»Belle! elle l'était à perdre les âmes, à tuer dans la conscience tout

autre sentiment que l'adoration de la créature...

»Ah! messieurs, cette femme qui venait à moi, cette femme dont la

présence était pour moi comme la consécration de mon génie, cette

création résumant en elle toutes les séductions de la forme et de la

vie, ne l'avez-vous pas deviné déjà...

»C'était celle qui, plus tard, après s'être jetée dans toutes les

débauches, après avoir déchiré avec la cruauté des bêtes fauves le coeur

des naïfs et des croyants, est devenue la courtisane froide,

implacable, qui flétrit et qui tue, la Phryné à laquelle s'est attaché

comme un stigmate effrayant un surnom presque hideux...

»C'était le Ténia, c'était celle que vous nommez la duchesse de Torrès.»

En prononçant ce nom, Martial tressaillit tout entier; une crispation

douloureuse convulsa ses traits. Il s'arrêta. D'un mouvement violent, il

arracha sa cravate, comme s'il se fût senti étouffer, puis il essuya de

la main son front, que mouillait une sueur glacée. Tous se taisaient,

comprenant que l'heure était venue des pénibles aveux. Oui, ils

connaissaient cette femme, dont le nom n'était jamais prononcé qu'avec

mépris, avec une secrète épouvante, cette femme qui, on s'en souvient,

avait allumé dans le coeur de M. de Silvereal une de ces passions qui

poussent à l'infamie et entraînent jusqu'au crime. Martial se roidit

contre l'angoisse qui lui étreignait le coeur, et, baissant la voix

comme à son insu, il reprit:

--Pourquoi cette femme m'avait-elle choisi pour victime? Quel caprice

sinistre l'avait conduite vers moi? Je l'ai su plus tard... je vous le

dirai.

«En ce moment, j'étais fou. Et comme je la contemplais sans trouver la

force de lui adresser une seule parole, elle s'éloigna et monta

légèrement sur un de ces escabeaux qui servent de piédestal aux modèles.

»Là, en pleine lumière, sous un rayon de soleil qui semblait se dégager

du ciel pour lui faire un diadème d'or, sans embarras, sans honte, elle

fit un mouvement... et ses vêtements tombèrent à ses pieds...

»Et moi, ébloui, saisi au coeur et au cerveau par cette apparition qui

semblait une statue vivante, nouveau Pygmalion d'une Galathée plus

belle que le marbre, je m'écriai:

»--Non! je ne suis pas digne de cet idéal!

»Puis, me contredisant moi-même, je saisis mes brosses et effaçai avec

une sorte de rage l'ébauche de cette Sarah qui, maintenant, me semblait

un crime de lèse-beauté!

»Elle fit un geste; on nous laissa seuls.

»--Et maintenant, dit-elle, à l'oeuvre, maître!

»Oui, je travaillai avec une ardeur qui tenait du délire. C'était une

folie intense qui brûlait mon cerveau et me desséchait la poitrine....

Je travaillai sans relâche, sans fatigue. Isabelle, avec son sourire de

reine, semblait ne pas ressentir la lassitude.

»Quand l'esquisse fut terminée--c'était la Vénus que les amis trop

complaisants ont admirée au Salon--Isabelle vint à moi, et

s'agenouillant à mes pieds:

»--Je t'aime! me dit-elle.

»Oui, elle me l'a dit, ce mot divin pour lequel j'aurais donné ma vie,

mon honneur. Et quand ses lèvres touchèrent les miennes, il me sembla

que son souffle était brûlant comme celui des damnés!

»Ah! je lui appartenais! et je croyais qu'elle était à moi. Cette femme

prit possession de ma volonté, de ma conscience.... Elle disait: Je

veux! et je me courbais comme un esclave...

