--Qui que vous soyez! je me livre à vous.... Mes yeux s'ouvrent.... Oui,

j'ai été jusqu'ici inutile à moi-même et aux autres.... Comme vous

l'exigez, j'oublierai qui je suis, quelles furent mes aspirations, mes

ambitions... Je dépouillerai ces convoitises égoïstes qui n'avaient fait

germer dans mon âme que la désillusion et la lâcheté, et je vous le dis

du fond de ma conscience, merci de m'avoir arraché à la mort! merci de

m'avoir deux fois sauvé et du suicide et de la désertion!... A mon tour,

répondez-moi: Suis-je digne de prendre le poste d'honneur que vous

m'offrez?

--C'est ce que nous allons savoir, dit de Bernaye.

--Interrogez-moi! Je suis prêt à vous répondre. Et pourtant...

--Achevez!

Martial hésitait. Son visage s'était couvert d'une vive rougeur. Armand

l'encouragea d'un mot bienveillant:

--Je suis prêt, reprit Martial, à faire ici ma confession entière....

Et cependant, j'ai peur de moi-même. Je sais que je n'ai pas forfait à

l'honneur, mais il est des faiblesses que mes lèvres seront impuissantes

à avouer....

Armand prit sur la table le manuscrit que M. de Thomerville avait trouvé

dans la chambre du jeune homme.

--Nous autorisez-vous, dit-il, à briser ce cachet et à lire ces pages

sans doute tracées de votre main?

Martial poussa un cri de surprise:

--Comment ce manuscrit se trouve-t-il ici... entre vos mains?

--C'est ce que vous saurez plus tard.... Martial, ne considérez pas

notre réserve comme un acte de défiance; mais avant de vous initier à

nos secrets, il faut d'abord que nous vous connaissions tout entier....

Encore une fois, consentez-vous à ce que nous prenions lecture de ce que

vous avez écrit?

--J'y consens! dit Martial.

--C'est bien! fit Armand. Du reste, nous savons que dans toute âme, si

probe qu'elle soit, il est des replis qui doivent être sondés avec une

délicatesse infinie: la conscience a ses pudeurs! et si elles sont

excessives, elles n'en sont que plus honorables.... Voulez-vous que

cette lecture ait lieu en votre présence, ou préférez-vous vous retirer?

Il y eut un moment de silence. Martial se consultait. C'est que dans un

coeur de vingt ans, alors que la mort est proche, les sensations

traduites sur le papier ont une franchise dont le souvenir effraye....

Martial savait que, dans ce suprême effort de sa conscience, il avait

mis à nu les sentiments les plus secrets de son âme... Et cependant son

hésitation fut courte.

--Lisez devant moi, dit-il d'une voix ferme.

--Le courage dont vous faites preuve est de bon augure, dit Armand avec

bienveillance.

Le timbre résonna encore une fois. Lamalou entra, et sur un signe de

Bernaye approcha un siége.

Martial s'y laissa tomber, et sa tête se penchant sur ses mains, il se

disposa à écouter le récit de sa vie comme s'il eût entendu la

confession d'un autre. C'était une première étape vers le détachement de

soi-même. Armand remit le manuscrit à Archibald de Thomerville.

--Lisez, lui dit-il.

Et Archibald, dépliant les feuillets, commença d'une voix émue qui

s'affermit peu à peu.... La marquise de Favereye, enveloppée dans sa

mante noire, pleurait silencieusement en pensant à son fils.

IX

HISTOIRE DE MARTIAL

Depuis le moment où, pour la première fois, Armand de Bernaye s'était

trouvé en face de Martial, il n'avait pas cessé de l'examiner

attentivement. On n'a pas oublié que lorsque le jeune homme était étendu

inanimé sur le lit où Lamalou l'avait couché, de Bernaye, se penchant

sur lui, n'avait pu réprimer une exclamation involontaire.

--Quelle ressemblance! s'était-il écrié.

Et, pendant qu'il procédait tout à l'heure à l'interrogatoire de

Martial, il étudiait ces traits qui éveillaient en lui tout un monde de

souvenirs.... Aussi, Armand, malgré son calme, écoutait-il avec une

impatience presque fiévreuse le manuscrit que M. de Thomerville lisait à

haute voix.

Voici ce que contenaient les papiers sur lesquels Martial, avant

d'exécuter son funèbre dessein, avait tracé ses suprêmes pensées.

