--Vous n'avez pas oublié, messieurs, ce qui s'est passé lors de notre

dernière réunion. Il y a quelques mois, un crime odieux fut commis. Une

pauvre femme fut assassinée. Le vol avait été le mobile des meurtriers.

Après de longues recherches, la justice parvint enfin à s'emparer de

l'un des assassins. M. de Thomerville, grâce à ses relations, apprit le

soir même de l'interrogatoire que l'accusé, après avoir avoué son crime

au juge d'instruction, lui avait révélé en termes vagues l'existence

d'une association ténébreuse qui, à Paris et dans les environs,

commettait chaque jour de nouveaux attentats, impunis jusqu'ici. Sur

l'instance du magistrat, et quoiqu'il parût chercher à se dérober aux

conséquences de ce premier aveu, le coupable avait enfin laissé échapper

ces mots: Les Loups de Paris! Lorsque M. de Thomerville nous fit

connaître ce détail, une révélation subite se fit en moi. Il y a plus de

vingt ans, avant que j'eusse quitté Toulon, un procès criminel, dans

lequel avaient été impliqués plusieurs forçats, avait fait connaître

l'existence de cette bande de maudits qui s'était attribué ce surnom

sinistre. Les Loups existaient dès lors, ayant déclaré à la société une

guerre implacable; et l'un de ces misérables, pressé par sa conscience,

avait nommé le chef, l'organisateur de cette association. C'était

Biscarre, Biscarre l'évadé. Biscarre avait disparu, mais l'oeuvre de cet

homme avait subsisté. Qui sait? tapi dans quelque coin de l'ombre, sans

doute il la dirigeait encore. Voilà ce que je crois deviner. Retrouver

Biscarre, c'était découvrir enfin les traces de mon enfant. M. de

Thomerville obtint l'autorisation de pénétrer auprès de l'accusé. Là,

par tous les moyens possibles, fût-ce au prix d'une fortune, il devait

s'efforcer d'obtenir des aveux explicites, complets. Hélas! Dieu ne l'a

pas voulu.

L'émotion avait saisi la marquise, et sa voix se perdit dans un sanglot.

--Quand je me présentai à la Force, acheva Archibald de Thomerville,

j'appris que le coupable avait été trouvé le matin même mort dans sa

prison.

--Un nouveau crime, sans doute, lui dit Lionel.

--Peut-être! et cependant, pour le croire, il faudrait supposer que les

Loups de Paris ont su se ménager des complices jusque dans l'intérieur

des prisons...

--Tout est possible, reprit l'Anglais. Ce complice ne peut-il pas être

l'un des détenus?...

--C'est l'explication la plus plausible. Cependant le corps du misérable

ne portait aucune trace de lutte. Il s'était pendu à un barreau de fer,

et l'attention des geôliers n'avait été éveillée par aucun mouvement

insolite.

--Ce fut pour mon coeur un coup terrible, reprit la marquise redevenue

maîtresse d'elle-même. Est-ce que cette lueur, surgissant tout à coup

des ténèbres, allait subitement s'évanouir? C'était à désespérer.

Cependant, en consultant le dossier, on découvrit que le criminel avait

été employé pendant quelque temps chez un brocanteur du quai de Gèvres

qui depuis longtemps déjà était désigné aux recherches de la police

comme recéleur... Par malheur, les préoccupations politiques attiraient

l'attention de la Préfecture d'un autre côté--ainsi que cela arrive trop

fréquemment;--les mesures furent prises avec négligence... et quand on

se présenta chez le brocanteur pour opérer une perquisition dans ses

magasins, on apprit qu'il avait disparu dans la nuit.

--La police française se préoccupe trop des conspirateurs, _it is true_,

fit Lionel, dont le visage couturé ébaucha tant bien que mal un sourire.

--Cependant, reprit Archibald, nous résolûmes de ne pas abandonner la

piste. Ce quai de Gèvres est hanté par la plupart des voleurs de Paris

qui cherchent à se défaire du produit de leurs méfaits, et au bout de

quelque temps, nous acquîmes la certitude que certaine maison, tenue par

un singulier personnage nommé Blasias, donnait souvent asile, la nuit, à

des individus mystérieux. Il était possible que le recéleur des Loups

n'eût fait que se déplacer. C'est ce que vous vous êtes décidé à

rechercher...

