La duchesse sourit:
--Je suis sûre de moi!
--Je veux, continua Mancal en se penchant vers elle, que vous le rendiez
fou, que vous éveilliez en son âme une passion si intense, si
irrésistible....
Il baissa la voix:
--Que, dans son entraînement, ce jeune homme aille... jusqu'au crime!
La duchesse tressaillit:
--Vous le haïssez donc bien?
--Oui!
--Et en échange du concours que vous me demandez, que m'offrez-vous à
votre tour?
--Je vous offre des trésors si grands que nul peut-être n'en connaît le
chiffre.
--Folie! Vous me raillez!
--Ce soir, M. de Silvereal viendra...
--Je le sais.
--Cet homme est en possession d'un secret qu'il faut lui arracher. Je
serai là... caché. Vous serez seule avec lui. Dans une heure, je vous
enverrai un bouquet. Vous aurez soin de ne pas le respirer; mais, le
soir, vous donnerez à M. de Silvereal la fleur rouge qui se trouvera au
centre de ce bouquet. Je ne vous fais pas l'injure de douter qu'il ne la
porte à ses lèvres...
--Et alors?
--Alors le reste me regarde. Nous saurons si mes pressentiments m'ont
trompé... ou si ces rêves qui vous éblouissent se peuvent réaliser...
--Vous n'avez donc aucune certitude?
--Ne me demandez rien de plus. Soyez patiente jusqu'à ce soir, et alors,
duchesse de Torrès, vous pourrez à votre gré ou contraindre vos ennemis
à plier devant vous, ou tout au moins vous venger!
--J'attendrai. Mais ce jeune homme?
--Ce que je vous demande aujourd'hui est peu de chose. Recevez-le devant
moi et approuvez ce que je dirai.
--J'y consens. Mais qui me prouve que vous ne me tromperez pas et qu'en
me trompant par des espoirs irréalisables vous ne cherchiez pas
uniquement à obtenir ma complicité dans vos projets personnels?
--Madame, dit gravement Mancal, entre gens comme nous, les serments
n'ont pas de valeur. Mais regardez-moi bien en face, et demandez-vous si
réellement l'homme qui vous parle de sa haine peut s'abaisser à de
vulgaires intrigues de chantage.... Regardez-moi, vous dis-je! et, dans
mon regard, sachez lire l'expression de la passion violente et
implacable. Je veux... entendez bien ce mot... je veux me venger... rien
de plus, rien de moins. Pour parvenir à mon but, j'avais besoin d'une
alliée... je vous ai trouvée sur ma route....
Mancal lui avait tendu la main.... Elle y laissa tomber la sienne, et
dit en souriant:
--Je vous fais crédit jusqu'à ce soir.
--Merci! Maintenant reprenons chacun notre rôle... et faites entrer
notre jeune homme.
Un instant après la porte s'ouvrait, et le laquais annonçait:
--M. le comte de Cherlux.
Et Jacquot entra. Oui, c'était bien celui que nous avons trouvé il y a
quelques heures dans le cabaret de Diouloufait, c'était bien lui qui se
présentait sous le nom et sous le titre de comte de Cherlux....
Transformation singulière, mais certainement moins bizarre que celle
qui s'était accomplie dans l'extérieur du jeune homme. D'où lui venait
donc cette aisance aristocratique, cette simplicité dans le luxe, ce
goût réellement exquis, lequel avait présidé à sa toilette? Jacques de
Cherlux--car tel était le nom que nous lui donnerons désormais--était de
taille moyenne, mais admirablement proportionnée. Il portait encore sur
son visage pâli les traces des dernières émotions qu'il avait subies;
mais cette lassitude même prêtait un nouveau charme à sa physionomie un
peu inquiète. Jacques était beau, et la délicatesse de ses traits et de
sa stature lui donnait je ne sais quel charme dont on avait peine à se
défendre. En ce moment, il était visiblement ému; en vérité, il croyait
marcher dans un rêve. La métamorphose qui s'était opérée lui semblait
invraisemblable. Comment! hier encore, il n'était qu'un ouvrier, il
luttait contre des malveillances inconnues, il se débattait contre une
fatalité qui s'acharnait après lui, et voilà qu'aujourd'hui il était
admis, sur son nom, en présence d'une des plus jolies, des plus
élégantes femmes de Paris, en face de cette créature idéalement belle
qu'il avait entrevue un jour en tremblant, et qui maintenant s'inclinait
gracieusement devant lui et lui disait de sa voix pure et fraîche:
--Soyez le bienvenu, monsieur.