«Je vais mourir, avait écrit Martial. Est-ce de ma part fatigue de

vivre? Est-ce regret du passé ou désespérance de l'avenir? Je le sais à

peine, et au moment d'accomplir cet acte que certains appellent un

crime, j'ai besoin de m'interroger moi-même et de rappeler à ma pensée

les tristesses et les douleurs qui m'ont accablé et qui ont éteint en

moi cette flamme de jeunesse, naguère encore si vivace en mon âme...

»Est-il donc réellement des titres que la fatalité a marqués dès le

berceau d'un stigmate de malédiction?

»Dois-je accuser les hommes ou bien dois-je m'accuser moi-même?

Peut-être la force m'a-t-elle manqué et suis-je coupable. Qu'on en juge.

»Mon père se nommait--ou se nomme--Pierre Martial. Je ne sais s'il vit

encore ou s'il est mort.

»J'avais quinze ans, lorsque je l'ai vu pour la dernière fois. Qui il

était? en vérité, il me serait difficile de l'expliquer. J'ai souvent

entendu prononcer le mot de fou quand on parlait de lui. En effet, il

était d'allures bizarres, et ma pauvre mère--je ne l'ai pas

oublié--pleurait bien souvent, lorsque, seuls tous deux, nous passions

de longues soirées au coin de notre foyer; mon père, enfermé dans son

cabinet, ne faisait auprès de nous que de rares apparitions.

»C'était un homme de moyenne taille, maigre à l'excès. Je le vois

encore, alors qu'au moment du repas il entrait, calme et froid, presque

solennel, dans la salle de famille. Son front large était couvert d'une

forêt de cheveux blancs et bouclés comme ceux d'un enfant. Il marchait

ou plutôt il glissait silencieusement, toujours en proie aux obsessions

d'une pensée persistante. Quand il nous voyait, il nous adressait un

sourire d'une douceur pénétrante. Il embrassait ma mère, puis, me

pressant dans ses bras, il m'attirait sur ses genoux. Il semblait qu'il

eût voulu parler; mais, instantanément, le démon qui hantait son cerveau

s'emparait de nouveau de lui. Il ne nous voyait plus, et, tout en

mangeant rapidement, il murmurait à voix basse des mots étranges et dont

il nous était impossible de saisir la signification.

»Puis il se retirait, après nous avoir souri de nouveau. La porte de son

cabinet se refermait sur lui. En lui tout me paraissait

incompréhensible.

»Jamais il ne se couchait: il avait fait fabriquer, sur ses propres

indications, uns sorte de fauteuil, sur lequel il se tenait

continuellement, et qui était disposé de telle façon que, même si le

sommeil le surprenait, il fût toujours prêt à reprendre son travail au

premier réveil.

»Plusieurs fois j'étais parvenu à m'introduire dans son cabinet, dont

l'aspect bizarre frappait vivement mon imagination d'enfant...

»Les murs étaient couverts, au lieu de papier ou de tentures, par

d'énormes tableaux noirs, allant du plancher au plafond, et qui étaient

toujours couverts de signes étranges, s'entre-croisant, se mêlant. Ce

n'étaient ni des chiffres, ni les lettres d'une langue connue, du moins

à mes yeux. Pour un peu, j'aurais cru à quelque grimoire cabalistique.

»Une fois même, un de mes camarades de pension me jeta au visage ces

mots:

»--Tu n'es qu'un fils de sorcier!

»Je courus auprès de ma mère, qui, en m'entendant, ne put retenir ses

larmes.

»--Mon enfant, dit-elle en me couvrant de baisers, sache bien que ton

père est le plus honnête et le plus respectable des hommes. C'est un

savant, et sa science est telle que celle de personne ne peut lui être

comparée...

»Je poussai un cri de surprise.

»--Alors, pourquoi père ne fait-il pas de moi un savant?...

»Malgré nous, et quoique d'ordinaire nous ne parlassions qu'à demi-voix

pour ne pas troubler mon père, cette fois il nous avait entendus. Nous

fûmes étonnés de le voir paraître; il s'enquit de ce qui s'était passé,

et, après une longue hésitation, ma mère se décida à lui faire connaître

le propos qui m'avait si vivement blessé.

»Mon père se mit à rire.

