me désespérer!
--Tu es injuste, et tu ferais mieux de m'entendre sans m'interrompre
ainsi à chaque instant. Voici exactement ce qui s'est passé. Il y a
deux jours, j'ai reçu la visite d'un homme très-connu dans le monde des
affaires, et qui est en relations avec la plus haute société. J'étais
étonné d'abord qu'un personnage de cette importance eût à causer avec un
pauvre maçon comme moi... mais j'ai été bien plus surpris encore, quand
il m'a demandé ce qu'était devenu le fils de ma soeur. Tu comprends bien
que j'ai commencé par me défier. Je n'aime pas les figures inconnues, et
puis je ne savais pas encore quel était ce M. Mancal...
--Mancal! s'écria le jeune homme. J'ai déjà entendu prononcer ce nom....
Oui, c'était dans une des dernières maisons où j'ai travaillé. Ce M.
Mancal avait procuré au fabricant une commande assez considérable.
--Cela ne m'étonne pas. Car j'ai pris depuis mes renseignements: s'ils
n'avaient pas été parfaitement favorables, je ne t'aurais pas parlé de
tout cela.
--Achevez, de grâce! Je meurs d'impatience.
--Voici, je me dépêche. Mais j'ai besoin de te donner des détails. Tu
sais, les gens comme moi n'ont pas grande éducation. Ça ne sait pas
s'expliquer tout d'un coup. Donc ce M. Mancal vient me trouver au
chantier. J'étais en bourgeron de travail. Je me sentais un peu humilié.
Il me dit:
«--C'est vous qu'on appelle l'oncle Jean?
»--Oui, monsieur.
»--Vous avez un neveu?
»--Jacquot, un brave ouvrier. Si c'est pour des travaux de gravure...
»--Non, mieux que cela, fait-il en riant. Dites-moi: votre soeur
s'appelait bien...»
Il me dit le nom, c'était bien ça.
«--C'est son fils?
»--Oui.
»--Est-ce un bon sujet?
»--Un excellent garçon et un bon travailleur.
»--Tant mieux. Il vaut mieux que les bienfaits soient bien placés. Son
père est mort et m'a chargé de lui remettre une forte somme. De plus, il
lui a posé, par testament, certaines conditions que, du reste, le jeune
homme acceptera de grand coeur, j'en suis persuadé.»
--Dame, tu comprends si j'étais tout oreilles. Un héritage qui te
tombait du ciel! Quelle chance! Ma foi, je n'ai pas pu tenir ma langue
et j'ai questionné, questionné; je voulais surtout savoir le chiffre de
l'héritage. Était-ce dix mille, vingt mille? Le M. Mancal riait toujours
en répétant: «Mieux que cela! mieux que cela!...» J'aurais voulu savoir
aussi le nom de ton père, mais il paraît que j'étais trop curieux.
L'homme d'affaires m'a même dit assez carrément que je me mêlais de ce
qui ne me regardait pas. Enfin il a fini par me dire qu'il t'attendait
aujourd'hui même, entre midi et une heure. Il m'a remis son adresse...
et puis ceci....
Et avec un large sourire qui montrait ses dents de loup, pointues et
presque effrayantes, Biscarre agitait devant les yeux du jeune homme un
billet de mille francs.
--Mille francs! pourquoi faire? s'écria le malheureux fasciné.
--Parbleu! pour te _requinquer_ un peu. J'ai bien compris que ce beau
monsieur n'avait pas envie de te voir arriver chez lui habillé comme un
mendiant. Ça a son orgueil, les hommes d'affaires.
--Mais ces conditions dont il parlait!
--Ah! te voilà aussi curieux que moi. Faut de la patience. Il
t'expliquera ça, à toi tout seul. Tu comprends, il faut obéir à la
volonté de ton père: j'ai admis ça tout de suite. Du reste, j'ai dit que
je te consulterais, et tu es libre de refuser. Au fond, il vaut
peut-être mieux pour toi de rester ouvrier; on ne t'ennuiera pas
toujours, et tu éviteras bien des tracas.
Disant cela, Biscarre fixait sur sa victime ses yeux brillants d'ironie.
--Que dois-je faire?
