--Et tu deviendras fonctionnaire du gouvernement, c'est entendu!... En
attendant, mes Loups, prenez patience... Pour vous y aider, voici
d'abord une vingtaine de jaunets qui vous permettront de vous requinquer
un peu....
Il jeta sur la table une poignée de pièces d'or. Les bandits se jetèrent
sur cette proie.
--Le Bisco, dit Muflier, pardonnez-moi, n'est-ce pas?...
--C'est fait.
--Vive le singe!
--Merci, mes Loups!... Venez prendre le mot d'ordre tous les matins,
mais pas en corps, comme aujourd'hui... Tonnerre! on dirait que vous
avez peur de n'être pas assez remarqués par la _rousse_!... qu'un seul
vienne, et jamais le même.
--Nous obéirons.
--Maintenant, allez-vous-en... et au revoir....
Les bandits, munis de leur part de butin, ne songeaient plus d'ailleurs
qu'à partir, et, après quelques nouvelles protestations, ils
disparurent....
Jacquot, affaissé sur la banc, dormait toujours d'un profond sommeil.
Biscarre s'approcha de la Brûleuse, qui était restée à son comptoir
pendant l'incident, quoique par ses cris elle n'eût pas cessé
d'encourager Dioulou. Seulement elle avait obéi à une consigne dès
longtemps donnée par la Baleine et qui lui interdisait, sous quelque
prétexte que ce fût, de se mêler des rixes.
--Les femmes! disait Dioulou, ça ne sert qu'à envenimer les choses.
--La Brûleuse, dit Biscarre, fermez la boutique, mettez les volets et
allez faire un tour d'une heure...
--Hein? s'écria la compagne de Dioulou. Fermer le bazar! m'en aller au
moment où la clientèle va arriver!...
--Allons! obéissez! vous savez que je ne souffre pas d'observation...
--Cependant...
--Obéis! tonnerre! cria Dioulou à son tour.
--Mais on va s'ameuter devant le cabaret, on enfoncera les volets, on
pénétrera de force.... Sans compter la police, qui croira à un
accident...
--Attendez, fit Biscarre. Du papier, de l'encre, une plume....
Il étendit sur la table la fouille que Dioulou lui présentait, puis
d'une écriture grasse et ferme, il écrivit:
_Fermé pour cause de changement de propriétaire_.
Cette fois, ce fut Dioulou qui ne put réprimer une exclamation de
surprise.
--Comment! changement de propriétaire!... Et moi, alors, qu'est-ce que
je vais devenir?
--Voyons, pas tant de phrases, dit Biscarre. La mère, collez ça sur les
volets, et filez rapidement.
La Brûleuse, de son oeil unique, jeta un regard interrogatif à Dioulou.
Elle sentait en elle de vagues idées de résistance. Mais d'un geste
significatif, le colosse lui ordonna encore une fois d'obéir. Elle se
résigna en grommelant, et, un instant après, les lourdes planches de
bois, retenues par les boulons de fer, fermèrent hermétiquement la
devanture. Puis, la Brûleuse jeta un adieu à Dioulou et disparut, en
promettant de revenir dans une heure. Biscarre alluma une chandelle, et,
se rapprochant de Jacquot, s'assura que son sommeil était profond. La
tête du jeune homme, rejetée en arrière, portait le stigmate de la
fatigue; mais, en dépit de sa pâleur, il conservait une beauté et une
délicatesse natives qui, chez tout autre que Biscarre, eût excité une
sympathie involontaire. Mais bien au contraire, l'oeil ardent, la lèvre
crispée, l'ancien forçat l'enveloppait d'un regard de colère et de
haine.
--Dioulou! fit-il.
L'homme s'approcha. De la main, Biscarre lui désigna le dormeur.
--N'est-ce pas qu'il lui ressemble? murmura-t-il.
--A qui?
--Mais à elle, pardieu!... à celle que je hais... pour l'avoir trop
aimée.
--C'est pas malin, ça, fit Dioulou en ricanant, on se ressemble de plus
loin... puisqu'elle est sa mère...
--Sa mère! oh! tais-toi!... Quand je songe à cela, je me demande si
j'aurai l'énergie nécessaire pour ne pas écraser d'un seul coup ce
misérable....
Il leva sur la tête de Jacquot son poing qui l'eût tué d'un seul coup,
mais Dioulou lui arrêta le bras.
--Eh bien! eh bien! des folies, maintenant!
--Tu as raison, fit Biscarre en se reculant, ce n'est pas ainsi qu'il
doit mourir.... Et qui sait? Si elle apprenait tout à coup, cette belle
marquise, que son fils est mort, peut-être éprouverait-elle dans sa
douleur une sorte de soulagement...
--Oh! c'est impossible!...
--Non! cela est vrai!... Est-ce que je ne devine pas les transes
horribles, les angoisses poignantes qui torturent l'âme de cette
femme?... Oh! je le sens, elle n'a pas oublié mes paroles; elle sait
qu'un jour viendra où elle saura que son fils est vivant, et que, ce
jour-là, ce fils, maudit, déshonoré, va passer d'un cachot d'infamie à
l'échafaud d'expiation!
Dioulou, qui n'était pas facile à émouvoir, ne put réprimer un frisson.
Et, en vérité, Biscarre était effrayant à voir, tant la féroce passion
de la vengeance convulsait ses traits.
--Il n'est pourtant pas méchant, le petit, fit Dioulou. Et tiens! pas
plus tard que tout à l'heure, sans lui, Muflier me fourrait deux pouces
de fer dans le corps...
--Oui! oui! il est bon!... c'est une âme généreuse, fit Biscarre avec
ironie. Eh parbleu! je n'ai pas oublié le mal qu'il m'a donné, et
jusqu'ici en pure perte...
--Le fait est que tu as tout tenté pour en faire un fier gueux...
--Quand il était tout petit, reprit Biscarre, sous prétexte de pauvreté,
je le laissais sans cesse avec les vagabonds, avec toute cette tourbe
enfantine qui se vautre dans les ruisseaux... j'essayais, par cette
camaraderie dégoûtante, de développer en lui des instincts mauvais...
--Mais, bernique! le petit ne mordait pas à la pomme! Te rappelles-tu,
quand les petits voyous rentraient, déguenillés, sales, lui arrivait
avec sa petite tête souriante et ses cheveux qui frisottaient. Était-il
gentil! c'était à croire qu'il sortait d'une boîte.
Biscarre réfléchissait.
--Je lui ai appris à lire, murmurait-il, et par les livres que je
choisissais, je m'efforçais de le pervertir.
--Il ne comprenait pas, et il disait que ça l'ennuyait.
--Est-ce qu'il y aurait une fatalité plus forte que la volonté humaine?
Non, ce n'est pas possible. Bandit je le veux, bandit il sera... et
aujourd'hui il ne m'échappera pas.
--Ainsi, tu n'y renonces pas?
--Renoncer à cette vengeance qui est ma vie.... Oh! certes non! et tant
qu'un souffle de vie restera en moi, je poursuivrai cette oeuvre de
haine.
--Enfin, ça te regarde.... Et tu me dis que tu as un moyen?
--Infaillible. Dis-moi seulement: quand il est arrivé hier soir, que
t'a-t-il dit?
--Oh! il était désespéré! et même je ne l'ai jamais vu comme ça...
--On l'avait chassé de l'atelier?
--Oui, après une violente querelle.
--C'est bien cela; le Loup qui était là a bien rempli mes instructions.
Continue: il s'est plaint, il s'est mis en colère?
--Oh! en plein. Il a déclaré qu'il ne voulait plus travailler, qu'il
n'était pas bon à faire un ouvrier.
--A merveille!
--Qu'il voulait être un mirliflore...
--Enfin! Ah! mon brave Dioulou, quand tu m'as vu dans ces deux dernières
années approuver le travail de Jacquot, alors qu'il passait ses nuits à
étudier; quand je l'encourageais dans cette voie qui devait lui rendre
insupportable sa condition présente, je savais bien que l'heure
sonnerait où se développeraient en lui des aspirations soigneusement,
mais lentement entretenues. Je n'ai pu en faire un voleur de grand
chemin! j'en ferai un bandit du grand monde! La route est plus
séduisante, mais le but sera le même...
--Ainsi, c'est toi qui l'as fait chasser de l'atelier?
--De celui-là comme des autres. Oh! sois tranquille, pas un seul instant
je ne l'ai perdu de vue.... Je le connais bien maintenant, et je sais
sur quel point de sa conscience il faut frapper...
--Et tu ne crains pas que, dans le monde, le hasard ne vienne aider sa
mère à le découvrir?
--Je ne redoute rien.... Mais, maintenant, laisse-moi. Il faut que je
cause avec lui.
--Surtout pas de violence... car, vois-tu, cette diablesse de haine
m'effraye toujours.
--Tu es bien poltron, maintenant.
--Non. Mais, enfin, veux-tu que je te dise, Biscarre...
--Quoi?
--Tu ne te fâcheras pas, au moins?
Biscarre le regarda en face.
--Il est inutile que tu me parles... je sais ce que tu as à me dire.
--Bah! tu es donc sorcier?
La main de Biscarre tomba sur son poignet et s'y riva comme un bracelet
d'acier.
--Écoute-moi bien, Dioulou. Je sais que, par bêtise, par sentiment, par
lâcheté, tu ne partages pas la haine que j'ai vouée au fils de Marie de
Mauvillers.... Je t'excuse, parce que tu ne comprends pas ce que sont
ces passions qui s'emparent d'un homme et lui mettent au coeur une
marque pareille à celle que le bourreau met à l'épaule du condamné...
Donc, tu as pour ce garçon, je ne dirai pas de l'affection, mais tout au
moins de la sympathie.
--Je te prie...
--Les sentiments sont libres. Adore-le, si tu veux, seulement....
Biscarre scanda sèchement chacune de ses paroles:
--Seulement, si jamais tu tentais contre moi la moindre trahison, si tu
te permettais, en quelque circonstance que ce fût, de contrecarrer mes
projets, d'avertir Jacquot des périls qu'il court, je te donne ma
parole--et tu sais que je la tiens--que je te punirais de telle sorte
que pas un lambeau de ta chair n'échapperait aux tortures....
La voix de Biscarre avait pris un accent sourd et effrayant.
--Pas une fibre de ton être qui ne fût douleur! pas une parcelle de
toi-même qui ne me donnât tout son sang! Maintenant tu es averti, va....
Dioulou était resté immobile. Sa face bestiale s'était couverte d'une
pâleur terrifiée. Oui, il connaissait Biscarre. Il avait peur!
--Je te promets... je t'assure... commença-t-il.
--Je n'ai pas besoin de tes serments. Tu me crains, cela me suffit. Un
dernier mot. Dès aujourd'hui, tu vas quitter le cabaret de l'_Ours
vert_.
--Ah! et qu'est-ce que je ferai, alors?
--Tu le sauras plus tard. Je veux que Jacquot soit dépisté et ne puisse
revenir ici. Donc, j'ai vendu la maison.
--Vendu!
--Oui, un honnête négociant en a soldé le prix hier, et viendra
aujourd'hui même se mettre en possession des lieux. Qu'à midi vous soyez
partis, toi et la Brûleuse. Ce soir, à huit heures, tu iras m'attendre
au quai de Gèvres. Là, je te donnerai mes ordres.
Dioulou poussa un grand soupir; mais il savait par expérience que toute
résistance était inutile. Il inclina la tête.
--Tu n'as plus besoin de moi? demanda-t-il.
--Non, va-t'en.
Le colosse eut un moment d'hésitation. Au fond, cette nature brutale
aimait Biscarre, comme le chien aime le maître qui le bat.
--Biscarre! fit-il timidement.
--Quoi? que me veux-tu encore?
--Dis-moi que tu ne m'en veux pas... que tu ne te défies pas de moi....
Biscarre haussa les épaules et se mit à rire:
--Décidément tu es trop sensible! Va... et ne te mets pas martel en
tête.
Et comme Dioulou ne bougeait pas.
--Voilà ma main... et qu'il ne soit plus question de rien....
Dioulou la saisit avec empressement; il eut un large sourire de
satisfaction.
--Là, maintenant, je m'en vais. Je suis là, dans la soupente; si tu as
besoin de moi...
--Je t'appellerai.
Dioulou disparut par une porte intérieure.
--Trop ému! murmura Biscarre; je veillerai.
Il revint vers Jacquot, qui était toujours plongé dans un sommeil lourd.
--A l'oeuvre! fit Biscarre.
Il tira de sa poche un flacon à peu près semblable à celui d'où étaient
tombées les gouttes de narcotique versées tout à l'heure dans le verre
du jeune homme. Il enleva le bouchon, et plaça la fiole sous les narines
du dormeur. Quelques minutes se passèrent, puis Jacquot poussa un
soupir, ses membres s'agitèrent; il ouvrit les yeux, vit Biscarre, et,
comme s'il eût obéi à un mouvement instinctif de répulsion, il les
referma brusquement.
--Eh bien, Jacquot, dit Biscarre, nous nous sommes donc grisé?
--Moi! fit le jeune homme en regardant autour de lui; où suis-je donc?
--Comment! tu bats encore la breloque? mais tu es chez l'ami la
Baleine... et c'est moi qui suis là, moi, ton vieil oncle...
--C'est vrai!... oui, c'est le cabaret!... Comment donc suis-je venu
ici?...
--Rappelle-toi donc. La Baleine m'a tout dit. Il t'a rencontré hier
soir, au moment où tu sortais de l'atelier.
--D'où on venait de me chasser.
--Oui, c'est ça! Oh! ces patrons! ça ne vaut pas la corde qui les
pendra.... Alors, comme tu avais l'air tout ennuyé et que c'est un brave
homme, il t'a amené ici et m'a fait prévenir. Mais il paraît que, pour
noyer ton chagrin, tu as bu un peu trop. Bah! il n'y a pas d'offense.
Moi, dans mon métier de maçon, ça m'arrive plus souvent qu'à mon tour,
et je n'en suis pas moins un brave homme.
Tandis qu'il parlait, Jacquot le regardait fixement. Dans le désordre de
ses idées se retraçait un tableau horrible. Il revoyait les faces
patibulaires de ces hommes qui s'étaient rués sur Dioulou et sur lui. Il
revoyait Biscarre apparaissant tout à coup au milieu d'eux et les
dominant par sa force physique et par son ascendant. Qu'était-ce donc
que tout cela? Ici quelques explications sont nécessaires. D'une part,
Jacquot ne savait pas le véritable nom de Biscarre, qu'il appelait
simplement l'oncle Jean, nom sous lequel le forçat s'était fait
connaître à lui. De plus, depuis que Biscarre s'était convaincu que
jamais le jeune homme ne consentirait à s'affilier à la bande, il l'en
avait tenu soigneusement écarté. Aujourd'hui encore, lorsqu'il avait
chargé Dioulou de l'amener à l'_Ours vert_, il n'avait pas prévu que les
Loups viendraient et trahiraient son incognito.
--A quoi penses-tu? demanda-t-il.
--Je pense, balbutia le jeune homme, que j'ai vu tout à l'heure
d'étranges choses!
--Où ça? Qu'est-ce que tu me chantes?...
--Ici même, des hommes qu'il me semble avoir déjà rencontrés... et qui
ressemblent à des brigands....
Biscarre éclata de rire.
--Tu vas bien, toi! je te conseille de répéter cela! Tu te ferais faire
un joli parti....
Le jeune homme avait laissé tomber son front sur sa main. A vrai dire,
les fumées de l'ivresse n'étaient pas complétement dissipées, mais
Biscarre ne voulait pas attendre que ses idées reprissent toute leur
netteté:
--Ah! des brigands! continua-t-il. Vois-tu d'ici l'oncle Jean affilié à
une troupe de bandits... pourquoi pas volant et assassinant, pendant que
tu y es?
Sur un geste de protestation, il reprit plus vivement encore:
--Non, réellement, plus j'y pense, et plus tu me fais de la peine.
Éreintez-vous donc le tempérament à élever un enfant qui ne vous est de
rien!...
--Mon oncle!
--Il n'y pas de «mon oncle!» qui tienne!
Puis se calmant tout à coup:
--Au fait, je m'emporte! j'ai tort... tu as bu un coup de trop, et dame!
dans ces occasions-là, on voit trouble! Parbleu! je sais ce que c'est,
et je ne te jette pas la pierre, surtout parce que je sais aussi que tu
as eu des ennuis... la Baleine m'a conté ça.
La voix de Biscarre avait pris une inflexion douce, presque affectueuse.
--Tu as la tête tout étourdie.... C'est ça qui t'a trompé. J'avais donné
rendez-vous ici à quelques ouvriers que je veux embaucher... pour une
maison à bâtir, une bonne affaire... et il paraît qu'en m'attendant ils
se sont disputés...
--Oui, c'est cela.
--Il paraît même qu'ils sont allés jusqu'au couteau... et sans toi, la
pauvre Baleine avait son compte...
--Où donc est-il?
--Il a été se coucher un moment. Après s'être bûché comme ça, on est
fatigué, et puis je n'étais pas fâché qu'il me laissât seul avec toi,
parce que nous avons à causer.
Le jeune homme le regarda avec surprise.
--Ça ne peut pas t'étonner que je m'intéresse à toi; il y a longtemps
que l'oncle Jean te traite comme son fils.
--Et je vous en suis très-reconnaissant.
--Ne parlons pas de ça. Voyons, j'ai des propositions à te faire,
très-belles. Dis-moi d'abord si ce que m'a raconté la Baleine est vrai:
tu en as assez de l'atelier?
--Eh bien, c'est vrai! Ne me grondez pas. C'est plus fort que moi, je
suis en butte à des persécutions continuelles, il y a sur moi comme une
fatalité: je fais tous mes efforts pour contenter les patrons, pour
vivre en bonne intelligence avec mes camarades, impossible! il faut
toujours que quelque circonstance m'attire le blâme des uns ou
l'aversion des autres.
--Des injustices, quoi!
--Oui! c'est injuste, c'est cruel; je n'ai pourtant jamais fait le mal,
toujours on me soupçonne, toujours on m'accuse; si du moins je devinais
la cause de l'antipathie qu'on semble me témoigner!
--Oh! pour ça, c'est facile.
--Que voulez-vous dire?
--Comment! tu n'as pas compris cela, toi, un homme intelligent?
--Expliquez-vous, de grâce.
--Ça ne sera pas long. Aussi bien le coeur me saigne de voir que tu n'es
pas heureux comme tu le mérites. Voici où le bât te blesse, mon garçon:
tes camarades, tes patrons, tout ce monde-là est jaloux de toi.
--Jaloux! et pourquoi? Suis-je donc fier? suis-je orgueilleux? ai-je
jamais provoqué, insulté qui que ce soit?
--Non, mais tu es un _monsieur_, et c'est ça qui les chiffonne.
--Je suis un ouvrier, rien de plus, ils le savent bien.
--Pas vrai; tu en sais trop long pour eux. Tu lis, tu écris, tu as
appris un tas de choses dont ils ignorent même le premier mot; tu ne te
grises pas--je ne te parle pas d'aujourd'hui, c'est exceptionnel--et
puis je soupçonne l'ami la Baleine d'avoir voulu te consoler de force;
enfin tu n'es pas du même monde que tous ces flâneurs qui travaillent
juste ce qu'il faut pour ne pas mourir de faim; alors on t'en veut, on a
peur que tu ne montes trop haut, et on te fait des tours, je connais ça.
Va, dans notre métier, c'est la même chose, toute proportion gardée.
--Mais enfin, s'écria Jacquot, qu'est-ce que je vais devenir?
--Nous allons causer de cela, et j'imagine que tu ne seras pas fâché de
ce que j'ai à te dire. Ça t'ennuie de n'avoir pas le sou, hein?
--Comme tout le monde, je suppose.
--Ça t'ennuie aussi de vivre toujours dans un monde qui ne peut pas te
comprendre et au milieu duquel tu te sens mal à l'aise, avoue-le.
Jacquot eut un sourire.
--Il est vrai qu'il y a en moi je ne sais quoi qui va mal avec les
allures de mes camarades.
Biscarre, lui aussi, ébaucha un sourire. Toute cette conversation,
habilement dirigée par lui, tendait à un but qui se rapprochait de
lui-même. Il prit la main de Jacquot entre les siennes, et le regardant
en face, il reprit:
--Dis-moi: quand tu passais à travers les rues, vêtu de ta blouse, les
pieds chaussés de lourds souliers à clous, la tête couverte d'une
méchante casquette, est-ce qu'il ne t'est pas arrivé de tressaillir
quand passait tout à coup auprès de toi quelque élégante voiture,
conduite par un dandy bien musqué, bien ganté, avec son tigre à côté de
lui?... Est-ce que tu ne t'es pas dit alors que, toi aussi, si la
fatalité ne t'avait pas jeté dans la vie sans ressources, tu aurais su,
aussi bien qu'un autre, faire figure dans le monde?...
Le jeune homme écoutait. Il était pâle, ses yeux brillaient.
--Vois-tu... je comprends cela, moi.... Quand j'étais jeune, comme je
n'étais pas plus bête qu'un autre, je me suis dit souvent que rien ne
devait être beau comme le luxe, comme la richesse. Ah! j'aurais donné ma
vie pour passer à travers toute cette foule en triomphateur, pour
traiter d'égal à égal avec les plus riches!...
--Pourquoi me parlez-vous ainsi? s'écria Jacquot. Vous voulez donc me
rendre fou?
--Bah! est-ce que les mots te font un pareil effet?
--Vous ne comprenez donc pas que ces mots sont des idées?... que vous
réveillez en moi je ne sais quels désirs assoupis, je ne sais quels
rêves à peine formulés qui, parfois, surtout quand je me sens
malheureux, me brûlent le coeur et torturent mon cerveau?
Biscarre se pencha vers lui:
--Aussi, je t'ai bien deviné: tu voudrais être riche...
--Oui.
--Tu voudrais que les portes de ce monde brillant s'ouvrissent toutes
larges devant toi....
Le jeune homme se dressa sur ses pieds.
--Ah! que je puisse seulement pénétrer dans ce monde qui semble ma vraie
patrie, et je m'y frayerai ma route à coups de volonté. Vous entendant
parler ainsi, je sens revivre en moi des pensées qu'en vain je m'efforce
d'étouffer.
--Et ces pensées, quelles sont-elles?
--Oh! ce sont des folies, sans doute. Mais je dois être franc. Souvent,
oubliant qu'elle fut mon origine, je me dis qu'un sang généreux coule
dans mes veines, que ma place est marquée au milieu des riches et des
puissants! Si vous saviez, alors je me dis que la fortune serait entre
mes mains un levier si fort que je changerais la face du monde.
Biscarre ne put réprimer un ricanement.
--Je vous en supplie, ne riez pas. Je suis fou, vous dis-je. Je le sais.
Mais du moins les fous sont heureux, car ils oublient cette terrible et
sinistre réalité qui vous écrase et vous brise; laissez-moi ma folie...
--Parle; je te jure que je ne ris pas de toi. Est-ce que je ne comprends
pas tout cela? Est-ce que dans un coeur de vingt ans il n'y a pas telles
aspirations innommée qui éblouissent?
Jacquot était retombé sur son siége, prenant entre ses mains ses tempes,
comme s'il eût craint que son cerveau n'éclatât sous le bouillonnement
de ses pensées.
Biscarre, maître de lui, semblable au Méphistophélès de la légende,
sentait cette âme vibrer sous ses doigts comme un clavier, et
impitoyable, il parlait encore, baissant la voix.
--Oui, je sais tout, disait-il; je t'ai vu frissonner, lorsque
passaient, enveloppées de soie et de velours, ces adorables créatures
qui ressemblent à des anges échappés du ciel, lorsque tombaient sur toi
ces regards qui enivrent et qui rendent fou.
--Par grâce, taisez-vous!
--Et alors tu te disais: Pourquoi ne suis-je rien? Pourquoi n'ai-je pas
de nom? pourquoi suis-je rivé à ce carcan qui s'appelle la misère, le
travail sans trêve ni repos? Et cependant, moi aussi je suis jeune, j'ai
la force et la vitalité, j'ai l'énergie et le désir! De quel droit
ceux-là sont-ils au-dessus de moi, quand je me sens supérieur à eux?
--Assez! assez! balbutiait le malheureux que la tentation enlaçait.
--Allons donc! n'est-il pas vrai que la volonté est la maîtresse du
monde? Assez de misère! assez de douleur! Il faut en finir. A moi la vie
facile et large!
Jacquot laissa tomber sur la table son poing serré.
--Ah! pourquoi me torturez-vous ainsi?
La voix de Biscarre devint si sourde qu'à peine était-elle perceptible.
--Parce que, si tu le veux, tu peux être riche!
--Moi! folie!
--Si tu le veux, tu peux entrer la tête haute au milieu de cette société
qui te paraît si enviable, parce que d'un seul bond tu peux, de l'abîme
où tu te débats, t'élancer sur les sommets. Dis un mot, et de l'ouvrier
désespéré, du misérable sans avenir et sans espoir, je fais un heureux
que tous salueront.
Le jeune homme, livide, se leva tout à coup du banc sur lequel il était
affaissé. Il courut vers la fontaine d'où l'eau s'échappait tombant dans
la cuve de zinc, et là, se plongeant le front dans l'eau glacée, il se
frotta vigoureusement les tempes; puis vivement il revint vers Biscarre,
et s'arrêta devant lui, haletant...
--Oncle Jean, dit-il d'une voix mal assurée, vous avez raison, je suis
fou!... Car j'entends résonner à mes oreilles des paroles que vous ne
prononcez pas... Voyons, ce n'est pas vrai! vous ne me dites pas que je
puis être riche!
--Tu m'as bien entendu: je t'offre la réalisation de tes rêves.
--Impossible!
--Je t'offre de prendre ta place au soleil, de dépouiller la casaque de
l'ouvrier pour revêtir l'habit de l'homme du monde et du dandy. Je
t'offre les amours orgueilleuses et les joies du luxe.
--Je ne sais plus... je ne vois plus...
--Du calme! reprit Biscarre. Certes, mes paroles te semblent
incompréhensibles, et tu te demandes à ton tour si je ne suis pas fou.
Reprends ton sang-froid, et tu verras que je ne t'ai rien dit qui ne
soit l'expression de la vérité.
Jacquot inclina la tête sans répondre. Il avait tant souffert, il
sentait si bien en son âme les aspirations de la jeunesse et de
l'ambition, qu'il se livrait tout entier, ne raisonnant plus. Biscarre
le tenait dans ses mains. Il touchait à l'heure depuis si longtemps
attendue.
--Souvent, reprit-il d'un ton calme, tu m'as demandé quel était ton
père.
--Oh! allez-vous donc enfin me dire son nom?
--Attends. Je t'ai dit que tu étais la fils de ma soeur. Cela est vrai.
D'elle, je demande à ne pas te parler plus longuement. Mais celui qui
fut ton père n'a jamais oublié qu'il avait jeté sur la terre une
créature innocente.
--Quoi! mon père vit-il donc encore?
--Laisse-moi achever. Non, ton père n'est pas vivant, et tu ne le verras
jamais.