--Je crois inutile d'insister sur l'étrangeté du lieu où se passa la

scène que je vais dire: le Chemin-des-Boeufs, sorte de ruelle boueuse,

devait produire sur l'imagination de l'inconnue qui s'y hasardait une

impression quasi fantastique. Cependant, elle n'hésitait pas: son pas

était ferme, elle allait sans se détourner à un but fixé d'avance. A la

lueur d'un réverbère, on apercevait quelques masures s'estompant dans le

brouillard: l'une d'elles se détachait, isolée du groupe qui

l'entourait. Ce fut là que l'inconnue se dirigea. Elle frappa doucement

à la porte, qui tourna sur ses gonds, et elle se trouva tout à coup dans

une salle basse où l'attendait un vieillard à profil d'oiseau de proie;

le crâne et le front étaient couverts d'une forêt de cheveux blancs.

Une chandelle fumeuse éclairait la scène, et permettait de voir les

rides profondes qui sillonnaient son visage... L'homme la reçut avec de

vives démonstrations de respect. Il paraît d'ailleurs que ce n'était pas

l'unique fois qu'elle eût pénétré dans ce réduit, car sa première parole

fut celle-ci: «Avez-vous préparé ce que vous m'avez promis?» L'homme

s'inclina et se dirigea vers une table grossièrement équarrie, qui

disparaissait presque tout entière sous des cornues de terre, des

serpentins, des fioles de toute forme et de toute grandeur. Après avoir

invité l'inconnue à prendre un siége, il choisit plusieurs fioles, se

couvrit le visage d'un masque de verre et, sortant de la salle, se

rendit dans une pièce voisine dont la porte entr'ouverte laissait

apercevoir le reflet rougeâtre d'un fourneau en combustion. Après un

quart d'heure d'attente environ, le vieillard reparut, tenant à la main

une fiole à demi pleine d'un liquide blanchâtre et hermétiquement fermée

par un bouchon à l'émeri.

»La femme tendit vivement la main comme pour s'en emparer. Mais l'autre

lui dit: «Vous n'avez pas oublié mes instructions?--Non.--Permettez-moi

cependant de vous les répéter. Pour que cette liqueur amène les

résultats... que vous désirez obtenir, elle doit être employée avec le

soin le plus minutieux. Il importe surtout de se prémunir contre toute

impatience. La dose nécessaire est d'une goutte le matin et une goutte

le soir, à un intervalle d'au moins dix heures. Au cas où quelque

malaise surviendrait avant le quatrième jour, s'abstenir pendant

vingt-quatre heures; puis recommencer en mesurant exactement les doses.

Alors, le septième jour, il y aura congestion, avec paralysie d'un côté

du corps. La nature achèvera l'oeuvre, et, avant cinquante heures...

tout sera fini.» La femme avait écouté avec la plus grande attention.

Quand le vieillard eut fini de parler, elle tira une bourse contenant

deux mille francs en or et la lui remit en échange du flacon. Elle

s'enveloppa dans son manteau de laine, ramassa son voile sur son visage

et disparut...

»Sept jours après, M. le duc de Torrès, quoique jeune et vigoureux,

tombait en plein bal frappé d'apoplexie. On le transportait ici en toute

hâte, les médecins appelés s'efforçaient de rappeler la vie dans ce

corps paralysé. Mais le coup avait été trop violent pour que l'organisme

résistât. La duchesse de Torrès était veuve et héritait--conformément

aux stipulations de son contrat de mariage--d'une fortune évaluée à plus

de quatre millions et doublée depuis par d'heureuses spéculations. Que

dites-vous, madame, de cette courte, mais instructive narration.»

Le Ténia, pendant la dernière partie de ce récit, s'était peu à peu

redressée. Son visage, d'une pâleur marmoréenne, s'était fait masque:

pas une fibre, pas un muscle ne bougeait. Il semblait que sous l'empire

d'une immense volonté, le sang lui-même se fût arrêté dans le réseau

veineux. Certes, bien que Mancal-Biscarre n'en fût pas à douter de

l'énergie de cette femme, il s'attendait à quelque explosion, à des

dénégations furieuses. Quand il eut cessé de parler, elle se leva, et

étendant la main, tira le cordon de la sonnette.

