»Mon père, égoïste comme tous les inventeurs, laissa éclater sa joie: un

instant après, je l'aidais à transporter dans son cabinet les trois

fragments de cette bizarre statue, qu'il avait désignée sous le nom de

_Roi Lépreux_. Étant seul avec lui, je me hasardai à lui demander ce

qu'était ce roi, dont, je l'avoue, je n'avais jamais entendu parler.

»--Je n'ai pas le temps de te donner de longues explications, me

répondit-il; sache seulement que le roi Lépreux est le dernier des

souverains qui, au troisième siècle de notre ère, régna sur l'immense

empire des Khmers.

»--Les Khmers! m'écriai-je, quel est ce peuple?...

»Mon père garda un instant le silence.

»--Jamais peut-être nation ne fut plus forte et plus grande, reprit-il

avec solennité; ces hommes réduits maintenant à l'état d'esclaves,

possédèrent les secrets de la science avant que ses premiers éléments

eussent pénétré jusqu'à nous.

»Puis, s'arrêtant tout à coup comme s'il eût parlé plus qu'il ne le

désirait:

»--Laisse-moi, cher enfant! j'ai besoin d'être seul.

»Et comme, attristé de ce renvoi, je baissais la tête, il vint à moi, et

prenant mes deux mains entre les siennes:

»--Écoute-moi, me dit-il: voici que maintenant tu es un garçon

raisonnable, il faut que je puisse avoir en toi une confiance absolue.

Je connais ton coeur, et je le sais bon et généreux. Tu aimes ta mère,

n'est-il pas vrai?

»--Si je l'aime!... à donner ma vie pour elle!

»--C'est bien. Je te fournirai l'occasion de lui prouver ton affection

et ton dévouement. Il se peut que cette occasion...

»Il balbutiait comme si les paroles qu'il devait prononcer lui eussent

été trop pénibles.

»--Achevez! m'écriai-je, ma mère court-elle donc quelque danger?

»--Non! reprit-il vivement, mais tu sauras plus tard que l'esprit des

femmes est tel que toutes les impressions prennent en elle une valeur

exagérée.... La grande amitié que me porte ta mère lui rendra

douloureuse... certaine nécessité à laquelle je ne puis échapper...

»Je regardais mon père avec un effroi que je ne cherchais même pas à

dissimuler. Il s'en aperçut et se hâta de dire pour me rassurer:

»--Vois, voici que toi-même tu t'épouvantes... J'aime mieux tout te

dire, sachant que tu es plus fort que ta mère.... Je vais partir...

»--Partir!... Comment!... Nous abandonner!...

»--Un bien grand mot! Je dois--pour de très graves intérêts qui

intéressent à la fois et la science et votre avenir à tous deux--quitter

la France pendant quelque temps.

»J'étais stupéfait. Jamais mon père ne sortait, fût-ce seulement de

notre appartement.

»--Et où allez vous?

»--Loin, très-loin, dans un pays dont le nom même t'est probablement

inconnu... en Chine... au Cambodge...

»C'était pour moi, je dois le reconnaître, comme s'il eût parlé une

langue ignorée.

»--Dans quelques jours, j'attends un étranger: c'est avec lui que je

partirai. J'ai d'abord d'importantes occupations qui me retiendront

pendant quelque temps à Paris, puis je m'embarquerai. Voilà ce que

j'avais à te dire. Prépare doucement ta mère à cette séparation...

nécessaire. Je puis compter sur toi, n'est-ce pas, mon cher enfant?

»Je ne lui répondis que par mes larmes; et cependant le respect qu'il

m'inspirait était tel, que je ne songeai même pas à combattre sa

résolution. Au contraire, j'éprouvais un certain sentiment de fierté à

assumer le rôle de consolateur qu'il me confiait.

»Hélas! je ne supposais pas alors que de ce jour dût commencer pour nous

une série de désastres et de douleurs qui devaient conduire ma mère au

tombeau et moi-même au suicide.

»Lorsque j'annonçai à la pauvre femme la résolution que m'avait fait

connaître mon père, elle eut un élan de désespoir.

»Elle courut à son cabinet et resta longtemps enfermée avec lui. Que lui

dit-elle? Quelles explications put-elle obtenir? C'est ce que je ne

pouvais deviner.

»Mais lorsque ma mère revint auprès de moi, ses yeux étaient gros de

larmes, et, suffoquée par les sanglots, elle fut pendant quelque temps

sans pouvoir parler.

