--A moi, Maloigne!... à moi, les Loups!...

Mal lui en prit. Car les frères, qui jusque-là s'étaient contentés de le

maintenir, se jetèrent sur lui. En un clin d'oeil, il fut renversé,

bâillonné, ficelé. Goniglu s'étant rappelé par un gémissement au

souvenir des combattants, Gauche le traita, sans aucune espèce de

formalité, comme son compagnon.

--Tu as entendu? dit Droite...

--Il a dit: A moi, les Loups!

--C'est donc un de ces bandits que nous étions chargés de découvrir?

--C'est évident.

--Il faut les enlever; mais comment sortir d'ici?

Le fait est que la foule, après avoir quitté la baraque, était restée

groupée au dehors, et Maloigne, joignant sa voix à celle d'Hermance et

de Paméla, criait:

--Au secours! on nous assassine!

Quand tout à coup Droite parut sur la plate-forme. Le silence se fit

subitement.

--Qui de vous se nomme Maloigne? demanda-t-il.

--C'est moi, dit l'homme.

--Eh bien, nous sommes réconciliés avec vos camarades; on s'est bien

vite reconnu entre amis, et si vous voulez bien aller nous attendre au

cabaret d'en face, nous y boirons une bonne bouteille.

--Mais les amis? demanda Maloigne.

--Ils se remettent un peu. Dame! vous savez, on a cogné un peu dur.

Il y eut un moment d'hésitation; mais en somme, Maloigne ne se souciait

guère de rentrer là dedans. Après tout, le saltimbanque pouvait dire

vrai. Hermance vint à la rescousse, sans le savoir, la pauvrette!

--Ne soyez pas longs, dit-elle en adressant à Droite son plus gracieux

sourire.

Au fond, Muflier avait passablement baissé dans son estime, et elle

n'était pas fâchée de faire plus ample connaissance avec les deux

frères. O coeur des femmes! Enfin, l'attitude de Droite était si calme,

commandait si bien la confiance, que Maloigne, s'emparant du bras des

deux commères, articula un: «Allons-y!» plein de fermeté, et se dirigea

bravement vers le cabaret désigné.

--Maintenant, dit Droite en entrant, pas une minute à perdre. Enlevons

les deux colis.

La baraque, dont la façade donnait sur la place, s'ouvrait par le fond

sur un terrain vague où se trouvait la voiture des deux frères. La nuit

était venue, l'obscurité était profonde. Tandis que Gauche attelait

vivement le cheval, qui sommeillait tranquillement sous un auvent à

claire-voie, Droite s'emparait des deux hommes plongés dans la torpeur

de l'ivresse, et les transportait dans la voiture. Cinq minutes

s'étaient à peine écoulées, quand Maloigne, inquiet, revint à la

baraque. Silence complet. Il se hasarda à soulever le rideau, puis, à

tâtons, il s'introduisit dans la salle. Les quinquets de la scène

jetaient encore leur lueur jaunâtre. Mais la scène était vide. Les

quatre personnages avaient disparu.

XIII

CONFESSION FORCÉE

Neuf heures du soir viennent de sonner. La duchesse de Torrès est dans

son boudoir de fourrures, nonchalamment étendue sur un sofa. Mancal est

devant elle.

--Eh bien! et votre protégé? lui demanda-t-elle.

--Grâce à vous, répondit Mancal, M. de Belen l'a accueilli comme je le

désirais. Mon protégé--et il souligna le mot d'un ricanement--est en

passe d'arriver... là où j'entends le conduire...

--En vérité, dit la courtisane en riant à son tour, je serais presque

tentée de m'offenser de vos airs mystérieux... ne sommes-nous pas

maintenant--vous l'avez dit vous-même--deux alliés?

--Deux complices même, si vous me permettez le mot, compléta Mancal. Et

cependant, je crois que dans toute alliance semblable à la nôtre, il est

bon que chacun conserve, jusqu'à un certain point, une dose de liberté

personnelle.

