paru bizarres; mais on ne regarde guère à la physionomie d'un recéleur.
--Au fond, reprit Muflier, ça ne nous regarde pas.
--Eh bien, ne nous occupons pas du père Blasias, et puisqu'il a _casqué_
si rondement, pensons au déjeuner.
--Ça va, dirent les deux autres.
--En route, ajouta Goniglu.
Mais Muflier resta immobile. Il était évident qu'une idée nouvelle le
préoccupait.
--Goniglu, fit-il... puisque nous avons du picaillon, crois-tu pas que
ce serait le moment d'être aimable?
--Ce qui veut dire...
--Que nous recevons souvent des politesses et qu'il serait convenable
d'en rendre une....
Goniglu cligna de l'oeil.
--Paméla!
--Hermance!... une petite galanterie à ces dames...
--Bonne idée!...
--Mais moi! interrompit Maloigne, je serai donc tout seul?
--Maloigne, mon ami, tu as de l'avenir, dit Muflier, mais crois-en ma
vieille expérience, défie-toi de l'amour. Si tu savais tout ce qu'il m'a
coûté... de douleurs et de remords....
Un instant après, on pouvait voir, partant du pont Notre-Dame, un fiacre
traîné par deux haridelles et qui se dirigeait vers la Bastille, car
c'était dans les environs du boulevard Contrescarpe que travaillaient
Hermance et Paméla. Sans entrer dans des détails qu'il importe peu au
lecteur de connaître, franchissons quelques heures, et retrouvons dans
un cabaret de la place du Trône nos cinq personnages attablés et buvant
fortes rasades. Il faut supposer que si la côtelette aux cornichons est
par elle-même de nature inoffensive, elle a tout au moins le privilége
de titiller le gosier le plus rebelle; car une douzaine de litres vides,
portant aux lèvres les traces du cachet de cire verte, indiquaient
suffisamment combien la lutte avait été chaude.
Auprès de Paméla, forte créature d'une trentaine d'années, Goniglu se
faisait gracieux: il avait je ne sais quel parfum régence qui étonnait
et plaisait à la fois. Des madrigaux, peut-être un peu trop pimentés--on
n'est pas parfait!--sortaient tout armés de son cerveau en gésine.
Muflier rappelait plutôt le grand siècle. Il était digne et quasi
solennel. Penché vers Hermance, qui pour la corpulence ne le cédait en
rien à sa compagne, il disait:
--Quoi! tu doutes de moi, ange de ma vie! mais ce déjeuner lui-même
n'est-il pas la preuve des sentiments que tu m'inspires? Cette défiance
m'est pénible; sur mon honneur, elle me l'est.
A ce moment, voici que du dehors monta jusqu'au cabaret un bruit
retentissant de grosse caisse et de cymbales. Puis une voix cria:
--Entrez! entrez, messieurs!... La représentation va commencer!
Maloigne, heureux de cette diversion qui l'arrachait à ses réflexions
solitaires, bondit vers la fenêtre.
--Tiens! des saltimbanques! cria-t-il.
Hermance, s'arrachant aux discours passionnés du bien-aimé, courut aussi
à la fenêtre, et, battant des mains:
--Oh! je voudrais voir cela! fit-elle.
Point n'était besoin de formuler deux fois un désir, quand Muflier était
là. Il se leva, s'aidant des mains à la table, uniquement pour conserver
la rigidité de l'homme sûr de lui-même.
--Qu'est-ce que c'est, idole? demanda-t-il.
--Des hommes sans bras qui jonglent avec des poids!
Muflier resta immobile. Goniglu leva la tête. Le cas était curieux.
Maloigne se retourna avec un sourire:
--Pas tout à fait sans bras, fit-il. Ils sont deux; mais ils en ont
chacun un.
--Mon petit Anatole (c'était le prénom de Muflier), mène-moi-z-y!
Muflier, grave, était venu aux carreaux. Or, voici ce qu'il vit:
A quelques pas du cabaret, dans un terrain vague, se dressait une
baraque de petite dimension, enveloppée dans ses panneaux de toile
peinte. Sur les cadres étaient représentés des athlètes jouant avec des
poids énormes, supportant des canons sur leurs épaules, se livrant à
toutes les fantaisies de la lutte. Au-dessus, un vaste écriteau, sur
lequel se lisaient ces mots:
DEUX BRAS POUR DEUX
Les Frères DROITE et GAUCHE
_ont l'honneur d'informer_
_l'honorable société_
_qu'après leurs divers exercices_
_ils accepteront les défis_
_des hommes forts_
_qui voudront bien les honorer de leur confiance._
ENTRÉE: DEUX SOUS
--C'est-il drôle! c'est-il drôle! répétait Hermance.
