d'un coup plus terrible.
»Cette lettre contenait ces mots, écrits d'une main tremblante:
«Mon enfant, mon Martial, viens vite... nous sommes perdus et je meurs!»
»Je me redressai hagard. Non! je m'étais trompé; j'avais mal lu; ce
n'était pas possible. Quoi! pendant que cette misérable femme... ma mère
était là-bas, seule, désolée, qui souffrait, qui pleurait, qui
mourait...
»Infâme que j'étais!...
»Que signifiaient ces mots: Nous sommes perdus!... Qu'importe! il n'y
avait pas à hésiter, il fallait partir, partir sans perdre une
minute!... Eh bien, le croiriez-vous?... le fils ingrat eut besoin de
toute sa force pour ne pas attendre... attendre quoi?...
»Attendre que peut-être l'autre revînt encore! l'autre, la courtisane!
celle qui m'avait cent fois répété:
»--Je ne t'aime pas! je ne t'aime pas!
»Celle qui m'avait dévoilé toute la vénalité de son coeur.
»Oui, j'attendais encore cette misérable, tandis que ma mère, qui
s'était tuée pour moi, se tordait les mains et m'appelait! C'est
hideux!... mais je me confesse... et j'étais ainsi oublieux du bien et
rivé au mal...
»Et le combat fut long, douloureux.... Je n'en suis que plus coupable.
Encore je ne savais rien...
»Il me restait quelque argent. J'avais touché, quelques jours
auparavant, le trimestre de la pension de six mille francs--je ne sais
comment elle avait fait, la chère martyre--que me servait ma mère...
»Je courus à la poste, et, deux heures après, les chevaux m'entraînaient
sur la route de la petite ville de G...
»C'est à n'y pas croire. Avant de quitter mon atelier, j'avais, dans un
petit tiroir où naguère Isabelle plaçait des objets à mon usage, déposé
un billet qui contenait ces mots:
«Attends-moi, je t'aime!...»
»Cependant, lorsque, lancé sur la route, à travers la nuit, j'entendis
grelotter les sonnettes tintant au cou des chevaux, lorsque je me sentis
environné d'ombre, il se fit en moi un singulier revirement...
»Métamorphose subite et, hélas! passagère! j'oubliai cette passion qui
me tenait à l'âme comme un bandit saisit un passant par le cou, et tous
mes souvenirs affluèrent à mon cerveau, retraçant une par une les scènes
du passé...
»Je revis mon père qui, d'un pas lent, baissant son front chargé
d'étude, regagnait son cabinet après nous avoir donné, à ma mère et à
moi, le baiser d'adieu. Il s'enfermait et je savais qu'il travaillait,
toute la nuit, disputant au repos chaque heure, chaque minute...
»Mon père!... Voyez à quel point la vie fiévreuse que je menais avait
oblitéré ma conscience.... Je ne me souvenais même plus des dernières
lettres de ma mère...
»Depuis plus de huit ou dix mois, elle n'avait plus reçu de lettres de
lui. Où était-il? elle l'ignorait. Elle supposait seulement qu'il
s'était enfoncé dans les terres, sur les confins de la Chine, et que
les communications manquaient.
»De ses angoisses, elle ne disait rien. Et moi, tout entier saisi par
l'engrenage qui devait arracher un à un les lambeaux de mon être, je ne
devinais rien!...
»Mon père ne pouvait être, lui--forte et probe nature--soupçonné
d'égoïsme et d'oubli... les pays qu'il parcourait étaient pleins de
périls pour les Européens, menacés par des maladies inconnues, par cette
haine brutale des peuplades sauvages qui ignorent et redoutent à la
fois. C'était étrange. Tandis que mon oeil à moitié fermé suivait sur la
route le sillage des lanternes qui couraient et dont le reflet rougeâtre
tremblotait sur les arbres, je me sentais revivre dans mes anciennes
sensations du passé.