--Prenez garde, madame, s'écria Mancal, ne me tentez pas!...

Il croyait de bonne foi que le Ténia allait tout simplement donner à ses

valets l'ordre de le jeter à la porte.

Un laquais frappa à la porte, puis entra:

--Deux couverts, dit-elle simplement. Monsieur déjeune avec moi....

Venir chez un ennemi ou tout au moins chez un adversaire, lui jeter au

visage des accusations effrayantes, espérer de le tenir--comme le dit le

poëte--pantelant sous son talon de fer, puis... s'entendre inviter à

déjeuner... voilà certainement un des effets de surprise les plus

complets qui se puissent imaginer. Mancal se sentit à demi désarçonné.

Elle se tourna vers lui, et avec le plus gracieux sourire:

--Vous avez entendu, et vous acceptez, n'est-ce pas?

--Certainement... je n'ai aucune raison de refuser, balbutia Mancal, qui

se demandait ce que ce coup de théâtre pouvait signifier.

--Vous me permettez bien de passer un instant dans mon boudoir,

reprit-elle; je me suis levée pour vous recevoir, et en vérité, je suis

laide à faire peur....

Mancal esquissa un geste de dénégation. Pour un peu le Loup fût devenu

galant. Ouvrant une porte, elle disparut. Mancal, les yeux tout ouverts,

regardait le mur. En réalité, il se demandait s'il rêvait ou s'il était

éveillé. Il se sentait inquiet. Cette femme qu'il croyait tenir dans sa

main et en qui il avait voulu trouver un docile instrument allait-elle

soudainement lui échapper? Quelques minutes, avait-elle dit. Elle tint

parole, et Mancal était encore plongé dans ses réflexions lorsqu'elle

reparut. Elle avait revêtu un peignoir de satin rose, couvert de

dentelles et rehaussé de perles fines. Ses cheveux, relevés à pleines

mains, s'écrasaient sur sa nuque blanche. Son visage, sans aucun de ces

artifices qui constituent l'art éternel du _maquillage_, avait repris

une fraîcheur juvénile, presque enfantine. Ses yeux brillaient sous

leurs longs cils, sa bouche aux lèvres rouges souriait gaiement.

--Madame la duchesse est servie.

Un instant après, dans une salle à manger, toute boisée de thuya et de

bois de rose, Mancal et le Ténia se trouvaient assis l'un en face de

l'autre. Pas une ombre d'embarras dans cette singulière entrevue. La

duchesse, avec sa grâce féline, prenait plaisir à servir l'ancien

forçat, qui, malgré lui, se laissait entraîner aux sensualités des mets

recherchés et des vins exquis. Il se disait pourtant:

--Si elle cherche à me griser, c'est qu'elle ne me connaît pas.

Mais en vérité, était-il possible qu'elle rêvât à quelque méchant

dessein? C'était la simplicité charmante de l'hôtesse la plus affable.

Au dessert, elle fit un signe. Les laquais sortirent, elle resta seule

avec Mancal. Celui-ci, absolument maître de lui maintenant, attendait.

La duchesse trempait ses lèvres dans un verre de Dantzig où se jouaient

les paillettes d'or. Elle posa le cristal sur la table, puis

s'accoudant, et laissant tomber sa tête sur sa main, elle regarda Mancal

et dit:

--Nous disions donc, cher monsieur, que j'ai empoisonné M. le duc de

Torrès....

La foudre tombant aux pieds du misérable l'eût frappé d'une moindre

commotion que cette simple parole prononcée du même ton calme qu'elle

lui eût offert quelques gouttes de liqueur.

--Hein? fit-il.

--Avez-vous donc oublié, reprit-elle, l'intéressant récit que vous

m'avez fait tout à l'heure?