»Que vous dirai-je, maintenant, que vous n'ayez déjà compris? Cette

femme, ce fut le mauvais génie qui s'attacha à moi, et qui, prenant mon

coeur entre ses mains, le tordit jusqu'à ce qu'elle en eût exprimé la

dernière goutte de sang... Était-ce donc de l'amour que j'éprouvais pour

elle? Peut-on bien donner le nom d'amour à cette passion envahissante,

dominatrice, énervante, qui vous réduit à l'état de serf de la chair?

Pour un regard, j'aurais commis un crime. Je ne savais plus, je ne

pensais plus, je ne vivais plus! Elle, toujours elle!...

»Le tableau, je vous l'ai dit, eut un succès prodigieux. De ce pas, je

fus sacré peintre.

»Oh! écoutez bien ceci.

»Malgré tout, il y avait encore en moi ces naïvetés d'enfant qui

centuplent la joie du premier succès. Le matin, je courais au Salon, et

là, seul, avant l'arrivée du public, je me plaçais devant mon oeuvre, et

je la regardais, me disant:

»--Tout à l'heure, ils viendront l'admirer, et cela est de moi!

»Ou bien encore, je me glissais dans les groupes, étudiant les visages,

cherchant à surprendre un mot, une louange. J'attendais un nouveau venu,

il y avait autour de mon nom comme une atmosphère de bienveillance...

J'étais heureux.

»Un jour, j'eus une étrange vision.

»Quand je pénétrai dans le grand salon où mon tableau occupait une des

places d'honneur, j'aperçus dans la pénombre du jour un peu gris une

forme arrêtée devant mon tableau...

»Quelqu'un m'avait donc devancé? Quel était cet admirateur mystérieux

qui recherchait ainsi la solitude pour mieux étudier ses propres

impressions?...

»Je m'avançai en étouffant le bruit de mes pas, et j'eus peine de

retenir une exclamation...

»Devant la Vénus de l'art, était la Vénus vivante. Oui, c'était elle,

Isabelle, c'était ma maîtresse!...

»Légèrement courbée en arrière, les prunelles agrandies, les narines

dilatées, elle contemplait le tableau avec une expression d'indicible

orgueil.

»Était-ce donc la joie de reconnaître une fois de plus la valeur de

celui qu'elle aimait? En vérité, je le crus naïvement... et je

m'approchai d'elle.

»Elle ne m'entendit pas, et je surpris ces mots qui erraient sur ses

lèvres:

»--Je suis belle! belle à être reine!...

»--Que fais-tu là? m'écriai-je.

»Elle tourna vers moi ses grands yeux, clairs comme le ciel; j'y vis

passer comme un éclair.

»Elle me fit peur. Il y avait dans son regard une sorte de menace,

quelque chose comme de la haine.

»--Isabelle! fis-je en lui saisissant les mains.

»Elle se dégagea lentement, toujours sans prononcer un seul mot; puis

tout à coup, comme si une pensée bizarre eût traversé son cerveau, elle

poussa un bruyant éclat de rire et s'enfuit.

»Avant que je fusse revenu de ma stupeur, elle avait disparu. En vérité,

j'étais frappé en plein coeur d'un de ces mystérieux pressentiments qui

vous tenaillent et vous causent une horrible et sourde souffrance. Je

courus à mon atelier. Elle n'était pas encore revenue.

»--C'est un caprice, me disais-je en essayant de me rassurer.

»Une heure, deux heures passèrent. Elle ne paraissait pas.

»Vers midi, un étranger se présenta chez moi.

»C'était un Anglais, lord S...

»--Monsieur, me dit-il avec ce léger accent qui, en ralentissant la

phrase, la rend plus froide et plus mesurée, combien voulez-vous me

vendre votre tableau?

»Vendre mon tableau! vendre cette oeuvre où j'avais mis tout mon coeur

et toute ma vie! Ah! en vérité, à mon tour, j'éclatai de rire.

»--Je ne vends pas mon tableau, répondis-je sans même réfléchir à

l'inconvenance de mon attitude.