Mancal s'avança vivement à sa rencontre.
--Madame la duchesse, dit-il, permettez-moi de vous présenter monsieur
le comte Jacques de Cherlux, en faveur duquel je fais appel à toute
votre bienveillance.
Jacques, troublé, regardait la duchesse et attendait.
A vingt ans, qui aurait pu, sans frémir jusqu'aux fibres les plus
intimes de son être, contempler cette créature, devant laquelle un
véritable artiste, Martial, avait oublié sa mère, cette femme si
complétement belle que les plus expérimentés des viveurs s'étaient voulu
tuer à ses pieds. Lui ne savait rien, n'entendait rien... toute son âme
passait dans ses regards, et ses lèvres tremblaient comme si la formule
d'adoration avait été prête à s'en échapper...
--Votre recommandation est toute-puissante, vous le savez, dit la
duchesse en regardant Mancal, mais le nom de M. le comte de Cherlux, et
je dois dire plus encore, sa jeunesse et sa distinction plaident en sa
faveur mieux encore que vos paroles...
--Madame, fit Jacques, je ne sais comment reconnaître....
La duchesse lui désigna un siége de la main.
--Madame, reprit Mancal, qui suivait avec soin les progrès de l'émotion
qui s'emparait du néophyte admis dans le temple, M. le comte de Cherlux,
par suite de circonstances que je me ferai un devoir de vous expliquer,
se trouve dans une situation des plus singulières: jusqu'à ce jour, il a
ignoré et son nom et les hautes destinées qui lui étaient réservées....
Je viens vous supplier de vouloir bien être sa patronne, son bon ange,
et de lui ouvrir les portes de ce monde dans lequel, j'en suis certain,
il occupera une place brillante. M. de Cherlux, qui--je puis le dire
sans l'offenser--a besoin en quelque sorte d'un stage dans la société
dont il ignore encore les moeurs, m'a témoigné le désir, très-honorable,
de s'attacher pendant quelque temps--presque incognito, pour ainsi
dire,--à la personne de quelqu'un de nos grands seigneurs... en qualité
de secrétaire, par exemple. Il est riche, et c'est, vous le comprenez,
dans un but tout spécial qu'il veut, mettant son instruction et son
intelligence au service d'un des rois de votre monde, acquérir en
échange ces notions sociales, cette expérience des hommes qui lui font
défaut... Veuillez dire, monsieur de Cherlux, si je traduis exactement
votre pensée.
Jacques tressaillit, mais il lui fallait s'arracher à la contemplation
qui rivait son regard et sa pensée à la beauté de l'enchanteresse... il
releva la tête.
--En effet, madame, répondit-il d'une voix qu'il s'efforçait de rendre
calme, ce qui se passe aujourd'hui dans ma vie est tellement
extraordinaire, que j'ose à peine croire à ce miracle qui vient de
s'accomplir et qui d'un déshérité de la vie fait un gentilhomme, et je
vous l'avoue, au moment de franchir le seuil de ce monde, à peine
entrevu dans le mirage de mes songes de jeunesse, j'hésite... j'ai
presque peur.... Déjà la bienveillance que vous semblez me témoigner
m'encourage. M. Mancal a bien voulu me laisser espérer que madame de
Torrès prendrait en pitié cette inexpérience... C'est donc un suppliant
qui vient à vous, madame, et qui vous supplie de ne le pas repousser....