--A votre tour, Droite et Gauche, dit la marquise. Car c'est à vous

maintenant qu'il appartient de parler.

Les deux frères, ainsi interpellés, se regardèrent. Puis l'un d'eux se

leva; c'était Gauche.

--Nous avons passé plusieurs nuits, dit-il, en observation sur le quai,

et il ne s'est pas écoulé de nuit sans que nous ne vissions pénétrer

chez ce Blasias quelque inconnu dont les allures prouvaient à la fois la

défiance et la culpabilité. Il en était un surtout dont l'attitude nous

avait frappés. Quand il se présentait à la maison de Blasias, il y

arrivait en maître.... Porteur d'une clef, il s'introduisait sans

avertir...

--Je supposai, interrompit la marquise, que cet homme était, sinon

Biscarre, tout au moins un chef de la redoutable association dont nous

cherchons à prouver l'existence. Hier, il fut convenu que les frères

Droite et Gauche, veillant sur le quai, tenteraient de s'emparer de cet

homme, puis l'entraîneraient jusqu'à ma voiture, où, mettant son visage

en pleine lumière, j'aurais pu le reconnaître, mais l'événement en a

décidé autrement...

--Au moment où nous descendions sur le quai, continua Gauche, nous vîmes

une ombre s'approcher vivement du bord de la rivière, puis, après

quelques moments d'hésitation, se jeter à l'eau....

Gauche s'arrêta.

--Je dois achever, fit la marquise. Ces deux braves enfants se jetèrent

résolument dans la Seine, et arrachant la pauvre victime à la mort,

l'emportèrent jusqu'à la voiture. Quelle ne fut pas ma surprise, c'était

Martial, Martial le peintre.... Je me dis que la Providence m'avait

placée sur son chemin.... Une heure après, il se trouvait dans cette

maison. Voici, messieurs, pourquoi vous avez été convoqués.... Déjà

notre ami M. de Bernaye a bien voulu donner ses soins à Martial; si vous

m'y autorisez, je le ferai comparaître devant nous... nous le

soumettrons aux formalités que nous avons instituées, et si vous le

jugez digne d'entrer dans nos rangs, ce sera une recrue nouvelle pour

l'oeuvre honnête et belle que nous avons entreprise et à laquelle nous

avons dévoué notre vie.

--Mais voudra-t-il nous faire connaître son passé? dit sir Lionel.

Archibald de Thomerville tira de sa poche une liasse de papiers.

--Sur l'avis que j'ai reçu de madame la marquise, dit-il, je me suis

rendu immédiatement dans la maison habitée par Martial, et qui

appartient, vous le savez, au duc de Belen....

A ce nom, Armand ne put réprimer un mouvement de surprise.

--Mon nom et ma qualité m'en ont facilité l'accès... Après une courte

apparition dans les salons, j'ai pu m'esquiver et parvenir à la chambre

du jeune homme... J'ai ouvert la porte par les moyens que vous

connaissez, et, sur la table du malheureux, j'ai trouvé ce manuscrit...

Voyez... il porte ces mots écrits d'une main ferme: _Mon Histoire_. De

plus, un billet joint à ces feuillets autorise ceux qui auront trouvé

son corps à en prendre connaissance...

--Mais Martial n'est pas mort, objecta sir Lionel.

--Aussi est-ce seulement avec son aveu et après que nous l'aurons

entendu qu'il nous sera permis de lire ce manuscrit. Maintenant,

messieurs, consultez-vous. Vous connaissez le peintre Martial. A vous de

décider s'il doit quitter cette maison, sans savoir à qui il doit la

vie... ou s'il est de notre intérêt, de notre devoir, de lui offrir de

prendre place parmi nous....

La marquise se leva, et se tournant vers le portrait de Jacques de

Costebelle, elle resta immobile, plongée dans une méditation

douloureuse.