»Lord S..., sans se départir de son flegme, plongea sa main dans la

poche de son paletot et en tira un portefeuille.

»--Monsieur, reprit-il, je suis riche, très-riche. Fixez vous-même le

prix de cette toile, et je l'accepte sans discussion...

»Redevenu maître de moi-même, je répondis plus calme:

»--Excusez-moi, monsieur, si je n'accueille pas avec la reconnaissance

prévue par vous les offres que vous voulez bien m'adresser. L'artiste

vous remercie, mais l'homme ne peut que vous répéter ce qu'il vous a dit

tout à l'heure: Je ne vends pas ce tableau...

»--Et pourquoi?

»Il promena ses regards autour de lui. Pour être plus confortable que

celui de mes jeunes confrères, mon atelier n'offrait cependant pas ce

luxe sérieux et grave que comporte une grande fortune. Donc, il

s'étonnait que je refusasse cette fortune peut-être. Je compris sa

pensée:

»--Votre bienveillance, monsieur, a droit, en effet, à une explication.

Si je refuse de vous vendre ce tableau, ce n'est pas, croyez-le bien,

pour obtenir de vous des concessions par un moyen indigne d'un artiste

qui se respecte lui-même. Un intérêt spécial, ou plutôt un sentiment

profond fait un devoir pour moi de la conservation de cette toile.

»A ces paroles, je remarquai que mon interlocuteur pâlissait

légèrement.

»--Deux mille guinées, dit-il.

»--Monsieur, cette insistance...

»--Quatre mille guinées...

»--Encore une fois, je refuse...

»--Alors, monsieur, dit d'une voix nette et tranchante l'étrange

personnage, je vous tuerai.

»Devant cette menace insensée, je crus avoir devant moi un monomane, un

fou.

»--Pardon, monsieur, dis-je en souriant, si admirable à votre sens, du

moins, que soit une oeuvre d'art, elle ne peut valoir la vie d'un homme.

»Lord S... me regarda en face.

»--Monsieur, dit-il, il me faut ou ce tableau ou votre vie.

»--Mais, à votre tour, expliquez-vous, car je commence à me demander si

réellement vous jouissez de toute votre raison.

»--Je ne suis pas fou, reprit lord S..., mais ma volonté est

irrévocable. Il ne m'appartient pas de m'expliquer. Je n'en ai pas le

droit. Encore une fois, je vous offre... dix mille guinées, qui font, si

je ne me trompe, deux cent cinquante mille francs en monnaie de France.

Je vous laisse jusqu'à demain pour réfléchir.... Avant midi, je viendrai

prendre votre réponse.

»Et me saluant avec une exquise politesse, il alla vers la porte, qu'il

ouvrit.

»--Demain... avant-midi, répéta-t-il.

»--Mais, monsieur, ma décision ne peut changer... et il est inutile...

»--Alors, je vous tuerai, fit-il..

»Et la porte se referma sur lui.

»Resté seul, je me demandais si je devais rire ou m'inquiéter de la

ridicule insistance de cet amateur. Ses menaces me laissaient froid,

mais il était une question qui revenait sans cesse dans mon cerveau et

le martelait douloureusement.

»--Pourquoi cet homme tient-il si opiniâtrement à posséder ce tableau?

»Et Isabelle ne revenait pas. La fièvre de l'attente et de l'inquiétude

m'envahissait. Puis, peut-on nier que la prescience de la douleur ne

pèse sur notre organisme tout entier?

«Je ne savais rien, je ne prévoyais rien, et pourtant j'avais peur.

Cette femme avait pris si complétement possession de moi-même que, sans

elle, je ne me sentais plus vivre. On eût dit que mon être tout entier

n'existait plus que par elle.

»J'essayai de me remettre au travail, pour chasser et cette angoisse

grandissante et l'irritation que me causaient maintenant--plus que

lorsque je les avais entendues--les paroles prononcées par lord S...