Ah! s'il eût pu comprendre en ce moment le rapide regard qui
s'échangeait entre les deux complices.
--Qu'il vous aime! avait dit Mancal.
--Il m'aimera! il m'aime! répondaient les yeux du Ténia.
--Monsieur le comte, dit-elle, je vous suis dès ce moment tout
acquise... et quelle que soit la requête que vous ayez à m'adresser, je
puis vous assurer que j'emploierai ma faible influence à vous donner
satisfaction....
Mancal reprit la parole:
--Si j'ai bien compris les intentions de M. de Cherlux, dit-il, l'homme
à qui nous devons demander un pareil service doit joindre à une grande
situation une honorabilité reconnue et incontestée...
--Sans doute.
--Eh bien, si j'osais émettre un avis, je rappellerais à madame la
duchesse que, dans la société parisienne, nul ne me paraît plus digne de
cette confiance qu'un homme honoré par elle d'une estime particulière.
--Son nom?
--Ne l'avez-vous pas deviné? je veux parler de M. le duc de Belen.
Le Ténia regardait Mancal et cherchait à comprendre le but vers lequel
il tendait. Mais le visage du forçat avait perdu son expression féroce
pour prendre le masque de l'obséquiosité polie. Quant à Jacques, il
écoutait pour ainsi dire sans entendre. Il contemplait les cheveux de la
duchesse négligemment rejetés sur sa nuque; il devinait sous son
peignoir ces formes admirables qui avaient inspiré jadis un
chef-d'oeuvre à Martial; son regard courait sur ces mains fines, ces
bras blancs et ronds qu'un statuaire eût moulés, et, dans cette sorte
d'adoration inconsciente, il se souciait peu, en vérité, du sens même de
la conversation dont il était l'objet.
--J'ai déjà eu l'honneur, continua Mancal, de pressentir M. le duc à ce
sujet, et j'ai la conviction que la recommandation de madame de Torrès
serait toute-puissante pour le décider à accueillir M. de Cherlux.
Elle regarda Jacquot, qui, surpris dans sa contemplation, rougit et
baissa les yeux.
--Quel est votre avis, monsieur de Cherlux? demanda-t-elle.
«Savez-vous bien, ajouta-t-elle en souriant, que si la timidité sied à
la jeunesse, elle pourrait cependant vous être nuisible dans le monde
où vous allez entrer?
--Madame, fit Jacques vivement, s'il vous plaît vouloir bien m'honorer
de votre protection, soyez certaine que je saurai m'en rendre digne...
--Qu'il soit donc fait comme le désire mon ami Mancal, fit-elle en se
levant.
Avec ces mouvements gracieux et empreints d'une volupté enivrante dont
les courtisanes du grand monde ont le secret, elle s'approcha d'un petit
meuble, et, se penchant, elle écrivit quelques lignes.
Puis, se tournant vers Jacques:
--Puisque vous me permettez, dit-elle, de prendre un rôle de bonne fée
dans votre existence, monsieur le comte, présentez-vous de ma part chez
M. le duc de Belen: vous ne pouvez trouver de meilleur professeur, plus
digne à tous égards de votre confiance comme il l'est déjà de notre
estime.... Je lui explique votre situation en deux mots, il se fera
votre initiateur....
Jacques s'était levé à son tour, et ses doigts tremblaient en touchant
la lettre que lui avait remise la duchesse.
--Allez, monsieur le comte, lui dit-elle, et laissez-moi espérer que
vous n'oublierez pas trop vite celle qui est heureuse de vous rendre ce
léger service....