Il y eut un moment de silence; Mancal, en ces quelques secondes, fit un

suprême appel à toute son énergie. A comédienne, comédien et demi. Ainsi

pensa-t-il. Et il répondit en riant:

--En vérité, je ne songeais plus à ce détail.

--Me permettrez-vous d'abord une question?

--Avez-vous donc besoin de ma permission?

--Je voudrais savoir de qui vous avez appris les émouvantes péripéties

que vous m'avez si dramatiquement exposées.

--Je puis vous satisfaire. Je connais beaucoup l'homme du

Chemin-des-Boeufs.

--Ah! il est donc encore vivant?

--A mon tour, permettez-moi de vous dire que vous le savez aussi bien

que moi... car vous avez donné à quelqu'un... certain conseil qui lui a

permis d'entrer en relations avec le même individu.

Sans baisser les yeux devant cette riposte, le Ténia reprit:

--Vous avez raison. Mais j'ignorais que vous le connussiez vous-même...

--C'est un ami intime, fit Mancal en riant, et je dois vous avouer que

je n'ignore aucune de ses pensées... Ainsi, si cela pouvait vous être

agréable, je vous rapporterais les termes exacts de la conversation

tenue entre M. Blasias et M. de Silvereal.

Mancal remarqua seulement dans la main de la duchesse une légère

contraction. Ce fut la seule preuve d'émotion qu'elle laissa échapper.

--Ainsi, maître Blasias... dit-elle.

--Maître Blasias, du quai de Gèvres, est l'ancien empoisonneur du

Chemin-des-Boeufs.

--Et ces deux personnages ne sont autres que... M. Mancal, agent

d'affaires et homme de confiance de la duchesse de Torrès.

Décidément, on jouait franc jeu, il n'y avait plus qu'à s'exécuter.

--Ce qui vous explique, dit Mancal, comment votre agent d'affaires

connaît si bien l'histoire du Chemin-des-Boeufs.

--Mais tout cela est très-naturel, reprit la duchesse, j'aurais mauvaise

grâce à ne pas vous féliciter de votre admirable talent. En vérité, je

ne vous ai pas reconnu.

--Cependant, c'est vous-même qui affirmez que je suis moi-même le

personnage...

--L'empoisonneur.... Oh! ceci tient, cher monsieur, à cette malheureuse

manie qui vous porte à dialoguer vos récits.... Quand vous m'avez répété

les paroles du vieillard en question, le son de voix, les inflexions, la

prononciation m'ont immédiatement révélé votre secret.

--Vous êtes forte...

--Comme un juge d'instruction, c'est vrai. Voilà donc qui est entendu.

Vous connaissez un secret assez délicat sur mon passé; vous êtes sans

doute venu chez moi pour tenter ce qu'on appelle--si je ne me

trompe--une opération de _chantage_.

Impossible de rendre le ton d'exquise raillerie qui accompagnait ces

déclarations cyniques.

--Venons donc au fait, reprit-elle, car, je dois vous l'avouer, vous

n'avez peut-être pas beaucoup de temps à vous.

--Je suis à votre disposition... et n'ai rien qui me presse...

--Vous ne me comprenez pas.... Je suis curieuse et je voudrais savoir

quelles étaient les conditions que vous vouliez m'imposer... C'est pour

cela que je vous invite à vous hâter...

--Me hâter!... mais je ne saisis pas...

--Vous perdez un temps précieux, car, sans vous en douter, vous avez

tout au plus une dizaine de minutes à me consacrer.

Mancal se leva brusquement. Il était livide. Une lueur rapide venait de

traverser son cerveau.

--Vous allez immédiatement m'expliquer vos paroles, sinon!...

--Sinon?... Évidemment il n'y a pas moyen de causer avec vous. Enfin,

puisque vous y tenez absolument, voici l'explication que vous réclamez.

Elle avait tiré de sa poche un petit flacon de cristal, fermé par un

bouchon à l'émeri. D'un seul coup d'oeil, Mancal le reconnut. C'était

celui qu'il avait remis jadis à l'empoisonneuse, et qu'elle lui avait

payé deux mille francs. Il était vide! Et la commotion que l'ex-forçat

éprouva fut telle, que la voix s'arrêta dans sa gorge, une sueur froide

mouilla son front, et il s'appuya au mur pour ne pas tomber.

