débarrasser de ma femme, épouser la Torrès, après quoi je me moque de
Belen.... En somme, je le tiens mieux qu'il ne me tient... je suis un
vrai Silvereal, moi, j'ai dans ma manche la magistrature, la cour,
toutes les influences... tandis que ce bonhomme (c'est Silvereal qui
parle, remarquez-le, je vous prie), tandis que ce bonhomme ne tient à
rien.... S'il trouve les millions indo-chinois, je le ferai chanter d'un
ou de deux millions, et tout sera dit.... S'il ne les trouve pas, eh
bien, je me soucie de lui comme de ça!
Et Germandret fit claquer son ongle contre ses dents.
De Belen était livide de colère.
--Ainsi, vous l'avez entendu?
--Moi! pas du tout! Vous supposez donc que le Silvereal conte ses
affaires aux étoiles?
--Mais alors...
--Alors je sais qu'il a dit tout cela, parce que, pendant qu'il vous
promettait de décider sa femme à votre mariage avec Lucie, il ne pensait
qu'à une seule chose...
--A quoi donc?
--Au poison que lui vendra demain certain personnage...
--Que vous connaissez?
--Un peu!
--Mais cet homme est un misérable assassin!
De Belen s'indignant touchait au sublime.
--Oh! il est digne de nous! fit Germandret avec une insouciance qui
calma un peu les effervescences du vertueux duc. Vous voyez d'ici le
plan. On vous a soutiré cinquante mille francs, et vous épouserez Lucie,
si vous pouvez!
--Oh! l'infâme voleur!
--L'homme habile, tout au plus!
--Je me vengerai de lui.
--Comment? et puis, en somme, à quoi bon?
De Belen se leva brusquement.
--Voyons, fit-il, jouons cartes sur table...
--Enfin!
--Vous voulez que je me livre à vous... je ne sais d'où vous vient votre
puissance... mais elle est réelle, et je m'incline.... Je le répète,
jouons franc jeu. Si vous êtes venu, c'est parce que vous avez un pacte
à m'offrir...
--Parfaitement raisonné!
--Posez vos conditions... je crois pouvoir vous affirmer qu'elles sont
acceptées d'avance...
--Eh! vous allez vite en besogne! J'aime assez cela, d'ailleurs... donc,
écoutez-moi. Voici, de votre côté, ce que vous voulez: découvrir le
secret des trésors indiens...
--Le connaissez-vous?
--Non; vous voyez que je suis franc... mais en fait d'énigmes, j'en ai
déchiffré de plus difficiles.... Second point, vous voulez épouser
Lucie, fille de Marie de Mauvillers, devenue femme de M. de Favereye...
--Oui, je le veux...
--Et il ne vous répugnerait pas de commencer par le second point?
--Je suis assez riche, dès à présent, pour prétendre à cette alliance.
--Bien! Moi, je vous offre de vous faire obtenir la main de Lucie...
--Vous! mais vous êtes fou!...
--Non... je m'y engage, et je vous jure que ce n'est pas à la légère...
--Mais de quelle influence disposez-vous donc?
--D'une influence telle que, lorsque vous la connaîtrez, vous en serez
épouvanté vous-même.... Mais chaque chose en son temps.... Je vous dis
que vous épouserez Lucie de Favereye.
--Mais en échange de cette promesse... à laquelle je ne puis ajouter
foi... que me demandez-vous?
--Deux choses... l'une immédiate, l'autre postérieure à votre mariage...
--Voyons la condition immédiate...
--Je vous dirai d'abord la seconde... c'est de m'initier à tous les
détails de l'affaire relative au trésor...
--Après mon mariage, si ce mariage a eu lieu par vos soins?
--Bien entendu...
--Eh bien, je vous promets de vous prendre pour associé... mais
Silvereal...
--Ne vous inquiétez pas de lui... je m'en charge...
--Venons alors à la première condition...
--Vous allez être étonné de sa simplicité... il s'agit tout simplement
d'accueillir chez vous un jeune homme que je vous présenterai
moi-même...
--Hein? un complice, un espion?...
--L'être le plus niais et le plus malléable qui se puisse trouver...
--Mais... dans quel but?
--Pour lui faire une position.... C'est un jeune homme auquel je
m'intéresse. Il est pauvre, il mérite toute sympathie.... Vous le
prendrez comme secrétaire, par exemple, et vous le produirez dans le
monde....
De Belen secoua la tête:
--Sous sa simplicité apparente, cette exigence doit cacher quelque
piége...
--Voyons, duc. Nous parlons à coeur ouvert. Croirez-vous à une
affirmation bien nette de ma part?... Les loups ne se mangent pas entre
eux...
--Dicton démenti par l'expérience.
--Et cependant très-vrai dans le cas actuel.... J'ai besoin que ce jeune
homme soit lancé dans le monde. J'ai un but... cela va sans dire....
Mais je vous jure, là, foi de bandit! que mes projets ne vous touchent
en rien.... J'irai plus loin: de votre acceptation dépend le succès de
votre mariage.
--Alors, j'accepte.