Elle lui tendit la main. Il s'inclina, et par un mouvement inconscient,
il saisit cette main et y appliqua ses lèvres.... Elle ne la dégagea
pas... un frisson parcourut les veines du jeune homme.... Un instant
après, à demi fou, la fièvre au cerveau, il s'élançait hors de l'hôtel.
--Eh bien, mon cher allié, dit la Torrès à Mancal, êtes-vous content de
moi?
Avant d'aller plus loin, il nous faut expliquer en quelques mots comment
Jacquot, l'ouvrier, était devenu tout à coup la comte de Cherlux. Rien
de plus simple, d'ailleurs. Le véritable comte de Cherlux était un de
ces viveurs tarés qui, après avoir abusé de toutes les jouissances,
descendent peu à peu tous les degrés de la misère. Un jour, Mancal
l'avait rencontré: une pensée infernale avait traversé son cerveau.
--Monsieur le comte, lui avait-il dit, que donneriez-vous pour trois
mois de luxe et de richesse qui vous rappelassent votre vie d'autrefois?
A ces paroles, tous les appétits du vieux comte s'étaient soudainement
réveillés, et un pacte était intervenu entre eux. Contre une somme de
cent mille francs, le comte de Cherlux avait signé un testament et un
acte de reconnaissance qui s'appliquait à Jacques. Le testament
expliquait une histoire banale de séduction: rien ne pouvait sembler
plus naturel. Puis le comte s'était rejeté follement dans le tourbillon
des plaisirs. Mais son organisme épuisé n'avait pu résister aux excès de
toutes sortes. Deux mois après, il mourait de la rupture d'un anévrisme,
et c'est alors que M. Mancal révélait à Jacques cette prétendue aventure
qui le faisait, lui, l'orphelin, le seul héritier du comte de Cherlux...
XII
LES GALANTERIES DE MUFLIER
Le lecteur nous pardonnera si, l'entraînant à notre suite, nous le
contraignons à passer subitement de l'hôtel de M. de Belen au bouge de
l'_Ours vert_, de là dans le boudoir d'une courtisane, puis encore
ailleurs, et toujours plus loin.
Les faits sont là qui crient au narrateur:
--Marche! marche!
Dans le drame complexe que nous avons entrepris de raconter et qui est
resté, il y a trente ans, dans une ombre mystérieuse qu'ont à peine
traversée quelques lueurs sinistres, les personnages les plus divers,
appartenant à toutes les classes de la société, se sont heurtés dans une
lutte terrible qui a mis face à face les êtres les plus disparates, en
apparence les plus étrangers l'un à l'autre, et force nous est de les
suivre dans les divers milieux où ils vivaient.
Cela dit, allons au quai de Gèvres, qui s'étend, comme chacun sait, du
pont Notre-Dame au pont au Change. Là, au coin de la rue des Arcis, une
maison, surplombant sur le quai de son pignon qui semblait prêt à
s'écrouler, donnait asile à certains personnages que les plus délicats
auront plaisir à retrouver. Dans une mansarde du troisième et dernier
étage--justement au-dessous du toit pointu--Muflier, Goniglu et Maloigne
étaient tous trois agenouillés sur le carreau. Était-ce donc que,
créatures coupables, ils s'abîmaient dans les douleurs du repentir et
criaient merci à l'éternel?
Pas précisément. Entre eux, à terre, il y avait un sac, et leurs mains,
loin d'être levées vers le ciel, étaient très-activement occupées à
fouiller ledit sac, d'où ils tiraient un à un les objets les plus
singuliers.
C'était une paire de vieilles bottes aux talons absents et aux tiges
crevées, puis des socques plus ou moins articulés, puis un manche de
parapluie, un paquet de chiffons. Que sais-je? Et ils cherchaient
toujours, car le sac semblait inépuisable comme la célèbre bourse de
Fortunatus.
Tout à coup un triple cri de joie s'échappa des trois poitrines de ces
trois gentilshommes, et pour saisir ce qu'ils venaient d'entrevoir sans
doute au fond du sac, ils se baissèrent si vivement que leurs trois
crânes se cognèrent avec un bruit mat.