--Du poison! murmura-t-il d'une voix rauque.

--Naturellement, fit le Ténia. Je suis une excellente élève, comme vous

voyez.

Tout le corps de Mancal tressauta comme sous l'impression d'un ressort;

ses yeux s'injectèrent de sang.

--Misérable! fit-il en bondissant vers la table et en saisissant un

couteau.

Mais, au même instant, la duchesse se renversa en arrière avec un éclat

de rire si franc, si net, si clair, que malgré lui il s'arrêta.

--Mon cher monsieur Mancal, reprit-elle, décidément vous êtes moins fort

que je ne le croyais. Rassurez-vous. Ce flacon était vide de poison.

Vous avez bu les vins les plus naturels et les liqueurs les moins

frelatées. Vous vous portez fort bien.

A mesure qu'elle parlait, le visage contracté de Mancal se rassérénait.

Il jeta le couteau loin de lui.

--Allons, fit-il, je suis vaincu. Vous êtes un trop rude adversaire.

Le Ténia se leva, et, s'approchant de lui, plaça sa main sur son épaule:

--Je puis être une utile alliée, dit-elle. Écoutez-moi; il faut que nous

causions encore, et cette fois sans réticences.

Elle le regarda en face, comme deux complices qui ont un but et qui

veulent l'atteindre à tout prix. En réalité, la situation était changée,

comme on dit, du tout au tout. Mancal--incarnation de Biscarre--s'était

tout d'abord présenté en troisième rôle de mélodrame. Il avait pris des

allures _fatales_ et avait débité ses tirades avec un aplomb

merveilleux, qui devait, selon lui, réduire l'adversaire à merci. Il

avait engagé le duel. A la première passe, il avait employé ses coups

les plus savants, ils avaient été parés. Mieux encore: à la riposte, il

avait été désarmé, et il avait dû rompre. En garde donc, et au plus

fort! Elle lui dit:

--Cartes sur table. Que voulez-vous de moi? Si vous parlez franchement,

je vous dirai ce que je veux de vous.

--Bien, fit Mancal. Ma vie a un but, je veux que vous m'aidiez à

l'atteindre.

--Ma vie a un but, dit la duchesse, dont la voix s'altéra légèrement,

m'aiderez-vous à votre tour?...

--Je vous le jure.

--Je ne crois pas aux serments.

--Alors expliquez-vous. Quel est votre but, à vous?

--Pourquoi parlerais-je la première?

Mancal s'inclina:

--Parce que vous êtes la plus forte.

--C'est faux. Maître Mancal, je vais vous dire, moi, pourquoi, tenant

tout à l'heure votre vie entre mes mains, je ne vous ai pas empoisonné.

Mancal ont un soubresaut involontaire.

--C'est, _primo_, parce que j'aurais été fort empêchée de me débarrasser

de voire cadavre....

Dire «votre cadavre» à un homme vivant lui causera toujours et quand

même une impression fort désagréable.

--_Secundo_, continua le Ténia, c'est parce que, de tous les bandits qui

me sont tombés sous la main, vous êtes, sans flatterie, le plus complet

que j'aie encore rencontré.

--Vous êtes trop bonne, fit Mancal en souriant. Mais je crois qu'en fait

de scélératesse, j'ai trouvé mon maître...

--Oh! trêve d'éloges! nous nous valons!... reste à savoir où nous

tendons et si nos projets peuvent cadrer ensemble. En ces sortes de

pactes, un seul mot doit suffire. Pouvez-vous, brièvement, sèchement,

caractériser le but de votre vie?

Mancal la regarda en face, les yeux dans les yeux, et dit:

--Oui, je hais!...

Elle se pencha vers lui et répondit:

--Et moi j'ai aimé... et je hais maintenant.

--Moi, dit Mancal en serrant les mains de la duchesse entre les siennes,

je ne hais que parce que j'ai aimé... donc je vous comprends!...