--Sans défiance?
--A quoi la défiance me servirait-elle?
--Allons! je vous avais bien jugé!
--Mais avant tout, dit le duc, j'exige que vous me disiez votre
véritable nom...
--C'est votre droit.
D'un geste rapide, le prétendu Germandret arracha sa perruque et sa
barbe grise.
--Mancal! s'écria de Belen.
--Lui-même, que vous avez toujours fort mal accueilli, et qui cependant
était de vos amis...
--C'était vous! Vous vous grimez avec un art admirable.
--Oui, j'ai certains talents fort utiles dans la profession que
j'exerce.
--Eh bien, monsieur Mancal, voilà qui est entendu... alliance absolue...
--Et complète. Je vous donne Lucie de Favereye.
--Et nous chercherons ensemble les trésors de l'Eni...
--Hein?
--Bon! voilà que je vous dis une partie du secret...
--Bah! un peu plus tôt, un peu plus tard...
--Je préfère un peu plus tard...
--A votre aise. Mais mon jeune homme...
--Je l'attends... me l'amènerez-vous vous-même?...
--Point.... Il ne me connaît pas...
--Vous êtes tout mystère.... Comment le reconnaîtrai-je?...
--Ne vous inquiétez pas de ces détails... il saura se présenter de telle
sorte que vous ne conserviez aucun doute sur son identité... Maintenant,
monsieur le duc, je crois qu'il est temps de nous séparer... rentrez
dans votre monde, moi, je retourne au cabinet de Me Mancal...
--Si nous nous serrions la main? dit le duc.
--Au fait, pourquoi pas?...
Les deux hommes échangèrent une vigoureuse étreinte.
--A propos, dit le duc, comment vous êtes-vous introduit ici?...
--Un peu plus tard, vous saurez cela....
Et avant que le duc eût répété sa question, Mancal--c'est-à-dire
Biscarre--avait disparu par l'orifice supérieur.... Quand le duc revint
dans le puits, il examina soigneusement les parois, mais il ne put rien
découvrir:
--Bah! fit-il, qui ne risque rien!...
VI
CE QUE C'ÉTAIT QUE LE CASTIGNEAU
Nous avons laissé Martial au moment où, miraculeusement sauvé d'une mort
certaine par deux inconnus, il avait été transporté dans une voiture
mystérieuse qui, entraînée par des chevaux rapides, avait disparu dans
la direction des Champs-Élysées. Les roues, fendant l'épais tapis de
neige qui couvrait le sol, n'éveillaient aucun écho. Et c'était un
spectacle presque fantastique que celui de cette voiture sombre, drapée
de deuil, qui fuyait à travers la nuit. Elle avait atteint la place de
la Concorde, qui étendait jusqu'à la Seine sa nappe blanche, d'où
émergeaient quelques becs de gaz jetant leur lueur jaunâtre. Puis, les
chevaux s'étaient engagés sur le Cours-la-Reine, qui, à cette époque,
était loin de présenter, même pendant la journée, l'animation qui s'y
voit aujourd'hui. Le Cours, longeant le quai désert, était bordé de
propriétés, jadis habitées par l'aristocratie et la haute finance, mais
déjà presque délaissées, le luxe commençant alors à tendre vers le
faubourg Saint-Honoré et abandonnant les Champs-Élysées au menu peuple.
L'allée des Veuves avait un renom sinistre qui n'avait pas peu contribué
à éloigner du quai de Billy les prudents et les riches. Derrière le
carré Marigny, abandonné aux joueurs de boule et qui ne s'animait qu'à
l'époque des fêtes nationales, c'était une sorte de dédale où les
jardins s'enchevêtraient, où les pavillons se dissimulaient derrière les
branches des grands arbres, tandis que des cabarets et des guinguettes
jetaient dans l'air leurs flonflons discordants ou leurs cris avinés. Le
Paris de nos pères immédiats possédait encore une physionomie bizarre et
que qualifierait aujourd'hui de romantique ceux d'entre nous qui n'ont
jamais connu que les grandes voies à lignes droites et monotones. Or,
c'était vers l'allée des Veuves que se dirigeait la voiture dans
laquelle se trouvaient Martial inanimé et la femme dont la voix avait
tout à l'heure prononcé quelques mots. Silencieuse, elle avait placé son
bras sous la tête du jeune homme et elle le soutenait doucement.
Enveloppée dans une mante de satin noir, qui la cachait tout entière,
cette femme, le front penché, semblait en proie à une profonde émotion.
Une grosse larme, roulant de ses yeux, tomba sur le front de Martial,
qui ne la sentit pas. Et celle qui l'avait versée murmurait maintenant:
--Ainsi, voici encore une créature humaine devant laquelle la vie
s'était peut-être ouverte radieuse et belle... et qui, de degrés en
degrés, est descendue jusqu'au désespoir douloureux et sinistre.... Sur
ses vingt ans, la nuit s'est faite, et il a voulu s'échapper de cette
prison qui se nomme la vie, pour se réfugier dans cette liberté qui
s'appelle la mort!...