Mais, sans s'arrêter à ce détail sans importance, ils se redressèrent
instantanément:
--Un chandelier d'argent! cria Muflier.
--Un couvert de vermeil, ricana Goniglu.
--Une casserole de cuivre, brama Maloigne.
--Et c'est tout?
--C'est tout.
--Bah! ça ne valait pas la peine d'assommer cet imbécile, fit Maloigne,
qui avait le coeur sensible.
--Cet homme était coupable, reprit Muflier d'un ton grave, et sa
punition est juste. Comment! nous sortons bien tranquillement de l'_Ours
vert_, comme d'honnêtes gens que nous sommes; rêvant à l'avenir, nous
suivons le quai... quand tout à coup, aux premières lueurs du jour, nous
apercevons un particulier qui se glissait le long des maisons en rasant
les murs.
--Il avait mauvaise apparence, interrompit Goniglu.
--De plus, continua Muflier, il avait un sac.
--Un sac plein.
--Bombé, séduisant, chargé de promesses.
--Et de vieux chiffons.
--Tout indiquait donc que c'était un travailleur qui emportait au logis
le butin de la nuit.
--Ce fut aussi mon avis. Nous échangeons un regard...
--Et nous tombons dessus. Je lui lance un coup de poing!
Muflier laissa tomber sur sa main son front pensif.
Puis, se relevant brusquement:
--Goniglu, dit-il, je vais formuler une proposition.
--Formule.
--Il y a longtemps, mais là, très-longtemps que je n'ai pas fait un de
ces petits déjeuners...
--Côtelettes aux cornichons.
--Vin bouché.
--Café, pousse-café, rincette.
--_Et cætera_, justement. Eh bien! voilà mon avis: Nous sommes, quant à
présent, en possession de dix ronds de vingt francs.
--Les fonds de Bisco.
--Mais je dois t'avouer, Goniglu, que c'est un mouvement de délicatesse
qui m'a déterminé à cogner sur le bonhomme de tout à l'heure.
--Ah bah!
--Tu vas me comprendre.... Que nous a dit le Bisco?
--Qu'il y aurait une affaire.
--Très-bien!
--Qu'il fallait nous requinquer un brin.
--Ce que vous allez faire tout à l'heure... et puis...
--C'est tout.
--Mais, Goniglu de mon coeur, il y avait un sous-entendu, c'est que les
jaunets étaient comme qui dirait une avance, des arrhes... et je
préfère--voilà où éclate la délicatesse que je vous signalais tout à
l'heure--n'y toucher qu'après les avoir gagnés.
--Ah bah! fit encore Goniglu, que les scrupules de Muflier surprenaient
au plus haut point.
--Mais, d'autre part, j'ai envie de bien déjeuner... Alors, nous avons
_pigé_ le sac du bonhomme inconnu... Petit Maloigne va aller chez le
joli _Fourgat_ (recéleur) d'à côté, il va laver le chandelier, le
couvert et la casserole, et alors, noce à mort!
--Bravo! firent les deux hommes.
--Je suis prêt. Je vas _rincer_ tout ça, fit Maloigne.
--Va donc, jeune messager, reprit Muflier, qui aimait à imiter l'accent
de Frédérick dans _Robert Macaire_, et hâte-toi; nous t'attendons avec
impatience.
Maloigne, sans se plus faire prier, disparut, cachant sous sa blouse
déguenillée le butin dû à l'exploit nocturne.
Goniglu et Muflier restèrent seuls.
Il paraît que, devant Maloigne, ils n'avaient pas dit toute leur
pensée, car, obéissant tout à coup à une même réflexion, ils se
regardèrent, et la même exclamation: Eh bien? sortit de leurs lèvres.
--Voyons, Goniglu, dit Muflier, qu'est-ce que tu penses de Bisco?
