chevelure et une barbe hérissées. Au premier coup d'oeil, son hôte
improvisé ne présentait pas une physionomie bien rassurante. Et
cependant, dans ces yeux enfoncés, sur ce visage émacié, il y avait
comme un rayonnement de bonté probe qui frappait instantanément. Martial
devina qu'il n'avait point affaire à un ennemi.
--Je vous en prie, dit-il, dites-moi ce qui s'est passé.
--Mon cher monsieur, répondit le Castigneau avec une certaine dignité,
quand on est soldat, on doit obéir à sa consigne.
--Que voulez-vous dire?
--Ceci: que je suis un soldat en ce sens que j'ai des chefs. On m'a dit:
«Voilà un brave jeune homme qui a voulu boire un bouillon, soignez-le et
rendez-nous-le en bon état.» Je vous soigne, et je ne sors pas de là. Je
ne sais rien de plus. Donc, contentez-vous-en pour l'instant.
--Vous trouvez-vous donc mal ici? dit la femme d'une voix douce et
empreinte de ce charme que donne la vieillesse aux bonnes femmes.
Martial sourit tristement:
--Je n'ai pas le droit de me plaindre.... On m'a sauvé... on a cru me
rendre service.... Donc je vous dois, soit à vous, soit à ces chefs dont
vous parlez, l'expression de ma reconnaissance.
--Je vous ferai remarquer, reprit assez vivement le Castigneau, qu'on ne
vous a rien demandé, sinon de vous bien reposer, de dormir, si vous
pouvez...
--Soyez sûr que dès que mes forces me le permettront, je vous épargnerai
l'embarras de ma présence.
--L'embarras!... Enfin, ça ne me regarde pas. Vous partirez si vous
voulez; mais en ce moment-ci, il n'est pas question de cela. D'abord,
vous bavardez trop... Tenez, voilà vos yeux qui se ferment. Donnez une
vigoureuse taloche à votre traversin... et bonsoir!
En effet, Martial, épuisé, s'endormait malgré lui. Le Castigneau et sa
femme restèrent pendant quelque temps auprès de son lit.
--Hé! mon vieux Lamalou, dit la femme à voix basse. Il y a encore là
quelque bonne action sous roche.
--Ah! si tu savais! répondit sur le même ton le vieux Pierre (car, sous
le nom de Castigneau, c'était l'ancien geôlier de la Grosse-Tour), quand
elle m'a dit: «Prenez ce jeune homme dans vos bras!» j'ai reçu un coup
en pleine poitrine.... Dame! je crois toujours que je vais revoir le
petit...
--Et tu es sûr que ce n'est pas lui?
--Elle me l'a dit... tout de suite. Mon Dieu! qu'est-il devenu? et ne le
retrouverons-nous pas un jour, comme celui-là, désespéré et allant
jusqu'au suicide?...
--Ne dis pas cela, Pierre!... Moi, j'ai toujours eu idée que madame la
marquise retrouvera le fils de Jacques.
--Dieu le veuille!
A ce moment, un sifflement doux, continu, perça le silence de la nuit.
--Ça doit être le numéro cinq, fit Lamalou.
Il sortit rapidement et se dirigea vers la petite porte. Il frappa
lui-même, de l'intérieur, trois coups espacés, puis suivis de deux plus
pressés. On répondit par un seul coup net et ferme. Alors la porte
s'ouvrit, et Armand de Bernaye parut.
--Qu'y a-t-il? demanda-t-il à voix basse.
--Un noyé, fit Lamalou sur le même ton.
--Conduisez-moi près de lui.
Armand pénétra doucement dans la chambre où dormait Martial. Puis,
prenant la lumière des mains de Micheline, il se pencha sur le jeune
homme. Tout à coup il se redressa avec un frémissement.
--Quel est ce jeune homme? demanda-t-il.
--Je ne sais pas. C'est madame la marquise qui l'a amené ici dans sa
voiture.
--Son nom?
--Je l'ignore.
Armand se courba vers lui.
--Quelle singulière ressemblance! fit-il encore.
Puis se tournant vers Lamalou:
--Il faut le laisser dormir, puis au réveil lui donner un repas léger.