--Je m'en souviendrai au besoin.

--A condition, cependant, que jamais il n'entrave ni ne trouble les

projets de son allié.

--Que voulez-vous? même sans y prendre garde, ne se peut-il pas qu'on

agisse contre ses intérêts... s'il n'a pas eu le soin de vous les

expliquer?

--Vous êtes décidément bien curieuse.... Mais savez-vous bien, ma belle

duchesse, reprit Mancal, que je suis presque inquiet?...

--Inquiet!... et pourquoi donc, je vous prie?

--Mon Dieu! les femmes sont des êtres étranges auxquels manquent, avant

toutes choses, la logique et la suite dans les idées.

--Vraiment! Voici monsieur Mancal philosophe... et peu galant...

--Oh! il vous restera toujours assez de vices que vous savez transformer

en qualités pour qu'une critique légère, mais vraie, ne vous épouvante

pas...

--Je vous écoute.... Vous disiez donc que la femme...

--Manque de logique.... Et je me hâte d'ajouter: C'est là, même dans les

choses d'amour, ce qui constitue son plus grand charme... mais quand il

s'agit d'affaires...

--Eh bien?

--Ceci constitue un grand danger.... Pour arriver au but que l'on s'est

fixé d'avance, il faut une volonté tenace, une, inflexible, qui ne

connaisse ni les atermoiements, ni les compromis. En un mot, il faut du

raisonnement... et point de sentiment.

--Vous ai-je donc prouvé que je fusse sentimentale?

--Non point. Mais en vous, savez-vous ce que je redoute?

--Dites, puisque vous êtes en train de lire--selon vous--à livre ouvert,

en ma tête et mon coeur.

Mancal se leva, et s'approchant de la duchesse:

--Les natures froides, égoïstes et dures comme la vôtre...

--Quelle galanterie!...

--Ont parfois des réveils de dévouement, d'enthousiasme, disons le mot,

de passion... qui sont d'autant plus violents que le sommeil,

l'engourdissement ont été plus profonds et plus prolongés.

Le Ténia ne riait plus: maintenant la duchesse écoutait attentivement,

le menton appuyé sur la main, les yeux fixés sur le visage de Mancal.

--J'irai plus loin, continua l'homme d'affaires. Ce qui est encore plus

féminin que la passion, c'est l'esprit de contradiction.... Dites à une

femme: il faut haïr cet homme!

--Et?...

--Et elle sera peut-être, par contraste, disposée à l'aimer.

--Et quand cela serait!

Mancal fit un mouvement brusque.

--Ecoutez! parlons sérieusement. Je vous ai proposé un pacte.... Entre

nous, une parole suffit; êtes-vous prête, oui ou non, à l'exécuter?

--Entre nous, vous le dites vous-même, une parole suffit: n'avez-vous

pas la mienne?

Mancal baissa la voix:

--Ne souriez pas ainsi, ce serait une imprudence... Vous ne me

connaissez encore qu'à demi... et cependant, je vous ai déclaré, ce qui

est vrai, que toute ma vie, toute ma force, toute ma volonté tendent à

un seul but, la vengeance!...

--Vous vous répétez!...

--Encore une fois, ne riez pas!... Il faut que vous compreniez qu'à

cette vengeance j'ai tout sacrifié... Est-ce que j'ai vécu, moi? est-ce

que j'ai connu aucune joie, aucune jouissance humaine? Non, je me suis

renfermé dans ma haine comme un moine dans sa cellule... et dans cette

épouvantable solitude, hantée de spectres et de fantômes, j'ai sans

relâche martelé mon âme avec cette masse lourde qui s'appelle le

souvenir... elle est maintenant plus dure, plus inaltérable que

l'acier... tout passe sur elle, près d'elle, sans qu'elle vibre, sans

qu'elle s'échauffe.... Je veux... tout pour moi se résume en ce seul

mot... et cette vengeance dont je viens vous demander un appoint, je ne

permettrais pas qu'elle fût compromise par une de vos fantaisies

capricieuses.... Me comprenez-vous?