Les cinq hommes se rapprochèrent et échangèrent quelques mots à voix

basse. Puis Armand de Bernaye prit la parole:

--Madame, dit-il, nous jugeons qu'il nous appartient d'entendre

Martial... puis nous déciderons de la résolution qu'il conviendra de

prendre à son égard....

La marquise inclina la tête en signe d'assentiment, puis elle frappa sur

le timbre. Lamalou parut.

--Le jeune homme est-il éveillé?

--Oui, madame.

--Il est calme?

--Plus que je ne l'aurais cru.

--Conduisez-le ici, avec les formalités ordinaires.

Lamalou sortit.

--Maintenant, monsieur Bernaye, prenez cette place... c'est à vous qu'il

appartient de diriger l'interrogatoire.

Lorsque Armand eut pris place au fauteuil, tous se couvrirent le visage

d'un masque de velours noir; puis la porte s'ouvrit de nouveau, et

Martial, les yeux bandés, entra dans la salle funèbre.

VIII

RÉSURRECTION

Le sommeil auquel avait succombé Martial, après les secousses morales et

physiques qu'il avait subies, tenait plutôt de l'évanouissement, ou tout

au moins résultait d'une prostration complète de l'être tout entier.

Cependant, cette sédation de l'organisme, suivant un ébranlement aussi

profond, n'a jamais les caractères du repos absolu. Elle procède de

cette semi-somnolence qui, chez l'homme sain, précède le réveil. Martial

ne voyait pas, n'entendait pas, et pourtant il y avait sous ses

paupières baissées comme un rayonnement de lumière en même temps que

bruissait à ses oreilles un murmure indistinct. Rien ne prenait forme:

c'étaient des esquisses à peine ébauchées, se perdant l'une dans

l'autre, au milieu d'une atmosphère vague. En réalité, une sorte de

cauchemar. Que lui était-il arrivé? Où se trouvait-il? Ses notions

n'étaient pas assez nettes pour qu'il s'adressât ces questions. Il se

laissait vivre, ou plutôt il subissait cette résurrection qu'il ne

comprenait ni ne cherchait à comprendre. L'accablement était venu peu à

peu, plus lourd, plus profond. Martial avait perdu la conscience de

lui-même. Et pourtant, dans son cerveau enfiévré, il y avait comme des

martèlements sourds qui lui causaient, même en plein sommeil, une

douloureuse sensation. Il avait fallu que les heures passassent pour que

l'accalmie réelle se fît. Un moment il avait senti qu'on le soulevait et

qu'une main, s'approchant de ses lèvres, lui versait quelques gouttes

d'un liquide étrangement parfumé. C'était Armand qui, aidé de Lamalou,

lui faisait prendre quelques gouttes d'opium. Alors l'anéantissement

avait succédé à la fièvre. La respiration, tout à l'heure haletante et

précipitée, s'était faite calme et régulière. Plus rien. C'était le

sommeil réel. C'était l'oubli. Martial était définitivement sauvé.

Combien de temps avait duré cet état, c'est ce qu'il lui eût été

impossible de définir. Tout à coup il avait ouvert les yeux. Un

brouillard lourd, opaque, obscurcissait encore ses regards et pesait sur

son cerveau. Il fit--par instinct--un effort violent. Il était seul. Il

regarda autour de lui. Ses idées n'étaient point assez nettes pour qu'il

établît une comparaison entre le lieu où il se trouvait et la misérable

chambre qu'il avait quittée pour se jeter dans la mort. Ce qu'il

éprouvait, c'était plus que de la surprise: il était en proie à une

sorte d'ignorance complète, brute. Ce qui était n'avait aucun sens pour

lui. Il ne raisonnait ni ne discutait. C'était une hébétude absolue. Ses

paupières s'abaissèrent vivement. Le premier sentiment qui s'était

imposé à lui était celui-ci: il dormait et était évidemment en plein

rêve. Donc le mieux était de reprendre le sommeil interrompu.