--Monsieur est-il prévenu qu'il y a rendez-vous au point du jour?
--Je resterai ici.
Armand jeta un dernier regard sur Martial.
--Non, murmura-t-il, un pareil prodige n'est pas possible. Dans quelques
heures il faudra que ce mystère s'éclaircisse.
Et après avoir donné à Lamalou et à sa femme ses dernières instructions,
il passa dans une pièce voisine, où il se jeta sur un lit de repos.
VII
LA SALLE FUNÈBRE
Le soleil venait de se lever. La température s'était adoucie, et au vent
âpre qui pendant toute la nuit avait soufflé sur la ville, enveloppée
dans son linceul de neige, avait succédé, avec l'accalmie, un brouillard
humide qui, descendant en pluie fine et continue, détrempait peu à peu
le sol durci. Les Champs-Élysées et le quai étaient encore complétement
déserts. Tout à coup, du côté de la place, une voiture lancée au grand
trot fit jaillir sous ses roues la neige devenue boueuse; c'était un
cabriolet de maître, conduit par un homme soigneusement enveloppé de
fourrures, qui, s'arrêtant brusquement à mi-chemin de l'allée des
Veuves, descendit, jeta les rênes à un garçon et s'engagea dans le
dédale de ruelles dont nous avons parlé. Il arriva devant la maison
occupée par Lamalou, longea le mur du jardin, s'arrêta devant la petite
porte, et fit entendre le sifflement long et sonore qui avait déjà
retenti quelques heures auparavant. Il n'attendit pas longtemps: le
signal des coups frappés sur la porte fut échangé, et enfin il pénétra à
l'intérieur. Au moment où il disparaissait, une ombre jusque-là
dissimulée dans un angle de la muraille se dressa lentement.
--Hé! hé! mon vieux Bridoine! murmura le nouveau venu, est-ce que par
hasard tu aurais trouvé la pie au nid?
Puis il ajouta en ricanant:
--Voilà qui fera jubiler les Loups!
Se dressant sur la pointe des pieds, il s'approcha avec des précautions
infinies de la porte mystérieuse.
--C'est bien ça, fit-il. C'est la maison du vieux dur à cuire! Voilà ce
que c'est que d'avoir de la patience. Aide-toi... et le diable t'aidera.
Tandis qu'il prononçait entre ses dents cette formule proverbiale
défigurée à son usage personnel, un nouveau bruit de roues, grinçant
dans la boue, lui fit dresser l'oreille. La voiture venait de s'arrêter,
à peu près au même point que la première. Bridoine, qui était vêtu d'une
mauvaise blouse déteinte, ne parut pas avoir grand souci de sa toilette.
Il se glissa à terre, où il s'étendit tout de son long sur le ventre,
bien collé contre la base de la muraille. En somme, sa silhouette se
perdait dans l'ombre projetée. Le nouveau venu exécuta exactement les
mêmes formalités que celui qui l'avait précédé. La porte s'ouvrit et il
disparut.
--Et de deux! fit Bridoine, qui rampa sur ses mains et ses genoux pour
s'éloigner de la porte.
A quelque distance il se redressa sur ses pieds.
--Voyons! voyons! fit-il en soliloque, faut-il essayer d'en savoir plus
long?
Il médita quelques instants sur cette question. Il avait relevé
l'ignoble casquette qui couvrait son crâne pointu, et, tandis qu'une de
ses mains grattait ledit crâne, l'autre caressait une barbe qui
rappelait par ses enchevêtrements les lianes les plus impénétrables des
forêts sauvages. La solution de ce problème menaçait de prendre autant
de temps qu'une enquête confiée à une commission parlementaire,
lorsque.... Troisième voiture. Troisième inconnu.... Ou plutôt, non.
Cette fois, les personnages étaient au nombre de deux. Le coup de
sifflet fut double. Ils entrèrent.
--Oh! oh! reprit Bridoine, j'ai bien envie de tordre le cou au vieux,
cela est clair.... Mais, d'autre part, je veux risquer le moins possible
ma peau... en ce moment-ci, il y a beaucoup de monde dans la baraque, et
je courrais grande chance d'y être accueilli encore plus mal que la
première fois. Vaut mieux attendre... et puis... les Loups! Voilà
peut-être un bel os à ronger... et, ma foi! dès qu'ils m'auront reçu,
là, définitivement, eh bien! je les lancerai là-dessus!...