»Et alors je croyais lire en traits de feu, inscrits sur les panneaux de
la chaise de poste, les mots qu'avait tracés la main de ma mère:
«Viens! nous sommes perdus! je meurs!»
»Plus vite! plus vite! Ah! que ces chevaux étaient lents! Je me penchais
hors de la voiture et j'offrais au postillon des poignées d'or. Le fouet
claquait. Les chevaux bondissaient, ayant l'écume au mors.... Plus
vite!... plus vite!... que j'échappe à la crainte, au remords qui me
tenaillent!... Le remords! oui, je me disais que chaque baiser donné par
moi à l'impure, à l'infâme, avait tué ma mère.
»Oh! comme ce fut long!... Quelles rages je dus dévorer!... Alors que
j'eusse voulu voler plus vite que le vent, une roue cassait... ou bien
c'était le postillon qui était ivre... ou bien un cheval qui boitait. En
vain je priais, je payais, c'était long, effroyablement long. Car
maintenant une vision persistante obsédait mon cerveau.
»Ma mère... morte!
»Enfin le troisième jour, à l'aube, j'aperçus le bout du faubourg.
C'était la ville où s'était passée mon enfance, insoucieuse et
choyée!... Ah! vrai! en ce moment, j'oubliai Isabelle, cette beauté
surhumaine, cette attraction affolante... je ne vis plus que le clocher
pointu, couvert d'ardoises, dont la croix découpée en plein zinc se
détachait comme une double ligne sur le ciel blanc...
»Et tandis que la chaise de poste roulait entre les maisons encore
endormies, je ressentais une joie d'enfant à regarder ces portes que je
connaissais toutes, ces fenêtres derrière lesquelles dormaient des
amis...
»Puis la voiture s'arrêta. C'était là! J'étais arrivé!...
»Le conducteur faisait vibrer sa mèche neuve à travers l'air, qu'il
coupait méthodiquement.... Il me semblait, en vérité, que j'arrivais en
triomphateur.
»La porte s'ouvrit. Une femme, la vieille Suzanne, que nous appelions
simplement Zanne, ouvrit précipitamment la porte, et le doigt sur les
lèvres, me regardant d'un oeil gonflé de larmes, dit:
»--Pas tant de bruit!... Vous voulez donc la tuer!
»Mon coeur se serra si fort que je crus que j'allais tomber.
»Mais la vieille Zanne m'avait saisi dans ses bras. Elle était forte, la
brave femme, forte de cette énergie que les coeurs honnêtes retrouvent
pour secourir les douleurs des autres.
»J'avais à peine le pouvoir de murmurer quelques mots:
»Ma mère... en danger!... dites... dites vite!...
»--Ah! monsieur Martial, il y a vingt-quatre heures que nous vous
attendons! Comme vous êtes en retard!... Au fait, c'est peut-être que
les routes sont bien mauvaises!...
»Ah! comme ces âmes droites savent vous faire rougir! Leur honnêteté
naïve tombe à plomb sur vos regrets et vos responsabilités! Elle ajouta:
»--J'avais si grand'peur qu'elle mourût avant de vous avoir revu!
»J'avais perdu tout un jour là-bas! à Paris!... et j'aurais pu la
trouver morte!... c'était épouvantable!... d'autant que le sens moral
défaillait à ce point en moi, que je ne me souvenais plus qu'elle
m'avait crié: «Viens! je meurs!...»
»La Zanne ouvrit une porte et me poussa en avant.
»Je ne sais... je vis un lit blanc... je discernai une forme vague dans
l'ombre que projetaient les rideaux... et je tombai à genoux en
sanglotant et en disant:
»--Maman! maman!
»Une main se posa sur mon front. Oh! comme elle était légère. On eût dit
les doigts d'un être immatériel.
»--Tu vois bien, Zanne, dit une voix cassée qui semblait un souffle, tu
vois bien... qu'il viendrait!