»A mon insu, les deux noms: Isabelle et lord S... se heurtaient dans mon

cerveau, comme si entre ces deux êtres, qui cependant ne devaient même

pas se connaître, eût existé quelque lien mystérieux.

»Penché vers la porte, j'écoutais, j'attendais que résonnât sur le

palier le doux et charmant bruit de ce pas qui si souvent avait fait

battre mon coeur.... La journée se passait. Et toujours j'étais seul.

»J'essayai de me dominer, de raisonner. En vérité, j'étais un enfant.

Son absence, quoique un peu prolongée, s'expliquerait par les motifs les

plus simples.

»Puis, sans savoir ce que je faisais, je pris mon chapeau et je

m'élançai dehors. Où allais-je? Est-ce que je le savais? Est-ce que je

me le demandais seulement? Je voulais la chercher, la trouver. Peut-être

avait-elle été victime de quelque accident. Ah! cette pensée me fit

tant de mal que je compris que, si elle était morte, je ne pourrais pas

lui survivre...

»Fou! dix fois, cent fois fou! Ah! vous ne savez pas tout encore.

J'étais allé chez tous mes amis. Après tout, Isabelle pouvait avoir

contre moi quelque grief ignoré, qu'elle était venue confier à quelqu'un

de mes camarades. Et lorsque j'arrivais devant la porte, je m'arrêtais

avant de frapper, prenant mon coeur à deux mains pour l'empêcher

d'éclater.

»--Isabelle est ici? m'écriais-je avec une sorte de certitude.

»On me regardait. Ma physionomie traduisait une angoisse que mes amis

traduisaient en jalousie. Jaloux, moi! Ah! j'y songeais bien! La pensée

d'une faute de mon Isabelle n'avait même pas effleuré mon esprit. Je la

respectais, je la vénérais, en un mot, je l'aimais; donc, je croyais en

elle.

»Quand j'eus en vain questionné tous ceux qui auraient pu l'avoir

rencontrée, je revins chez moi, hâtif, désolé, et cependant cette

espérance me restait, la dernière!

»Si elle était là! Si elle m'attendait!

»Rien!

»Je vous ai parlé de faiblesses, presque de crimes. Écoutez ceci. A

peine étais-je revenu dans mon atelier, que l'on frappa à la porte. Je

savais que ce ne pouvait être Isabelle, car elle avait la clef.

Cependant, je bondis effaré, et j'ouvris. Si c'était un message? Elle

avait besoin de moi.... C'était cela, n'est-ce pas?

»Point! c'était le concierge qui, m'ayant vu passer comme un fou et

traverser la cour sans tourner la tête, m'avait inutilement appelé pour

me remettre... une lettre... une lettre d'elle, peut-être. Je la pris

et je regardai la suscription. C'était l'écriture de ma mère, le timbre

de la petite ville où elle avait enseveli sa médiocrité et son

dévouement... savez-vous ce que je fis?

»Je jetai la lettre loin de moi! avec un mouvement de colère! Ah! il

s'agissait bien de ma mère!... Qu'est-ce que cela me faisait?...

»Et je passai la soirée à courir à travers le ville. Il pleuvait. Je ne

remarquais plus que j'étais tête nue. Je crois qu'en passant sur un pont

j'avais d'un mouvement de stupide fureur jeté mon chapeau dans la Seine.

J'étais glacé, je frissonnais, je pleurais! et certains, passant auprès

de moi et voyant mon visage convulsé, s'écartaient comme s'ils eussent

rencontré un fou.

»Ce que je fis, je ne sais pas. Cependant, je me souviens d'être entré

dans un cabaret et d'avoir bu coup sur coup plusieurs verres

d'eau-de-vie. Si bien que la brûlure de l'alcool rendait plus âpre et

plus douloureuse la sensation de fer rouge sous laquelle se tordait mon

coeur.