Ayant pris cette résolution à la fois intelligente et prudente, Bridoine
assujettit sa casquette d'un mouvement héroïque et reprit le chemin de
la capitale. Laissons-le à ses projets et, ne courant pas nous-mêmes les
dangers qu'il redoutait, introduisons-nous de nouveau dans la maison de
Lamalou, dit le Castigneau.
Cette construction, qui avait fait partie autrefois de quelque
habitation princière, présentait à l'extérieur un aspect presque
monumental. Elle se composait d'un rez-de-chaussée élevé d'un étage et
de mansardes à fenêtres ogivales. C'était un singulier mélange de
styles, et il semblait que chaque génération eût tenu à mettre son sceau
sur le vieux bâtiment. Le rez-de-chaussée, à fenêtres étroites,
s'ouvrait sur un perron de quelques marches qui donnait accès à un
vestibule assez spacieux. Certes, pour la demeure d'un ancien geôlier
comme Lamalou, cette maison présentait un caractère de luxe à la fois
sévère et confortable qui eût excité la surprise. Dans le vestibule dont
nous parlons, des portes de chêne à panneaux sculptés s'ouvraient sur
des salons, meublés avec un goût sévère, et dont les murailles
disparaissaient sous de lourdes tentures. Des tableaux de prix,
appartenant aux écoles française et italienne, représentaient des sites
empruntés aux pays méridionaux. Mais il était un de ces salons surtout
dont la décoration bizarre, presque fantastique, eût plongé l'esprit des
profanes dans une stupéfaction profonde. Nous l'avons dit, le jour
commençait à poindre, et malgré le brouillard, les premiers rayons de
lumière blanche pénétraient à travers les fenêtres. Mais dans cette
haute pièce, par quelle issue le soleil se fût-il glissé? Toutes les
murailles étaient, du sol au plafond, couvertes de panneaux noirs, d'une
étoffe mate et sans reflets, sur lesquels se détachaient seules de
massives moulures d'argent. Pas une solution de continuité. Du plafond,
composé de poutres qui semblaient taillées dans l'ébène, descendaient
des lampes d'argent, jetant leur lueur blanche, presque blafarde, qui
venait mourir sur les tentures noires. On eût dit un immense sépulcre,
une chapelle ardente; des angles ténébreux, il semblait que des formes
fantastiques dussent tout à coup surgir, aux sons de l'hymne de mort.
Les reflets vacillants des lampes animaient cette immobilité d'une sorte
de tremblement sinistre.
A l'une des extrémités de cette pièce, une longue table, couverte d'un
drap noir à franges d'argent, et au-dessus de cette table, appendu au
milieu du panneau noir, un tableau. Était-ce un portrait? Un homme
jeune, de haute taille, semblait prêt à s'élancer de son cadre d'ébène:
son visage livide était éclairé par un reflet à la fois effrayant et
superbe. Sur sa poitrine, qu'une de ses mains serrait avec une
crispation convulsive, des taches de sang coulaient.... Les yeux
ouverts, brillants comme l'acier, commandaient et suppliaient. Son nom?
nous le saurons tout à l'heure... Quatre hommes étaient assis autour de
la table, éclairés par un candélabre d'argent. Deux places étaient
vides: l'une d'elles était marquée par un fauteuil d'ébène, plus haut
que les autres siéges. De ces derniers, celui qui n'était pas occupé se
trouvait à la droite du fauteuil. Quels étaient ces hommes? et pour
quelle oeuvre étrange se trouvaient-ils donc réunis en ce lieu étrange?
Présentons-les tout d'abord.
L'un, qui se tenait à la gauche du fauteuil présidentiel, était un homme
dont il eût été difficile de définir l'âge exact. On le nommait dans le
monde Archibald de Thomerville. Grand nom. Grande fortune. Connu, dans
le monde parisien, par sa passion pour les chevaux; ses écuries étaient,
disait-on, les seules qui pussent rivaliser avec celles d'Angleterre.