--Tu hésites? Bah! à ta place, je prendrais le bien qui vient en
dormant; et puis, quoiqu'il n'ait rien voulu me dire de positif, je sais
que ton père était un homme huppé, tout à fait de la haute. Tu seras
lancé du premier coup. Ah! mon gaillard! vas-tu être dorloté par de
belles duchesses!
Jacquot tenait le billet entre ses mains.
Je ne sais quel instinct luttait encore en lui et le retenait sur le
bord de l'abîme où Biscarre l'entraînait, mais tout à coup les visions
qui hantaient ses rêves étincelèrent devant ses yeux. Il vit, dans un
mirage éblouissant, les espaces ensoleillés de richesse et de luxe, dont
quelques rayons avaient parfois glissé jusqu'à lui.
--J'irai, dit-il.
--Et tu as raison! tu n'as pas un moment à perdre. Il faut aller chez un
tailleur... un bon. Tiens! voici une adresse, c'est M. Mancal qui me l'a
recommandé. Surtout pas d'économies, si tu dépenses plus que cela, ça ne
fait rien, il payera....
Biscarre se pencha à l'oreille de Jacquot:
--Dis donc, il m'a parlé d'une dame que tu dois connaître, de la
duchesse de Torrès....
Le jeune homme poussa un cri:
--Ah! voilà un nom qui te fait de l'effet.... Je croyais me rappeler
aussi.... N'es-tu pas allé chez elle, un jour, pour lui porter un bijou?
--Oui... oui... je crois... en effet, balbutiait le jeune homme.
--Allons! ne rougis pas comme cela. Du reste, ce n'est pas de cela qu'il
s'agit... il faut que tu te dépêches, et à midi, sans faute, chez M.
Mancal.
Un instant après, celui qu'on appelait Jacquot sortait, la tête en feu,
du cabaret de l'_Ours vert_.
--Dioulou! appela Biscarre.
--Voilà, maître! fit le colosse en sortant de sa soupente, où d'ailleurs
il avait fait le meilleur somme du monde.
--Mon vieux, tu vas filer d'ici et mettre la clef sous la porte. Je ne
veux pas que le petit retrouve ta trace. A partir de maintenant, l'oncle
Jean disparaît. Il le cherchera s'il veut. Plus de Dioulou. Je te
destine un nouveau rôle. Ah! je crois que les Loups ne se plaindront pas
et que nous allons leur tailler de la besogne. Quant au fils de
Costebelle et de la Mauvillers, Biscarre continuera à veiller sur lui,
par l'intermédiaire de l'excellent M. Mancal.
Et un rire féroce s'échappa de la poitrine du bandit.
XI
COALITION DE VICES
Il est aujourd'hui encore, en plein Paris, une sorte d'oasis qui tient à
la fois des béguinages flamands et des squares de Londres. Là, il semble
que tout bruit expire. Ni la Chaussée-d'Antin avec son commerce bruyant,
ni la rue Saint-Lazare avec son piétinement d'affaires ne troublent ce
coin, tout étroit, tout blotti sous les arbres, et dont les gens trop
pressés pour connaître la flânerie--c'est-à-dire la seule joie réelle du
Parisien--soupçonnent à peine l'existence.
C'est une rue courte, tournant sur elle-même, ne venant pas d'ici pour
aboutir là. Nul n'y passe, parce que nul n'a besoin d'y passer. Elle
n'abrège aucun chemin; de plus, elle forme ce que les voituriers
appellent un dos d'âne. Donc, piétons et chevaux s'en écartent. Les deux
rues qui la touchent complètent son immobilité. C'est la rue de la
Tour-des-Dames, entre la rue Blanche et la rue La Rochefoucauld. Calme
aujourd'hui, combien plus ne l'était-elle pas, il y a plus de trente
ans, c'est-à-dire à l'époque où se passaient les faits dont nous nous
sommes constitué l'historien.
Au coin de la rue Pigale, faisant retour vers la rue Saint-Lazare, on
voyait, sortant d'un massif d'arbres comme d'un nid, la terrasse d'un
pavillon de style renaissance. Si, à travers la grille délicatement
fouillée, l'oeil indiscret tentait de se glisser à travers les épaisses
charmilles que l'art expert du jardinier savait conserver vertes, même
sous les glaces de l'hiver, on apercevait une partie de la façade de ce
pavillon, d'où se détachait, roulant en volutes de marbre, un escalier
d'une élégance royale. Une large allée, partant de la grille, tournait
brusquement comme pour dérouter le regard des curieux qui se devait
contenter d'épier, à travers les hautes branches dépouillées de
feuilles, les fenêtres hermétiquement fermées, toutes capitonnées de
soie et de dentelle.