Mais après une prostration comme celle à laquelle il venait de

succomber, le réveil ne se fait jamais à demi. Les ressorts, mis de

nouveau en mouvement, doivent jouer leur jeu, si l'on peut employer

cette expression. Il faut que la détente se fasse.... Martial, ressaisi

par la vie, dut obéir à cette loi. Il sentit une force nouvelle affluer

à son coeur, échauffer sa poitrine, et il se dressa sur son séant. Au

même instant, la porte s'ouvrit, et Lamalou, le Castigneau, parut. Le

brave homme guettait de l'autre côté de la porte. Il savait que la

résurrection était proche, et il voulait être là en cas de besoin. Si la

situation n'eût été solennelle, elle eût été comique. Rien de plus

étrange que le regard de Martial, fixé sur l'honnête figure de

l'ex-geôlier. Lamalou souriait, Martial éprouvait une quasi-épouvante.

Le premier mot qui lui vint aux lèvres a été cent fois répété, et pour

cause, dans toute tragédie, comédie ou oeuvre dramatique, de quelque nom

qu'elle s'affuble. Ce mot sort des entrailles mêmes de la situation:

--Où suis-je? dit Martial.

Il sembla que le Castigneau n'eût pas entendu cette question, car il

répondit lui-même par cette autre:

--Comment vous sentez-vous?

--Je ne sais, murmura Martial. J'éprouve une douloureuse lassitude...

--Qui se passera promptement.... Dame! vous avez fait un grand voyage...

--Moi?

--Bah! avez-vous donc oublié?

--Que voulez-vous dire?

--Ne vous souvenez-vous plus de ce que vous faisiez cette nuit, vers une

heure ou deux?...

Martial avait laissé tomber sa tête entre ses mains. Chose étrange, il

lui fallait rassembler ses souvenirs, sa mémoire ébranlée ne lui

fournissant que des lueurs vagues. Tout à coup il tressaillit:

--Mourir!... s'écria-t-il. Oui, je voulais mourir!...

Il se redressa d'un violent effort.

--Et de quel droit m'a-t-on contraint de vivre? fit-il avec un accent de

colère désespérée.

--Vous allez le savoir, dit Lamalou.

Le calme de cet homme surexcitait l'exaltation de Martial. En ce moment,

tout le passé lui revenait à l'esprit, avec ses douleurs, avec ses

tortures. Il se jeta à bas de son lit.

--Je veux partir! dit-il. Livrez-moi passage!

Lamalou se tenait devant lui, immobile et le sourire aux lèvres.

--Mon bon monsieur, reprit-il avec son flegme ordinaire, vous m'avez

demandé deux choses: la première, c'est--où vous êtes; la seconde,--de

quel droit on vous a sauvé... Or, voici que maintenant, sans attendre la

réponse, vous voulez vous sauver.

Debout, Martial promenait ses regards autour de lui. Les murs étaient

nus; la chambre était d'une simplicité monastique. Nul indice ne venait

éclairer son ignorance. Et malgré lui il se laissait saisir par une

curiosité qui grandissait à chaque instant. Certes, la jeunesse est

prompte à espérer comme à désespérer. En elle, tout est excessif, et à

vingt ans on court à la mort avec la même exaltation qui vous

entraînerait à travers la vie. Toute impression se décuple de par la

force même de la jeunesse. Voici que les dernières paroles de Lamalou

avait donné un autre cours aux pensées de Martial. Il était saisi par le

désir de percer le mystère qui l'entourait.

--Eh bien, répondez-moi! dit-il brusquement.

--Oh! cela n'est pas mon affaire.

--Qui êtes-vous donc?...

--Moi, je ne suis rien ni personne...

--N'est-ce pas vous qui m'avez sauvé?

--En aucune façon... on vous a amené ici; je vous ai reçu et soigné...

voilà tout.

--Mais qui donc m'a arraché à la mort?

--Oui ou non, tenez-vous à le savoir?

--Certes...

--Alors, au lieu de vous enfuir pour aller tenter un nouveau plongeon,

il faut m'écouter.

--J'attends...

--D'abord, habillez-vous.... Voici vos effets, ils sont secs.... Je vais

vous aider.