Archibald avait les traits longs, plutôt que fins. Le nez, un peu mince,
avait cette tendance signalée par la physiognomonie comme étant l'indice
d'une volonté de fer, et qui, s'abaissant vers le menton, donne au
visage la forme familièrement appelée _en casse-noisette_. Ses yeux
étaient petits, mais noirs, vifs et perçants. Le trait le plus étrange
de cette physionomie, c'était une pâleur si singulièrement blanche, si
marmoréenne, en quelque sorte, que cette tête, sans barbe ni moustache,
au crâne garni seulement d'une couronne de cheveux grisonnants,
semblait plutôt appartenir à un buste de pierre qu'à un corps humain.
Le personnage qui faisait face à Archibald de Thomerville était, à n'en
pas douter, un Anglais; car sa mâchoire supérieure présentait cette
forme typique que tous les caricaturistes ont exagérée à dessein. Mais
si l'oeil était tout d'abord attiré par cette particularité physique,
c'était surtout parce qu'au-dessus de la lèvre se voyait la trace
effrayante d'une épouvantable blessure. Une partie de la joue droite
avait été enlevée, sans doute par quelque projectile, et les sutures des
chairs, quoique exécutées avec la plus grande habileté possible,
formaient une cicatrice ineffaçable.
Sir Lionel Storigan, de famille galloise, était d'un blond roux; des
favoris de même couleur et d'une longueur démesurée ajoutaient à la
singularité presque repoussante de son visage, et cependant ses grands
yeux bleus franchement ouverts, à la fois sympathiques et froids,
reconquéraient l'intérêt, troublé par l'inharmonie générale de cette
figure couturée.
Sir Lionel passait pour le premier tireur de Paris et maniait l'épée
comme les prévôts les plus en renom. Que faisait-il? Rien et tout. Un
excentrique, terme qui, à l'époque où se déroule notre drame, impliquait
toujours une certaine admiration. Aujourd'hui, nous sommes blasés, et
les excentriques--comme on dit--ne feraient pas leurs frais. C'est
pourquoi il n'en existe plus. Restaient encore deux autres. Ceux-là
n'appartenaient évidemment pas au même monde que M. de Thomerville et
sir Lionel. Tout d'abord, à les considérer, une pensée subite, claire,
s'imposait à l'esprit.
C'étaient deux frères, plus encore: deux jumeaux. Nous disons plus
encore, car la nature elle-même se plaît à rendre plus étroits les
liens qui unissent deux enfants entrés dans la vie à la même heure. Leur
ressemblance était si frappante, qu'en vérité il eût été impossible, à
moins d'une minutieuse étude, de mettre un nom sur l'un de ces deux
visages. Les cheveux bruns, bien plantés, quoique un peu bas sur le
front, avaient même coupe, même abondance. Les traits, gros et modelés
_au pouce_, comme disent les praticiens, dénotaient une de ces origines
qu'on qualifie de communes; ils sortaient de la masse et n'avaient point
conquis, de par la civilisation de leur race, cette miévrerie qui est
l'apanage des privilégiés de la naissance. Ils étaient rudes, mais
beaux. Leur âge, deux enfants. A peine vingt ans, plus ou moins; ceci
était affaire d'état civil. Mais dans ces yeux honnêtes et fiers, une
vitalité, une énergie qui saisissaient l'âme et réchauffaient le coeur.
La bouche aux lèvres épaisses avait la fermeté qui dénote la franchise,
la force et la bonté. Le cou musculeux décelait une vigueur peu commune.
Ils devaient avoir l'énergie du corps et celle de la conscience.
Jumeaux, avons-nous dit, et d'une ressemblance parfaite. Un détail,
cependant, suffisait à les différencier de façon aussi positive que
possible. Tous deux étaient manchots. Mais, par une singularité toute
spéciale, à l'un manquait le bras droit, à l'autre le bras gauche.
Était-ce un jeu de la nature? était-ce le résultat d'un accident, en
tout cas, bien bizarre? Le membre qui leur manquait avait dû être coupé
presque à l'épaule. Ils portaient la manche vide ramenée sur la
poitrine, et fixée par un cordon au vêtement. Ceux-là se nommaient--pour
tout le monde--Droite et Gauche. C'était un sobriquet, à n'en pas
douter; mais il avait l'énorme avantage de les désigner aussi nettement
qu'il était nécessaire.