Usant de nos priviléges de narrateur, entrons dans cet hôtel que les
profanes, passant dans la rue silencieuse, considéraient d'un oeil
d'envie. Onze heures venaient de sonner. Dans un boudoir du premier
étage, donnant sur le pan qui s'étendait jusqu'à la rue Blanche, une
femme étendue sur un canapé paraissait plongée dans un profond sommeil.
Sa tête, rejetée en arrière, s'encadrait dans un coussin couvert de
point d'Angleterre. Ses cheveux dénoués roulaient comme un flot noir sur
la soie à teinte d'or et venaient tomber sur le tapis oriental qui
couvrait le plancher. Cette femme était admirablement belle, et si
expressive que soit cette épithète, elle ne rend qu'imparfaitement
l'idéale perfection du visage de la dormeuse. C'était la rectitude
grecque dans toute sa plastique quasi divine; mais la statue vivait, et
sous cette peau d'une blancheur éblouissante, où s'entrelaçait le réseau
bleu des veines, on voyait courir le sang vivace et chaud. Les yeux
étaient fermés; mais des paupières, d'où tombaient de longs cils qui
formaient comme une frange de soie, il semblait qu'un rayon glissât, à
la fois tentateur et fascinant. Le buste, porté en avant par la pose de
cette femme étendue, avait cette netteté de formes que les sculpteurs
antiques ont su donner à leurs immortelles créations; et sous l'espèce
de tunique noire, passementée d'or et brodée de pierreries, qui
l'enveloppait, le corps moulé semblait une création artistique. Et
cependant, à ces lèvres purpurines, entre lesquelles blanchissaient des
perles, on eût demandé un sourire jeune, presque insouciant. N'était-ce
donc pas une jeune fille, presque une enfant, qui dormait là, oublieuse
du monde, ignorante de la vie? Pourquoi ce front si blanc semblait-il
rigide comme s'il eût été ciselé dans l'ivoire? Pourquoi ce sein
persistait-il à ne pas battre sous quelque vibration intime? Pourquoi
cette main fine, qui pendait comme une de ces fleurs, aux teintes de
lait, qui s'inclinent sur les lacs de l'Orient, avait-elle, dans sa
négligence même, je ne sais quelle dureté de geste inconscient? Le
boudoir où dormait cette créature que tout homme eût saluée reine de
beauté, eût difficilement révélé ce qu'elle était, ce qu'elle pensait,
ce qu'elle rêvait en ce moment même où sa pensée était peut-être
entraînée dans les mirages du sommeil. Certes, jamais fantaisie de
millionnaire n'eût pu réaliser plus éblouissant caprice....
La pièce était petite, ou du moins paraissait telle, tant l'éclat des
tentures de soie jaune, rehaussées d'or mat, troublait le regard et
trompait sur sa dimension réelle. Les plis, artistement drapés, étaient
retenus par des torsades tissées d'or et d'argent, sur lesquelles
courait, comme un serpent étincelant, une bande formée de diamants à
l'éclat blanc, d'améthystes au reflet violet, de topazes, de rubis,
d'émeraudes d'un vert éclatant... Au plafond, les tentures--qui
rappelaient cette étoffe des contes de fées, couleur du
soleil--formaient une sorte de dôme au centre duquel une lampe,
suspendue à trois chaînes d'or, jetait, à travers un globe de cristal à
mille facettes, ses rayons brillants sur les pierreries dont le nombre
semblait s'accroître sous le regard. C'était comme un croisement de
rayons qui étonnait plutôt qu'il ne séduisait: il est une sorte
d'ivresse qui donne au cerveau cette répercussion étoilée.... Et cette
femme, le plus beau diamant de cet écrin semblait, comme ces pierres
froides, avoir leur immobilité, qui sait, leur dureté, peut-être.... Ce
n'était pas tout. Sur le tapis, encore à portée de cette main aux ongles
roses, ruisselaient des colliers, des bracelets, plus encore, des pièces
d'or. On eût dit que ces richesses s'étaient échappées de ses doigts,
alors que, vaincue par le sommeil, elle les égrenait et les
caressait.... A quelques pas, une cassette entr'ouverte laissait passer,
à travers ses lèvres d'or, les branches d'une étoile de diamants d'un
prix énorme. Ce boudoir eût servi de demeure à ces gnomes des légendes
que l'imagination populaire prépose à la garde des trésors enfouis.