Paméla elle-même était en joie.
Goniglu regarda Muflier, qui regarda Goniglu.
Ils se comprirent d'un coup d'oeil. L'esprit chevaleresque de la vieille
France leur dictait leur devoir.
--Payons la note, dit Muflier.
--Et à la baraque! ajouta Goniglu.
Nos lecteurs n'ont sans doute pas oublié les deux personnages qui
avaient assisté à la séance du Club des Morts, et qui portaient les
singuliers surnoms de Droite et de Gauche.
Donc, voici ce qu'ils étaient: saltimbanques. C'étaient bien eux, en
effet, qui, debout sur le tréteau, invitaient la foule à entrer dans la
baraque.
Avant d'aller plus loin, il nous faut raconter rapidement comment les
deux frères avaient été victimes de l'accident qui les avait privés
chacun d'un bras. L'histoire était simple, d'ailleurs. Ils se nommaient
les frères Martin, et, dès leur enfance, avec leur père, ils exerçaient
l'état de saltimbanques. La naissance de deux jumeaux avait coûté la
vie à leur mère: ils avaient en outre une soeur, leur aînée de deux ans.
Le père Martin était donc resté seul avec trois enfants; mais comme
c'était un homme courageux, il n'avait pas désespéré. De saltimbanque il
s'était fait chanteur ambulant. Dans les premières années, le métier
avait été dur, car il parcourait les villages, traînant dans une petite
voiture les petits enfants, trop faibles pour marcher. Il est vrai que
partout le père Martin rencontrait un accueil sympathique. Les mères
venaient se pencher sur ce nid roulant où gazouillaient les douces
créatures. Puis il avait une habileté toute spéciale à choisir les
chansons qui touchaient le coeur des femmes.... Si bien que les sous
pleuvaient, et que plus d'une courait chez elle, puis revenait bien
vite, serrant contre elle son tablier relevé: et c'étaient des
friandises, du bon pain frais, des galettes toutes chaudes. Elles
demandaient au père Martin la permission de les prendre dans leurs bras,
et c'étaient des jeux à n'en plus finir, des câlineries qui amusaient
les orphelins, des baisers qui ébouriffaient leurs petites têtes brunes.
Bien souvent on avait offert au père Martin de se charger de l'un ou de
l'autre, voire même de tous les trois. Lui, secouant la tête et les
larmes aux yeux, disait:
--Vous êtes bien bons; mais la morte m'a fait jurer de ne pas les
quitter.
Puis, sans eux, est-ce qu'il aurait pu chanter?
Et, s'attelant aux brancards, il repartait, tandis que les petits,
blottis dans un vaste panier plein de paille fraîche, battaient des
mains en criant:
--Hue! papa!... hue!
Il était presque heureux ainsi.
Cependant les enfants grandirent; mais, par un singulier caprice de la
nature, tandis que les deux jumeaux devenaient forts et vigoureux, leur
soeur restait toute mignonne, sa taille ne se développait pas; elle
était faible et maladive, et c'était un véritable chagrin pour le père,
qui se demandait avec inquiétude s'il la conserverait. Quand les jumeaux
eurent sept ans, comme le père jouait avec eux, il remarqua leur extrême
agilité et leur vigueur véritablement surprenante.
Il se souvint alors de son ancien état, et jugea que le mieux était de
leur apprendre ce qu'il savait lui-même.
Oh! il ne les battit point. Il eût mieux aimé renoncer à tout. Mais les
petits étaient pleins de bon vouloir, et intelligents que c'était
plaisir de les instruire.
La première fois que le père Martin se décida à les faire travailler en
public, ils remportèrent un véritable triomphe.
Dès lors, la situation du quatuor ne cessa pas de s'améliorer. Ils
gagnaient de l'argent et installèrent une baraque mobile avec laquelle
ils parcouraient les foires.
Ceci dura longtemps: ils ne demandaient rien de plus. Mignonne--c'était
le nom sous lequel ils désignaient leur soeur restée chétive--Mignonne
était devenue leur enfant à tous trois, leur ménagère en même temps.