»--Sorcier est presque un terme poli, dit-il. Les académies elles-mêmes

mettent moins de formes dans leurs appréciations. Elles m'ont déclaré

fou, fou à lier, et peu s'en est fallu qu'elles ne provoquassent mon

interdiction et mon internement dans une maison d'aliénés. Voilà ce que

c'est que de battre en brèche l'enseignement officiel et de découvrir la

véritable raison des choses...

»Je l'écoutais avec une attention fiévreuse. Jamais je n'avais entendu

autant de paroles s'échapper de ses lèvres. Il s'en aperçut, s'arrêta et

me considéra longuement.

»--A quoi songez-vous? demanda ma mère, dont la voix révélait une sorte

d'inquiétude.

»Mon père tressaillit et passa sa main sur son front.

»--Non, murmura-t-il, je ne riverai pas cet enfant à la chaîne que je me

suis forgée moi-même. C'est assez d'un forçat de la science dans la

famille...

»Tout à coup il s'interrompit, et ses yeux étincelèrent.

»--Et pourtant! s'écria-t-il, je touche au but; encore quelques mois,

quelques jours peut-être, et j'aurai surpris dans les obscurités les

plus profondes de la nature ces arcanes qui, jusqu'à présent, ont

échappé à l'intelligence humaine!... Alors, si pénibles qu'aient été mes

travaux, si douloureuses qu'aient été mes premières déceptions, je

sentirai en moi un orgueil si grand et si large, qu'aucune puissance

humaine ne pourra lui être comparée.

»En vérité, mon père, debout, le bras étendu comme s'il eût montré du

doigt le but qui, pour lui, se dressait à l'extrémité de quelque horizon

inconnu, mon père était beau comme ces thaumaturges des légendes qui

commandaient aux forces du ciel et de la terre.

»--Mon ami! commença ma mère, tandis que son regard me désignait au

vieillard.

»--Oui, oui, j'ai tort! fit-il en secouant la tête. A moi la science, à

lui l'art. Je ne veux pas qu'il se laisse saisir par l'engrenage qui

emporte un à un tous les lambeaux de moi-même. Petit, ajouta-t-il en me

tapant amicalement la joue, tu seras peintre... tu seras un grand

peintre.... D'ailleurs, après moi, le monde sera transformé et, dégagé

des préoccupations matérielles, pourra marcher d'un pas ferme et sûr

dans la grande voie de l'idéal.

»Sur un nouveau geste de ma mère, qui semblait craindre l'effet que de

semblables paroles pouvaient produire sur ma jeune imagination, mon

père se retira après m'avoir dit:

»--Si on m'appelle sorcier, laisse dire, il y a du vrai.

»On comprendra facilement le travail qui dès lors s'opéra dans mon

cerveau. J'avais, depuis mon enfance, manifesté de grandes dispositions

pour le dessin, et les premières leçons que j'avais reçues d'un peintre

en renom semblaient indiquer, à ce qu'affirmaient les bienveillants, une

vocation réelle.

»Mais, à partir de ce moment où mon père avait parlé, une immense

curiosité s'empara de moi. Bien que ma mère évitât toute conversation

qui eût trait aux travaux de mon père, je ne cessais de la questionner.

»Elle s'effrayait de cet enthousiasme sans but réel et qui menaçait de

m'arracher aux travaux de l'atelier. Par un sentiment facile à

comprendre, elle pensa que mieux valait me tirer de cette incertitude.

»Et voici ce qu'elle m'apprit:

»Quand elle avait épousé mon père, il était professeur de mathématiques

dans un petit lycée de province. Ma mère était elle-même plus instruite

que les femmes ne le sont d'ordinaire, et leur affection était

née--chose bizarre--d'une sorte de sympathie scientifique. Elle avait

découvert dans le professeur, simple et modeste, une largeur de

conceptions, une ardeur de travail qui l'avaient frappée et

enthousiasmée.

»Elle était relativement riche, possédant une quinzaine de mille livres

de rente. Mon père n'avait d'autres ressources que son modique

traitement: de plus, plusieurs fois déjà, l'originalité de son

enseignement l'avait désigné aux foudres censitaires, et sa situation

était menacée.

»Ma mère sut triompher de ses scrupules, et, leur union s'étant

accomplie, mon père donna sa démission pour se livrer tout entier à ses

recherches.