Il y eut un moment de silence. Il était évident que chacun hésitait à se

livrer.

--Il nous reste à prononcer deux noms, dit le Ténia. Qui haïssez-vous?

qui est-ce que j'aime?...

Mancal tenait toujours les mains du Ténia. Il les sentait nerveuses,

vibrantes, implacables. Il eut confiance.

--Celle que je hais, dit-il, se nomme Marie, marquise de Favereye.

--Celui que je hais, dit le Ténia, se nomme Armand de Bernaye....

Un cri de joie s'échappa de la poitrine de Mancal.

--Ah! quelle alliance! fit-il. Armand de Bernaye aime Mathilde de

Silvereal, soeur de la marquise de Favereye....

La duchesse s'était dressée, haletante, fiévreuse:

--Mathilde de Silvereal!

--Ne le saviez-vous pas?...

--Ainsi cette femme dont M. de Silvereal voulait la mort...

--C'est votre rivale.

--Non, c'est impossible! Pourquoi Armand l'aimerait-il?... Est-elle donc

plus belle que moi?...

Et, avec un indicible mouvement d'orgueil, la courtisane relevait sur

son front les masses épaisses de ses cheveux noirs.

--Il l'aime! vous dis-je, répéta Biscarre. Et je le sais d'autant mieux

qu'il y a quelques heures à peine, je l'ai vu auprès d'elle, étreignant

ses mains avec une énergie passionnée.

--Taisez-vous! Vous mentez!...

Mancal la regarda. Une colère furieuse éclatait dans ses yeux, et sa

pâleur était telle qu'il semblait que la vie fût prête à se retirer

d'elle.

--C'est que vous ne savez pas, continua-t-elle, tout ce que j'ai déjà

souffert! Ah! j'ai vu les plus intelligents, les plus puissants se

traîner à mes pieds; j'ai vu des hommes pleins de jeunesse et de vie,

comme Martial, épier le moindre de mes signes, se courber sous mes

caprices les plus cruels, me donner goutte à goutte tout leur sang,

toute leur existence. Et je riais!... et j'éprouvais une effrayante joie

à leur crier: Je vous méprise! Mais cet Armand! de lui je n'ai jamais

reçu que dédain et mépris!

Elle se tut un moment, comme accablée par ses propres pensées.

--Il y a de cela quelques mois, reprit-elle. Ma voiture descendait au

trot de mes chevaux l'avenue des Champs-Élysées. Je rêvais... à quoi? A

ces mondes inconnus dans lesquels parfois l'imagination m'entraîne. Tout

à coup un cri retentit. Une femme--une misérable mendiante--venait

d'être renversée et avait roulé sous les pieds des chevaux: En avant!

criai-je à mon cocher. Je ne me souciais pas de me donner en spectacle à

cette foule. Que m'importait cette femme?... Mais déjà un homme s'était

élancé à la tête de mes chevaux, et d'un seul effort de sa main, il les

avait cloués sur place.... Cet homme, c'était Armand de Bernaye. Comme

je m'étais penchée hors de ma voiture, nos regards se croisèrent....

Qu'éprouvai-je à ce moment? Il m'est impossible de décrire cette

impression étrange, magnétique, qui parcourut tout mon être... En un

instant, tout disparut autour de moi... et, par un dernier effort de

résistance, je fermai les yeux; puis, je les rouvris subitement... il

était là, courbé vers la terre. Il s'était agenouillé auprès de la

mendiante dont ses mains écartaient les haillons. De la foule

s'élevaient contre moi des cris de menace. Il leva la tête et fit un

signe, tous se turent. La femme était blessée, peu dangereusement

d'ailleurs.