Elle était si douce et si bonne! Son intelligence s'était développée en
raison inverse de sa taille et de sa force. La jeune fille avait compris
le rôle que lui assignait la nature dans cette association de forces.
Tous trois l'adoraient: elle était en quelque sorte leur conscience
vivante; c'était elle qui, dans tous les cas où quelque question était à
décider, plaidait la cause du bien et du juste. Elle avait ce sens
intime des femmes qui leur apprend les délicatesses de la probité. Et
ils l'écoutaient avec une sorte d'admiration: ses arrêts étaient
respectés à l'égal d'une loi.
Dans les villes où ils passaient, elle s'érigeait en «homme d'affaires.»
C'était elle qui allait solliciter des autorités les permissions
nécessaires. Elle s'y prenait de si gracieuse façon que pas un
fonctionnaire--et l'on sait s'ils sont complaisants en général--ne
songeait même à lui refuser ce qu'elle lui demandait.
Le soir, après le travail, les trois hommes se réunissaient autour
d'elle, et elle leur faisait la lecture.
Elle avait tout appris par elle-même et s'était de sa propre autorité
érigée en institutrice. Cette vie de saltimbanques eût fait envie à des
patriarches. C'étaient d'honnêtes gens ne faisant tort à personne et
passant à travers les perversités humaines sans les connaître, contents
de leur sort et ne désirant rien de plus. Cela ne pouvait durer: le
malheur veillait.
Un jour, dans un de ses exercices, le père Martin poussa tout à coup un
cri, et un flot de sang s'échappa de ses lèvres: un vaisseau s'était
rompu dans sa poitrine. Le pauvre homme sentit qu'il était mort. A peine
lui fut-il possible de prononcer quelques mots. Seulement il mit la main
de Mignonne dans celles des deux frères, et il leur adressa un regard si
éloquent qu'ils comprirent. Il réclama d'eux le serment qu'il avait fait
lui-même à leur mère mourante. Les deux frères jurèrent de ne jamais
quitter Mignonne et de se dévouer à elle.
Le saltimbanque mourut, un sourire aux lèvres. Et quel courage il lui
avait fallu pour conserver cette sérénité apparente! Les moribonds ont
une intuition surhumaine, et il avait vu dans l'avenir de nouvelles
douleurs.
Les deux jumeaux avaient quinze ans, Mignonne dix-sept. On eût dit que
la mort de son père eût été le signal attendu par la maladie pour se
ruer sur elle. La pauvre rachitique fut saisie presque immédiatement par
d'atroces douleurs qui tordirent ses membres. Quand la santé lui
revint--et quelle santé!--elle ne pouvait plus marcher. Les frères
eurent un moment de profond découragement, mais elle, avec son sourire
d'ange, elle leur dit:
--Ne vous désolez pas pour moi. Travaillez, je ne vous gênerai pas. Je
ne vous demande qu'une chose, c'est de m'aimer.
Et elle fit si bien, elle sut si bien dissimuler les tortures qui
parfois convulsaient ses membres endoloris, que les frères retrouvèrent
leur énergie.
Un an se passa. Dans la baraque, ils avaient installé une petite
chambre, toute blanche, éclairée par une fenêtre auprès de laquelle la
malade passait la plus grande partie de son temps, regardant de son oeil
triste et doux les campagnes qu'ils traversaient, les arbres qui
fuyaient, ou contemplant les maisons qui bordaient les grandes places
des villes où ils s'arrêtaient.
Souvent, ils la prenaient dans leurs bras et ils la portaient dehors au
grand soleil. Ils espéraient un miracle, qui, hélas! n'arrivait pas. Un
miracle, non. Ce fut une épouvantable catastrophe qui les frappa. Ils
étaient venus à Paris, à l'occasion des fêtes royales, et avaient obtenu
une place au carré Marigny. La semaine avait été fructueuse. Mais, par
suite de je ne sais quelle rivalité malveillante, ils avaient été
avertis qu'ils eussent à céder leur place à un nouveau venu. Ah! si
Mignonne avait pu se rendre à la mairie, elle aurait bien su prouver à
l'employé qu'ils étaient victimes d'une injustice. Mais il n'y fallait
pas songer.
La pauvrette était de plus en plus faible. Ses membres atrophiés ne lui
permettaient pas de tenter un seul mouvement. Elle avait même dû
renoncer à ces promenades qu'elle faisait naguère sur les bras de ses
frères. Elle les décida à tenter eux-mêmes de fléchir le cerbère
administratif, leur expliquant ce qu'ils devaient dire, les formules
respectueuses dont ils devaient user.