»Ses travaux avaient pour objet la loi première des nombres, qui (je

n'explique pas, j'expose) était à ses yeux la raison de la nature

physique. La découverte de cette loi, selon lui, simple et unique,

devait expliquer la marche des mondes, le secret des origines et des

fins de l'humanité. Il était parvenu, par l'étude des règles auxquelles

obéissent les nombres, à des aperçus si nouveaux, si grandioses, que ma

mère ne doutait pas un seul instant que la solution du problème ne fût

possible.

»Longtemps elle l'avait suivi, aidé même dans ses travaux: ma naissance

seule avait mis un terme à ses propres spéculations.

»--Quand je t'ai senti frémir dans mon sein, me disait cette courageuse

et excellente femme, lorsque tu as poussé ton premier cri, j'ai compris

que l'enfant était pour la mère le secret de toute la vie.

»Mon père resta livré à lui-même. Mais l'amour paternel devait exercer

aussi sur lui une réelle influence. Dès lors ses recherches, jusque-là

purement spéculatives, eurent un but politique. Il rêva d'arriver aux

honneurs, à la fortune, et ce fut dans ce but que, résumant

quelques-unes de ses découvertes, il les fit connaître au monde savant.

»Il y eut un moment de surprise, presque de stupeur. Il sembla que ce

fût un monde nouveau qui s'ouvrait aux yeux de l'humanité. Mais cet

étonnement, qui tenait de l'admiration, fit bientôt place à l'étroit

esprit de routine qui, par malheur, domine aujourd'hui encore les

adeptes de la science.

»On cria à l'hérésie, presque au blasphème. Ce fut plus que du dédain,

ce fut de la colère. Le pauvre savant fut honni, insulté, mis au ban des

académies; peu s'en fallut que ses enseignements ne fussent déférés à la

justice. C'était, s'écriait-on, un outrage à la raison humaine que de

lui supposer des règles immuables. Le clergé prit parti. Les théories de

Martial étaient en contradiction avec le dogme du libre arbitre, de la

responsabilité.

»Mon père lutta courageusement; mais les attaques prirent un tel

caractère de violence et de passion que force lui fut de plier.

»Il avait, d'ailleurs, la placide résistance de ceux qui se savent sur

le chemin de la vérité.

»Il quitta la petite ville du Midi qu'il habitait avec ma mère et moi,

et où sa présence était dénoncée comme un objet de scandale.

»Pauvre père! que de souffrances, que de persécutions il dut endurer!

Calme, il rentra dans son cabinet, et il répéta le mot de Diogène:

»--Pour prouver le mouvement, je marcherai.

»Seulement son esprit avait reçu une commotion qui devait influer sur

son caractère. Dès lors il se refusa à toute communication avec

l'extérieur. Ma mère sut seulement que ses études avaient pris une

direction nouvelle.

»Pour compléter, pour étayer son système, il s'était livré à

d'incessantes recherches sur les langues primitives. Ses admirables

facultés le servant à merveille, il devint en quelques années d'une

profonde érudition. Connaissant le sanscrit, le pâli et tous les

dialectes asiatiques, il se mit en correspondance avec des indigènes de

l'Hindoustan, de Chine, de Siam. Il dépensait des sommes considérables

pour se procurer des manuscrits, des documents de toute nature. Avec

quelle incroyable patience, avec quelle persévérance de martyr, il

s'était créé des relations dans les régions les moins connues, c'est ce

que l'imagination a peine à se figurer.

»Et cependant ma mère, malgré la passion intelligente qu'elle lui avait

vouée, avait tenté plusieurs fois de l'arrêter sur cette pente. D'une

part, cet homme, soutenu surtout par une volonté ardente,

s'affaiblissait de jour en jour. Les déboires qu'il avait subis lui

avaient porté un coup qui avait ébranlé tout son organisme. L'excès de

travail le tuait.

»Mais ce n'était pas tout.

»Le capital de ma mère était depuis longtemps entamé. Plus de cent

cinquante mille francs avaient déjà été dépensés, et notre revenu était

réduit de moitié.

»Loin de s'en apercevoir et surtout de s'en préoccuper, mon père ne

parlait que de dépenses nouvelles.

»Jamais je n'oublierai une scène navrante qui un jour eut lieu entre ces

deux êtres que je chérissais et que je respectais plus que tout au

monde!

»Ma mère reçut un jour un colis venant de l'extrême Orient. C'était une

caisse couverte de signes bizarres. Mon père la fit transporter dans la

salle commune, la porte de son cabinet étant trop étroite pour qu'elle

pût y être introduite.