»Enfin, parvenant, grâce à mes caresses, à reprendre son sang-froid,

elle me dit:

»--Mon Martial aimé, ne crois pas que j'aie le droit d'adresser le

moindre reproche à celui qui a consacré sa vie à une oeuvre sublime.

Hélas! ces âmes d'élite se créent des devoirs qui, pour nous, semblent

n'avoir pas de suffisantes raisons; mais la conscience de ton père ne

peut le tromper.

»--Ainsi il partira, vous le permettrez?

»--Il partira... et quand il se séparera de nous, je trouverai la force

de cacher ma douleur.

»Je comprenais qu'elle était héroïque à force de dévouement.

»Quelques jours se passèrent, pendant lesquels mes parents s'occupèrent

de régler les affaires d'intérêt. Il restait encore à ma mère cent vingt

et un mille francs. Mon père emportait avec lui, pour les frais de son

voyage, le reliquat des cent mille francs, qui furent placés par lui

chez un ancien banquier de Bordeaux, avec lequel il avait été en

relations depuis longtemps et qui était, je crois, d'origine portugaise.

On le nommait Estremoz. Il était en relations suivies avec l'Amérique

méridionale et les Indes. Les intérêts qu'il devait servir régulièrement

à ma mère étaient pour nous mettre à l'abri du besoin.

»Un soir, un personnage étrange se présenta chez mon père.

»Étrange, ai-je dit. Cette expression rend à peine l'impression profonde

que je ressentis en le voyant.

»Bien que nous fussions alors en plein été, il était caché sous un

énorme manteau qui le couvrait tout entier, et son front s'abritait sous

un large chapeau qui dissimulait son visage.

»Mais à peine eut-il pénétré dans la maison, à peine mon père se fut-il

avancé au-devant de lui avec des démonstrations de respect vraiment

singulières, que l'inconnu, sur l'invitation qui lui en fut faite, se

débarrassa de ce manteau.

»C'était le soir, ai-je dit. Les lampes éclairaient la grande salle où

nous nous réunissions pour le repas de famille, et sous leur lumière

brillante, l'étranger me fit l'effet d'une apparition fantastique...

»Tel je me figurais les personnages mystérieux des temples bouddhiques.

»C'était un vieillard, à en juger par les rides multiples qui se

croisaient sur son visage, et qui se confondaient de curieuse façon avec

des lignes rouges, bleues et noires, tatouées dans l'épiderme. Le nez,

large, s'écrasait sur des lèvres sans couleur, qui, s'ouvrant,

laissaient voir des dents d'un brun noir.

»Ses épaules et sa poitrine étaient couvertes d'une sorte de tunique

bizarrement rayée, et serrée à la taille par une large ceinture

tissée--du moins je le crois--de fils d'or pur; et sur cette ceinture

étincelait une tresse noire, constellée de pierres semblables aux plus

purs diamants.

»La tunique tombait jusqu'aux pieds nus, et protégés seulement par une

large semelle, avançant en pointe au devant des doigts.

»Des manches larges sortaient deux bras maigres, qu'un bracelet d'or,

large de deux pouces, serrait au-dessus du coude.

»Mais ce qui mit le comble à ma surprise, c'est que le personnage

fantastique, après avoir échangé avec mon père quelques mots, d'ailleurs

parfaitement incompréhensibles pour moi, se prosterna devant ma mère, et

d'une voix gutturale et sonore à la fois (on eût dit l'écho d'un

instrument de cuivre) prononça ces paroles, dans le français le plus

pur:

»--Le Roi du Feu salue la compagne du roi de la Science!

»Puis se relevant, il se tourna vers moi et ajouta:

»--Enfant! aime ton père, aime ta mère, et tu seras digne d'être homme!

»Un instant après, mon père et l'étranger s'étaient enfermés dans le

cabinet de travail.

»J'aurais bien désiré interroger ma mère, mais elle s'était abîmée dans

ses réflexions. Je ne l'osai pas.

»Quant à moi, mon imagination surexcitée évoquait des rêves ensoleillés

de pierreries et de diamants. Je sentais des désirs passionnés, c'était

un songe d'or dans lequel je me plaisais à me perdre tout entier.

»Lorsque je m'endormis, il me sembla que j'étais transporté au milieu de

régions éblouissantes où se dressaient des pagodes gigantesques, dont

les pilastres étaient taillés en plein diamant.

»Au point du jour, je m'éveillai brusquement.