--Ne m'avez-vous pas ordonné vous-même--car vous donnez des ordres, mon

cher--de me faire aimer de ce jeune homme?

--Et déjà il vous aime...

--Je le sais bien.... Que vous faut-il de plus?

--J'ai peur que, par le sentiment contradictoire dont je vous parlais

tout à l'heure, vous ne songiez... à l'aimer vous-même.

La courtisane eut un éclat de rire strident et bizarre. Puis elle

entr'ouvrit les lèvres comme si elle eût voulu, par une protestation

violente, écarter ce soupçon qui, peut-être, était pour elle une

insulte.

Et cependant elle se tut.

--Duchesse de Torrès, reprit Biscarre, dont la voix prit un singulier

accent de menace, avec moi ou contre moi....

Elle plaça sa main sur l'épaule de Mancal.

--Sinon? demanda-t-elle.

Un éclair passa dans les yeux de l'ancien forçat.

--Il est imprudent de me défier, dit-il.

Il y eut un moment de silence. Puis elle se renversa en riant, en riant

encore:

--Maître Mancal, dit-elle, avouez que vous regrettez presque d'être venu

à moi?

--Je ne regrette jamais une faute commise, je la répare.

Elle se mordit violemment les lèvres, et sous ses paupières aux cils

soyeux, un regard glissa qui vint frapper l'homme d'affaires en plein

visage. Puis, de sa voix la plus calme:

--Ayez confiance, dit-elle, comme moi-même je crois en vous.

Il lui saisit la main:

--Ainsi, je puis compter sur vous?

--Oui.

--Et je payerai royalement votre concours.

--C'est entendu.

A ce moment, le timbre retentit.

--Voici M. de Silvereal, dit Mancal. Je vais tenir ma parole.... Songez

à tenir la vôtre.

--Vous n'assisterez pas au début de notre entretien?

--Inutile. Et, de plus, je ne veux pas éveiller ses défiances. Quand le

moment sera venu, frappez à cette cloison... je viendrai.

Il ouvrit une porte latérale.

--Je suis là et j'attends, dit-il.

--Et vous écouterez?

--Je suppose que vous n'avez point de secrets à confier à cet amoureux

imbécile?

--De plus, vous vous défiez.... Qu'il en soit donc fait comme vous le

désirez.

Mancal disparut. Au même instant la porte s'ouvrit, et un laquais

annonça le baron de Silvereal. Le mari de Mathilde était d'une pâleur

presque livide. Ses traits osseux semblaient encore plus émaciés que

d'ordinaire, et dans ses yeux il y avait un reflet fiévreux.

--Venez donc, mon cher baron, dit le Ténia en lui tendant la main. En

vérité, il me semble que vous vous êtes fait attendre.

Le vieillard--nous disons vieillard, non en raison de son âge, mais à

cause de l'extrême fatigue qui donnait à sa physionomie un stigmate de

décrépitude--s'approcha vivement, et, comme l'eût fait un jeune homme,

mit un genou en terre pour baiser cette main qu'on lui tendait.

--Avez-vous donc daigné vous apercevoir de mon absence? demanda-t-il

d'une voix tremblante.

Rien de plus odieux que ces amours surannées qui abêtissent l'homme et

déshonorent le vieillard. La duchesse ne put réprimer elle-même un

haussement d'épaules. Elle s'étonnait presque maintenant d'avoir songé à

accepter le nom de ce fantoche ridicule. Voilà que, maintenant, voyant

devant elle ce vieillard à demi courbé, elle se prenait à pressentir que

le sacrifice serait peut-être au-dessus de ses forces. Se rendait-elle

un compte exact de ce qui se passait en elle? Non, certes. Elle était

troublée... et les dernières paroles de Mancal vibraient à son oreille

comme une voix lointaine. Pourquoi songeait-elle donc à ce jeune homme

qui était désigné à sa haine? Est-ce que d'aventure ce marbre pouvait

tout à coup s'animer?... Tandis que Silvereal, épiant son visage,

respectait son silence, elle se laissait entraîner à ses pensées. Tout à

coup elle tressaillit, et de ses deux mains elle releva sur son front

les admirables touffes de ses cheveux.