Cette femme était-elle donc une fée... ou bien quelque créature
fantastique?... Tout à coup un timbre résonna doucement, mais à ce
tintement faible, la dormeuse ouvrit subitement les yeux, et entre ses
prunelles passa rapidement comme un éclair inquiet. Mais vivement elle
regarda autour d'elle, à ses pieds, et un sourire étrange, froidement
joyeux, passa sur ses lèvres. Le timbre résonna une seconde fois. Elle
se redressa lentement, étendit le bras et toucha un point de la tenture.
Alors une petite porte tourna sur elle-même, laissant à découvert une
sorte de tour, semblable à celui que notre grand poëte Victor Hugo a
décrit dans la chambre de la duchesse Josiane. Une carte s'y trouvait.
Elle la prit, y jeta un rapide regard, puis, prenant un crayon, elle
traça rapidement quelques mots sur le vélin, repoussa le tour, qui
s'enfonça de nouveau dans la muraille.
--Lui! murmura-t-elle. M'apporterait-il quelque mauvaise nouvelle?
Elle posa ses pieds sur le tapis et se redressa. Rejetant ses cheveux en
arrière, elle les attacha sur sa nuque à l'aide d'une agrafe de
diamants; puis elle plaça sur ses épaules une sorte de manteau qui
l'enveloppait tout entière, et, soulevant la tenture, elle ouvrit une
porte et pénétra dans un petit salon attenant au boudoir, et dont tous
les meubles, par un raffinement de luxe d'un aspect vraiment original,
étaient recouverts de martre zibeline. Au même instant, un personnage,
vêtu de noir, s'inclinait profondément devant elle, en disant:
--Madame la duchesse de Torrès me permettra-t-elle de lui adresser mes
humbles hommages?
La duchesse--car c'était bien cette femme que nos lecteurs connaissent
déjà sous l'odieux surnom du Ténia--répondit brusquement:
--Trêve de politesses, Mancal. Que me veux-tu?
Disant cela, elle fixait sur l'homme d'affaires--en qui nul n'aurait
reconnu Biscarre, le forçat--son regard qui brillait autant que les
pierreries de son collier.
--Hélas! madame, murmura-t-il en s'inclinant plus bas encore, si j'ai
pris la liberté de me présenter à une heure aussi matinale, c'est qu'il
y allait pour moi d'un grave intérêt.
La lèvre de la duchesse se crispa sous l'expression d'un dédain
méprisant.
--Pour vous? fit-elle, que m'importe!
--Hélas, madame! reprit Mancal, dont la voix se faisait presque
suppliante, est-il pour moi plus grand danger que celui de vous
déplaire?
Elle haussa les épaules avec une impatience non dissimulée.
--Enfin, qu'as-tu fait?
--Il faut donc l'avouer?
--Sans doute!
--J'hésite.... J'ai si grand'peur que madame la duchesse ne s'irrite
contre moi.
--Une dernière fois, parleras-tu?
Mancal se redressa: il était facile de voir, d'ailleurs, que toute cette
humilité, cette crainte excessive étaient jouées. Mais le Ténia était
trop inquiète pour s'en apercevoir.
L'homme d'affaires tira de sa poche un journal.
--Madame la duchesse a-t-elle pris connaissance des cours d'hier à la
Bourse?
--Non! s'écria la jeune femme en pâlissant.
D'un mouvement fébrile, elle arracha la feuille des mains de Biscarre,
et d'un seul coup d'oeil parcourut la cote des valeurs.
Un cri furieux s'échappa de sa poitrine:
--Misérable! s'écria-t-elle. Une baisse de vingt pour cent... et c'est
toi qui m'as conseillé de jouer sur cette valeur!...
Mancal baissait la tête sans répondre.
--Ainsi, où mène la confiance?... une perte de plus de deux cent mille
francs!...