»--Martial, me dit ma mère, viens embrasser ton père.

»--Quoi! part-il déjà? m'écriai-je.

»Et, malgré moi, mon coeur se serra d'une indicible angoisse.

»Pauvre père! ce fut la dernière fois qu'il me fut donné de serrer

contre mes lèvres votre visage vénéré.

»Il me prit dans ses bras, et comme, par un mouvement instinctif, je me

laissais tomber à genoux, il plaça ses mains sur mon front et me

bénit...

»L'étranger était près de lui, enveloppé dans le manteau qui dissimulait

son étrange costume.

»Une chaise de poste s'était arrêtée devant la porte. Le postillon aida

à charger la caisse, que je reconnus pour celle qui contenait les trois

fragments de statue.

»Ma mère se jeta dans les bras de mon père; mais cette femme stoïque

tenait parole. Son coeur débordait de sanglots, mais son visage était

calme et ses lèvres souriaient.

»Le signal du départ fut donné. Le fouet claqua dans l'air, les roues

s'ébranlèrent.

»Je restai seul avec ma mère, qui, chancelant tout à coup, fût tombée

sur le sol si je ne l'eusse retenue.

»J'ai longuement raconté cet épisode, non dans le but d'exciter chez

ceux qui le liront une curiosité que je ne puis satisfaire, mais pour

donner des indices si faibles qu'ils soient, grâce auxquels peut-être la

trace de mon père bien-aimé pourra être retrouvée.

»Faut-il le pleurer! faut-il le venger!»

Archibald de Thomerville avait interrompu un instant sa lecture. Ses

regards et ceux de sir Lionel s'étaient fixés sur Armand de Bernaye,

dont la pâleur était livide sous son masque, et dont les yeux

étincelaient. Armand comprit le sentiment qui les animait. Le portrait

de celui qui s'était dit «le roi du Feu» ne concordait-il pas de

singulière façon avec celui de Soëra, l'étrange personnage qui vivait

sous le toit de M. de Bernaye et lui paraissait dévoué comme un esclave?

Seul l'âge différait. Armand, d'un signe, indiqua aux deux hommes qu'il

partageait leur émotion.

--Continuez, dit-il à Archibald.

Mais à ce moment Martial se leva vivement.

--Messieurs, dit-il, vous m'avez demandé tout à l'heure si j'étais prêt

à vous faire connaître ma vie et les circonstances qui m'ont jeté,

quoique jeune et vigoureux, sur la voie du suicide. Une sorte de honte

m'était montée au front, et j'avais accepté comme moyen terme la lecture

de ce manuscrit. Il me semblait que passant par la bouche d'autrui, mes

aveux perdraient de leur poignante gravité. C'était encore une

faiblesse, je dis plus, une lâcheté. Je veux que ce soit la dernière.

Depuis que j'ai entendu votre voix vibrante d'honneur me parler du

devoir, depuis que je respire cette atmosphère chaude dans laquelle il

me semble que passe un souffle de probité, je me sens devenir un autre

homme. J'étais faible, je suis fort; j'avais peur de mes propres

souvenirs, je veux les regarder en face. Ne lisez plus, je vous

parlerai, et cette confession que vous réclamez de moi, je veux vous la

faire complète, sans réticence, mettant dans chacune de mes paroles mon

âme tout entière, avec ses défaillances... Écoutez-moi donc.

Un murmure d'approbation sortit de toutes les poitrines.

--Parlez, dit Armand. Et n'oubliez pas que nous sommes de ceux qui,

ayant combattu le combat de la vie, sommes sortis de la lutte cuirassés

d'indulgence et de raison.

Martial garda un instant le silence, le front penché sur sa main. Puis

il releva la tête et commença:

«Dans ces premières années dont vous venez d'entendre le récit, dit-il,

il est un point sur lequel je n'ai pas suffisamment insisté, et qui

cependant explique tout ce qui s'est passé depuis. Loin de moi la pensée

d'adresser à ma mère un reproche que la pauvre morte--car je n'ai plus

ma mère, messieurs,--n'a jamais mérité.

»Elle éprouvait pour moi une de ces passions que connaît seul le coeur

des mères. L'amour qu'elle éprouvait pour mon père, si savant et si

grand dans sa persévérance, se reportait sur moi, mais dans un autre

sens. Ainsi que mon père l'avait dit, c'était vers les grandeurs de

l'art que toutes mes aspirations avaient été dirigées.