--Il a une rude poigne.
--Et il nous a carrément roulés. Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit.
Bah! pour un coup de poing de plus ou de moins! c'est pas la mer à
boire. Mais les affaires... as-tu confiance?
--Hum! hum!...
--Il fait de belles promesses...
--Les tiendra-t-il?
--J'ai de la méfiance...
--Et moi aussi.... Je dis qu'au fond il se fiche de nous, et qu'il fait
un tas de manigances.
--Dame! je l'ai vu entrer plus de vingt fois, en le filant, chez une
espèce de tripoteur qui a des bureaux d'un chic...
--Par la grand'porte?...
--Mon Dieu, oui.
--Dans son costume ordinaire?
--Oh! parfaitement, avec la casquette et les rouflaquettes.
Ce mot gracieux désigne les mèches collées aux tempes et ramenées en
pointe qui distinguent les _lions_ du boulevard extérieur.
--Et il restait longtemps?
--Ça, c'est encore plus drôle, jamais je ne l'ai vu sortir.
--Bah! c'est qu'il y a deux sorties.
--Maloigne veillait à l'autre.
--Bigre!... et le nom du tripoteur?
--Mancal.
--Connais pas.... Enfin, tout ça prouve que le Bisco lâche le simple
travail du bon Loup pour se fourrer dans des opérations de haute
volée... et qu'en somme, il oublie les vieux.
--Pourtant, reprit Goniglu, c'est peut-être ainsi qu'il prépare un coup
_chocnosof_, tu sais, là, un vrai _bazardement_...
--Possible! en tout cas... ton avis...
--Ouvrir l'oeil...
--C'est ça.... Vois-tu, quand le chef a de l'ambition, au besoin il
coupe sa queue d'un coup... et se débarrasse des _camaros_ en lançant à
la _rousse_ un bon petit avis...
--Je ne crois pas pourtant que le Bisco...
--Capable de tout! interrompit Muflier. Moi, c'est mon idée. Donc, tu
l'as dit, ouvrons l'oeil... et dame! en cas de danger!...
Ils échangèrent un regard suffisamment intelligible pour que toute
explication fût inutile.
Au même instant, d'ailleurs, la porte s'ouvrait et Maloigne
reparaissait.
--Tu as été rudement long!
--Est-ce que le père Blasias n'y était pas?
Ces deux questions furent simultanées.
Mais, sans répondre immédiatement, Maloigne ferma soigneusement la
porte, et, se rapprochant des amis, dit à voix basse:
--J'ai les jaunets!
--Bravo!
--Chut donc! fit Maloigne. Mais il y a autre chose...
--Quoi?
--Je ne sais pas si ça peut servir.... Mais M. Muflier est si malin....
Muflier se rengorgea et dit d'un ton protecteur:
--Parle, petit, car, d'honneur, tu me fais périr d'impatience!
--Eh bien, voilà! reprit Maloigne. J'allais donc chez le père Blasias,
et j'allais entrer carrément dans la boutique du vieux revendeur, quand
je me suis cassé le nez...
--Hein!
--La boutique était fermée.
--Fichtre! s'écria Muflier, est-ce que le vieux birbe aurait été
coffré?...
--Ç'a été mon idée.... Mais, moi malin, je me dis: c'est pas naturel.
Or, comme c'est moi qui fais toujours les courses chez le vieux, j'ai
fait là comme partout.
--Ce qui veut dire?...
--Que j'ai regardé les êtres, les tenants et les aboutissants, et que je
les connais au bout de l'ongle. Or, le vieux ne sait peut-être pas que
derrière la maison, dans une cour, il y a un caveau... tout noir... où
on fourre un tas de débarras... et dans le mur, un trou... et derrière
le trou, un autre mur, celui du logement du vieux; et enfin, dans ce
mur, un autre trou, par lequel on voit chez lui.