--Pardonnez-moi, cher baron, dit-elle. En vérité, je suis presque

impolie.

--Oh! protesta Silvereal.

--Je suis inquiète, nerveuse... mais, ajouta-t-elle avec un sourire

charmant, mes amis sauront m'excuser, n'est-il pas vrai?

--Vous êtes un ange!

--Les démons aussi n'étaient-ils pas des anges?... Mais laissons les

métaphores célestes ou infernales... et parlons raison.

--Je suis à vos ordres.

--Tout d'abord, relevez-vous... là... asseyez-vous, près de moi.... Je

veux être bonne, car je me repens presque du mal que je vais vous faire.

Silvereal pâlit.

--Que voulez-vous-dire?

--Mon cher baron, que pensez-vous, pour une femme, de l'état de veuvage?

A cette brusque question, Silvereal la regarda avec surprise.

--Je vous étonne... et pourtant rien n'est plus simple. Mon ami, si je

me sens triste, capricieuse, c'est parce que la solitude me pèse....

Vous autres hommes, vous êtes entraînés dans le courant de la vie, vous

avez à peine le temps de penser... or, penser, c'est souffrir... et je

souffre d'être seule, de n'avoir pas auprès de moi ce confident, cet

ami de toutes les heures dont l'âme ne fait qu'une avec la vôtre...

--Vous songez à vous remarier? s'écria Silvereal.

--Ne le savez vous pas?

--Si fait, et vous m'aviez fait espérer que vous pourriez consentir un

jour...

--Consentir à quoi?

--A accepter le nom de Silvereal.

--Mais vous êtes fou! N'êtes-vous pas marié?

Silvereal se rapprocha d'elle.

--Ne vous ai-je pas dit que j'étais prêt à tout pour être libre?

La Torrès se mit à rire:

--Exaspération mélodramatique... voilà tout...

--Vérité... la baronne de Silvereal est condamnée...

--Par les médecins?

--Par moi!...

--Voici que vous allez encore rééditer les jolies choses que vous m'avez

une fois débitées.... Savez-vous bien que vous devenez effrayant... ou

ennuyeux... à votre choix....

Silvereal fit un geste violent.

--Écoutez-moi... pour vous... pour vous donner mon nom... je me serais

laissé entraîner jusqu'au crime...

--Baron!

--Aujourd'hui, il ne s'agit plus d'un crime... mais d'un acte de

justice...

--Que voulez-vous dire?

--Savez-vous, duchesse, quel droit la loi donne au mari sur la femme

adultère?

--Parlez-vous de la baronne? Vous la calomniez...

--Ma femme a un amant...

--Qui vous l'a dit?

--J'en ai la certitude.

--Et il se nomme?...

Les yeux étincelants, le Ténia regardait le baron. Il baissa la voix:

--Il se nomme.... Armand de Bernaye....

La duchesse poussa un cri. Ainsi ce que Mancal lui avait dit était vrai.

Cet homme qui l'avait châtiée de son dédain, devant lequel elle s'était

pliée mendiant un mot, un regard, cet homme en aimait une autre!... La

femme se transforma de nouveau, et, avec une colère dont elle ne fut pas

maîtresse, elle saisit le bras de Silvereal en criant:

--Vous les tuerez tous les deux, n'est-ce pas?

Silvereal, qui ne comprenait pas, répondit:

--Et vous serez à moi?... Vous me le promettez?...

--Quand vous aurez vengé votre honneur... soit... je vous le promets!

--Vous serez baronne de Silvereal, dit-il avec emportement.