»Quelques essais heureux avaient donné à ceux qui m'entouraient croyance

en un talent qui, peut-être, se fût développé, si je n'avais été

entraîné plus tard dans une voie mauvaise. J'étais enthousiaste, j'avais

foi en moi, et ma grande facilité me trompant moi-même, je n'avais pas

dans le travail cette volonté ferme et presque brutale qui seule produit

les grandes oeuvres.

»Ma mère, indulgente et fière de son fils, était convaincue que peu

d'années me suffiraient pour que j'eusse conquis ma place au milieu des

plus grands, sinon même au-dessus d'eux. Et moi, je me berçais de ces

chimères, gaspillant des facultés, réelles d'ailleurs, dans des essais

toujours inachevés. J'ébauchais tout, je ne terminais rien. La soif du

mieux m'empêchait de faire bien. A peine avais-je choisi un sujet, à

peine en avais-je tracé les lignes, placé les ombres, qu'il me semblait

que le cadre était trop étroit pour le développement de mes puissances

d'artiste.

»Et je cherchais ailleurs. Si ma mère m'adressait quelques observations,

je lui répondais par ces longues et brûlantes tirades qui jaillissent de

tout cerveau de vingt ans, et pour lesquelles elle s'enthousiasmait à

son tour. «Tu es aussi grand que ton père!» me disait-elle, et c'était

le plus grand éloge qu'elle pût m'adresser...

»Dès que mon père fut parti, la maison nous sembla bien vide; malgré son

courage, ma mère ne pouvait dissimuler complétement les amères

tristesses qui remplissaient son coeur. Songez-y bien, jamais elle

n'avait été séparée de celui auquel elle avait voué sa vie tout entière;

et maintenant voilà qu'il s'en était allé vers ces pays inconnus qui

semblent ne point appartenir au monde réel. Un jour elle me dit que son

absence durerait au moins deux années. Et disant cela, ses lèvres

tremblaient comme lorsqu'on retient ses larmes. Une lettre lui avait

fait connaître ce délai, en même temps qu'elle lui annonçait

l'embarquement de mon père. Et cependant, dans les lignes tracées par

lui, il régnait une telle chaleur d'espérance, de conviction, il parlait

si hardiment--lui que nous étions habitués à regarder comme

infaillible--d'immenses richesses à recueillir, il décrivait avec tant

de complaisance l'existence de bonheur qui suivrait son retour, que,

plus insouciant, j'en étais venu à ne pas regretter qu'il nous eût

quittés.

»Mais cependant la grande salle triste me faisait froid au coeur. Depuis

longtemps déjà je caressais un rêve. Je ne sais quel beau parleur

m'avait convaincu qu'à Paris seul le véritable talent trouve à se faire

jour. Ces semences jetées en moi avaient promptement germé. Paris

m'apparaissait dans le lointain d'un nuage éblouissant. D'abord je

n'osai pas en parler à ma mère. Voudrait-elle quitter la maison où elle

avait été si heureuse? Je ne songeais pas à l'abandonner. Non, pas

encore.

»Mais je me laissais aller à cette langueur qui accompagne le désir

persistant, caché et inassouvi. Je ne travaillais plus; chaque jour,

jetant mes pinceaux à peine touchés, je courais à travers la campagne.

Je cherchais de préférence les plus hautes collines, et je les

gravissais d'une seule traite, comme si de leur sommet j'avais pu

apercevoir la grande ville que mes yeux cherchaient à l'horizon.

»Cet état de fièvre, suivi d'abattements inexpliqués, ne pouvait

longtemps échapper à l'oeil clairvoyant de ma mère. Elle m'interrogea.

Je ne savais pas mentir, et je lui avouai tout. Paris! Paris! là

seulement je pourrais donner cours à toute la fougue de travail que je

sentais bouillonner en moi...

»Elle me crut. J'avais l'éloquence des rêveurs. Et puis n'était-elle pas

habituée à se sacrifier? Et, certes, c'était la plus grande preuve

d'amour qu'elle pût me donner... car, savez-vous ce qu'elle fit?

»Un jour, elle me dit que, s'il l'eût fallu, elle eût été prête à

sacrifier tous ses souvenirs du passé, qui l'attachaient à la maison du

père, pour m'accompagner à Paris, mais elle avait consulté. Avec ses

ressources, il nous serait impossible de trouver dans la grande ville

l'aisance et la tranquillité, tandis que là où elle était, elle

pouvait--restant seule--se contenter d'un revenu assez modique pour me

donner les moyens de me livrer à Paris aux études que nécessitait le

soin de mon avenir.