--Diable! fit Muflier, tu es un rude lapin, toi!...
--Merci, patron! fit Maloigne. Donc, je me dis comme ça: Ou il y est, ou
il n'y est pas; s'il n'y est pas, je ne verrai rien...
--Très-logique!
--Donc, je vais au caveau, et, de trou en trou, je regarde...
--Et alors?
--Savez-vous ce que je vois?
--Non, puisque tu ne l'as pas encore dit!
--Eh bien, le père Blasias, dont je ne voyais que le dos, était courbé
sur....
Il s'arrêta et regarda encore autour de lui, comme s'il eût craint
d'être entendu.
--Sur quoi?
--Sur un cadavre! articula Maloigne d'une voix à peine perceptible.
Muflier et Goniglu bondirent sur eux-mêmes.
--Quoi! comment! le vieux bossu...
--Le vieux bossu paraissait très, très-occupé... L'autre était étendu
sur une chaise, la tête en arrière... et pâle! pâle! Oh! il était bien
mort! ça se voyait...
--Brrr! fit Goniglu, dont l'âme était sensible, ça me fait froid dans le
dos...
--Alors, qu'est-ce que tu as fait?
--Ça a duré cinq minutes comme ça.... Alors j'ai vu le vieux aller à un
petit fourneau dans lequel brillait du feu. Il a fait une _popotte_
quelconque, et il s'est dégagé une fumée du diable. Dame!... alors...
j'avoue tout... j'ai eu peur... et j'ai décanillé. Oh! mais... c'était
rien ça...
--Mais les jaunets!...
--Attendez donc. Je filais... dame!... j'étais déjà sur le quai... et
puis je me suis tout à coup arrêté. Je me suis dit: Au fait, les amis
comptent sur moi... faut tout de même que j'aie les ronds.... Dame! j'ai
un peu hésité... ça se comprend... pas vrai... ça a bien duré un bon
quart d'heure... enfin, je me suis décidé... et je suis revenu.... Eh
bien, savez-vous ce que j'ai trouvé?
--Un autre cadavre?
--Non! le père Blasias tout tranquillement assis dans sa boutique toute
grande ouverte, et qui grattait une vieille casserole avec la pointe
d'un couteau ébréché.
--C'est drôle, ça. Tu auras eu la berlue.
--Pour ça, c'est pas possible. J'ai vu le _macchabé_ (cadavre) comme je
vous vois.
--Dis donc pas de bêtises comme ça, interrompit Goniglu, que cette
assimilation paraissait affecter de façon passablement désagréable.
--Je ne sais pas si ça se voyait sur ma figure, mais le père Blasias m'a
jeté un coup d'oeil.... Aussi, sans parler de rien, je lui ai offert le
_baluchon_... Il n'était pas non plus dans son assiette, car il n'a même
pas regardé ce que j'apportais... il est allé tout de suite à sa caisse,
et m'a donné une poignée de _monnerons_.
Et, en forme de péroraison, Maloigne montra dans sa main une
demi-douzaine de louis.
--Mais, saprédié! fit Muflier, c'est plus que ça ne vaut, même au
comptant!
--Faut-il rapporter? dit Maloigne, qui crut pouvoir se permettre cette
plaisanterie fine et délicate.
--Décidément, le vieux avait un _cheveu_.
--Je vois ça... s'il a _suriné_ quelqu'un...
--N'y avait pas de sang...
--Il lui aura donné une drogue.... Et comment était-il nippé, le
particulier?
--Oh! d'un _chic_ ruisselant... du noir et du blanc de premier choix.
--Vieux?
--Entrelardé... pas grand, maigre, avec une tête d'oiseau...
--C'est tout?
--A peu près.... Ah! si... il avait sa montre et une grosse chaîne...
--Gamin, va! fit Muflier en lui touchant légèrement la joue.
Il y eut un moment de silence. Chacun réfléchissait à cette étrange
aventure.