Martial, plongé dans ses réflexions, se laissait faire comme un enfant.

Quand il fut prêt:

--Maintenant, dit Lamalou, répondez-moi bien franchement.... Avez-vous

du courage?

--En doutez-vous... quand j'ai voulu...

--Oh! parce qu'on veut se tuer, ce n'est pas toujours une preuve.

Et Lamalou ajouta tristement:

--J'en connais qui ont eu le courage de vivre... c'était plus dur...

--Enfin, fit Martial quelque peu impatienté, par cette morale,

expliquez-vous; je ne crains rien...

--Supposez pourtant que vous ne soyez plus vivant...

--Hein!...

--Supposez qu'ayant voulu vous tuer, vous avez réussi...

--Vous êtes fou!... Je suis vivant, bien vivant!...

--C'est ce dont vous douterez peut-être dans un instant. Enfin, si cela

était, et si tandis que vous croyez avoir été sauvé, vous étiez

réellement... mort!...

Martial ne put réprimer un sourire:

--Voyons, mon brave, vous croyez sans doute parler à un enfant...

--Nous verrons.... Je devais vous dire cela.... Donc, quand même vous

seriez mort et vous vous trouveriez en face d'autres morts, vous

n'auriez pas peur?

--Non, certes!

--Alors, laissez-vous faire.

Lamalou prit un foulard noir et s'approcha de lui:

--Que voulez-vous?

--Vous bander les yeux.

--Voilà une singulière prétention.

--Encore une fois, avez-vous peur?

Martial ne savait plus que penser: il était surpris et presque mal à

l'aise. Il fit bonne contenance cependant.

--Allez! dit-il.

Et il tendit le front. Lamalou serra le foulard sur ses yeux; puis, lui

prenant la main, il le fit sortir de la chambre. Arrivé sur le palier,

il poussa un ressort, et une porte, dissimulée dans le mur, donna accès

à un escalier de pierre où il poussa doucement Martial. Une impression

froide, presque glaciale, saisit le jeune homme, qui, par un mouvement

instinctif, s'arrêta brusquement.

--Il est encore temps de reculer, dit Lamalou, dont la voix, grossie par

l'écho, prenait une étrange sonorité.

Martial se roidit contre la sensation étrange qui l'envahissait et

descendit l'escalier. Après une vingtaine de marches, Lamalou ouvrit une

autre porte, et Martial, ayant toujours les yeux bandés, se trouva dans

la salle funèbre. Il y eut un moment de silence. Martial se crut seul.

Immobile, il était en proie à une émotion indéfinissable et qui

grandissait à chaque seconde. Enfin, une voix s'éleva. C'était celle de

M. de Bernaye:

--Martial, dit-il, arrachez le bandeau qui couvre vos yeux et regardez.

Le jeune homme ne répondit pas immédiatement. Armand répéta ses paroles.

Martial tressaillit comme s'il se fût éveillé d'un profond sommeil. Il

porta ses mains à son front. Le bandeau tomba. Un cri de surprise,

presque d'angoisse, s'échappa de sa poitrine. Nous l'avons dit, le lieu

où il avait été conduit présentait un caractère d'étrangeté presque

fantastique. Du point où se trouvait le jeune homme, la table et ceux

qui l'entouraient se perdaient dans une sorte d'ombre vague, qui leur

donnait un relief bizarre. Cette salle, avec ses murs noirs et mats,

avec ses larges moulures d'argent, avec ses lampes à lueur blanche et

pâle, ressemblait à un de ces hypogées où l'on croit entendre gémir la

sourde clameur des morts. En vérité, Martial, dont les oreilles

retentissaient encore des étranges paroles prononcées par Lamalou, se

demandait si réellement il était bien vivant, et si son suicide n'était

pas accompli. Il restait là, cloué sur place, les yeux fixes, cherchant

à discerner les objets, troublé par une sorte d'hypnotisme cérébral, qui

augmentait encore le caractère mystérieux de ce lieu sinistre. La voix

d'Armand se fit entendre de nouveau:

--Martial, dit M. de Bernaye, vous êtes libre de répondre à nos

questions ou de garder le silence. Écoutez. Cette nuit, vous avez voulu

mourir, et dans un accès de désespoir vous êtes allé au-devant du repos

que donne la tombe. Ce désespoir était-il le résultat d'une douleur

inconnue, d'une faute, ou même d'un crime?