Silvereal venait de poser ses conditions: maintenant il était résolu.

Tout à coup ses yeux tombèrent sur un bouquet de camélias blancs qui

s'épanouissaient sur une console, à la portée de la main de la duchesse.

--Et pour gage de votre promesse, murmura-t-il, ne me donnerez-vous

rien?

--Que voulez-vous?

--Une de ces fleurs, fit-il en désignant le bouquet.

La duchesse tressaillit. Depuis quelques instants elle avait oublié

Mancal, ses instructions; sa passion de vengeance avait engourdi son

avidité. Et voilà que de lui-même Silvereal la rappelait à la réalité.

Sans dire un mot, elle étendit le bras et saisit le bouquet. Biscarre

lui avait dit:

--Que Silvereal respire la fleur rouge.

En effet, au milieu du bouquet de camélias blancs, une seule fleur

rouge, sorte de cactus aux feuilles pourprées, étincelait comme une

tache sanglante.

Elle la détacha, et, par un mouvement nerveux, elle la tendit à

Silvereal...

--Ce gage vous suffit-il? dit-elle.

Il s'en empara, et par un mouvement brusque, il porta la fleur à ses

lèvres. Mais à peine les pétales eurent-ils touché ses lèvres, que

Silvereal se dressa comme sous l'impulsion d'un ressort. Il se leva et

fit quelques pas.

--Qu'avez-vous donc? s'écria la duchesse presque épouvantée.

Le baron chancelait, il s'appuya à la cheminée, son visage se couvrait

d'une teinte livide....

Au même instant, Mancal parut à la porte. Il posa son doigt sur ses

lèvres, en regardant la duchesse. Les yeux du baron étaient fixes; il

était évident que son organisme luttait encore contre l'engourdissement

qui s'emparait de lui.

Tout à coup il étendit la main en avant, comme s'il eût été près à

tomber de toute sa hauteur. Mais déjà Mancal l'avait saisi dans ses

bras, et le soutenant doucement, il l'avait étendu sur les coussins du

sofa. Puis il se pencha sur lui, et, écartant son gilet, il appuya son

oreille contre sa poitrine.

--L'avez-vous donc tué? s'écria la duchesse, qui se sentait saisie d'une

angoisse involontaire.

--Tué! non pas! fit Mancal. Mais maintenant et pour une heure, cet homme

nous appartient tout entier: son âme, sa raison sont nos esclaves, et

pour la première fois de sa vie peut-être, il ne mentira pas.

Mancal avait tiré de sa poche un flacon et l'avait placé sous les

narines du baron. Au bout de quelques secondes, Silvereal laissa

échapper un profond soupir. Les membres, contractés, se détendirent; le

visage, quoique pâle encore, perdit sa rigidité. C'était une sédation

générale succédant à la crise nerveuse.

--Soyez sans crainte, dit Mancal, l'expérience a réussi. Blasias avait

d'ailleurs commencé l'oeuvre, et elle est achevée.

--Mais que prétendez-vous faire? reprit le Ténia, dont la voix tremblait

un peu.

--N'êtes-vous donc pas la femme forte et sans peur que j'ai cru

rencontrer? Ne voulez-vous donc pas être riche, riche à millions?

Chassez ces vaines terreurs, et écoutez.

Mancal se plaça devant Silvereal, lui prit les poignets et dit:

--Baron de Silvereal, m'entendez-vous?

Les lèvres du baron s'agitèrent:

--Je vous entends, articula-t-il.

--Avez-vous nette et parfaite la notion du présent et la mémoire du

passé?

--Oui...

--Alors, répondez à mes questions... et dites-moi la vérité sur les

trésors du roi des Khmers....

Le Ténia considérait Mancal et se demandait s'il n'était pas lui-même

atteint de folie.

--Le roi des Khmers!... balbutia Silvereal.

Puis après un silence:

--Nous l'avons tué...

--Continuez...

--Il avait un enfant, de Belen l'a jeté dans un gouffre...