--Surtout ne parlez pas trop... et ne discutez pas. Approuvez tout.
Elle avait une profonde connaissance du coeur des fonctionnaires. Mais
ils n'avaient pas ce tact exquis. A la première sottise que leur débita,
du haut de son fauteuil de cuir, le pontife budgétaire, ils
s'emportèrent, voulurent lui prouver qu'il avait tort, ce qui était
vrai, et par conséquent constituait une injure cruelle. Ils furent
éconduits avec l'aménité connue. Ils sortirent donc fort tristes du
bâtiment municipal, et se regardant, ils se sentaient tout penauds de
reparaître devant leur cher juge auquel il faudrait bien tout confesser.
Mais ils la savaient indulgente et se hâtèrent.
En approchant du carré Marigny, ils remarquèrent un mouvement
inaccoutumé à cette heure. Des femmes fuyaient, des hommes couraient.
Enfin, un mot frappa leur oreille: Le feu!
Une même angoisse leur serra le coeur. Ils s'élancèrent en avant,
arrivèrent en vue de la pauvre baraque.
Malheur! auprès de leur humble voiture s'élevait un de ces grands
établissements faits de bois et de toile, qui affectent des allures
théâtrales. Il brûlait. Déjà la flamme, courant avec une effroyable
rapidité, avait saisi sous ses dents rouges les ais les plus forts qui
craquaient et s'ébranlaient.
Ils fendirent la foule amoncelée. Il fallait arriver à temps. Leur
baraque n'était pas encore atteinte.
--Mignonne! Mignonne! criaient-ils.
Ils atteignirent la voiture; mais au moment où ils y touchaient, l'un
des énormes panneaux du théâtre s'abattit sur leur baraque, la couvrant
tout entière de débris enflammés.
Mignonne! Ils se ruèrent à travers le feu qui les mordait. Comment
firent-ils? Ils parvinrent jusqu'à la petite chambre où elle les
attendait, immobile, effarée, pâle, car elle comprenait tout et savait
qu'il lui était impossible de s'enfuir. Ils allaient la saisir, mais au
même instant, le toit de la baraque craqua sous le poids qui
l'accablait, et qui était énorme. Instinctivement, ils eurent une même
pensée: soutenir ce toit, l'empêcher d'écraser la Mignonne. D'une main,
ils s'arc-boutèrent aux parois; de l'autre, ils résistèrent à la chute,
supportant la masse qui resta immobile. Mais la flamme rongeait le bois
et brûlait leur chair. Ils ne sentaient pas l'horrible torture. La
Mignonne était toujours là, immobile, les regardant de ses yeux, qui
seuls vivaient encore. La fumée glissant à travers les fentes
envahissait la baraque. Mais le toit ne s'effondrait pas. Ils criait: Au
secours! Ils entendaient les clameurs de la foule. La chair se
détachait, boursouflée, de leurs mains qui grésillaient.... La
souffrance était telle qu'ils poussaient des hurlements, mais leurs
membres restaient de fer....
Tout à coup il y eut un écroulement. Que se passa-t-il? Quand ils
revinrent à eux, ils étaient étendus sur de la paille. Deux hommes
étaient auprès d'eux: c'étaient Armand de Bernaye et Archibald de
Thomerville.
--Mignonne!
Elle était morte. Quant à eux, ils avaient chacun un bras brûlé jusqu'à
l'os. L'amputation était nécessaire. Ce fut un horrible désespoir....
Ils ne songeaient qu'à elle. Ils ne résistèrent même pas. Ils subirent
tous deux, sans un cri, la plus effroyable opération que le chirurgien
eût encore osé tenter, la désarticulation de l'épaule. On les avait
transportés dans la maison de Thomerville. Dès qu'ils furent seuls, ils
n'eurent qu'un désir: Mourir!... A quoi étaient-ils bons maintenant sur
la terre, maintenant que Mignonne était morte? Ils arrachèrent leurs
appareils.
Encore une fois, Armand les sauva. Puis il leur parla. Ayant reconnu
leur indomptable énergie, il leur demanda, comme plus tard il devait le
demander à Martial, si cette vie dont ils ne se souciaient plus, ils la
voulaient consacrer à l'oeuvre du bien contre le mal. Et voilà comment
les deux frères Droite et Gauche faisaient partie du Club des Morts.