A ce dernier mot, Martial tressaillit.

--Un crime! Non! non! s'écria-t-il d'une voix vibrante.

--Pouvez-vous jurer sur l'honneur que vous ne vous soyez rendu coupable

d'aucun de ces actes qui ne laissent à l'homme d'autre issue que la

honte ou la mort?

Tout le sang de Martial afflua à son cerveau, et, dans cette secousse

toute morale, par une sorte de résurrection décisive, il reprit

possession de lui-même. Rejetant en arrière sa tête jeune et fière, il

croisa ses bras sur sa poitrine et dit d'une voix vibrante:

--Je ne sais où je suis, j'ignore qui vous êtes et quel droit vous vous

arrogez en m'interrogeant... mais quiconque fait appel à l'honneur d'un

homme, le contraint par là même à répondre.... Sur ma conscience, devant

vous qui m'écoutez et que je ne connais pas, je déclare que si j'ai

voulu mourir c'est pour ne pas succomber aux tentations mauvaises que la

fatalité jetait incessamment sur ma route.... J'ai voulu mourir, parce

que dans cette société égoïste et cruelle, l'énergie et la probité ne

sont que de vains mots... et que celui-là qui, fort de lui-même, veut se

frayer son chemin à coups de volonté, succombe sous l'indifférence, le

dédain, et qui sait, la haine d'autrui....

Armand l'interrompit vivement:

--Ne parlez pas ainsi.... Qui que vous soyez, quels que soient les

obstacles qui se sont dressés devant vous, n'accusez pas l'humanité...

Vous sentez-vous donc si impeccable, que vous ayez le droit de vous

ériger en accusateur?...

Martial laissa échapper une sourde exclamation, puis il garda le

silence: son front se baissa, et, pendant quelques instants, il resta

plongé dans ses réflexions. Le plus étrange en ceci, c'est que Martial,

tout en redevenant jusqu'à un certain point maître de lui-même,

subissait l'effet de l'imposant appareil qui l'entourait. Devant cet

interrogatoire, il ne songeait pas à la révolte. Pourquoi répondait-il?

Pourquoi ne déniait-il pas à ces inconnus le droit de scruter les replis

de sa conscience? Il était en quelque sorte saisi par cet engrenage

mystérieux, et il se laissait entraîner.

--Martial, dit alors Armand, dont la voix, sévère jusque-là, prit tout à

coup un accent vibrant d'émotion et de pitié,--vous avez voulu mourir...

et voici qu'aujourd'hui, comme hier, vous maudissez la vie, la société,

l'humanité tout entière... et cependant ceux qui vous ont sauvé ne se

sont-ils pas dévoués, au risque de leur existence, pour vous arracher à

la mort?

--C'est vrai, murmura Martial.

--Avez-vous, d'ailleurs, le droit de mourir? Vous avez à peine dépassé

vingt ans, vous êtes une force, une énergie, une volonté. Avez-vous le

droit d'anéantir tout cela?

--J'étais malheureux! fit Martial, dont la poitrine se gonflait.

--Êtes-vous certain que vous fussiez inutile à tous comme à vous-même?

Vous renonciez à l'action... pourquoi? par égoïsme; parce que dans la

vie vous ne voyiez pas d'autre but que vous-même, que la satisfaction

de vos propres désirs, de vos propres passions...

--Ne m'accablez pas!

--Déjà vous nous comprenez, et, descendant au plus profond de vous-même,

vous vous dites que vous avez obéi à un sentiment de faiblesse, que vous

résumiez toute votre vie dans vos aspirations personnelles... sans

regarder autour de vous, sans vous demander si cet abandon de vous-même

n'était pas un vol fait à la grande cause de l'humanité.