--Après?

--Un Français, un vieillard était auprès de lui, nous l'avons....

Il s'arrêta.

--Parlez! cria Mancal avec autorité...

--Oui, je parlerai.... Pourquoi me tairais-je? Je suis seul.... Nul ne

peut m'entendre.... C'était une conspiration... Oui, là-bas... bien

loin... au Cambodge. Il fallait s'emparer des trésors de la grande

Pagode, à Angcor-Wat; ils sont sous la garde de l'Eni, du Roi du Feu.

Nous avons tué l'Eni, mais le secret nous a échappé. C'était le Français

qui le possédait.

--Le nom de ce Français...

--Martial... oui... c'est bien cela. Nous l'avons saisi, et nous avons

voulu le forcer à parler.... C'était un vieillard, il devait être

faible. Nous l'avons... torturé.

La duchesse laissa échapper un cri. Mancal, par un geste énergique, la

rappela au silence.

--Vous l'avez torturé? répéta-t-il. Continuez!

Tout le corps de Silvereal fut secoué par un frisson convulsif.

--C'était horrible... c'est de Belen qui a ordonné... Nous avons étendu

le vieillard sur la terre, et nous l'avons crucifié avec des pieux de

bois que nous avons enfoncés dans ses mains et dans ses pieds. Il se

taisait. J'ai pris une torche et je lui ai brûlé les genoux. La chair

criait. L'homme restait silencieux. Alors, avec un poignard, Belen lui a

coupé les articulations. Il fouillait dans les chairs... le sang

coulait... et le vieillard ne voulait pas parler.

Mancal lui-même avait pâli: son visage implacable s'étirait sous une

impression d'horreur.

--Belen lui a crevé les yeux... la vieillard a dit: J'ai un fils!...

Belen lui a écrasé les mains sous des pierres énormes.... Le vieillard a

dit: Ma pauvre femme! Alors, pris de rage folle, nous nous sommes jetés

sur lui... et nous l'avons tué... Il avait gardé le secret du roi des

Khmers!

--Après? fit encore Mancal d'une voix étranglée.

--Alors nous avons couru à la hutte, et nous avons cherché pendant toute

une nuit; nous avons découvert l'entrée d'une caverne... nous nous y

sommes engagés. Là il y avait pour deux millions de pierreries; nous

avons tout pris; mais ce n'était pas le trésor. Il y en a un autre,

là-bas, à la grande pagode d'Angcor. Chercher dans la pagode, c'est

impossible; la vie d'un homme n'y suffirait pas, elle est colossale.

Tout à coup, Belen, qui était retourné dans la hutte, a trouvé sur le

sol un portefeuille qui appartenait au Français, au vieux Martial. Il

l'a ouvert et il a poussé un cri: à Paris! a-t-il dit, il faut aller à

Paris! J'ai voulu savoir; il m'a menacé de me tuer. Je n'ai plus osé

parler. J'avais peur qu'il ne me traitât comme le vieillard. Seulement

j'ai deviné depuis. Il a trouvé un plan, des notes, les indications qui

doivent prouver en quelle partie de la pagode sont les trésors des

Khmers... à Paris... quelque part.... Je sais qu'il cherche... il n'a

pas encore trouvé; mais nous y parviendrons, et les trésors seront à

nous!

La voix de Silvereal s'était affaiblie. Les dernières paroles étaient à

peine perceptibles.

Mancal se tourna vers la duchesse:

--Vous avais-je trompée?

--Tout cela est horrible! fit la courtisane. Et en vérité, quelle que

soit mon énergie, il me semble que je suis en proie à un hideux

cauchemar. Ainsi ces hommes...

--Sont de simples assassins.

--Dites des bourreaux!

--Bah! tuer pour tuer, fit Mancal avec son ricanement cynique, ce n'est

qu'une question de moyens.

--Mais ces trésors, ces mots barbares que je n'ai pas compris...