»Cet «il viendrait!...» était tout un reproche. La vieille servante
avait douté de moi. J'eus peur et honte à la fois, comme si je redoutais
qu'elle eût à travers la distance découvert la cause de mon retard.
»J'osai lever les yeux sur ma mère.
»Ah! quel spectacle! Cette femme, énergique et vigoureuse sous sa
fragilité native, n'était plus que l'ombre d'elle-même. Ses cheveux
blancs se collaient en bandeaux plats sur ses tempes amaigries, et son
front, bombé par le retrait des lignes du visage, était éclairé par deux
yeux caves, secs, brillants...
»Il n'y avait pas à douter, c'était la mort!
»--Oh! je t'en prie, murmura-t-elle, viens près, tout près, que je
t'embrasse... de tout mon coeur... comme autrefois.
»Elle me prit par les deux joues comme on fait à un enfant, et sur mon
front brûlant, je sentis ses lèvres froides...
»--Que s'est-il passé? m'écriai-je. Il y a longtemps que tu es malade!
Pourquoi ne m'as-tu pas appelé plus tôt?
»--Chut! fit-elle, ne parle pas si fort. Ma pauvre tête endolorie est
devenue bien sensible... il ne faut pas m'en vouloir!... Mais parle tout
bas... tout bas...
»Elle se tourna péniblement et adressant un signe à la vieille Zanne,
qui regardait à travers ses larmes cette scène douloureuse:
»--Laisse-nous, ma mie, il faut que je cause avec lui... et tu sais...
je n'ai pas de temps à perdre...
»Nous restâmes seuls. Je n'osais pas interroger. J'attendais.
»--Petit, reprit ma mère (c'était ainsi qu'elle m'appelait autrefois,
avant que je l'eusse quittée), petit, ouvre le petit meuble là-bas....
Oui, c'est cela... le tiroir du haut.... Il y a une lettre, n'est-ce
pas?... pliée... avec le timbre de Bordeaux.... Apporte-la... mets-la
sur mon lit.... Merci!... tu es toujours gentil et complaisant comme
autrefois.... Ah! mon pauvre Martial!
»Je me remis à genoux auprès de son lit.
»--Vois-tu, reprit-elle, j'ai bien de mauvaises nouvelles à
t'apprendre.... Il faut avoir du courage...
»--Mon père! m'écriai-je.
»Elle posa vivement sa main sur ma bouche.
»--Oh! non, pas cela! fit-elle. Cependant, promets-moi de ne pas te
désoler.... Car, sais-tu, c'est si terrible que j'en meurs.... Quand
j'ai appris... ce que contient cette lettre, je suis tombée par terre...
même je me suis fait bien mal... parce que ma tête a porté contre le
mur.... J'ai eu le délire.... C'est bien étrange, cela!... je ne
comprenais plus, je ne pensais plus.... Cependant je me souviens de ce
qui se passait dans ma pauvre tête... C'étaient des mensonges!... je te
voyais rire, je t'entendais chanter, et tu avais autour de toi toute
sorte de monde.... Comme c'est bizarre, le délire!...
»Je baisais ses mains à pleines lèvres. Je n'avais pas l'infamie de me
défendre. Pauvre, pauvre mère!
»--Mais il ne faut pas que je perde de temps, reprit-elle, parce que je
suis sûre, je sais que je vais bientôt mourir.... Ne pleure pas....
Là!... voila que tu sanglotes!... Petit, je te le défends!...
Écoute-moi, et promets-moi d'être bien courageux...
»--Parlez! parlez, ma mère!
