éblouissante passa devant mes yeux.
»Oui! où donc était-ce? Une jeune fille, pure, chaste, adorable! Ce fut
un éclair, il me sembla que si je l'avais rencontrée plus tôt, je serais
devenu un homme!
»Bah! c'était quelque nouveau mirage décevant mon âme affolée!
»Vous savez le reste!
»Et maintenant, messieurs, vous qui m'avez sauvé, vous qui avez droit à
scruter les replis les plus profonds de mon âme...
»Jugez-moi...
»Seulement, écoutez bien.... J'ai été assez franc, j'ai fait assez bon
marché de mon orgueil, de mon amour-propre, pour que vous acceptiez ma
parole!
»Depuis l'heure où j'ai voulu abandonner la vie, il s'est accompli en
moi une transformation telle que, m'interrogeant, il me semble être
revenu de deux années en arrière. Non, tout ce que j'ai dit n'existe
plus! Le Martial d'autrefois est mort!... et un autre s'est éveillé, en
qui parlent toutes les voix de l'honneur et de la probité.
»Si je vous ai bien compris, vous vous êtes dévoués à une oeuvre grande
et généreuse; vous vous êtes constitués, au milieu de cette société
égoïste et haineuse, les chevaliers du droit et du devoir.
»Eh bien! je vous le demande: ouvrez-moi vos rangs, et, soldat fidèle,
je combattrai à vos côtés.
»Dans cette armée du bien, dont vous m'avez révélé l'existence, je
prendrai--si vous le voulez--le poste le plus humble ou le plus
dangereux.... Toutes mes énergies d'homme se sont réveillées à votre
appel. Je ne vous demande pas de croire aujourd'hui en moi... mettez-moi
à l'épreuve... ma vie vous appartient... J'attends votre arrêt.»
Martial se laissa retomber sur son siége, épuisé par les angoisses de
cette confession, où s'étaient déroulés ses plus amers souvenirs. Peu à
peu, les personnages qui composaient le Club des Morts s'étaient laissé
eux-mêmes entraîner par ce récit, où la faiblesse humaine parlait si
haut. Et quand Martial eut fini, pas un mot ne s'échappa de toutes les
poitrines oppressées. Tous s'absorbaient dans leur pensée, et peut-être
se souvenaient d'avoir subi, eux aussi, le joug de funestes passions.
Enfin, Armand de Bernaye se leva.
--Messieurs, dit-il, vous avez entendu le récit de Martial, vous avez
entendu encore la requête qu'il vous adresse. Vous savez ce qu'il nous
reste à faire. Que chacun de nous descende au plus profond de sa
conscience, et se demande si l'homme qui fait appel à nous est digne de
se dévouer à l'oeuvre que nous avons entreprise... Souvenez-vous que
notre premier devoir, c'est la franchise absolue envers nous-mêmes.
Donc, pas de fausse fierté, pas de compromis!... Oui, ou non, Martial
a-t-il le droit de faire partie du Club des Morts? Oui ou non,
avons-nous, à notre tour, le droit, en nous confiant à lui, de lui
livrer les secrets de notre association? Notre réponse, vous le savez,
doit être ainsi formulée: _Oui_, _non_, ou bien, pour troisième terme:
_Épreuve_.
Armand se tourna vers Martial.
--Si nous décidons qu'il y aura épreuve, ceci signifiera que nous avons
besoin de nouveaux gages avant de vous admettre à titre définitif dans
nos rangs. En ce cas, vous ne connaîtrez ni nos noms ni nos visages.
Nous vous imposerons une tâche, et c'est seulement lorsqu'elle sera
remplie que vous deviendrez notre compagnon et notre frère.
--Quelle que soit votre décision, dit Martial, je l'accepte. Je
comprends moi-même que la faiblesse d'âme dont j'ai fait preuve vous
peut mettre en défiance contre moi. Et cependant, si vous pouviez lire
au fond de ma conscience, vous vous souviendriez que du creuset de la
douleur et du remords, la volonté sort plus vigoureuse et plus
résistante....
Armand l'interrompit d'un geste.
--Nous vous avons entendu: il nous reste à vous juger. Sachez encore que
toute décision réclame l'unanimité des voix, en ce qui concerne
l'affirmation ou la négation. Pour l'épreuve, une seule voix suffit pour
l'imposer.
Il se fit un grand silence.
--Martial, reprit bientôt M. de Bernaye, chacun de nous, après avoir
consulté sa conscience, va faire connaître sa décision devant vous.