--Ignorance géographique, rien de plus. Tout cela est vrai, clair et

précis... et les trésors de la grande pagode seront à nous... ou plutôt

à vous... car ma seule richesse, à moi, ce sera ma vengeance!

--Voyez... il s'éveille!

--En effet. Écoutez-moi donc.... Que pas un mot, pas un geste ne vous

trahisse... qu'il ignore toujours qu'il a parlé. Quant à moi, je vais

mettre à profit les excellents renseignements qu'il m'a donnés.

--Vous partez?

--Certes, il est préférable que l'honnête Silvereal ignore ma présence.

A bientôt, chère duchesse!... J'aurai besoin de vous. Je puis toujours

compter sur votre concours?

--Oui.

--Adieu donc! Je vous laisse avec votre futur mari....

Le Ténia fit un geste de dégoût.

--Où suis-je? dit une voix dolente.

Mancal adressa un dernier geste d'encouragement à la duchesse et

disparut.

Silvereal revenait à lui; hagard, il regarda: il avait peine à

reconnaître le lieu où il se trouvait.

--Eh bien, cher baron, dit le Ténia, avouez que votre galanterie est

tout au moins discutable.

Il la vit et ne répondit pas.

--Vous vous êtes tout à coup endormi là sur ce sofa. J'ai respecté votre

sommeil.... Mais il se fait tard, mon ami, et l'heure du départ a sonné.

Quelques instants après, Silvereal quittait l'hôtel de Torrès. Il

marchait d'un pas automatique et comme dans un rêve. Restée seule, la

duchesse appuya son front sur ses mains:

--C'est étrange! murmura-t-elle. Qu'est-ce donc que j'éprouve?... Moi

qui n'ai reculé devant aucun scrupule... moi qui suis allée jusqu'au

crime... j'ai peur du gouffre qui s'ouvre devant moi....

Elle se trouvait devant une glace:

--Comme je suis pâle! fit-elle.

Puis elle ajouta tout bas:

--Est-ce que Jacques de Cherlux me trouverait belle ainsi?

XIV

BIZARRE! ÉTRANGE!

--Clos-Vougeot 1842!

--Bouchées à la reine!

--Compote d'ananas!

--Xérès de Frontera!

Quarante-huit heures après les dernières scènes que nous venons de

raconter, ces paroles étaient sentencieusement prononcées par un laquais

vêtu de noir, ganté de blanc, qui se penchait discrètement vers deux

convives, attablés dans un délicieux petit entre-sol de la rue de la

Paix. Le service était _di primo cartello_. Linge d'une exquise finesse,

cristaux, mousseline, argenterie massive et ciselée à blason, rien ne

manquait. C'était le soir. D'épais rideaux tombaient en plis lourds,

tandis que des panneaux de chêne sculpté couraient le long des

murailles, garnies de dressoirs, qu'un amateur eût reconnus pour de

véritables objets d'art. Les faïences de Rouen, de Delft, eussent fait

la joie d'un expert. Les domestiques circulaient silencieusement,

craignant sans doute de troubler les éminents personnages qu'ils étaient

appelés à servir. Le café venait d'être placé sur la table, et la cave à

liqueurs laissait étinceler, à travers ses ciselures, le fauve reflet de

l'eau-de-vie ou la teinte émeraudée de la menthe glaciale.

Quand le moka fumant eut rempli les tasses de Sèvres, quand la caisse de

panatellas eut ouvert ses flancs tentateurs, le laquais s'inclina devant

les convives:

--Ces messieurs désirent sans doute être seuls?

Un signe de tête lui répondit.

--Lorsque ces messieurs auront besoin de mes services, ils voudront bien

sonner.

Nouveau signe approbatif. Enfin le laquais ajouta:

--M. le marquis, mon maître, prie ces messieurs de lui faire savoir

s'ils seront disposés à le recevoir à huit heures.

Les loups de Paris I. Le club des morts · 第 22 / 26 段