»Une curiosité bien naturelle nous attirait, et je demandai à mon père

la permission d'assister à l'ouverture de la boîte fantastique...

»Il y consentit en souriant.

»Au moment où il introduisait le ciseau sous les planches, il releva la

tête et regardant ma mère:

»--Cette fois, dit-il, tu ne m'accuseras pas de faire de folles

dépenses.... Car ceci--et il frappa sur le couvercle--c'est un trésor

que pas une fortune connue ne pourrait payer.

»Ma mère pâlit légèrement et ne répondit point.

»--Hâtez-vous, mon père! m'écriai-je avec toute l'insouciance de la

jeunesse, il me tarde de voir ce trésor...

»Pour tout dire, je m'attendais à un ruissellement de diamants et de

pierreries, comme en offrent à notre imagination les contes orientaux.

»Le bois gémit sous l'effort. Les clous sortirent de leur gaîne. Une

odeur balsamique, exquise, s'échappa de la boîte, dans laquelle se

trouvait un second coffre sculpté avec une habileté surprenante et fait

d'un bois d'un brun rougeâtre, dont la provenance m'était inconnue.

»Je vois encore mon père penché sur cette caisse. Ses mains tremblaient

comme s'il eût eu la fièvre, et comme je m'approchais pour l'aider, il

me repoussa doucement.

»Les objets que renfermait le coffre mystérieux étaient soigneusement

enveloppés de plantes séchées, et qui, ainsi que le bois, exhalaient un

parfum pénétrant.

»A vrai dire, ma mère et moi, nous retenions notre respiration,

haletants, inquiets comme si un sublime secret nous allait être dévoilé.

Malgré les déconvenues nombreuses que ma chère mère avait déjà subies,

sa physionomie s'était éclairée d'une suprême espérance.

»Enfin mon père poussa un cri de joie.

»Nous nous étions courbés pour mieux voir.... Au même instant, une

exclamation de désappointement s'échappa de notre poitrine. Voici ce

qui se présentait à nos regards...

»Trois fragments d'une statue, sculptée dans une pierre noire, incrustée

d'arabesques qui paraissaient d'argent.

»Ces fragments, artistement rapprochés, représentaient un homme nu,

assis, la jambe gauche appuyée contre la terre, la jambe droite relevée.

Sur le genou droit la main s'appuyait, tandis que l'autre reposait sur

l'autre cuisse.

»La tête, bien modelée, portait une sorte de casque plat ou plutôt de

bonnet, s'adaptant exactement au crâne. Sur les épaules, sur le dos, sur

le ventre, des caractères singuliers ressortaient avec leur teinte

blanchâtre...

»Nous restions stupéfaits, immobiles. J'avais échangé avec ma mère un

rapide regard, et une même question s'était formulée dans notre cerveau,

sans cependant s'échapper de nos lèvres.

»--Est-il fou?...

»Quant à mon père, radieux, transfiguré, il contemplait avec une sorte

de béatitude extatique cette ébauche singulière, et il prononça ces

mots:

»--Le Roi Lépreux! Bua-Sivisithiweng!...»

Au moment où Archibald de Thomerville, qui lisait à haute voix le

manuscrit de Martial, prononça, presque en l'épelant, ce nom barbare,

Armand de Bernaye, qui paraissait écouter avec une impatience fébrile,

se dressa tout à coup.

--Arrêtez! s'écria-t-il. Je vous demande de m'autoriser à adresser à ce

jeune homme une question d'une importance capitale...

--_I beg you pardon_! fit sir Lionel; mais il est de règle absolue au

Club des Morts que tout récit ayant trait à un suicide soit écouté dans

le plus profond silence et sans la moindre observation de notre part...

--Vous dites vrai, sir Lionel. Vous savez que je respecte autant

qu'aucun de vous les lois que nous avons édictées, et cependant, encore

une fois, je vous supplie de me permettre de parler....

Il y eut un moment d'hésitation.

De fait, l'observation de sir Lionel rappelait une des obligations qui

devaient être strictement observées. Les quatre hommes, Archibald,

Storigan et les deux frères Droite et Gauche se rapprochèrent de la

marquise, qui, toujours immobile, n'avait pas proféré un seul mot, et

ils se consultèrent à voix basse. Armand semblait en proie à une

agitation qui ne faisait que grandir. Après quelques minutes de

pourparlers, sir Lionel revint vers Armand, et d'un signe l'attira dans

un angle de la salle:

--La prudence veut, dit-il à voix basse, que nous nous conformions aux

règles que nous avons établies.