--Que voulez-vous dire? s'écria Martial.

--Tout homme, continua la voix chaude d'Armand, est un soldat de

l'humanité... Il doit sa tâche, son service, sa conscription.... Mourir,

se tuer, c'est déserter... La nature vous a assigné un poste, des

devoirs à accomplir, et ce poste, vous n'avez pas le droit de

l'abandonner....

Frémissant, Martial avait fait un pas en avant.

--Parlez! parlez encore! fit-il.

--Si pour vous-même la vie semble à jamais finie, souvenez-vous que de

ces forces physiques et morales vous devez compte à vos frères, à tous

ceux qui, innocents du mal qui vous a été fait, doivent trouver en vous

un secours, que vous vous refusez à leur porter. Martial, vous avez

voulu mourir.... donc, vous ne vous appartenez plus! Nous revendiquons

votre jeunesse, votre énergie, votre conscience, au nom de la société à

laquelle seule désormais elles appartiennent...

--Mais qui donc êtes-vous?

--Nos noms! vous les saurez plus tard! Écoutez-moi encore.... Nous tous

qui sommes devant vous, nous avons, comme vous, désespéré, nous avons

voulu mourir... Comme vous, nous avons été sauvés... et au lendemain de

ce jour de lâcheté, une voix s'est adressée à nous comme vous parle

aujourd'hui la mienne, et cette voix nous a dit:

«Vous êtes des morts; morts pour vous-même, vivez pour autrui. Puisque

vous désespérez de tout, puisque vous croyez que pour vous l'ombre s'est

faite, et que jamais un rayon de bonheur ne peut luire dans vos

ténèbres, eh bien! oubliez votre personnalité, dépouillez votre égoïsme.

»Soyez des hommes nouveaux, détachés de toute préoccupation intéressée.

Vous aviez jeté la vie loin de vous comme un fardeau inutile,

reprenez-la comme une force et un outil; vous vous étiez enfermés dans

la mort comme ces chrétiens sur qui retombe la porte d'un cloître,

sortez de cette retraite et rentrez dans la société, mais donnez-lui à

jamais cette existence dont vous ne vouliez plus pour vous-mêmes;

devenez les soldats du bien, du beau, du droit; sacrifiez votre vie à

une cause noble et juste...»

«Voilà ce qu'une voix nous a dit, Martial!

--Et qu'avez-vous répondu? fit le jeune homme, qui se sentait envahir

par une émotion dont il n'était plus le maître.

--A qui nous parlait ainsi, reprit Armand, nous avons fait à jamais

l'abandon de nous-mêmes. Nous sommes des morts; nous avons dépouillé

tout intérêt, toute ambition; mais nous ressuscitons pour l'oeuvre

éternelle de la solidarité humaine.... Nous avons perdu le droit de

commander, nous obéissons.... Sur les ordres reçus, nous nous rejetons

dans la mêlée sociale, luttant pour la justice et la conscience. Rien ne

nous trouble, rien ne nous abat! Nous sommes forts parce que nous sommes

dévoués. Aucune pensée pusillanime ne nous empêche de marcher au but qui

nous est désigné... Martial, voulez-vous ainsi, mort à vous-même,

renaître pour vos frères, pour leur secours, pour leur défense?... Vous

m'avez entendu.... Si vous refusez, vous sortirez d'ici libre et sans

entraves; ou vous retournerez à la mort, ou bien vous vous rejetterez à

travers les chemins où déjà vous vous êtes ensanglanté, à toutes les

ronces des douleurs et des misères.... Si vous acceptez, si vous vous

jugez digne de partager l'oeuvre des Morts, oeuvre de détachement et

d'abnégation, alors nos rangs s'ouvriront pour vous recevoir, et nous

compterons un soldat de plus.... Choisissez!...

Dix fois déjà, électrisé par cette parole généreuse qui résonnait dans

son cerveau comme fait le clairon à l'oreille du combattant, Martial

avait voulu parler... Quand M. de Bernaye se tut, il s'écria à son tour:

Les loups de Paris I. Le club des morts · 第 10 / 26 段