Martial inclina la tête. Il était pâle d'angoisse.
Sir Lionel Storigan se leva le premier et dit:
--Oui.
--Oui, dirent à leur tour chacun des frères Droite et Gauche.
--Oui, répéta Armand.
Seule, la marquise restait. Quand elle se dressa, Martial ne put
réprimer un mouvement de surprise. Dans l'ombre qui obscurcissait la
salle tendue de noir, il n'avait pas remarqué que l'un de ses juges fût
une femme.
De sa voix douce et grave, elle laissa tomber ce mot:
--Épreuve!
Martial tressaillit. Il lui semblait que ce mot équivalait à une
condamnation sans appel. Il eut froid au coeur; il croyait qu'une main
inconnue le rejetait dans l'abîme où il s'était si longtemps débattu.
--Ah! qui que vous soyez, s'écria-t-il, révoquez cet arrêt. Croyez en
moi! il me tarde de commencer l'oeuvre de réhabilitation.
--Et ce sera quand vous le voudrez vous-même, reprit la marquise. Si le
mot qui vous admet dans nos rangs n'est pas tombé aussitôt de mes
lèvres, c'est qu'avant de lier pour toujours votre existence à nos
destinées, il vous reste une tâche à remplir.
--Parlez! parlez! et quelle qu'elle soit, je saurai vous prouver que je
suis digne de vous.
--Martial! votre seul crime, c'est d'avoir oublié votre mère. Voilà ce
que mon coeur vous reproche. De vos folies nous ne nous souvenons même
plus. Mais ce fut un crime, Martial, je le répète, que d'effacer de
votre coeur, fût-ce pendant une heure, le souvenir de celle qui avait
poussé l'esprit de dévouement et de sacrifice à ses dernières limites.
Les larmes montaient aux yeux de Martial.
--Vous avez donc oublié, Martial, continua la marquise, qui songeait,
elle, à ce cher petit être que Biscarre avait arraché de ses bras, vous
oubliez donc que l'enfant qui part emporte avec lui un lambeau du coeur
de sa mère, et qu'elle meurt loin de lui? Avant de vous lancer de
nouveau dans la mêlée humaine, avant de faire abandon de votre volonté,
avant enfin d'être le digne soldat du bien, voici l'épreuve que je vous
impose...
--J'écoute! fit Martial oppressé.
--Vous partirez aujourd'hui même, tout à l'heure. Vous irez dans cette
ville où votre mère vous a béni pour la dernière fois.... Là, vous vous
arrêterez; vous marcherez vers l'humble cimetière où dort la pauvre
femme, et sur la tombe qui la recouvre, vous vous agenouillerez, et vous
lui direz: «Mère! ton fils ingrat et coupable te supplie de lui
pardonner... et te demande si, dans la sincérité de sa conscience, il
est assez fort pour se mêler à la lutte humaine.» Alors, dans votre
coeur, une voix s'élèvera. Ce sera celle de la généreuse créature qui
vous a tout donné jusqu'à la dernière goutte de son sang... et cette
réponse dictera la mienne.... Si, courbé sur cette pierre glacée, vous
vous sentez béni par celle qui n'est plus, alors revenez vers nous... et
cette fois, je le jure, nous ne verrons plus en vous qu'un ami, un frère
et un soldat du droit!
--Ah! merci mille fois d'avoir conçu cette pensée! s'écria Martial. Oui,
vous avez raison, je dois retremper mon âme à cette source de toute
bonté et de tout amour!...
--Allez donc, dit Armand. Vous sortirez d'ici sans connaître le lieu où
vous avez été conduit. Dans une heure, une chaise de poste stationnera
sur la place du Carrousel, devant l'hôtel de Nantes. Ne prononcez pas
une parole. Le conducteur vous reconnaîtra sans que vous lui parliez.
Dans les poches de la voiture, vous trouverez l'argent nécessaire à
votre voyage....
A ces mots, Martial ne put réprimer un geste de protestation
involontaire.
--Voyez, reprit Armand, voici que déjà le vain orgueil reprend sur vous
son empire. Vous êtes libre encore de refuser, si vous vous trouvez
humilié de recevoir de ceux qui comptent vous recueillir comme un frère
les ressources qui vous manquent.
--Non! pardonnez-moi! fit Martial.
--Qui est avec nous, continua M. de Bernaye, ne possède plus rien en
propre. Tout à tous, ceci est notre devise.
--J'obéirai.
--Trois jours vous suffisent pour accomplir ce pieux pèlerinage... dans
trois jours donc, vous vous retrouverez à Paris. Vous retournerez dans
votre chambre, et là vous trouverez un billet qui vous indiquera ce
qu'il vous reste à faire. Si la voix de votre mère a troublé votre coeur
et n'a pas éveillé en vous un de ces échos qui sont une révélation,
alors déchirez ce billet, et que tout ce qui s'est passé aujourd'hui
soit à jamais oublié... sinon, venez à nous, et dès lors vous serez
associé à notre oeuvre.
Martial étendit la main:
--Sur le souvenir de ma mère, par mon père qui peut-être réclame
vengeance, je vous jure d'être à mon poste dans trois jours.
--Allez, Martial, nous vous attendons....
Le jeune homme sortit de la salle, et se retrouva dans la chambre où il
avait passé la nuit. Là, un léger repas était préparé. Sur les instances
de Lamalou, Martial consentit à réparer ses forces. Bientôt ses yeux se
fermèrent, son cerveau se troubla... il s'endormit. Et quand il revint à
lui, il se trouvait devant l'hôtel de Nantes, se demandant si tout ce
qui s'était passé n'était pas un rêve. Mais la chaise de poste était là.
Dès qu'il parut, le postillon s'approcha de lui et du geste lui désigna
la voiture, dont la portière se referma sur lui.... Et les chevaux,
brûlant le pavé, s'élancèrent vers la barrière.
X
A L'OURS VERT
--Eh ben! de quoi donc, mon petit!... est-ce que par hasard on a des
_émoss_?
Deux renseignements: A l'époque où se passent les faits que nous
racontons, l'abréviation des mots était dans toute sa floraison
argotique. On disait les _Funamb_ pour les Funambules, le petit _Laz_,
pour Lazari; on amputait les mots, trouvant plus court de nommer le café
du _caf_, et le bouillon un _ordin_, du mot ordinaire.
Les termes métaphysiques n'avaient pas échappé à la contagion: «En v'la
une vraie _rigol_,» pour rigolade, «est-il _bass_!» pour est-il
_bassinant_ (ennuyeux)! _émoss_, pour émotion.
Second détail:
Voici où et dans quelles circonstances les paroles que nous venons de
citer étaient prononcées. Auprès des halles, derrière les ignobles
échoppes de bois qui entouraient alors la fontaine des Innocents, un
grand nombre de cabarets restaient ouverts toute la nuit. C'était à la
place Sainte-Opportune, dont l'arcade rappelait et rappelle encore aux
amants du passé les plus beaux jours de la Truanderie, que les maisons
branlantes et penchées abritaient ces bouges, réservés en apparence aux
maraîchers et aux travailleurs du carreau, mais en réalité envahis par
tout ce que Paris comptait de vagabonds et de gens sans aveu. Donc, au
pied d'une de ces bâtisses, menacées par le marteau des démolisseurs et
toutes prêtes à tomber d'elles-mêmes si on ne se hâtait de les jeter à
bas, une boutique à carreaux sales, formés de vitres verdâtres,
barbouillées de craie, portait cette enseigne:
_A l'Ours vert_.
Au-dessus de la porte d'entrée, une plaque de tôle, fichée par quatre
clous, représentait je ne sais quelle forme hétéroclite d'animal que le
propriétaire de l'établissement affirmait être un ours, et qui, par un
caprice singulier du peintre, était d'un vert que nous pourrions
qualifier d'ardent. L'ours était dressé sur ses jambes de derrière et,
le museau levé, paraissait se livrer à quelque sarabande qu'un ours qui
se respecte n'eût jamais esquissée.
Voilà pour l'extérieur. Entrons. C'est un long boyau, divisé en deux
rangs de tables qui jadis eurent sans doute la blancheur immaculée de
sapin neuf, mais qui aujourd'hui sont rehaussées d'une couche de graisse
noirâtre, polie par les coudes des buveurs, et qui leur donnerait, si
peu de bonne volonté qu'on y voulût bien mettre, l'apparence d'une
toile vernie. Justement à côté de la porte d'entrée, un comptoir
recouvert d'une plaque de zinc, encombré de bouteilles, de brocs, avec
son évier percé d'un trou dans lequel roulent incessamment les rinçures
de verres vidés. Derrière le comptoir, une grosse femme, aux allures
masculines, aux lèvres moustachues, à l'oeil rougi. Nous disons à l'oeil
rougi au singulier, par cette raison que cet oeil est unique, l'autre
disparaissant sous la paupière fermée. Que si nous nous obstinions à
vouloir approfondir ce mystère, nous apprendrions que la maîtresse de
l'_Ours vert_, connue sous le surnom de la Brûleuse, a jadis soutenu
quelques vives discussions en cours d'assises pour incendie, et qu'après
une condamnation sévère, elle a assez peu respecté les arrêts de la
justice pour que, dans une lutte formidable contre les gendarmes, elle
ait perdu un de ses yeux. Excellente nature d'ailleurs, comme on le
verra tout à l'heure. Quant au patron, puissent nos lecteurs retrouver
avec satisfaction une de nos anciennes connaissances! Taille et
corpulence énormes, traits boursouflés, nez épaté, bouche lippue,
oreilles gigantesques, tels étaient les traits du personnage qui, jadis,
attendait dans les gorges d'Ollioules le forçat Biscarre; tel était
aujourd'hui Diouloufait, que les habitués de l'_Ours vert_ avaient
baptisé d'un surnom significatif. On l'appelait la Baleine. C'était
toujours le colosse aux formes massives; seulement, vingt années passant
sur ce masque de chair y avaient creusé des rides profondes, et les
cheveux embroussaillés étaient presque gris. En ce moment, la Baleine
venait de s'asseoir au fond de la salle presque vide, auprès d'un homme
qui, la tête dans ses deux mains, semblait ne pas remarquer sa
présence.
--Voyons, mon petit _gosse_, reprit la Baleine, faut pas se faire du
tintouin comme ça. V'là-t-il pas! pour une méchante histoire de quatre
sous!...
L'autre ne répondait pas. La Baleine se releva, alla au comptoir, et
s'adressant à la Brûleuse:
--La vieille! passe-moi la bouteille de poivreau....
On appelait ainsi, dans ce monde dont nous ne présentons pas les
manières et le langage comme un modèle à suivre dans les familles, un
épouvantable mélange d'eau-de-vie et de kirsch qui emportait--comme
disait Diouloufait--la... bouche à quinze pas.
--Pourquoi faire? fit la Brûleuse.
--Est-ce que ça te regarde?
--Un peu, qu'ça me regarde. Tu le tueras, ce p'tit-là!...
--Ça, ça n'est pas ton affaire.
--Mais si vous voulez tant que ça vous en débarrasser, vous feriez bien
de le _suriner_ une bonne fois....
La Baleine cligna de l'oeil et tapa amicalement sur l'épaule de la
grosse femme:
--Toi, t'as du bon! t'es pas pour les moyens violents! mais, vois-tu, ma
p'tite, y a temps pour tout.
--N'empêche que je trouve pas bien de lui détruire l'estomac comme ça.
Vois-tu, Dioulou, tu m'as donné une _gastrique_, que quelquefois j'en
crie.
--Oui, mais toi! tu es une faible créature.
La Brûleuse rit, ce qui lui donna l'occasion de montrer le plus horrible
chevauchement de dents jaunâtres ou noires _s'esbattant_ entre ses
mâchoires.
--Écoute, reprit-elle, ça n'est pas tout ça. Mon petit Diou, il faut que
tu me dises pourquoi vous démolissez ce moucheron-là, à petites doses,
au lieu d'en finir, là, comme des gas, d'une seule fois!
Dioulou regarda autour de lui avec inquiétude:
--Tais-toi! et coupe-toi la langue plutôt que de _sottiser_ comme ça; tu
sais bien que je suis pas le maître.
--Ah! oui, y a l'autre! En v'là un qui me fait peur, moi qui suis pas
poltronne, et qui mangerais un gendarme comme on avale un hareng saur...
mais celui-là! brrr! rien que d'y penser, ça me fait froid dans le dos.
--Alors t'occupe pas du petiot!
--C'est l'autre qui veut?...
--Oui, c'est l'autre qui donne les ordres... y a pas à barguigner....
Donc, t'en mêle pas... tu me ferais avoir du désagrément, et donne-moi
le poivreau...
--Le v'là! mais attends!
La bonne personne fit sauter le bouchon avec une chiquenaude, et,
prenant un verre, le remplit jusqu'aux bords:
--Maintenant, prends...
--Oh! la Brûleuse!... tu vas te faire mal!...
--Allons donc!... Ça m'a brûlé le _sophage_, et maintenant, y a plus que
ça qui me soulage.
Et, d'un coup de coude magistral, elle leva le verre, dont le contenu
glissa dans sa gorge. Elle poussa un han! de satisfaction, fit claquer
sa langue et remit la bouteille à Dioulou, qui, chargé en outre de deux
verres, se dirigea de nouveau vers la table, où celui que la Brûleuse
appelait le _moucheron_ était resté dans la même attitude. Dioulou posa
bruyamment sur le bois la bouteille et les verres, puis il frappa sur
l'épaule de son compagnon, une première fois sans succès, mais au second
choc, l'homme leva la tête. C'était un singulier personnage, en ce sens
que l'on s'étonnait malgré soi de le rencontrer en pareil lieu et en
semblable société. Il devait avoir vingt ans à peine: ses traits,
abstraction faite de la fatigue dont ils portaient les traces évidentes,
étaient d'une délicatesse charmante. Des yeux noirs, bien fendus et
couverts de longs cils, éclairaient un front blanc et bien modelé; les
cheveux noirs, légèrement bouclés, se groupaient symétriquement sur les
tempes, dont la peau fine laissait apercevoir les veines bleues. Le nez,
aquilin, avait les ailes fines et transparentes. La bouche, ombragée par
une moustache noire et encore peu fournie, avait une fraîcheur, une
jeunesse qui contrastaient avec le teint trop pâle, sur lequel
apparaissaient aux joues des teintes marbrées.
--Eh bien!... Jacquot, fit Dioulou, est-ce que nous refuserons de
trinquer un brin avec papa?...
Celui qu'il venait d'appeler Jacquot le regarda longuement, comme s'il
eût éprouvé quelque difficulté à le reconnaître.
--Ah! c'est Diou! fit-il avec un soupir.
--Comme tu dis ça, petiot!... On dirait que ça te chagrine de voir ta
vieille Baleine?...
--Je ne dis pas cela! mais... je dormais!... et si vous saviez, quels
rêves!... oh! quels beaux rêves je faisais!...
--Bah! les rêves, c'est des bêtises!... faut mieux boire.
Et Dioulou emplit deux verres. Il poussa l'un d'eux vers Jacquot.
Celui-ci l'écarta doucement.
--Boire! fit-il avec un accent empreint d'une tristesse navrante; pas
tout de suite!... Je ne voudrais pas oublier...
--Oublier quoi?
--Mon rêve!
--Ah çà! il est donc bien rigolo.... Sacredié! moi, quand je rêve, c'est
toujours qu'on me mène là-bas, à la barrière Saint-Jacques... et puis,
on fourre ma tête dans l'histoire... tu sais... la lucarne d'où on
éternue dans le son.... Y a le canif qu'est grand, grand... comme je ne
sais pas quoi... et il descend... et il remonte... C'est pas drôle du
tout.... C'est pour ça que j'aime pas les rêves....
Jacquot ne paraissait pas l'entendre: la tête levée, il semblait, de son
regard vague, suivre dans quelque mirage lointain une vision à peine
effacée...
--Voyons! reprit la Baleine, aie donc pas l'air d'un abruti comme ça....
Qu'est-ce que t'as vu?...
Jacquot tressaillit.
--Vous ne comprendriez pas!...
--Tiens! t'es encore poli toi! Alors, dis tout de suite que je suis trop
bête.... Voyez-vous, ce monsieur? Esquintez-vous donc le tempérament à
vouloir le consoler...
--Pardonnez-moi, fit vivement le jeune homme, je ne voudrais pas vous
blesser. Et tenez, je vais vous le prouver en vous disant mon rêve.
Seulement, promettez-moi....
Il s'arrêta.
--Quoi donc? demanda Dioulou.
--De ne pas vous moquer de moi.
--Oh! y a pas de risque! Déboule-moi ton affaire...
--En somme, cela va pourtant vous paraître bien ridicule. Mais que
voulez-vous, il m'arrive parfois de faire ce même rêve, alors que je
veille.... Il me semble que je suis petit, oh! tout petit! Je suis
couché dans un berceau, enveloppé de rideaux blancs sous lesquels je
suis blotti comme dans un nid d'oiseau. J'ouvre les yeux, alors les
rideaux s'écartent, et....
Encore une fois, Jacquot se tut. Était-ce donc qu'il craignait de
profaner cette illusion en la décrivant dans un lieu semblable?
--Eh bien? fit Dioulou, qui paraissait assez mal à l'aise. Quand on a
commencé, faut finir....
En même temps, tandis que le jeune homme s'absorbait dans ses propres
pensées, il lui glissa entre les doigts le verre plein de cette liqueur
redoutée de la Brûleuse. Machinalement, et comme par un mouvement
instinctif, Jacquot porta le verre à ses lèvres et but d'un trait.