»Déjà elle revenait à elle et balbutiait des remercîments. Me roidissant

contre l'émotion qui me dominait, je tirai ma bourse; j'allais la jeter

aux pieds de cette femme. Mais il me regarda, et je n'osai pas. Ah! si

vous aviez lu sur ce visage énergique l'expression de mépris que j'y

savais découvrir!... Une colère folle luttait en moi contre je ne sais

quelle terreur vague. Lui, souleva la mendiante dans ses bras et vint

vers la voiture.--Descendez! me dit-il d'une voix brève. Et comme

j'hésitais, il répéta ce seul mot: Descendez! et sans savoir à quelle

influence je cédais, j'obéis. Oui, moi qui n'avais jamais plié devant

une prière, devant une supplication, si ardente qu'elle fût, je ne sus

pas résister.... Il étendit la mendiante sur les coussins de la voiture

et jeta son adresse au cocher: Conduisez cette femme, dit-il.

»Le laquais hésitait, il attendait que je confirmasse cet ordre. Encore

une fois, Armand me regarda, et je dis au valet: Obéissez!... La calèche

s'éloigna. J'étais là, au milieu de cette foule, je me sentais humiliée,

tremblante. Je ne faisais pas un mouvement, j'attendais qu'il me parlât.

En ce moment, j'aurais donné ma vie pour qu'il m'adressât un mot....

Savez-vous ce qu'il fit?»

Ses lèvres pâlies tremblaient comme sous l'action de la fièvre.

--Il reprit son chapeau aux mains des spectateurs de cette scène, le

remit sur sa tête, et me regardant en face une dernière fois, il

s'éloigna, me laissant seule, immobile, courbée sous le mépris. La foule

ricanait. J'eus peur... oui, en vérité!... Je ne retrouvai même pas en

moi cette énergie fiévreuse que donne la colère. Je baissai la tête, et,

cachant mon visage sous mon voile, je m'enfuis. Une voiture passait, je

m'y jetai... et alors, folle de douleur, saisie au coeur et au cerveau

par une sorte d'ivresse, je pleurai.... C'étaient les premières larmes

que j'eusse versées depuis bien des années!... et c'était cet homme qui

me les arrachait! Et je ne le haïssais pas!... je l'aimais!...

Mancal ne l'avait pas interrompue. Elle parlait comme si elle eût été

seule, et c'était chose étrange que cette femme, reine de richesse et de

beauté, mettant ainsi son âme à nu.

--Je voulais le revoir, dit-elle encore. Ce que j'ai fait pour cela,

j'ai honte à m'en souvenir.... Oui, je l'ai épié!... Je me suis placée

sur son passage!... J'ai supplié qu'on le décidât à venir chez moi....

Je lui ai écrit... A mes lettres, il n'a pas répondu. Quand je le

rencontrais, alors tombait sur moi ce regard froid et sombre dont il

m'avait déjà souffletée, et je m'enfuyais! Sans cesse, je parlais de

lui, et ce que j'apprenais ne faisait qu'accroître ma passion.

»Cette existence mystérieuse vouée tout entière à la science, le respect

que cet homme inspirait à tous, cette réputation qui grandissait chaque

jour, tout cela m'enivrait, et c'était avec des cris de douleur que je

me répétais: «Cet homme ne t'aime pas, cet homme te hait et te méprise!»

Et aujourd'hui vous venez me dire qu'il en aime une autre! Du moins, je

vais donc trouver un aliment au feu qui me brûle le coeur: puisqu'il

m'est interdit d'aimer, du moins je me sauverai du désespoir par la

haine!...»

Elle se tut. Tout son être frémissait.

--Il faut perdre cette femme, reprit Mancal; aidez-moi dans l'oeuvre que

je veux accomplir, et je vous jure que je vous vengerai de madame de

Silvereal et d'Armand de Bernaye.

--Qu'exigez-vous de moi?

--Vous attendez ce soir M. de Silvereal?

--Ah! il s'agit bien de cet homme!

--Écoutez-moi, duchesse de Torrès. Le hasard--un hasard infernal--nous a

donné les mêmes ennemis. Moi, je hais la marquise de Favereye, vous

voulez la perte de sa soeur. C'est dans leur amour, c'est dans leur

honneur qu'il nous faut les frapper.... Ce n'est pas tout....

Il se rapprocha de la duchesse et reprit d'une voix plus basse:

--Vous ne m'avez pas fait votre confession tout entière.