--Vous avez raison, fit Armand, qui s'efforçait de recouvrer son

sang-froid.

--Cependant, continua sir Lionel, je suis autorisé à vous demander

communication des révélations que vous jugiez devoir faire, et, après

que je les aurai transmises à nos frères, ils décideront.

Armand parut hésiter; puis:

--Sir Lionel, dit-il d'un accent à peine perceptible, je crois être

certain que le père de ce malheureux jeune homme a été assassiné en

Indo-Chine... et que j'ai moi-même assisté à ses derniers moments. Déjà

la ressemblance de Martial avec la victime de ce crime m'avait

profondément frappé... maintenant c'est une certitude qui s'impose à

moi...

--Je crois, reprit sir Lionel, qu'il est préférable de connaître en sa

totalité le manuscrit de Martial avant de lui faire cette révélation,

qui, au moment présent, me paraîtrait prématurée.

Armand baissa la tête en signe d'adhésion.

--D'autant plus, continua l'Anglais, que vous pouvez être le jouet d'une

illusion, d'une erreur...

--Oh! c'est impossible! L'homme qui est mort entre mes bras, au

Cambodge, était bien le père de ce jeune homme. Et cependant, je

m'incline devant votre décision, j'attendrai!

Pendant ce court colloque, Martial avait relevé la tête. Absorbé dans

ses pensées, il n'avait pas suivi les diverses péripéties de cet

incident et n'avait pas compris le sens de l'interruption.

--Continuez, fit Armand, s'adressant à M. de Thomerville.

Et celui-ci reprit sa lecture:

«Les sons rauques, bizarres, que venait de proférer mon père nous

frappèrent d'une sorte d'épouvante.

»--Que dites-vous? s'écria ma mère.

»--Ah! vous ne pouvez pas me comprendre! fit mon père, dont la tête se

redressa avec une indicible expression de triomphe. Le Roi Lépreux! le

dernier souverain de cette nation des Khmers, qui, il y a plus de quinze

siècles, régnait sur le premier empire du monde oriental!... Vous me

considérez avec surprise, vous vous demandez si j'ai bien toute ma

raison. Eh bien, écoutez-moi! Regardez cette statue, divisée en trois

fragments; elle va disparaître pour quelques années, cachée dans les

profondeurs de la terre; mais le jour où elle reparaîtra, vous serez,

vous, êtres chéris de mon coeur, plus riches et plus puissants que les

rois et les empereurs!

»Son visage rayonnait d'enthousiasme. Malgré nous, nous nous sentions

saisis par cette ardeur communicative. Et sur moi surtout, jeune,

vivace, plein de force et d'ambition, ces rêves, évoqués tout à coup,

produisaient une sorte de fascination. Ah! qui donc, à quinze ans, n'a

pas, dans les mirages de la jeunesse, rêvé des richesses colossales?

Est-ce amour de l'or, avidité, avarice? Non pas! c'est désir inné

d'avoir entre les mains l'outil des grandes choses! Pouvoir jeter les

millions, n'est-ce pas, dans notre civilisation, posséder le pouvoir de

centupler les forces humaines, d'élargir par delà l'infini le cercle de

l'activité générale?...

»--Et que nous coûtent cette caisse... et cette statue? demanda ma mère

avec inquiétude.

»Je l'avoue, à cette question, tombant subitement comme une douche d'eau

glacée sur un foyer brûlant, peu s'en fallut que je n'accusasse ma mère

d'égoïsme, d'étroitesse d'idées. Tout entier à sa joie, mon père

répondit avec une sorte de désinvolture:

»--Presque rien: quinze mille francs!

»J'entendis un cri. Pâle, chancelante, ma mère s'appuyait à un meuble

pour ne pas tomber. Mon père s'élança vers elle.

»--Mon amie! s'écria-t-il, je t'en supplie... ne t'effraye pas! ne me

reproche pas cette dépense!... C'est le couronnement de mes efforts!

c'est la fortune!... Quinze mille francs! je te les rendrai au

centuple!...

»Elle eut un sourire désolé, et cependant sublime de résignation. Elle

prit mon père par les épaules et l'embrassa.

»--Tout ce qui est ici vous appartient! dit-elle.

Les loups de Paris I. Le club des morts · 第 11 / 26 段