»--Oui, mais je te défends de t'exalter.... Vois-tu, depuis le jour où
ton père est parti, je ne vivais plus. Il ne faut pas m'en vouloir, mais
je l'aimais tant! Ah! si tu savais tous les trésors de dévouement et de
bonté que renfermait cette âme! Si je vaux quelque chose, c'est à lui
que je le dois. N'en doute jamais. Eh bien! voilà près d'une longue
année que je n'ai entendu parler de lui.... C'est atroce, cela. J'ai eu
des mois entiers sans sommeil. J'étais là, seule, tendant l'oreille...
car je me disais: S'il n'écrit pas, c'est qu'il revient. Hélas! le matin
passait, et puis le soir, et ton père n'était pas là... Seules, tes
lettres me remettaient un peu de joie au coeur. Ah! je veux te le dire,
je suis fière et heureuse; car, enfin, tu es bien un peu mon oeuvre...
et quand j'ai lu dans les journaux--j'en ai fait venir exprès... pour
les montrer--«notre grand peintre Martial,» alors c'était une fraîcheur
qui me passait à travers le coeur. C'est si bon, l'orgueil de son
enfant!
»Elle s'interrompit. Sa respiration était courte. Je ne doutais plus. La
mort guettait sa proie, et elle ne pouvait plus lui échapper...
»--Mais, ton père!... qu'est-il devenu? La dernière fois qu'il m'a
écrit, il était à... attends donc!... je ne me rappelle pas bien le
nom.... Saïgon... oui, c'est bien cela. Et il me disait que tout allait
au mieux, qu'il était sûr de réussir... que nous serions riches comme
des rois... et il ajoutait... tiens cela me fait rire: Le Roi du Feu
t'envoie l'expression de son profond respect.... Tu te rappelles
bien.... Comme il était singulier, ce Roi du Feu!
»Et elle rit aux éclats. J'eus peur. Est-ce que le délire allait de
nouveau s'emparer d'elle? Mais sa volonté fut plus forte que la maladie.
Elle redevint maîtresse d'elle-même.
»--Depuis ce temps, je n'ai plus entendu parler de ton père.... Je ne
suis pas bien effrayée... parce qu'il m'avertissait qu'il allait partir
pour une expédition lointaine... pour le pays... des Khmers! Tu sais, tu
as déjà entendu ce nom.... La statue qu'il avait reçue dans la caisse...
tu te rappelles... c'était, nous a-t-il dit... le roi Lépreux, le
dernier souverain des Khmers.... Il ajoutait qu'il était déjà allé dans
ce pays... et que, de la part des indigènes... des sauvages, sans
doute... il n'y avait aucun péril à redouter.... Et cependant, je n'ai
plus entendu parler de lui!...
»Je crus que c'était cette inquiétude seule qui l'avait abattue ainsi,
et je m'efforçai de la rassurer. Mais elle me fit signe de me taire.
»--Je te dis tout cela, continua-t-elle, veux-tu savoir la vérité? pour
retarder le moment où tu apprendras la terrible nouvelle...
»--Mais, ma mère, que peut-il nous arriver de douloureux? Pourvu que mon
père vive...
»--Ceci, fit-elle d'un ton fiévreux, c'est que le banquier chez lequel
nos fonds étaient déposés... tu sais bien, le banquier de Bordeaux....
M. Estremoz...
»--Eh bien?
»--Eh bien, ce misérable est parti, en emportant notre modeste
fortune.... Tu es complétement ruiné!...
»Sans me laisser placer une seule parole, elle continuait:
»--Tu es ruiné, entends-tu? C'est la misère pour toi. Tu n'as plus un
sou. Tu mourras de faim, de froid.... Je sais bien ce que c'est. Tu es
trop jeune encore pour résister à ces privations atroces.... Nous
n'avons plus rien, rien!...
»Chacun de ses mots se scandait dans une sorte de râle.
»Ainsi, c'était pour cela que se mourait ma mère! Ah! en vérité, je
sentis tout mon être se soulever à cette pensée.... Certes, je glissais
déjà sur la pente du mal... mais, du moins, l'amour de l'argent pour
lui-même n'avait pas desséché mon coeur.... Que m'importait cette
fortune! Ruiné! Eh bien! tant mieux!... est-ce que ce n'était pas me
contraindre à lui rendre au centuple, à elle, les sacrifices qu'elle
s'était imposés pour moi? Je lui dis tout cela! Comme je parlais
éloquemment de travail, de succès, de gloire, de fortune, et cependant,
tout à coup, je m'interrompis. Sur sa lèvre errait un sourire
d'incrédulité profonde.
»--Tu doutes de moi, maman? m'écriai-je. Ah! c'est mal!
»--Bébé! va! fit-elle.
»Elle m'attira tout près d'elle, si près que ses lèvres touchaient mon
oreille.
»--Tu crois donc, dit-elle tout bas, et ses yeux se baissaient comme si
elle eût rougi de me parler ainsi, tu crois donc que je ne sais pas ce
qui se passe? Je sais que tu aimes... que tu es aimé!... Oh! d'abord
cela m'a fait de la peine, et puis je me suis raisonnée.... Tu es si
jeune... et puis, on m'a dit que tu l'adorais. Elle s'appelle Isabelle.
C'est bien cela, n'est-ce pas? Eh bien, j'ai peur que, si tu es
pauvre... elle ne te quitte, et que cela ne te fasse trop de peine!
»Mon Dieu! où cette femme, chaste et pure entre toutes, avait-elle
appris cette indulgence! Et si vous aviez vu ce sourire un peu fin, un
peu moqueur, tout affection et tout pardon!... Cette vierge-mère aimait
tant son fils qu'elle mourait de douleur de ne pouvoir lui éviter une
larme... et pour qui? pour qui cette émotion sainte!... cette
condescendance sublime!
»Pour cette femme qui s'était vendue, qui se vendait, qui allait se
vendre sans cesse et toujours!
»--Je ne la connais pas, me dit ma mère; mais je la vois à travers
toi... tu l'aimes... donc elle est bonne et belle!... oh! je te
connais!... tu es bon juge!
»J'aurais voulu me tuer au pied de ce lit.
»Ce qui m'étonnait profondément, c'est que ma mère fût aussi bien
instruite de ce qui se passait à Paris. Voici ce qu'elle m'avoua.
Lorsqu'elle avait appris, très-indirectement, que j'avais une maîtresse,
elle avait éprouvé une terreur invincible. Sans doute, cette femme
allait m'arracher au travail, me pousser sur le chemin mauvais de
l'oisiveté, à la débauche, peut-être... et, sans faire part de son
projet à personne, elle était venue à Paris et avait pris adroitement
ses renseignements. Or, que lui avait-on dit? Depuis qu'Isabelle vivait
auprès de moi, j'avais complétement renoncé à la vie que j'avais menée
jusque-là. Plus de ces _parties_ entre camarades, d'où l'on revient la
tête lourde et les yeux rougis; je travaillais sans cesse, avec ardeur.
On parlait d'un chef-d'oeuvre.
»Ma mère ne voulut même pas m'embrasser. Elle craignait que je ne lui
reprochasse de m'espionner. Et elle était repartie dans sa solitude, la
chère âme, heureuse de ce que le danger par elle redouté ne fût
qu'imaginaire!...
»Voilà ce qu'était ma mère!... Quant à la perte de sa petite fortune,
c'était pour elle un coup mortel. Depuis quelque temps déjà, sa santé
était chancelante, et son énergie seule la soutenait encore; mais quand
elle avait vu s'écrouler d'un seul coup toutes ses espérances, tout cet
édifice de sécurité sur lequel, à ses yeux, reposait mon avenir, elle
avait été saisie d'une crise terrible, à laquelle elle devait succomber.
»Ah! combien douce et charmante elle resta jusque dans les affres de
l'agonie!... elle se préoccupait surtout de ce que j'allais devenir.
»Sur les quelques centaines de francs qu'elle s'était réservées pour son
entretien, elle avait encore économisé, et ce fut avec un sourire de
joie indicible qu'elle tira de son chevet la bourse où brillaient ces
dernières pièces d'or, dont chacune représentait une privation pénible.