Le lecteur comprendra que chacun de ces hommes réunis en ce lieu
mystérieux, laissait derrière lui un passé plus on moins étrange. Nous
ne voudrions pas encourir le reproche d'avoir abusé de sa curiosité en
ne la satisfaisant pas immédiatement; mais ces énigmes devant recevoir
plus tard une solution complète de la bouche même de ceux dont nous
venons de décrire l'extérieur, il nous paraît nécessaire d'éviter un
double emploi. Donc, les quatre hommes se trouvaient là, silencieux. Ils
paraissaient absorbés par leurs réflexions, comme si la solennité
sinistre de ce lieu funèbre eût exercé sur eux une influence profonde.
Tout à coup, Archibald leva la tête:
--Le soleil doit être levé, dit-il.
--_Indeed_, répondit sir Lionel, qui avait l'habitude de mêler dans son
langage les langues française et anglaise, la marquise ne saurait
tarder...
--Ne sommes-nous pas faits pour attendre? fit Droite d'un air grave.
A peine Droite avait-il d'ailleurs parlé, que derrière le fauteuil resté
vide parut une forme noire, enveloppée d'un camail de soie. C'était une
femme. On eût cru qu'elle avait surgi de terre. Les quatre hommes
s'étaient subitement levés.
--Je vous demande pardon de m'être fait attendre, dit une voix pleine et
pure. J'étais épuisée de fatigue, et pourtant ne sais-je pas que je n'ai
pas le droit de me reposer?
L'apparition porta les mains à son front et rejeta en arrière le
capuchon qui la couvrait. Cette femme, c'était Marie de Mauvillers,
c'était celle que nous avons vue naguère dans la chaumière de Bertrade,
priant et pleurant au nom de son enfant, se courbant sous les insultes
de Biscarre le forçat. C'était Marie de Mauvillers, portant aujourd'hui
le nom de marquise de Favereye. C'était la mère de Lucie, que menaçait
l'amour du duc de Belen. En vérité, il eût semblé que pour elle les
années n'eussent pas marché. Déjà, au bal de la rue de Seine, nous avons
vu Mathilde Silvereal, sa soeur, belle d'une beauté rayonnante et
rehaussée encore par une admirable majesté. Mais Mathilde appartenait à
la terre. Marie semblait un être extra-humain. Oui, elle était belle de
cette perfection sculpturale qui fait les chefs d'oeuvre. Mais sur ces
traits fins, ciselés en quelque sorte en pleine chair, on eût dit qu'un
artiste inspiré eût jeté je ne sais quel rayonnement splendide, qui
centuplait leur charme pénétrant. Ces cheveux blonds, qui jadis
semblaient la couronne d'épis au front d'un enfant, se tordaient
maintenant sur ses tempes mates comme le diadème d'une reine. Ces yeux
bleus, qui avaient été la grâce, étincelaient aujourd'hui d'une bonté
sublime. Ceux qui se trouvaient là s'inclinaient devant Marie comme
devant une reine. Et ils faisaient bien!... Car cette femme debout, les
bras croisés sur la poitrine, semblait une de ces figures historiques
que les légendes impériales ou royales inventent pour l'édification des
peuples. Seulement, celle-là était réelle. Marie de Favereye eût servi
de modèle à l'homme de génie qui eût rêvé cette conception grandiose: la
statue de l'Humanité. Elle prit place au fauteuil, et cette même voix
d'or, pour emprunter l'admirable expression de Balzac, dit:
--Messieurs, trois d'entre vous ignorent pourquoi je vous ai convoqués
ce matin. M. de Thomerville, sir Lionel, vous avez droit à des
explications...
--Nous attendrons qu'il vous plaise de nous instruire, dit Archibald en
inclinant la tête.
Sir Lionel l'approuva d'un geste.
--Notre ami Armand de Bernaye doit d'abord, reprit-elle, nous fournir
quelques renseignements.
Marie frappa sur un timbre.