Rien de plus étrange que la physionomie de la duchesse, pendant qu'elle
se livrait à cet accès de colère. Ses lèvres tremblaient à ce point
qu'elle pouvait à peine articuler les mots; ses yeux si larges, si
clairs, se ternissaient et s'injectaient de sang....
Et cela pour une misérable perte d'argent, alors que le moindre des
colliers, que le plus petit diadème compensait et au delà les dix mille
louis enlevés par la spéculation....
Elle trépignait et frappait des pieds comme un enfant!
--Mais réponds-moi donc! s'écria-t-elle.
--Que puis-je vous dire? reprit Mancal, toujours humble; madame la
duchesse n'avait-elle pas pris les conseils de Colombet, de Stéphane?...
--Des niais! plus que cela peut-être, des spéculateurs qui ont voulu me
voler!...
--Oh! madame la duchesse est bien sévère. Quoi qu'il en soit, n'est-il
pas vrai qu'hier même elle m'a adressé des ordres positifs d'achat?
--Eh! cela est exact! Après?...
Et elle répétait en frappant l'une contre l'autre ses mains d'enfant,
crispées par la fureur:
--Deux cent mille francs!...
Mancal eut un sourire singulier:
--J'ai dit à madame la duchesse que j'avais à implorer son pardon...
--Te pardonner, infâme! quand tu es complice de mes ennemis, de ceux qui
m'ont dépouillée!
--Madame la duchesse ne m'a pas compris....
Le Ténia se redressa comme si elle eût été mue par un ressort.
--Je ne t'ai pas compris?
--Non!
--Tu ne viens pas me supplier de te pardonner ton crime!... car c'est un
crime... et je me vengerai!
--Pardon; mais il y a crime, et crime et je croyais que la plus grande
faute que je pusse commettre... c'était...
--Achève!
--C'était d'avoir désobéi aux ordres de madame la duchesse.
Elle s'élança vers lui et saisit ses deux mains entre les siennes:
--Tu m'as désobéi! Comment? En quoi?... Mais hâte-toi donc!... tu ne
vois donc pas que tu me tues en te jouant ainsi de mon impatience!
--Eh bien, madame, voici l'ordre que vous m'avez envoyé hier.
Elle poussa une exclamation bruyante:
--Quoi! Dis!... tu ne l'as pas exécuté!...
--J'ai fait le contraire. Madame la duchesse me disait d'acheter...
--Et... fit-elle haletante.
--J'ai vendu!...
Le Ténia chancela en portant la main à son coeur, tandis qu'une
expression d'indicible joie illuminait son visage.
--Continue, dit-elle d'une voix à peine perceptible.
--Au moment où l'ordre de madame la duchesse me parvenait, continua
Mancal-Biscarre, j'apprenais par des renseignements positifs que la
débâcle de l'affaire sur laquelle elle s'était engagée était certaine,
et allait être, quelques heures après, connue et publiée en Bourse....
Le temps me manquait pour obtenir de vous de nouvelles instructions; et
cependant avais-je bien le droit non-seulement de ne pas exécuter les
ordres reçus, mais encore de retourner tout à coup, et de ma propre
initiative, une position prise sur le conseil de financiers tels que MM.
Colombet et Stéphane?...--je ne suis rien, moi, qu'un pauvre mandataire
dont le premier devoir est d'obéir les yeux fermés...--puis n'était-il
pas possible que mes renseignements fussent inexacts... ou encore madame
la duchesse ne pouvait-elle pas les avoir connus avant moi, et
n'encourait-elle cette perte qu'en toute volonté, et pour dissimuler
quelque autre opération fructueuse?... Je me suis dit tout cela... mais
ma conscience m'a contraint de prendre tous les risques à ma charge....
J'ai vendu les actions en pleine hausse... et c'était en tremblant que
j'apportais à madame la duchesse les trois cent cinquante mille francs
que l'opération a produits.
Mancal avait prononcé ce petit discours d'une voix calme, sans nuances.
On eût dit qu'il récitait une leçon.
La duchesse s'était laissé tomber sur une chaise basse, la tête entre
les mains.
Quand Mancal eut fini, elle le regarda en face, et lui tendant la main:
--Mancal, dit-elle, vous êtes l'homme le plus habile et le plus honnête
que je connaisse.
--Madame me permettra, j'espère, de régler nos comptes: j'ai là en
portefeuille les bordereaux et la somme payée.