Ils étaient restés saltimbanques, et c'était dans leur baraque que
venaient d'entrer les cinq personnages dont nous avons décrit les
exploits dans le chapitre précédent. Donc Muflier, s'effaçant avec toute
la galanterie dont il était capable, avait fait place à la belle
Hermance, tandis que Goniglu essuyait avec sa manche le coin de banc qui
allait avoir l'honneur de supporter les formes massives de Paméla.
Maloigne, toujours modeste, se tenait debout contre un des poteaux de
soutien.
Les deux frères, quoique privés chacun d'un bras, exécutaient les
exercices que d'ordinaire on applaudit, alors même que le sujet est en
possession de tous ses membres. Voici comme ils procédaient. Tout
d'abord, c'étaient de simples jeux d'adresse. Se plaçant côte à côte,
ils jonglaient avec des boules, la main de chacun recevant et rejetant
les objets lancés par l'autre, et ils étaient parvenus à une telle
précision, que jamais une erreur ne se produisait. Ces deux bras étaient
bien en réalité dirigés par la même volonté, guidés par le même coup
d'oeil. Ainsi retenus, fondus en quelque sorte en un seul être, ils
bondissaient sur des trapèzes, s'enlevant sur des cordes tendues,
exécutant des culbutes, jusques et y compris le saut périlleux. Hermance
ne se possédait pas d'aise: Paméla, qui était plus sentimentale,
répétait vingt fois par minute:
--Les pauvres garçons!...
Goniglu secouait la tête, et déclarait que c'était très-fort! Maloigne
lorgnait Hermance du coin de l'oeil en se disant que peut-être pour lui
plaire et devenir son «heureux vainqueur» il lui faudrait se faire
amputer d'un bras ou d'une jambe. Seul, Muflier--l'homme qui faisait
grand--considérait avec un dédain non dissimulé les exercices de haute
voltige qui peut-être lui paraissait peu compatibles avec le véritable
sentiment de la dignité humaine.
Cependant, Droite et Gauche avaient apporté sur le devant de leur petite
scène des poids de toutes formes et de toutes grandeurs, des altères de
taille respectable, et ils avaient annoncé au public que tout spectateur
était invité à se présenter: quel que fût le poids soulevé à bras tendu,
chacun des frères s'engageait à y ajouter un poids de dix kilos et à
exécuter le même exercice que l'amateur. Comme toujours, l'invitation
n'avait pas produit d'effet immédiat. Alors, pour _allumer_ le public,
Droite et Gauche avaient commencé à soulever des poids, et, en vérité,
ils semblaient se livrer à de tels efforts pour un malheureux bloc de
soixante livres, que la victoire devait être facile à remporter.
Un quidam se hasarda, et, sans hésiter, saisit par la poignée un poids
de soixante livres. Il était robuste, mais peut-être l'amour-propre
était-il chez lui plus fort encore. Toujours est-il qu'il parvint, sans
trop de cahots, à suspendre le poids à son bras tendu comme un levier.
Mais il le laissa retomber un peu trop brusquement, et il eût peut-être
endommagé le plancher de bois, si Gauche, le saisissant à la volée, ne
l'eût relevé d'un seul mouvement. La salle trépigna.
--Va donc, Goniglu, fit Muflier en se penchant vers son compagnon. Ça
fera plaisir à ces dames.
Goniglu jeta à Paméla un regard interrogateur. La belle baissa les yeux,
et l'aimable rougeur que le vin avait fixée à son nez s'étendit sur tout
son visage. C'était un acquiescement tacite et délicat.
Goniglu dressa sa longue taille, et s'approchant des tréteaux, il
escalada l'estrade avec la dextérité d'un acrobate émérite. Les
spectateurs furent du premier coup admirablement disposés en sa faveur.
--Combien faut-il à monsieur? demanda Droite.
Goniglu regarda Muflier, qui cligna de l'oeil pour l'encourager:
--Cent livres, dit-il.
Gauche leva le poids, comme il eût fait d'une orange, et le lui
présenta. Goniglu fut froissé de ce dédain pour les kilos et reprit:
--Je me suis trompé, cent vingt!
--Voilà! fit Droite, en exécutant le même mouvement.
Goniglu ne jugea pas à propos d'exagérer ses scrupules d'amour-propre,
et, bravement, saisit l'objet par son anneau de fer.