»Enfin, accablé, brisé, claquant des dents, à demi ivre de froid, de

liqueur, de désespoir, je me retrouvai dans mon atelier. Ce fut un

chagrin d'enfant. Je criais, j'appelais: Isabelle! Isabelle!

»Puis vint une prostration stupide, instantanée, je tombai comme une

masse sur le plancher.

»Quand je revins à moi, il faisait grand jour. Dix heures sonnaient.

J'étais toujours seul.

»Tout à coup, une pensée traversa mon cerveau.

»A midi! Oui, c'était bien à midi que cet Anglais devait revenir. Il

voulait mon tableau ou ma vie. Ma vie! oh! il ne prétendait pas

m'assassiner. Sans doute, il allait me proposer un duel, et moi,

inhabile, j'allais me trouver en face d'un adversaire dont l'épée

trouverait à coup sûr le chemin de mon coeur. Et c'est avec une joie

ineffable que je songeais à cela. Cet homme me tuerait! oui! c'était la

fin de cette épouvantable torture! Je voulais qu'il me tuât, et bientôt,

sans délai. J'avais une panoplie; j'en détachai deux épées et les

examinai avec complaisance, les faisant plier sur mon pied. L'acier

était bon, la pointe affilée.... Mourir! mourir!... Et comme cette

douzième heure tardait à sonner! J'étais là, courbé sur mes poignets,

l'oeil rivé à la pendule et disant à l'aiguille:

»--Hâte-toi donc! marche! marche!

»Au moment où j'entendis cliqueter le ressort qui prend la sonnerie,

toute mon âme se suspendit à cette sonorité que j'attendais.

»Midi! Et à peine le douzième coup s'était-il éteint dans la

prolongation de l'écho argentin que j'entendis la porte s'ouvrir.

»D'un élan, je me redressai... je regardai...

»Et je poussai un cri de surprise, presque d'épouvante...

»Isabelle venait d'entrer.

»Et cependant, je ne courus pas à elle. Il me sembla qu'une force plus

grande que ma volonté me clouait au sol. Elle était là, debout,

immobile, drapée dans un costume de satin noir qui modelait son buste et

son corps tout entier, pâle et blanche dans cette gaîne sombre. Ses

cheveux tordus lui faisaient comme un diadème sinistre. Son regard était

fixe, dur: oui, c'était cet éclair qui, la veille, avait éclaté sous ses

cils de soie et qui maintenant restait à l'état de lueur continuelle.

»D'un geste inconscient, je lui fis signe d'avancer.

»Elle vint à moi, et alors, sur ce visage charmant qui pour moi avait

reflété toutes les joies de ma vie, de ma jeunesse enthousiaste, je ne

vis plus que les lignes immobiles d'un masque de marbre.

»Triomphant enfin de l'espèce de stupeur qui pesait sur moi et

enchaînait tout mon être, je prononçai son nom. Mais ma voix se perdit

dans un sanglot.

»Ses lèvres, rouges et sensuelles, eurent un sourire railleur.

»--Martial, dit-elle, nous avons à causer... longuement. Voulez-vous

m'entendre?

»Dans cette voix qui résonnait pour moi d'une mélodie presque divine, il

y avait un étrange frémissement. Je ne sais ce que je répondis... sans

doute quelqu'une de ces banales folies qui montent au coeur de ceux qui

aiment.

»--Voici, reprit-elle. Dites-moi pourquoi vous avez refusé de vendre à

lord S... votre tableau...

»--Quoi! tu sais cela?

»--Je le sais. Voulez-vous me répondre?

»J'étais si lâche que, ne devinant rien encore, je pliai devant sa

volonté. Bien plus, je me disais que ce que j'allais lui dire allait la

toucher, briser cette glace sous laquelle se cachait, dans je ne sais

quel incroyable phénomène, mon Isabelle d'autrefois.