»--Prends, me dit-elle. C'est le sang de ta pauvre maman; cet argent-là
te portera bonheur.... Maintenant ce n'est pas tout, il me reste des
bijoux... les voici, dans cette petite cassette... je les ai reçus de
ton père... et si tu veux me faire bien plaisir, tu me jureras... non,
tu me promettras... pas de serment, ta parole me suffit... de ne t'en
défaire qu'en cas d'absolue nécessité... Il est bien entendu que je ne
laisse pas de dettes, pas même le loyer de notre petite maison.... Comme
je savais que j'allais mourir, je me suis entendue d'avance avec le
propriétaire, et tu peux la quitter sans avoir rien à payer... tu
comprends, nous avons fait une cote mal taillée! et il a résilié le
bail.
»Est-il rien de plus admirable que cette sollicitude maternelle,
prévoyante jusqu'à la mort!
»Quand elle comprit que la minute suprême arrivait, elle m'attira près
d'elle, et me serrant contre sa poitrine amaigrie où grinçait un râle
souffreteux:
»--Tu sais, me dit-elle, quand tu reverras ton père, tu lui donneras mon
dernier baiser...
»Et ses lèvres se posèrent sur mon front... et j'entendis un long
soupir!
»La pauvre femme se laissa tomber sur son oreiller, ferma les yeux et
mourut...
»Voilà les enseignements que j'avais reçus! voilà la sublime éducatrice
que mon père m'avait donnée!
»Et voici ce que j'ait fait...
»Six mois après, il semblait que tout cela ne fût qu'un mauvais rêve, à
jamais effacé. J'étais redevenu l'amant d'Isabelle; mais cette fois,
amant honteux, hypocrite, me glissant au milieu des sourires des
laquais, par un escalier dérobé, attendant, anxieux, qu'elle fût
seule...
»Cette passion malsaine s'était de nouveau emparée de moi avec
l'intensité de la fièvre.
»Travailler! il était bien question de cela. Parfois, je barbouillais à
la hâte quelques toiles, que j'allais vendre pour ne pas mourir de faim,
et le plus souvent j'employais cet argent en bouquets, que j'accourais
offrir au Ténia.
»Car déjà on la nommait ainsi.
»L'Anglais qui m'avait pris ma maîtresse avait promptement compris
quelle nature hideuse se cachait sous cette enveloppe admirable! Et,
désespéré, il s'était tiré un coup de pistolet dans la tête.
»Je crois qu'il a survécu à sa blessure.
»Dire comment j'ai vécu, je ne le sais pas. Je n'avais plus d'autre
objectif que cette femme. Dix fois, elle m'a chassé, et alors mes amis
me prenant en pitié, m'entraînaient dans le monde, espérant que cette
diversion me sauverait de moi-même. Rien! c'était comme la tache de sang
de lady Macbeth, que toute l'eau de la mer ne parviendrait pas à
effacer.
»Je passais les nuits devant son hôtel, épiant aux fenêtres de sa
chambre un rayon de lumière, une ombre.
»Je n'avais pas de pain, j'étais devenu une sorte de mendiant famélique
qui errait dans la vie, comme ces Italiens qui jadis portaient en leurs
veines le poison des Borgia, poison cent fois moins terrible que celui
qui tuait en moi la conscience et l'honneur.
»Le plus horrible en ceci, c'est que cette femme jouait avec mon âme
avec un épouvantable cynisme!
»Quand des mois s'étaient passés, quand je commençais à désespérer et
que peut-être une lueur de raison allait jaillir en moi, on eût dit
qu'elle devinait ce prochain réveil; alors elle m'appelait.
»Tantôt, quand, stupide et rougissant de moi-même, je me trouvais sur le
passage de sa voiture, elle s'arrêtait brusquement et m'appelait;
j'accourais, courbé comme un valet, et alors, avec un éclat de rire,
elle repartait au galop de ses chevaux.
»Et j'étais presque heureux qu'elle m'eût reconnu, fût-ce même pour
m'insulter.