Mais Goniglu avait compté sans les nombreuses libations de la journée;
voilà qu'au moment où il fit appel à toute la rigidité musculaire dont
il était capable, certain travail s'opéra dans les régions
oesophagiennes qui lui fit passer dans tout le corps une sueur glacée.
Goniglu vit d'un coup d'oeil l'abîme entr'ouvert sous ses pas, et
s'arc-boutant sur ses jambes qui flageolaient, il tira sur l'anneau.
Mais décidément le ciel était contre lui, et l'effort violent que tenta
Goniglu n'eut d'autre résultat que de le lancer en avant, le nez le
premier, sur le plancher, qu'il couvrit de sa longue personne. Un éclat
de rire homérique salua cette chute.
Muflier avait bondi en poussant un juron épouvantable. D'ordinaire, il
n'avait pas la douceur de l'agneau; mais, l'ivresse aidant, il devenait
féroce. En vain Hermance se jeta à son cou, en le suppliant de ne pas
faire de scandale; en vain Paméla poussa des cris de Mélusine. D'un
saut, Muflier sauta sur l'estrade.
--Je prends cent cinquante, cria-t-il.
Et, sans attendre qu'on les lui présentât, il saisit les poids qui
représentaient cette charge et parvint à les enlever.
On était redevenu silencieux. C'était la lutte suprême qui s'engageait.
--Nous disons donc que je dois enlever cent soixante, dit Droite.
--A moi cent soixante-dix! hurla Muflier.
Après lui, la voix calme de Gauche reprit:
--Et voilà cent quatre-vingts....
La sueur perlait au front de Muflier; ses dents grinçaient l'une contra
l'autre. Il avait peur.... Que dirait Hermance s'il était vaincu?
--Deux cents... fit-il d'une voix rauque.
Cette fois, il y eut un moment d'arrêt. Muflier regarda les poids avant
de les saisir de ses doigts nerveux... Mais il crut entendre dans la
foule un mouvement de défi. C'en était trop. Il se baissa; mais il ne se
releva pas. Son bras resta rivé à la masse, qui ne bougeait pas. Une
vingtaine de secondes s'écoula, et cela lui parut un siècle. Gauche eut
pitié de lui, et, l'écartant légèrement, prit le poids, qu'il enleva à
la hauteur de son épaule. Oh! cette fois, Muflier n'y put tenir.
--Ah! c'est comme ça! cria-t-il, eh bien! je vous dis que vous êtes un
tas de canailles et que je vais vous faire votre affaire.
Certes, cette conclusion n'avait rien de logique, mais raisonne-t-on
quand deux beaux yeux--et tels lui avaient toujours paru ceux
d'Hermance--sont fixés sur vous? Les spectateurs s'étaient levés. En
majorité, c'étaient des femmes, des enfants, des flâneurs peu disposés à
prendre part à un pugilat, et dès les premières provocations de Muflier,
chacun commença à tirer vers la porte.
--Pourquoi nous insultez-vous? dit Gauche. Ce n'est pas notre faute si
vous êtes ivre!
--Ivre! ivre! hurla Muflier. Je vais t'en donner, méchant manchot!
Et il se rua sur lui. Il faut savoir que Goniglu--qui sans doute se
trouvait bien--n'avait pas cessé d'_embrasser sa mère_, selon la
magnifique expression du Romain débarquant sur la terre carthaginoise.
Les pieds de Muflier heurtèrent les côtes de Goniglu, et il faillit
tomber. Quand il voulut se relever, quelque chose qui ressemblait à un
étau le tenait à la gorge. En même temps, la foule, décidée à garder la
neutralité, escaladait les bancs pour sortir plus vite. C'était une
déroute. Dans leur hâte, les plus pressés renversaient les ais qui
soutenaient les quinquets, et on entendait un bruit de verres cassés.
L'obscurité se faisait dans la salle. Maloigne, qui se considérait comme
ayant charge d'âmes, avait entraîné Hermance et Paméla.... Muflier se
débattait; en somme, il était d'une force herculéenne et n'était pas
homme à se rendre sans résistance. L'ivresse le rendait fou. Il frappait
à tort et à travers. Ses poings ne rencontraient que le vide. Tout à
coup, oubliant où il se trouvait, supposant, dans sa surexcitation,
qu'il se livrait à quelqu'une de ses opérations ordinaires et qu'il
avait maille à partir avec les gendarmes, il s'oublia au point de
pousser le cri de ralliement: