Saint-Julien, et, inclinant au sud-ouest,

pénètre dans une montagne calcaire par une fissure étroite et profonde

qu'elle a eu la patience de creuser, et où, jusqu'à ces dernières

années, elle s'était promis de passer toujours seule. Ce défilé

franchi, elle bondit capricieusement dans une petite vallée appelée la

vallée des Échevis, et fermée à son extrémité inférieure comme à son

extrémité supérieure. Elle a triomphé de ce nouvel obstacle en

employant le procédé qui lui avait déjà si bien réussi; elle l'a scié,

qu'on me permette cette expression. À peu de distance de ce second

défilé, elle se jette dans la Bourne, au-dessus de Pont-en-Royans. Ces

deux passages curieux, dont l'entrée était jadis interdite à l'homme,

s'appellent les _Grands_ et les _Petits Goulets_ (de goulots). Les

deux vallées supérieures de la Vernaison, ainsi que les montagnes qui

les dominent, forment la région désignée par les géographes sous le

nom de _Vercors_.

Adolphe JOANNE.

(_La suite à la prochaine livraison._)

[Illustration: Roumeyer et le mont Glandaz.--Dessin de Français

d'après M. A. Muston.]

[Illustration: Entrée de la vallée de Roumeyer.--Dessin de Karl

Girardet d'après M. A. Muston.]

Le Tour du Monde; Dauphiné Journal des voyages et des voyageurs; 2. sem. 1860 · 第 18 / 30 题