--Bravo! quel gaillard! fit la Baleine. Là, vrai! t'es pas une petite
fille, toi!...
Une légère rougeur monta aux joues du jeune homme.
--Je vais te dire tout, continua-t-il, comme si l'infernale liqueur eût
déjà exercé son influence redoutable sur son cerveau.
Ses yeux brillèrent.
--Alors, entre les dentelles blanches apparaît une femme!... Oh! comme
elle est belle!... et que son sourire est doux!... Elle se penche vers
moi, je sens sur mon front le souffle divin qui s'échappe de ses
lèvres... dans ses yeux, on dirait qu'il y a des larmes.... J'étends les
bras vers elle... et je balbutie un mot.... Mère!... alors je sens
qu'elle m'embrasse!... Un frisson passe à travers tout mon être!... puis
tout s'efface, tout disparaît... et je m'éveille!...
Il y eut un moment de silence. Certes, la Baleine n'était pas
précisément ce qu'on appelait encore à cette époque un homme sensible,
et rien n'indiquait que le viscère dont les battements titillaient sa
septième côte eût droit au nom de coeur. Et pourtant il ne disait rien.
Il avait baissé le nez dans son verre vide et aspirait de ses larges
narines l'odeur âcre du poivreau. Tout à coup Jacquot reprit:
--C'est bien vrai, cela, que vous n'avez jamais connu ma mère?
Dioulou tressaillit. L'attaque était directe; heureusement il était prêt
à la riposte.
--Tu sais bien! fit-il d'un ton brusque, je l'ai connue.... sans la
connaître.... C'était la soeur de.... l'autre...
--Oui, c'est vrai. On me l'a dit cent fois... et aussi vous avez ajouté
que c'était une... méchante femme...
--Oh! méchante... si l'on veut... seulement elle avait eu des histoires
avec la justice... pour des bagatelles... elle avait ses idées, c'te
femme... elle disait que ce qui était aux autres était à elle...
--Assez! s'écria Jacquot. Il me répugne d'entendre accuser celle qui fut
ma mère...
--Bah! elle est morte... et il y a longtemps...
--Mais, mon père?...
--Celui-là, mon p'tit... n'y avait que la mère qu'aurait pu nous
renseigner là-dessus... et je crois qu'elle n'en savait pas plus que
nous....
Il eut un gros rire.
--A boire! fit Jacquot en pressant sur son front baigné de sueur sa main
qui tremblait...
--Hé! va donc, p'tit! fit Dioulou en lui versant à pleins bords l'atroce
liqueur. Faut pas se chagriner! La vie, c'est la vie! A chacun son lot!
Et encore, t'es pas le plus malheureux... on aurait pu te jeter à la
rivière comme un petit chat.... Pas de ça, au contraire, t'as trouvé un
brave homme qui t'a recueilli, qui t'a élevé... un bon zig, enfin... ton
oncle... qui a été pour toi un vrai père...
--Oui! oui! murmura le jeune homme, dont la tête s'alourdissait et qui
avait peine à parler. C'est vrai que mon oncle a été bon pour moi...
--D'abord, il t'a fait éduquer.... Bigre! t'as pas à te plaindre... tu
sais lire, écrire, compter, sans parler d'un tas de choses que tu t'es
fourrées dans la tête, et quand tu le voudras, tu seras un monsieur!
Jacquot, à demi ivre, laissa échapper un éclat de rire:
--Oui, un monsieur... un mirliflore! Seulement, pour la minute, je meurs
de faim!
--Ah! c'est vrai! cette nuit, quand tu es arrivé, j'ai bien vu que tu
avais un cheveu! Qu'est-ce qui s'est donc passé?
Jacquot but encore, et, à mesure que son verre se vidait, une effrayante
transformation se faisait en lui. Sa pâleur devenait livide; les teintes
rouges de ses pommettes s'accentuaient et une sorte de tremblement
agitait ses lèvres.
--Ce qu'il y a eu, ma pauvre Baleine, reprit-il d'une voix qui se
faisait rauque et saccadée. Est-ce que je sais au juste, moi?...
Toujours des histoires!... On dirait qu'on m'a jeté un sort! Je ne
demandais qu'à travailler... mais voilà le cinquième atelier d'où l'on
me met à la porte...
--Bah! qu'est-ce que ça fait?... et pourquoi donc t'a-t-on renvoyé?