»Ou bien, dans la mansarde où j'avais dû me blottir, comme un fou dans
un cabanon, je recevais un billet qui contenait ce seul mot:
«Viens!»
»Et j'obéissais à cet appel... elle me recevait et me disait:
»--Tu ne t'es pas encore tué!... décidément, tu es si lâche que je
t'aime!
»Et avec quel art infernal elle se plaisait à m'abreuver d'humiliations!
Comme elle arrachait un à un de ma conscience chaque sentiment encore
résistant!
»Ces bijoux, que ma mère m'avait confiés et que ma parole aurait dû me
rendre sacrés, je les donnai à cette femme, qui, sous mes yeux, s'en
para pour aller au théâtre avec son amant.
»Et encore me dit-elle:
»--Sont-ils assez vieillots! mais tant pis, ils me plaisent ainsi.
»Le dégoût me monte aux lèvres quand je plonge par la pensée dans cette
fange, où je ne me débattais même plus.
»Quand, pour la dernière fois, elle me mit à la porte comme un laquais,
j'attendis longtemps, espérant encore un de ces caprices odieux qui me
rapprochaient d'elle. Cette fois, ce fut trop long. Et peu à peu je me
sentis envahi par un tel mépris de moi-même et de cette misérable, que
je me condamnai.
»Vous savez le reste.
»Tombant de degré en degré, roulant sur cette pente où les désespérés
vont vite, j'avais tout négligé, tout oublié... et mes ardeurs de
travail et mes espérances de succès.
»J'avais d'abord demandé à l'ivresse l'oubli fiévreux, j'avais bu de
l'absinthe; mais loin de me calmer, l'alcool ne faisait qu'exaspérer ma
douleur.
»Parfois, j'avais tenté de ressaisir mes pinceaux; les êtres qu'évoquait
mon imagination n'étaient que des spectres.
»Et la misère venait! Larve hideuse, elle m'enserrait de ses deux bras
qui étouffent et navrent! Dans cette mansarde dont les murs délabrés
criaient, par toutes leurs lézardes, les tortures de la pauvreté, je me
sentais glacé. En vain, je faisais appel à mon courage, à toutes les
exhortations du passé. Il m'était impossible de me dominer. En dépit de
moi, cette femme me tenait comme ces stryges des légendes qui embrassent
et emportent les enfants!
»A mon coeur montaient le dédain, le mépris de mon être. A quoi étais-je
bon? A quoi étais-je utile? De mon père je ne savais rien. Ma mère, je
l'avais tuée, car c'était pour moi et à cause de moi qu'elle était
morte!
»Alors, inutile aux autres et à moi-même, je n'avais plus qu'à
disparaître.
»Ce qui me décida fut ceci. Une dernière fois je m'interrogeai, la
question était ainsi formulée:
»--Si le Ténia t'appelait, irais-tu?
»Voyez, je disais déjà le Ténia, c'est-à-dire que j'acceptais la renom
monstrueux qui s'attachait à cette femme.
»Le Ténia! c'est-à-dire cette mucosité sinistre et rampante qui
s'agglutine aux entrailles, les ronge, les serre, les anéantit, qui de
l'homme fort fait un squelette, qui tue la force, détruit l'énergie...
»Le Ténia! épouvantable étrangeté devant laquelle hésite encore la
science:
»--Si elle t'appelait, irais-tu?
»Et je répondais:
»--Oui!
»Alors il fallait en finir avec moi-même.
»Je me décidai.
»Je me condamnai à mort.
»Oh! la terrible journée qui précéda l'acte suprême! Comme, dans la
vitalité de ma jeunesse, j'essayai encore de me défendre! comme je
voulais me rattacher à la vie! comme je plaidai ma cause! comme je fus
indulgent pour mes turpitudes!
»Plaidoiries, plaintes, regrets, tout se heurta contre ma propre
ignominie.
»Et ce jugement que j'avais porté contre moi-même, je me dis qu'il
fallait l'exécuter.