»Et moi, égoïste, je ne vis pas qu'en disant cela, ma pauvre mère était

blanche comme une morte. Oui, sur des conseils donnés de bonne foi, elle

était persuadée qu'à Paris, elle serait une gêne pour moi. On lui avait

dit--des artistes de passage, sans valeur, mais qu'elle croyait parce

qu'ils me flattaient--on lui avait dit que le véritable travailleur

avait besoin d'être seul, d'être libre, qu'il me fallait sentir sur mon

front de poëte le grand souffle de l'indépendance... que sais-je, moi?

Bref, la bien-aimée femme eut foi en ces théories, qui la séduisaient

d'autant plus qu'elles répondaient aux élans d'admiration que lui

inspirait ce qu'on appelait mon génie. Triste jour, que celui où j'eus

l'horrible courage d'accepter cet abandon qu'elle me faisait de toutes

ses préférences. Je l'ai dit, il lui restait un revenu de cinq ou six

mille francs environ. Elle gardait mille francs pour elle, le reste

était pour moi. C'était l'outil qu'elle me mettait aux mains, et,

m'embrassant avec la ferveur passionnée des mères, elle me disait:

»--Va, je suis sûre de toi!

»Je n'eus pas la force, à peine la pensée de refuser. Elle m'avait si

bien habitué à ses abnégations, que j'en comprenais peu la grandeur.

»Je partis. J'arrivai à Paris.

»Ici, quelques mots d'explication sont nécessaires. Vous n'ignorez pas

qu'il y a quatre ou cinq années, la lutte s'était engagée ardente entre

ceux qu'on appelait en peinture comme en littérature les classiques et

les romantiques. Mon éducation provinciale me lançait dans le camp des

premiers. Aussi, dès que je me mis en relations avec les jeunes artistes

de Paris, éprouvai-je une de ces déceptions qui sont atroces et

poignantes au coeur des novices.

»Je n'avais rien, ni couleur, ni vitalité, ni passion. Je peignais

froid, poncif: c'était déjà le mot consacré. J'eus un moment de

découragement profond. Mais la bienveillance des uns, la camaraderie

intéressée des autres me rendirent mon énergie, du moins je le crus.

»J'étais tombé dès le principe au milieu d'une de ces coteries

d'incompris dont le temps se dépensait en déclamations stériles et qui

se croyaient appelés aux plus hautes destinées parce qu'ils exposaient

en termes redondants les théories de ce qu'ils appelaient le grand art,

l'art de la nature...

»Je n'eus pas de peine à me mettre au niveau de ces intelligences

faussées. De travail il était à peine question. Ce qu'il fallait avant

de jeter ses idées sur la toile, c'était les avoir bien répétées,

ressassées et, à force de parler, on s'apercevait qu'on n'avait plus le

temps d'agir...

»J'écrivais à ma mère; et il est facile de comprendre que je ne me

faisais point faute de lui exposer, dans de longues lettres, les

banalités éblouissantes dont mon cerveau emportait chaque jour l'écho,

au sortir de nos réunions paresseuses.

»Elle m'admirait, et me voyant à travers le prisme de son amour, elle me

répondait qu'elle était heureuse et fière de m'avoir envoyé à Paris,

qu'elle comprenait le magnifique éveil de ma nature, l'épanouissement de

mes facultés...--Tu as raison, me disait-elle, replie-toi sur toi-même,

et quand le jour sera venu, frappe un de ces grands coups qui, te

donnant la gloire, me donneront à moi l'immense bonheur.

»Gloire! bonheur! hélas! que tout est loin de moi maintenant!

»En somme, pour le milieu où je me trouvais, j'étais riche, et je

m'étais tout à coup vu entouré par cette foule de parasites qui

s'attachent aux jeunes gens et leur font une cour, comme à un souverain.

»Comme, après tout, j'avais fait d'assez fortes études, j'étais

supérieur à cette tourbe d'impuissants qui, dans un but facile à

comprendre, exaltaient ce talent encore en enfance. Ils me proclamaient

chef d'école, ils se déclaraient trop heureux de se dire mes élèves; du

matin au soir, ils encombraient mon atelier, où l'atmosphère était

lourde de la fumée des pipes, ou aux phrases creuses se mêlait le choc

des verres sans cesse remplis et plus vite vidés.

»Et moi, plein d'orgueil, buvant ces louanges qui me montaient au

cerveau comme une liqueur frelatée, je me croyais grandi de toute la

petitesse des autres...