Une partie de l'un des panneaux se déplaça, et Lamalou parut au port
d'armes.
--M. de Bernaye est là?
--Oui, madame.
--Qu'il vienne.
Lamalou disparut. Un instant après, le savant était introduit.
Il salua profondément Marie de Favereye.
--Monsieur de Bernaye, dit-elle, vous avez donné vos soins au malade?
--La science a été vigoureusement aidée par la nature...
--Le jeune homme est hors de danger?
--Complétement...
--Vous a-t-il demandé quelques explications?
--Aucune... il dort.
--Sera-t-il bientôt en état de se présenter devant nous?
--Je suis convaincu que cette comparution n'offre, dès à présent, aucun
danger; je crois même qu'elle sera d'un heureux effet sur son
imagination...
--C'est bien. Prenez place auprès de moi, monsieur de Bernaye.
Armand obéit et s'assit à sa droite.
--Messieurs, reprit Marie après un moment de silence, vous avez
rencontré dans le monde, il y a quelques années, un jeune peintre qui
se nomme Martial?...
--En effet, dit Archibald; il était très-assidu dans plusieurs maisons
de la Chaussée-d'Antin, mais je l'ai perdu de vue depuis assez
longtemps.
--Mais je me souviens, ajouta sir Lionel, d'avoir souvent entendu
prononcer son nom, il y a quelques jours à peine.
--Par qui?
--Par cette misérable femme qui se fait appeler madame de Torrès.
Marie l'arrêta d'un geste.
--Donc, ce jeune homme n'est pas un inconnu pour vous. Pour moi, je
l'avais quelquefois rencontré dans le monde, et une sympathie singulière
m'avait attachée à lui....
Elle passa sur ses yeux sa main fine et aristocratique.
--Pourquoi ai-je dit singulière? Non... vous qui savez tout mon secret,
ne comprenez-vous pas que Martial avait vingt ans, c'est-à-dire l'âge de
ce fils... que la mort du martyr qui assiste, muet témoin, à nos
entretiens, a fait orphelin?...
Elle s'était à demi tournée vers le portrait suspendu derrière son
fauteuil.
--Oui, continua-t-elle d'une voix sous laquelle on devinait des larmes,
il est quelque part, errant à travers le monde, suivi par une fatalité
terrible, un jeune homme qui, ainsi que Martial, s'est peut-être efforcé
de conquérir à coups de volonté la place qui lui appartient....
Peut-être, lui aussi, pleure-t-il et tend-il les bras vers le ciel avec
désespoir!
Sir Lionel et Archibald s'étaient levés:
--Nous avons juré que nous le retrouverions.
--Et dût-il nous en coûter la vie, ajoutèrent les deux frères Droite et
Gauche, nous l'arracherons aux dangers qui le menacent.
--Merci! oh! merci du fond du coeur! reprit madame de Favereye. Ne
supposez pas que j'aie douté de vous un seul instant. Moi aussi, j'ai
confiance!... Oui, je le reverrai, le pauvre enfant volé... Mais, hélas!
comment le reverrai-je?
Elle baissa la tête.
Les paroles infâmes de Biscarre, proférées dans une nuit de désespoir et
de deuil, résonnaient encore à son oreille:
«Un jour, s'était écrié le bandit, la rumeur indignée de la foule
portera jusqu'à toi, dans une clameur furieuse, le nom d'un misérable
qu'attendra le bourreau... Alors, moi, Biscarre, je paraîtrai devant
toi... et je te dirai: Marie de Mauvillers, sais-tu quel est cet homme
dont la tête va rouler tout à l'heure sur un échafaud!... Cet homme,
c'est ton fils!»
Et cette voix de terreur, de haine folle, retentit si violemment dans
son coeur, que Marie de Mauvillers, pâlissant tout à coup, dut se
retenir au dossier de son fauteuil d'ébène pour ne pas tomber.
--Madame, du courage! s'écria Armand.
--Du courage! reprit-elle d'une voix vibrante. Non, je n'ai pas le droit
de faiblir! Pardonnez-moi, vous tous qui vous êtes dévoués à une oeuvre
d'abnégation et d'humanité.
Il y eut un moment de silence, puis elle dit: