camarades.... Je ne suis pas plutôt arrivé dans un atelier qu'il y a
toujours quelqu'un qui me cherche querelle.... On m'accuse toujours d'un
tas de choses... tantôt c'est un outil qui disparaît, et on dit que
c'est moi qui l'ai pris... ou bien mon travail est abîmé pendant la
nuit... et le patron se fâche... alors je me révolte! On crie, je crie
plus fort!... Dame! je ne suis pas plus patient qu'un autre, et surtout
quand on sait qu'on n'a pas tort...
--Tu n'as pas de chance!
--Tiens, hier, encore la même chose... j'avais à graver une planche, une
planche très-jolie, très-délicate, et on était pressé. Je me mets au
travail; j'avais trouvé les indications écrites au crayon. Tu ne sais
pas ce que c'est que la gravure, mais on doit faire des traits dans ce
sens-ci, dans ce sens-là, pour indiquer les ombres, les draperies....
De son pouce, Jacquot indiquait sur la table le sens de ses paroles.
--Je me dépêche et j'enlève l'ouvrage; je le porte au contre-maître,
croyant avoir un éloge. Bon! voilà qu'il me rit au nez et qu'il me
demande si je me moque de lui. Je ne comprends pas, j'insiste. Il me dit
que j'ai travaillé au rebours des instructions données. Cette fois-là,
je me croyais bien sûr de moi; je lui dis que j'ai exactement suivi les
indications du bulletin. Il se fâche; je lui dis que je vais le lui
prouver. Je retourne à ma place et je prends le papier. Tu vas voir
comme c'est drôle et comme j'ai raison de dire que le diable s'en
mêle.... J'étais si tranquille que je lui donne le bulletin tout plié.
Il l'ouvre, et alors il entre dans une rage!... vrai, c'était
effrayant!... Sais-tu ce qu'il y avait sur le bulletin?
--Non.
--Des indications absolument contraires à celles que j'y avais lues.
--Tu es fou!
--Non, mais je dis qu'il y avait là une trahison.... Je reconnaissais la
couleur du crayon, la forme des lettres, la disposition même des
annotations... et pourtant, là où j'avais gravé un creux, il fallait un
relief; là où les hachures devaient être verticales, je les avais faites
horizontales... Le contre-maître s'emporte, me traite de fainéant, de
propre à rien! Je me rebiffe, naturellement. Mais, bah! on me dit des
gros mots! tout mon sang me monte à la tête, et j'aurais fait un malheur
si on ne m'avait jeté dehors! Si bien que me voilà sur le pavé...
--Tu entreras ailleurs!
--Ouiche! pourquoi faire? Il y a une malechance sur moi!
Le malheureux, en proie à une ivresse croissante, n'était plus maître de
sa raison.
--J'en ai assez, disait-il d'une voix entrecoupée, je ne veux plus
travailler.... D'abord, ce n'est pas fait pour moi! je ne suis pas un
ouvrier, moi... je veux... tu l'as dit tout à l'heure... être un
monsieur... un mirliflore... A bas l'atelier!... à bas tout!...
Maintenant, laisse-moi tranquille... j'en ai assez!... faut que je
_pionce_!
Ces mots d'argot, sur ces lèvres jeunes, semblaient avoir un caractère
plus odieux encore.
Le jeune homme s'était laissé retomber sur la table. Il était plongé
dans l'abrutissement de l'ivresse.
Le poivreau avait fait son effet.
--Maintenant, murmura Dioulou, l'autre peut venir... le petiot est à
point... comme il l'a demandé.
A ce moment, la porte du cabaret s'entr'ouvrit, et une tête maigre,
glabre, ignoble, se glissa dans l'entrebâillement.
--Hé! la Baleine! dit l'arrivant d'une voix aigre, le _singe_ (maître)
n'est pas là?
--Tiens! te v'là, Goniglu!
--Réponds donc!
--Eh bien, non... il n'est pas là...
--Alors, j'entre.
Goniglu avait six pieds; sa taille et sa maigreur l'avaient fait
surnommer l'Échalas.
--Vois-tu, la Baleine, nous sommes là cinq ou six _zigs_ qui voulons
causer... et ça nous aurait gênés de trouver le patron.
--Bah! et qui ça est avec toi?
--Oh! des bons!... Y a Bibet, tu sais, La Curée, et puis Douze-Francs,
Muflier et Truard... et puis Maloigne...
--Fichtre! dit Dioulou en riant, l'état-major!
--Verse-nous des verres.... Tiens! v'là vingt ronds... je vas leur faire
signe.
Goniglu rouvrit la porte et, de ses grands bras, adressa des signes à un
groupe qui stationnait à quelque distance. Un instant après, les
personnages nommés plus haut faisaient leur apparition dans la salle de
l'_Ours vert_. Il serait excessif d'affirmer que Goniglu et ses
compagnons appartinssent à l'élite de la société. Du moins, ils
dissimulaient admirablement les attaches qu'ils auraient pu avoir avec
le grand monde. C'était, pour tout dire, des amas de guenilles suant le
vice et la débauche: l'état-major--comme disait la Baleine--faisait mal
augurer de l'armée tout entière, car jamais vagabonds et voleurs,
misérables et bandits n'eurent allures plus repoussantes.
Une exception, cependant: le dernier entré, Muflier, était vêtu d'une
longue redingote de couleur olivâtre qui lui pendait aux talons; des
brandebourgs multiples se croisaient sur sa poitrine bombée, tandis que
sur ses hanches s'arrondissaient les plis bouffants de la jupe à la
mode. Un chapeau très-haut, d'un feutre gris, allant en s'évasant au
sommet, ombrageait son front sous ses bords d'une largeur phénoménale. A
la main, Muflier portait un rotin de grosseur respectable, terminé par
une pomme en corne. Les autres étaient à peine couverts de mauvais
bourgerons ou de vestes trouées. Les pantalons élimés tombaient en
franges sur des bottes dont les hiatus laissaient voir des pieds
malpropres. Cette honorable société, à l'exception de Muflier, s'attabla
bruyamment.
--Eh bien! fit Goniglu, cause-t-on, ou cause-t-on pas?
--Faut causer! répondit Douze-Francs, qui devait ce surnom à une affaire
très-délicate--assassinat et vol--qui lui avait rapporté douze francs et
douze ans de travaux forcés.
--Qu'est-ce qui commence? dit La Curée.
Il y eut un instant d'arrêt. Les orateurs semblaient manquer. Mais
Muflier, qui était resté debout, appuyé au comptoir et jetant à la
Brûleuse des regards sympathiques, releva d'un geste sec le collet de sa
houppelande, poussa quelques hum! hum! de préparation, exécuta avec son
rotin quelques tours d'un moulinet dominateur, et finalement dit d'une
voix de stentor:
--Vous êtes tous un tas de... mauviettes!
--De quoi! de quoi! des manières! fit le groupe.
Il faut savoir que Muflier, homme d'action et de conseil, portait
d'énormes moustaches qui lui donnaient une physionomie formidable,
qu'il accentuait encore en roulant de gros yeux à fleur de tête.
--J'ai dit mauviettes, répéta-t-il en laissant retomber son rotin sur la
table.
Maloigne, qui était petit et malingre, faillit se laisser glisser à
terre. Maloigne était l'admirateur-né de Muflier, quelque chose comme le
joueur de flûte antique. Pour lui, Muflier et sa redingote
représentaient l'idéal de la beauté mâle. Seulement Muflier lui faisait
peur.
--Pas besoin de gros mots! fit Bibet dit La Curée. On s'explique sans
crier!
--Est-on des amis ou n'est-on pas des amis? murmura Goniglu, qui
affectionnait cette forme interrogative à deux tranchants.
--Quand vous voudrez arrêter votre grelot, fit Muflier, ça me fera
plaisir!
--Faut retirer mauviettes!
--Je ne retire rien du tout. Ce qui est dit est dit. Ah çà! continua
l'honorable Muflier en accentuant de nouveau son moulinet, est-ce que
vous croyez avoir affaire à un imbécile?
--Oh! fit Maloigne avec un accent de profonde protestation.
--Où veux-tu en venir? demanda Goniglu.
--Où? voilà... vous avez peur!
--Peur! nous! Ah! par exemple!
--Vous avez un _trac_ du diable! Hier soir, tout feu, tout flamme!
C'était à qui parlerait le premier! Le maître par ici, le maître par là!
Vous débitiez tout votre chapelet.... Ce matin, ce n'est plus ça, et
vous _canez_...
--C'est pas vrai! cria Goniglu.
--Vous canez! répéta Muflier en enflant sa voix. Il a fallu que je vous
traîne jusqu'ici, et encore, toi, Goniglu, tu avais une flemme que si le
_singe_ avait été là, tu ne serais même pas entré.
Un sourd grognement répondit seul à cette interpellation directe.
--Mais moi qui n'ai pas froid aux yeux...
--Oh! pour ça, non! soupira Maloigne.
--Je vais carrément dire à môsieu le Bisco que ça ne peut pas durer plus
longtemps.
Il était vrai que les dignes associés tournaient à chaque instant la
tête vers la porte pour s'assurer si le personnage qu'on venait de
nommer ne survenait pas à l'improviste. Cependant l'assurance de Muflier
commençait à les gagner.
--Non! ça ne peut pas durer! reprit l'orateur. Il faut que ça finisse...
et on ne se moque pas plus longtemps des Loups!
--Non! non!
--Parle-t-il bien! parle-t-il bien! murmura Maloigne, dont les yeux
s'écarquillaient comme pour mieux embrasser les beautés multiples de
Muflier.
--Au fait, sommes-nous les Loups ou sommes-nous pas les Loups? dit
Goniglu.
--Eh bien! proféra solennellement Muflier, depuis quand les Loups
passent-ils leur temps à se croiser les bras et à regarder passer l'eau
sous les ponts? Comment! voilà plus de deux mois que celui que vous avez
élu comme chef, que le fondateur de l'association refuse de nous rien
mettre sous la dent... pas seulement une pauvre petite affaire!
--On crève de faim!
--On est tout nu!
--On se rouille!
--C'est ça! Se rouille-t-on ou se rouille-t-on pas? Muflier promena sur
son auditoire un regard circulaire et satisfait.
--Qu'est-ce que c'est qu'un général qui laisse ses soldats sans
ouvrage?... Voyez-vous, c'est peu naturel, et il y a là-dessous quelque
manigance! Môsieu le chef des Loups s'est lancé dans le grand, il
travaille dans la haute, il tripote dans le doré... tandis que nous,
nous traînons dans les ruisseaux.... D'abord, c'est humiliant. Quand on
a des bras et des jambes, c'est pour s'en servir, et puis, ça n'est pas
régalant. On ne gagne rien et les capitaux s'en vont...
--Pour ça, ils sont loin!...
--Je sais bien qu'il y a la paye. Quoi? quarante malheureux sous par
jour, comme à des ouvriers. Nous! des ouvriers! peuh! Si nous avions
voulu être ouvriers, est-ce que nous serions Loups?
--C'est vrai! c'est vrai!
--Nous sommes des associés, et il nous faut une part des bénéfices.
--Une grosse part.
--Pour qu'elle soit grosse, il faut qu'il y ait des bénéfices, et pour
qu'il y ait des bénéfices, il faut qu'on travaille...
--Oui! oui!
--Eh bien! moi, Muflier, j'affirme, je déclare que ma dignité s'oppose à
ce que je touche un salaire, comme un misérable mercenaire.
--Bravo! moi aussi.
--Je déclare que mes intérêts souffrent, que la stagnation des affaires
me cause un préjudice énorme, et je veux que ça change.
--C'est ça! il faut que ça change!...
--Donc, mes agneaux, le chef va venir. Il faut lui poser carrément nos
conditions.
Cette proposition, en dépit de l'enthousiasme croissant, jeta un léger
froid dans l'assistance. Mais Muflier était trop bien lancé pour
s'arrêter en si beau chemin. A ce moment, Dioulou, qui, depuis le
commencement de ce mémorable entretien, était resté auprès du comptoir
dans une attitude quasi indifférente, se rapprocha du groupe en écoutant
attentivement.
--Il n'y a pas à tortiller, reprit nettement Muflier, nous sommes des
hommes d'action, il nous faut pour chef un homme d'action.
--Le Bisco a fait ses preuves, dit la Baleine en intervenant tout à
coup.
--Ses preuves!... eh bien! et nous donc!... Ah çà! est-ce que par hasard
nous n'avons pas fauché le pré et mangé la gourgane aussi bien que
lui?...
--Oui, mais il vous a fourni des affaires superbes, et ça n'est pas sa
faute si vous avez mangé tout ce que vous avez gagné...
--Fallait peut-être faire des économies pour faire plaisir à môsieu,
articula la voix glapissante de Goniglu.
--Enfin, qu'est-ce que vous voulez? demanda Dioulou.
--Ce que nous voulons, ma petite Baleine, répliqua Muflier, dont la voix
prit une intonation ironique, nous voulons qu'on ne nous traite plus en
esclaves, en chiens, nous voulons qu'on daigne se souvenir que nous
existons...
--Sinon?...
--Sinon nous verrons ce que nous avons à faire... ça ne te regarde
pas...
--Et pourquoi cela? Est-ce que je ne suis pas un Loup comme vous?...
--Tu es un Loup, soit, mais tu n'as d'yeux que pour le singe, c'est ton
roi, ton dieu; tout ce qu'il fait est bien fait.... Puisque vous êtes si
malins, faites vos affaires vous-mêmes...
--Et qu'est-ce que vous deviendrez?
--Voilà-t-il pas! Comme si nous ne pouvions pas vivre sans personne....
Parbleu! nous resterons Loups comme devant, seulement nous n'aurons plus
de maître...
--Et vous me ferez pincer au premier coup... Tenez, fit Dioulou avec
colère, vous êtes des ingrats... Qu'est-ce qui vous a fait sortir du
bagne? c'est le singe! Qu'est-ce qui t'a tiré de prison, toi, Goniglu?
c'est le singe!... Qu'est-ce qui t'a aidé à brûler la politesse aux
gendarmes, toi, Maloigne? c'est lui, toujours lui!
Un murmure sourd répondit à ce plaidoyer.
--Oh! mais vous ne me faites pas peur! reprit la Baleine en se campant
solidement sur ses énormes jambes. Tous ne m'empêcherez pas de parler.
Sans lui, vous n'êtes rien que des imbéciles et des brutes... Au coup de
Neuilly, c'est lui qui vous a sauvés au moment où vous alliez être
cernés par la _rousse_. A l'affaire de la rue du Bac, sans lui, vous
étiez fichus. Et voilà ces messieurs qui font de la rébellion!
--Tonnerre! hurla Muflier, tu nous insultes!
--Parce que je vous dis vos vérités!... Vous n'êtes bons à rien, qu'à
aller crever dans un cabanon. Vous n'avez ni coeur ni tête!
--Te tairas-tu! cria encore Muflier, qui avait glissé sa main dans sa
poche.
--Et c'est toi, Muflier, qui prétends sans doute prendre la direction de
la bande!... Un joli chef!... qui braille et qui ne sait rien faire, et
qui détalera à la première alerte!...
--Ah! tu m'appelles lâche! grinça Muflier.
Livide de rage, le bandit tenait à la main son couteau tout ouvert. Il
le leva sur Dioulou.... Mais au même instant, le couteau, violemment
arraché, roula sur le plancher.
--Malédiction! cria Muflier.
--Eh bien! qu'y a-t-il? fit l'homme qui venait d'intervenir et qui, les
deux bras croisés, regardait en face son féroce adversaire.
C'était Jacquot qui, au bruit de la rixe, s'était dressé sur ses pieds,
et, voyant Dioulou traîtreusement menacé, s'était jeté sur Muflier.
--Ah! c'est toi, le moucheron! fit Muflier, dont les dents claquaient
avec une convulsion de rage. Je vas rien te découdre!
Il se rua sur Jacquot. Mais déjà la Baleine l'avait saisi à la gorge. Si
Dioulou était vigoureux, Muflier, fortement musclé, ne lui cédait en
rien. Jacquot avait voulu s'interposer, mais les autres l'avaient saisi
par derrière en criant:
--Faut les laisser faire! Pas de tricheries!
Les deux hommes s'étreignant, poitrine contre poitrine, les bras
enlacés, luttaient avec une énergie formidable. Une première fois, à une
secousse violente, ils se séparèrent, puis revinrent l'un sur l'autre,
les poings en avant. On entendit résonner leur thorax sous les coups.
Tout à coup, le bras de Dioulou se détendit avec la roideur d'un ressort
d'acier et atteignit Muflier en plein front. Le misérable poussa une
sorte de rugissement.
--As-tu ton compte? fit Dioulou.
Mais la voix s'arrêta dans son gosier. Muflier venait de lui lancer un
coup de tête à la poitrine. Alors le combat prit un caractère effrayant.
Les deux colosses, en proie à une rage furieuse, s'étaient saisis de
nouveau. Les tables se renversaient. Leurs corps, secoués, semblaient
n'en plus faire qu'un seul, tandis que de leurs têtes congestionnées les
yeux sortaient, comme prêts à sortir de leurs orbites.
--Hardi! Muflier! criaient les autres.
Tandis que seule la voix de Jacquot encourageait Dioulou. Déjà,
cependant, ce dernier semblait faiblir. Un souffle haletant sortait de
sa poitrine; ses reins pliaient. Mais à ce moment la porte s'ouvrit
violemment; un juron formidable retentit, et, en même temps, deux mains
se rivant à l'épaule des lutteurs les séparèrent les arrachèrent pour
ainsi dire l'un de l'autre et les repoussèrent contre les murailles
opposées.
--Le singe! crièrent les spectateurs de la lutte.
La force physique exercera toujours sur les natures brutales un empire
indiscuté. On eût dit qu'aux mains de Biscarre (le lecteur l'a déjà
reconnu), ces deux êtres énormes ne fussent plus que des enfants. Déjà
Muflier, la tête baissée, épuisé de fatigue, courbait la tête et
cherchait à éviter le regard de Biscarre. Quant à Biscarre--que les
Loups désignaient sous le nom de Bisco--on n'eût certes pas reconnu en
lui M. Mancal, l'homme d'affaires, ou Germandret, le bibliophile. Il
était redevenu le forçat, ignoble, avec sa blouse rapiécée, son pantalon
dentelé, la casquette à visière plate, les mèches de cheveux pendantes
sur les tempes.... Et cependant sur ce visage de bête fauve, il y avait
comme le rayonnement de la force du mal. De ses yeux gris et pâles
s'échappait une lueur sinistre. Les bandits--depuis Goniglu le Malin
jusqu'à Maloigne, le courtisan de Muflier--avaient perdu leur assurance.
--Dioulou, ici!... fit Biscarre.
Le colosse s'approcha, pliant les épaules, dans l'attitude d'un chien
qui craint d'être battu.
--Muflier, ici!...
Il y eut dans les yeux de Muflier une dernière révolte, mais, sous le
regard de Biscarre, il se courba à son tour et obéit.
--Pourquoi vous battez-vous? demanda Biscarre.
Tous deux gardèrent le silence.
--Je veux que vous me répondiez. Allons! plus vite que ça!
--Eh bien! fit Dioulou, c'est lui... c'est Muflier... qui se plaint de
toi.
--Oh! c'est vrai... mais pas tout à fait, répliqua l'autre, qui
évidemment avait perdu toute son éloquence.
--Ah! tu te plains de moi!... Parbleu! c'est amusant!... Me ferez-vous
l'honneur, maître Muflier, de me dire en quoi j'ai perdu votre
confiance?
Certes, si Muflier eût été seul, il n'est pas douteux que, sans la
moindre explication, il se fût rendu à merci. Mais ses complices,
étonnés, disons plus, dégoûtés de ses hésitations, commençaient à se
pousser du coude et à ricaner en le regardant. Il se redressa, poussa un
hum! hum! d'encouragement, et dit d'une voix qui manquait encore de
fermeté:
--Ces messieurs m'avaient chargé de vous exposer quelques
observations...
--Hein?
Biscarre regarda Goniglu, qui parut fort occupé à bourrer sa pipe.
Douze-Francs se gratta vivement l'épaule. Maloigne ramassa son
mouchoir.... Bref, aucun d'eux ne semblait disposé à accepter la part de
responsabilité que leur offrait si gaillardement Muflier.
--Et quelles sont ces... observations? demanda Biscarre.
--Oh! presque rien... des vétilles! fit légèrement Muflier.
--C'est un mensonge, fit Dioulou. Ces gredins-là prétendent que tu es un
mauvais chef... et ne veulent plus de toi.
--Ah bah! et qui veulent-ils choisir?
--Parbleu! M. Muflier.
--Tiens! mais ce ne serait peut-être pas une mauvaise idée, cela, fit
Biscarre en ricanant. D'ailleurs, je ne serais pas fâché moi-même de me
débarrasser du pouvoir... il me pèse. J'ai bien quelques affaires à
terminer, mais je m'en chargerai seul.
Il y eut un murmure de protestation douloureuse.
--Mais enfin, pourquoi ne nous donnez-vous rien à faire? articula
Muflier qui s'efforçait de sauver les dernières bribes de son prestige.
--Ah! ah! voilà où le bât vous blesse?
--Dame! nous voudrions bien travailler.
--Adressez-vous à Muflier. Je suppose qu'il a en poche quelque bon plan
d'opération... et tenez, s'il veut de moi, je ne serais pas fâché de
travailler sous ses ordres.
--Oh! vous voulez rire? fit Muflier.
--Rire! certes non! reprit Biscarre, dont la voix reprit son timbre
vibrant, et je vais vous en donner la preuve....
Mais à ce moment il s'arrêta tout à coup. Ses yeux venaient de tomber
sur Jacquot, qui, immobile, semblait suivre cette scène avec une sorte
de stupeur.
Biscarre pâlit et se mordit les lèvres.
Il entraîna Dioulou dans un coin, et lui parlant à voix basse:
--Comment! tu les a laissés parler devant le petit!...
--Oh! ils étaient lancés... et c'est pour les arrêter que je me suis
battu.
--Malédiction! Alors il a tout entendu.
--Non! il est ivre, et je ne crois pas qu'il ait compris...
--J'ai commis une imprudence, mais je la réparerai...
--Comment?
--Attends! Muflier, approche.
L'habitude de la discipline l'emporta. Muflier vint à son chef.
--Tu es un imbécile, dit Biscarre, et je te le prouve d'un mot. Est-ce
que Jacquot était au courant de nos affaires?... Tu bavardes comme une
pie, et tu ne te dis pas que Jacquot peut avoir peur et aller causer de
toutes nos aventures...
--Tiens! c'est vrai! je n'avais pas songé.
--Et tu veux être chef des Loups!... misère!
Muflier baissa la tête. Il était vaincu.
--Veux-tu réparer le mal que tu as fait?
--Oui! oui!
--Alors, dis comme moi... et obéis-moi....
Pendant ce rapide colloque, Goniglu et ses compagnons n'avaient pas
prononcé un mot. Ils attendaient comme il convient à des soldats bien
dressés.
Biscarre revint vers eux.
--Mes amis, je regrette que vous vous soyez emportés... mais au fond je
ne vous en veux pas... les bons ouvriers veulent du travail, c'est trop
juste....
Tous regardaient Biscarre avec surprise. De fait, ses allures avaient
changé, son accent s'était adouci.
--Mais voila, continua-t-il, en ce moment les affaires sont lourdes. Le
bâtiment ne va pas. Et si je n'avais pas les reins aussi solides, tout
entrepreneur que je suis, je ferais la culbute. Cependant je crois que
je vais avoir quelque chose à vous donner. On me proposa une grande
affaire....
Un clignement d'yeux avertit les Loups de ne pas protester.
--Une maison à construire, là, auprès des halles... Je sais que vous
êtes bons à la tâche, et je vous prendrai les premiers... seulement je
ne traite que dans la matinée d'aujourd'hui. Si vous trouvez à vous
embaucher tout de suite...
--Non! non! fit Muflier. Nous ne voulons travailler que pour vous...
--Oui! firent les autres. Muflier a raison.
--Merci, mes amis, mes bons amis.... Mais, voyez-vous, il ne faut pas
être si vifs, ça fait faire des bêtises. Et puis se cogner entre soi,
c'est mal, c'est très-mal... Voyons, puis-je compter sur vous?
--Oui.
--Alors, allez avec Muflier: je lui ai indiqué le rendez-vous, et avant
une ou deux heures, vous serez embauchés; ça vous va-t-il?
Une réponse unanime accueillit les paroles de Biscarre. Cependant les
bandits se demandaient ce que signifiait cette comédie. De fait, comme
il sera expliqué tout à l'heure, ils n'avaient attaché aucune importance
à la présence de Jacquot, qu'ils savaient être le neveu de Bisco. Mais
maintenant ils éprouvaient une vague inquiétude, en se souvenant que
déjà la Bisco leur avait recommandé le plus grand silence, lorsqu'ils se
trouvaient avec le jeune homme.
--Alors, fit Goniglu en clignant de l'oeil à son tour, il y aura du
travail?...
--Et on donnera des arrhes!
--Bravo! alors nous en sommes.
--Vous prendrez bien un verre avant de partir?
--Oh! pour ça, oui!
Biscarre s'approcha de Jacquot.
--Et toi, mon neveu, boiras-tu un coup avec nous?
Le jeune homme tressaillit: l'ivresse qui le tenait au cerveau troublait
ses pensées, qui se confondaient. C'était comme une hallucination
sinistre. Qu'étaient-ce que ces hommes? et avait-il bien entendu tout à
l'heure? Dioulou avait versé une tournée générale. Biscarre prit un
verre, et d'un mouvement rapide et inaperçu, tira de sa poche un flacon
d'où il laissa tomber quelques gouttes dans le vin. Puis il mit le verre
aux mains de Jacquot.
--Bon! dit-il. A la santé des bons travailleurs!...
Sans répondre, Jacquot porta le verre à ses lèvres: à peine l'eut-il
vidé, qu'il chancela. Biscarre lui saisit les bras et le soutint...
tandis que doucement le jeune homme s'affaissait sur un banc.... Il y
eut un silence; puis Biscarre, penché sur lui, se redressa:
--C'est fait! dit-il.
Alors il se tourna de nouveau vers les bandits:
--Avez-vous compris, maintenant? Comment! voilà un gars qui est
ouvrier... pour de bon... qui est mon neveu... et qui n'a jamais
travaillé avec nous... et vous êtes assez bêtes pour parler devant
lui!...
--Nous ne l'avions pas vu, hasarda Goniglu.
--Je le croyais ivre-mort! fit Dioulou, qui se sentait atteint, lui
aussi, par le reproche de Biscarre.
--Enfin, passons... c'est une imprudence qui aurait pu vous coûter
cher.... Maintenant, les Loups, un dernier mot!... Ce que je vous ai dit
est vrai, j'ai besoin de vous...
--Ah! bravo!... Enfin!...
--Quand vous vous plaignez, c'est que justement vous ne comprenez rien à
la vraie façon de procéder. Parbleu! si je voulais vous lancer dans des
opérations à quatre sous, où vous risqueriez votre peau... ça ne serait
pas difficile, et ça vous rapporterait comptant le bagne ou
l'échafaud.... Je vous ai promis de vous faire riches, je tiendrai ma
promesse...
--Vive le Bisco!...