»Cependant, par une sorte de pudeur vis-à-vis de ma propre conscience,

je m'étais mis au travail.

»Tandis que les autres péroraient, étendus sur mes divans, j'étais

parvenu à m'isoler au milieu de ce tapage.

»J'ébauchais une Sarah d'après la _Baigneuse_ d'Hugo. Un jour, un de mes

courtisans s'approcha de la toile sur laquelle je me tenais courbé, et,

avec lui, ses compagnons se mirent à examiner longuement mon travail. Je

ne les voyais pas: je m'absorbais dans ma propre pensée. J'éprouvais un

de ces rares moments de bonheur où l'âme, oubliant la terre, se laisse

entraîner, comme si elle s'était détachée du corps, dans les espaces

infinis de l'art...

»--Admirable! sublime! Rubens et Rembrandt! Delacroix n'est qu'un

enfant! Enfoncés les Ingristes!

»A ces exclamations répétées, et qui se croisaient avec de petits cris

d'admiration, je levai la tête. Ils étaient là tous debout, dans une

attitude presque grotesque à force d'admiration forcée.

»--Martial, dit l'un, dès aujourd'hui tu es le maître...

»--Le roi du Salon, si toutefois ces misérables routiniers ne nient pas

le soleil!

»Je rougissais, mais un indicible bonheur remplissait mon âme. Et tout

en me défendant contre ce que je daignais encore appeler d'amicales

exagérations, je me disais:

»--Oui, je suis grand! oui, je suis maître!...

»L'un d'eux ajouta:

»--Quand _elle_ verra cette _patte_, elle consentira à tout.

»--Elle! fis-je avec surprise. De qui parlez-vous?

»-Oh! ceci est, ou plutôt était un grand secret. Mon cher, il s'agit

d'une femme, la plus belle, la plus forte, la plus intelligente qui

jamais ait compris l'art...

»--Vous la nommez?

»--Isabelle!

»--En effet, il me semble vous avoir entendus prononcer ce nom.

»--Écoute. Tu vas tout savoir. Isabelle est la fille la plus étrange qui

oncques ait paru parmi nous. D'où vient-elle? de quelque région où les

corps humains sont pétris de lumière et de soleil. C'est la perfection

plastique dans toute sa magnificence. Et sais-tu ceci? Tous, nous avons

supplié Isabelle de nous permettre de reproduire sur la toile cet idéal

de la beauté humaine... A tous elle a refusé. Et elle nous a dit: Le

jour où parmi vous se lèvera un maître incontestable, incontesté, un de

ces hommes marqués du sceau divin, et qui assurent à leur modèle

l'immortalité de la gloire, ce jour-là, j'irai à ce maître et je lui

dirai: Me voilà!

»Il est facile de comprendre quelle curiosité passionnée ces étranges

paroles me mirent au coeur!

»Quelle était cette femme dont mes amis parlaient avec enthousiasme?

»--Qu'elle vienne! m'écriai-je, et si elle me trouve digne d'elle, je

jure que de cette beauté je saurai faire un chef-d'oeuvre immortel!

»Le lendemain, Isabelle se présentait à mon atelier.

»En vérité, nulle expression ne saurait rendre l'émotion profonde,

instantanée, qui s'empara de moi, quand elle parut dans l'encadrement

des tentures, avec ses longs yeux noirs ombragés de cils qui tamisaient

le regard, avec ses lignes sculpturales, et cependant animées d'une vie

superbe, avec cette carnation idéale sous laquelle on sentait courir le

sang chaud et puissant. On lui avait fait cortége comme à une reine.

»Drapée dans un châle de peu de valeur, qui moulait son corps, elle

s'approcha de moi, et me regarda longuement. Moi, je la dévorais des

yeux. Sans parler, elle rejeta le bonnet qui couvrait son front, et de

sa nuque s'échappa un flot de cheveux noirs qui, se déroulant comme un

manteau, vint toucher la terre.

»Puis, ses mains fines comme celles d'une reine, se posèrent sur ma

main, et elle me dit:

»--Tu m'as appelée! je suis venue!

»Certes, après ce qui m'avait été dit la veille, c'était là pour mon

orgueil un de ces triomphes qui laissent dans l'âme une trace

ineffaçable...

»--Suis-je belle? me demanda-t-elle avec un sourire.

Les loups de Paris I. Le club des morts · 第 12 / 26 段