»--Ne l'as-tu pas compris? m'écriai-je. Cette oeuvre que de prétendus

connaisseurs admirent comme un effort de l'art, n'est-ce pas ma vie?

n'est-ce pas tout mon rêve, tout mon bonheur?... Quoi! j'irais livrer à

des mains profanes ce lambeau de mon coeur!... j'irais pour quelques

pièces d'or vendre ce qui est toi, ce qui est ta beauté, ce qui est mon

amour et mon avenir! Jamais!... il est impossible que tu n'aies pas

deviné cela...

»Elle releva la tête, et, plongeant son regard dans mes yeux:

»--Je veux, fit-elle en martelant chaque mot, je veux que vous acceptiez

les offres de lord S...

»--Tu es folle!... Non, ce n'est pas toi qui parles!... Voyons!...

quelle pensée te trouble? Est-ce parce que tu me crois pauvre?... est-ce

parce que la modestie de notre existence te pèse? Avec les guinées que

m'offre cet homme, je pourrais te donner une vie princière, digne de

toi. C'est cela que tu veux, n'est-il pas vrai? Eh bien! écoute-moi!...

De cette oeuvre, s'il le faut, je ferai une copie; mais, je le sais, ce

ne sera plus toi. J'effacerai tes traits et je demanderai à l'idéal

quelque type qui, moins parfait que toi-même, résume cependant les

traits essentiels de la beauté humaine...

»Elle me regardait sans m'interrompre. Je continuai:

»--Puis je me mettrai au travail. Tu le vois, maintenant je suis sur le

chemin de la gloire, de la fortune... Mes toiles se couvriront d'or, et

cet or je te le donnerai! Dis-moi, n'est-ce pas, c'est bien là ce que tu

veux?

»Elle eut un mouvement d'impatience, et alors, tandis que je tendais

vers elle mes mains qui suppliaient, voici, écoutez bien, voici ce

qu'elle me dit:

»--Monsieur, je ne vous aime pas, je ne vous ai jamais aimé... Si je

suis venue à vous, c'est parce que j'avais compris qu'il y avait en vous

une force qui, centuplée par la passion, pouvait produire un

chef-d'oeuvre. J'étais le modèle, et je savais que ce modèle éveillerait

en votre âme d'enfant toutes les sensations exaltées qui seules donnent

à l'oeuvre la vie réelle.

»Une sorte de râle s'était échappé de ma poitrine. Je me laissai tomber

sur un siége, et, l'oeil plein d'effarements, je la contemplai.

»Elle continuait:

»--Donc je me suis donnée à vous qui, croyant à mon amour, avez résumé

dans cette toile tout ce que la nature vous avait départi de force et de

talent... je voulais cela, et je suis arrivée à mon but. Quel était ce

but? je vais vous le dire. Je suis de ces femmes qui haïssent les

banalités de ces passions fiévreuses dans lesquelles vous autres, naïfs,

croyez trouver le bonheur!... Moi, entendez-moi, je veux être riche, je

veux être grande, je veux être reine; je veux, par ma beauté, par cette

perfection physique qui vous affole, conquérir toutes les puissances

humaines.... Je n'ai pas de coeur... j'ignore même ce que veut dire ce

mot. Quant à l'amour, je sais ce que je vaux et je ne crains jamais de

l'éprouver. Pourquoi je suis ainsi? parce que ma mère est morte de

douleur, après avoir été abandonnée par l'homme auquel elle avait dévoué

toute sa jeunesse.... Soyez tranquille, ce jour-là, j'ai compris la vie.

Ne supposez pas que je veuille ici copier ces héroïnes dramatiques qui

ne rêvent que vengeance... je ne cherche pas à venger ma mère.... Sa

mort a été un enseignement... j'en profite, voilà tout!

»Elle parlait sans colère, sans amertume, sans que dans cette effroyable

confession dont chaque mot tombait sur mon cerveau comme une goutte de

plomb brûlant, sa voix ne s'élevât ni ne faiblît.