--Moi!...

--Cette passion qui remplit votre être n'est pas la seule qui vous

domine; il en est une autre, plus profonde, plus âpre encore, et qui

atteint en vous jusqu'aux sources de la vie.

--Expliquez-vous! Cette passion?...

--C'est l'amour de l'or, c'est la passion de la richesse, c'est

l'ambition affolée et sans limites.

Elle baissa la tête sans répondre.

--Vous êtes riche, continua-t-il en regardant autour de lui, comme si

ses yeux cherchaient à percer l'épaisseur des murailles pour supputer le

chiffre de cette fortune.

Un frémissement agita le corps de la courtisane: car Mancal l'avait bien

jugée.

Que de fois, seule, alors que tout bruit s'était éteint autour d'elle,

cette femme, lasse des hommages dont elle avait été accablée,

s'enfermait dans le boudoir mystérieux que nous avons décrit au début de

ce chapitre, et là, prise d'une sorte de fièvre, elle ouvrait les

coffrets, les cassettes, et, plongeant ses mains de marbre dans l'or et

les pierreries, elle les égrenait entre ses doigts comme des gouttes

d'eau, frissonnant au tintement de l'or, éblouie par le rayonnement des

diamants.

Passion maladive, monomanie étrange qui s'emparait de son être tout

entier, faisant vibrer ses fibres les plus secrètes.

--Vous êtes riche! avait dit Mancal, eh bien, si vous consentez à

m'obéir, à m'aider dans la tâche que j'ai entreprise, je décuple, je

centuple cette richesse!

La duchesse s'était redressée, et maintenant, les yeux fixés sur le

visage de l'homme d'affaires, elle attendait.

--Vous me comprenez bien, reprit-il: ce que je vous propose, c'est un

pacte, c'est une association complète, absolue, dans laquelle chacun de

nous mettra au service de l'autre ses forces et sa puissance.

--Sa puissance! interrompit le Ténia.

--Ah! ce mot vous étonne, surtout quand il est prononcé par M. Mancal,

un homme d'affaires qui, à vos yeux, n'a d'autre valeur que celle d'un

manieur d'argent! Eh bien, si vous, duchesse de Torrès, vous êtes forte

par votre beauté, par votre intelligence, par votre fortune, l'humble

agent Mancal tient dans sa main, lui aussi, un pouvoir qui peut lutter

contre toutes les énergies humaines.

Il s'était levé, et sur sa physionomie éclatait ce rayonnement sinistre

qui le transfigurait. Sous le masque de Mancal perçait le Roi des Loups.

--A nous deux, continua-t-il d'une voix vibrante, nous pouvons dompter

le monde, car nous sommes le Mal! Vous êtes la beauté fatale et cruelle,

je suis la haine lente et sûre! Prenons nos ennemis corps à corps, nous

les contraindrons à crier grâce; mais, sans pitié, nous les frapperons à

mort!

Il eut un geste d'une effrayante violence.

--Vous avez raison, murmura le Ténia. Je veux rejeter à la face de cette

société hypocrite les outrages dont elle m'a abreuvée. Mais cette

richesse dont vous me parliez tout à l'heure?...

--Je vous la donnerai. Mais répondez-moi: Êtes-vous prête à accepter les

conditions que je veux vous dicter?

--Quelles sont-elles?

--Veuillez sonner.

La duchesse obéit machinalement. Un laquais parut.

--Un jeune homme ne s'est-il pas présenté pour parler à madame la

duchesse?

--Comme madame la duchesse avait défendu qu'on la dérangeât sous aucun

prétexte, je l'ai introduit dans la bibliothèque, où il attend que

madame veuille bien le recevoir.

--C'est bien, fit Mancal. Dans un instant vous pourrez l'introduire.

Le laquais sortit. Subjuguée par l'ascendant de cet homme, le Ténia

l'avait laissé parler.

--Quel est ce jeune homme? demanda-t-elle.

Les loups de Paris I. Le club des morts · 第 19 / 26 段