--Tu as les trois cent cinquante mille francs!
--Les voici! dit Mancal.
Déjà madame de Torrès avait arraché les billets de sa main, et
feuilletant les liasses, les comptait avec une agitation fiévreuse.
--La somme est complète? demanda Mancal.
--Oui! oui!... trois cent cinquante mille francs! répéta-elle encore une
fois. Ah! c'est comme un rêve!...
--Une goutte d'eau dans la mer, fit Mancal.
--Que veux-tu dire? que je suis riche! Oui, j'ai de l'or... oui, ma
fortune est immense... mais je veux plus, toujours plus!... c'est si
bon, l'argent!...
Ses dents semblaient grincer sous l'action de la passion qui lui
étreignait le coeur.
Tout à coup, elle se tut: une pensée subite venait de traverser son
cerveau. Il était impossible qu'elle se dispensât de récompenser l'homme
qui lui avait procuré un si énorme bénéfice, qui lui avait épargné une
perte immense.
Mancal, immobile, les bras croisés, attendait. Elle eut un mouvement
brusque, détacha une dizaine de billets et les tendit à Mancal.
--Prenez, dit-elle; tout travail mérite salaire.
Mancal ne bougea pas.
--Quoi! balbutia-t-elle, n'est-ce pas assez?
--C'est trop! fit Mancal.
--Quand je donne, je ne compte jamais! dit-elle avec hauteur.
Mancal sourit.
--Madame la duchesse se méprend sur ma pensée, dit-il; je n'ai certes
pas l'intention de dédaigner ses offres généreuses... mais je la supplie
de m'accorder une autre récompense.
--Je ne vous comprends pas, dit le Ténia.
Mancal s'assit sur un fauteuil, plaça son chapeau à côté de lui, sur le
tapis; puis, de sa voix la plus polie, il adressa à la duchesse cette
simple question:
--Madame de Torrès possède-t-elle encore quelques gouttes du poison qui
a tué le duc, son mari?...
Un cri rauque s'échappa de la poitrine du Ténia. Livide, les yeux grands
ouverts, elle regardait cet homme, si humble tout à l'heure, et qui lui
jetait soudain au visage cette effrayante accusation. Il continua:
--Que madame la duchesse soit bien convaincue de mon réel désir de lui
être utile. Je n'obéis pas à une simple curiosité, et je la supplie de
me répondre.
Elle avait repris son sang-froid:
--Vous êtes fou, monsieur Mancal, et il vous faut rendre grâce à ma
pitié si je ne vous fais pas jeter à la porte par mes laquais.
Mancal protesta d'un geste poli:
--J'ai eu l'honneur de demander à madame la duchesse si elle avait bien
fait disparaître toutes les traces du crime dont son mari, M. le duc de
Torrès, a été victime.
Le Ténia se mordit les lèvres jusqu'au sang.
--Je ne puis ni ne veux vous comprendre, dit-elle. M. de Torrès est mort
entouré de médecins qui ont eux-mêmes constaté la nature de la maladie.
--Oui, je sais cela. Cependant un certain personnage, dont le nom est
peut-être parvenu aux oreilles de madame la duchesse, affirme que les
médecins ont pu se tromper.
--De qui voulez-vous donc parler? s'écria madame de Torrès.
--Son nom? Ah! tenez, il m'échappe en ce moment... Seulement je puis
vous raconter quelques détails. Il y a de cela quinze mois environ...
madame de Torrès était depuis six mois la femme du duc, dont la fortune
très-considérable lui avait été assurée par un contrat que peut seule
expliquer la passion qu'elle lui avait inspirée.... La totalité des
biens des époux devait, en cas de mort, appartenir au survivant. Or,
dans le sixième mois d'union, un certain soir--si ma mémoire est
fidèle--du mois de novembre, une femme, fort simplement vêtue, comme une
servante, mais dont les manières élégantes contrastaient singulièrement
avec son costume, s'engageait, malgré la pluie et le brouillard, dans
une petite ruelle de Batignolles qu'on appelait, je crois, le
Chemin-des-Boeufs....
La duchesse, la tête baissée, écoutait sans hasarder un mouvement.
La voix de l'ancien forçat avait repris son éclat presque métallique: il
scandait chacune de ses phrases, comme pour les mieux faire résonner sur
la conscience qu'il frappait.