»Et savez-vous ce que moi je faisais pendant qu'elle tordait mon coeur

qui saignait--vraiment ces folies sont criminelles!--je la contemplais

toujours et cette phrase se creusait plus profonde en moi:

»--Qu'elle est belle!

»--Vous êtes intelligent, continuait-elle, toujours calme, toujours

impassible, vous me comprenez, n'est-ce pas?... Me sachant belle, je

voulus que cette beauté fût connue, admirée. Il me répugnait de gravir

un à un les échelons qui devaient m'amener aux sommets qui étaient mon

but.... De vous j'ai fait un peintre... je vous ai en quelque sorte

échauffé de cet amour qui vous a tué... l'étincelle a jailli, et

maintenant je vous dis: Je ne vous aime pas! je ne vous appartiens pas!

je suis libre de moi-même, et lord S..., qui est venu hier et qui

m'attend, est mon amant!

»--Misérable!

»Je bondis vers elle, les poings levés, avec un rugissement.

»Elle avait croisé ses deux bras sur sa poitrine, la tête haute, sans

forfanterie cependant; elle savait bien que je ne la frapperais pas, que

je ne la tuerais pas. Et mon bras retomba inerte, et des larmes

désespérées jaillirent de mes yeux. J'avais entendu cela, elle m'avait

souffleté de ses aveux insolents et cyniques, et cependant je ne

l'écrasais pas comme un reptile.

»Elle n'avait pas fini d'ailleurs, et tandis que je retombais fou,

stupide, j'entendis encore sa voix dont le diapason ne s'était même pas

modifié:

»--Vous comprenez que lord S... ne peut pas laisser entre vos mains

cette toile qui prouve les liens qui vous ont uni à moi. C'est pourquoi

il me faut ce portrait, et ce que vous avez refusé hier, je veux que

vous l'acceptiez aujourd'hui.

»Ah! quelle épouvantable scène, et l'humanité peut-elle descendre aussi

bas? Je priai, je sanglotai, je me traînai à ses pieds, je lui criai

mon amour avec toutes les folies de la passion forcenée.

»Et comme toujours, hautaine et sûre d'elle-même, elle me répétait ce

mot: Je veux!... je courus à mon bureau, je saisis une plume et traçai

quelques lignes.

»--Si tu le veux, m'écriai-je, ce tableau, je te le donne!

»--A quel prix?»

A ce moment Martial s'arrêta encore. La honte le tenait à la gorge.

«Lorsque Isabelle sortit de chez moi, reprit-il après un silence, je lui

avais vendu ce tableau qu'elle m'avait payé... du même prix qu'elle

allait payer à son amant les enivrements du luxe et de la fortune.

»La porte se referma sur elle.

»Alors vint la honte! la première que j'eusse ressentie et qui est la

plus horrible de toutes.... J'avais conscience de mon infamie, et, chose

effrayante, je ne me repentais pas!

»Lorsque j'avais entendu le froissement de sa robe glissant sur

l'escalier--alors qu'elle courait vers lord S... qui

l'attendait--j'étais tombé à genoux comme pour baiser encore les traces

de ses pas.... Quand je me redressai, je vis à quelques pas de moi un

point blanc qui attira mon attention... une sorte d'attraction

involontaire m'entraîna de ce côté... j'étendis les mains!...

»C'était la lettre de ma mère... de ma mère que j'oubliais... de ma mère

qui aurait frémi de désespoir si elle avait vu le front pâle de son fils

déshonoré...

»Cette lettre, je la pris entre mes doigts et je la regardai longuement;

par un mouvement instinctif, je l'approchai de mes lèvres, mais je

l'écartai vivement... Non, ces lèvres n'étaient pas dignes de toucher

ces lignes tracées par la mère honnête...

»Je n'osais pas même briser le cachet. Il me semblait que de ses plis

allait sortir une malédiction!

»--Allons! fis-je avec un frisson...

»Et la lettre se déploya sous mes yeux.

Les loups de Paris I. Le club des morts · 第 13 / 26 段