Les Goulets.
Du sommet de Belledonne transportons-nous à Pont-en-Royans, à l'entrée
des Goulets. La course est un peu longue, mais rien de plus charmant,
rien de plus beau même que le pays que l'on parcourt de Grenoble à
Pont-en-Royans. Ce pays en effet est la vallée du Graisivaudan. Le
chemin de fer vous conduit d'abord à Moirans, où vous prenez une
diligence qui, en, quelques heures, vous mène à Saint-Marcelin en
suivant, sans la côtoyer toutefois, la rive droite de l'Isère. On peut
du reste prendre aussi la route de la rive gauche, non moins
pittoresque, non moins intéressante. C'est un enchantement continuel,
une succession ininterrompue de paysages toujours divers, le paradis
des artistes dauphinois. Plus on descend la vallée de l'Isère, plus la
nature change d'aspect et de couleur; il semble que l'on ait franchi
les Alpes et que l'on soit déjà parvenu sur le versant italien; on se
rapproche sensiblement du Midi. Les montagnes se sont abaissées, il
est vrai, mais toutes les teintes de la terre et du ciel sont plus
vives, les contrastes entre les rochers et la verdure plus
saisissants; si la végétation n'a pas plus de force, elle a évidemment
plus d'éclat. Paysagiste, je préférerais le Royannais à la vallée du
Graisivaudan. En quelque lieu que l'on se place, on a sous les yeux un
tableau trop complet et trop parfait pour qu'on ait besoin d'y
modifier un ton ou une ligne.
Pont-en-Royans est un chef-lieu de canton de mille quatre-vingt-douze
habitants, situé à trois cents mètres au-dessus de la mer, sur un
torrent appelé la Bourne qui descend du Villard-de-Lans par la vallée
de la Choranche. Quand je dis sur, c'est pour parler la langue des
géographes; cette expression, qui doit se traduire par «au bord de,»
manque ici complétement de vérité. Jetez, en effet, les yeux sur le
dessin de M. Doré qui reproduit une belle photographie de Baldus (page
373), et vous conviendrez sans peine que _au-dessus_ donnerait une
idée plus juste de la position extraordinaire qu'occupe l'ancienne
capitale du Royannais. La plupart de ses maisons, soutenues par des
échafaudages aussi pittoresques que les constructions, dominent, à une
grande élévation, les belles eaux de la Bourne dont les excellentes
truites servent trop souvent de régal aux aigles pêcheurs domiciliés
dans les rochers voisins. Autrefois l'unique rue de Pont-en-Royans
était bordée d'un côté par les habitations ainsi suspendues au-dessus
de l'abîme, et de l'autre par le rocher. Peu à peu on a enlevé une
partie du rocher, et des maisons se sont bâties sur l'emplacement
ainsi conquis à l'aide du pic et de la poudre; d'autres, plus pressées
ou plus hardies, ont grimpé sur les terrasses supérieures, s'étageant
en amphithéâtre partout où il y avait une place assez large pour les
supporter. Bref, il serait difficile de trouver, non-seulement dans le
Dauphiné, mais dans toute la France, un lieu plus incommode à habiter.
Pourquoi l'a-t-on donc choisi? me demanderez-vous. La solution de ce
problème n'est, hélas! que trop facile à trouver: c'est que l'espèce
humaine a autant de vices que de vertus. Elle s'est installée,
fortifiée dans ce défilé pour se défendre plus facilement contre des
attaques injustes ou méritées. Les anciens souverains du Royannais
étaient probablement, comme tant d'autres, des brigands de grand
chemin qui de temps en temps s'élançaient de leur repaire, aujourd'hui
ruiné et presque aussi inaccessible que les aires des aigles, leurs
voisins, leurs maîtres ou leurs émules, pour aller piller dans les
plaines du Rhône les voyageurs obligés de traverser leur territoire.
Au dix-huitième siècle, quand la royauté eut interdit toute
déprédation à la noblesse féodale, l'industrie drapière, libre de se
développer sans crainte, prit un grand développement à Pont-en-Royans.
Toutes les fabriques qui ont fait jadis la prospérité et la gloire de
ce bourg ont cessé d'exister; les habitants que n'occupe pas la
culture des terres tissent de la soie ou tournent des boules et
d'autres objets de bois. La civilisation moderne a pénétré toutefois
dans cette gorge sauvage et pittoresque; une partie de la rue est
garnie de trottoirs; bientôt même on plantera sur les promenades
publiques, à l'instar de Paris, des arbres tout venus, emmaillottés,
avec des cuvettes, et qui, après avoir végété deux années, rendront
leur dernière sève dans les derniers mois de la troisième année,
toujours comme à Paris.
La Bourne, qui passe sous le pont auquel l'ancienne capitale du
Royannais a dû la première partie de son nom, descend d'une vallée
étroite, rocheuse, pittoresque, bien digne d'une exploration complète;
toutefois nous n'y jetterons qu'un coup d'oeil en passant; notre but
c'est la vallée de la Vernaison, surtout la partie de cette vallée qui
se trouve comprise entre les Grands et les Petits Goulets.
La Vernaison prend sa source au sud-est du village du Rousset près du
col, haut de huit cent quatre-vingt-onze mètres, auquel ce village a
donné son nom, coule du sud au nord, arrose une vallée supérieure
longue de seize kilomètres environ, large à peine d'un kilomètre,
reçoit au-dessous du village de Tourtres les eaux d'un petit affluent
descendu par Saint-Martin de Saint-Julien, et, inclinant au sud-ouest,
pénètre dans une montagne calcaire par une fissure étroite et profonde
qu'elle a eu la patience de creuser, et où, jusqu'à ces dernières
années, elle s'était promis de passer toujours seule. Ce défilé
franchi, elle bondit capricieusement dans une petite vallée appelée la
vallée des Échevis, et fermée à son extrémité inférieure comme à son
extrémité supérieure. Elle a triomphé de ce nouvel obstacle en
employant le procédé qui lui avait déjà si bien réussi; elle l'a scié,
qu'on me permette cette expression. À peu de distance de ce second
défilé, elle se jette dans la Bourne, au-dessus de Pont-en-Royans. Ces
deux passages curieux, dont l'entrée était jadis interdite à l'homme,
s'appellent les _Grands_ et les _Petits Goulets_ (de goulots). Les
deux vallées supérieures de la Vernaison, ainsi que les montagnes qui
les dominent, forment la région désignée par les géographes sous le
nom de _Vercors_.
Adolphe JOANNE.
(_La suite à la prochaine livraison._)
[Illustration: Roumeyer et le mont Glandaz.--Dessin de Français
d'après M. A. Muston.]
[Illustration: Entrée de la vallée de Roumeyer.--Dessin de Karl
Girardet d'après M. A. Muston.]