Et elle ajouta encore:
--Pauvre Martial! vingt ans!...
Puis, comme si une pensée plus douloureuse encore se fût tout à coup
imposée à elle:
--Et lui! lui! fit-elle d'une voix brisée. N'a-t-il pas vingt ans? et ne
se débat-il pas, lui aussi, dans quelque gouffre de douleurs où la haine
et le crime l'ont poussé!
La voiture s'arrêta. C'était devant une petite porte, à peine visible,
percée dans un mur élevé au-dessus duquel des arbres dépouillés de
feuilles étendaient leurs branches amaigries par l'hiver et blanches de
neige. Une ombre se dressa à la portière et l'ouvrit. Puis un cri de
surprise retentit:
--Porte ce jeune homme dans ta chambre, dit la femme. Il n'est
qu'évanoui. Donne-lui les soins que réclame son état. Que M. de Bernaye
soit immédiatement averti... mais surtout, sur ta vie, Pierre, tu le
sais... pas un mot... que ce malheureux ignore où il se trouve et qui
l'a sauvé?
--Oui, madame la marquise, fit l'homme, qui était de taille moyenne,
trapu, carré des épaules et dont les cheveux blancs indiquaient l'âge
avancé. Mais vous-même, que voulez-vous faire maintenant?
--Je retourne à l'hôtel. Demain, à la première heure, je reviendrai...
que les Morts m'attendent.
L'homme s'inclina; puis, avec une vigueur qui contrastait avec son
apparence sénile, il saisit Martial et l'enleva comme il eût fait d'un
enfant. La porte se referma derrière lui, tandis que les chevaux
légèrement touchés du fouet, entraînaient l'inconnue. Celui qui portait
Martial se trouvait alors dans un jardin spacieux, et se dirigeait vers
une maison cachée derrière un rideau d'ormes et de chênes, dernier
vestige des anciens bois qui, jadis, s'étaient étendus jusqu'à la Seine.
Un mot sur la maison mystérieuse où nous pénétrons. Pendant longues
années, cette propriété, qui avait appartenu, disait-on, à une noble
famille du midi de la France éteinte depuis longtemps, était restée
abandonnée. Des procès s'étaient engagés au sujet de ces terrains et de
tous les domaines de cette famille, et avaient duré aussi longtemps que
les avocats et gens de loi avaient trouvé aliment à leur... activité.
Mais un jour était venu où subitement les procédures s'étaient arrêtées.
Des dédommagements qu'on évaluait à haut chiffre avaient été accordés
aux parties belligérantes, et finalement cet héritage mystérieux avait
été recueilli... par qui? Voilà ce que les curieux eussent bien voulu
savoir par le menu. Mais les plus avides de renseignements précis
avaient dû se contenter du fait suivant: Il y avait environ cinq ou six
années, un brave homme aux cheveux blancs, aux allures un peu
_pataudes_, était arrivé par une chaise de poste qui s'était arrêtée
devant la grille rouillée se trouvant juste à l'angle de l'allée des
Veuves et du Cours-la-Reine. Les voisins, marchands de vin, charbonniers
et autres, s'étaient plantés sur le pas de leur porte, comme bien on
pense. Or, le vieillard en question était descendu, et comme il avait
fait un faux pas, en glissant sur le marchepied, il avait laissé
échapper un de ces jurons _sui generis_ auxquels l'oreille des
connaisseurs devine une origine certaine.
Le vieillard était du Midi, de Marseille ou des environs. Ceci était
acquis. Second point. L'homme était marié, et sa femme l'accompagnait.
Même âge. Cheveux blancs. Enfin un jeune homme, un ouvrier, à n'en pas
douter, ayant passé vingt-cinq ans, et qui témoignait aux deux
vieillards une affection et un respect filials. Donc le fils. La chaise
de poste était partie. La grille s'était refermée. Il restait en
conséquence beaucoup de détails à surprendre. Et cependant, en dépit de
toutes les ressources d'un espionnage infatigable, la récolte resta
maigre. Le vieillard s'appelait--ou du moins se faisait appeler--le
Castigneau. Est-ce que c'était là un nom de chrétien? On avait beau
chercher, quand, un beau soir, un client de passage, attablé dans un des
bouges de l'entrée de Chaillot, et qui boitait un peu, entendant ce mot
de Castigneau, se laissa aller à dire:
--Je connais ça, moi!
Jugez si on le questionna. Mais il parut d'abord que ce brave homme
était fâché d'avoir _lâché_ sa phrase, et il fallut grandement
l'amadouer pour qu'il consentît à compléter sa première énonciation.
Bref, le Castigneau, ce n'était pas le nom d'un homme, mais bien d'un
quartier de Toulon. Le cabaretier cligna de l'oeil et comprit l'embarras
et l'hésitation de son client. Puis une idée surgit dans son cerveau
fertile. Il s'approcha du camarade, et lui dit à voix basse:
--Tu connais bien Toulon?
--Oui... après? Fichez-moi la paix!
Le ton de la réponse manquait d'aménité.
--Bah! fit l'autre en lui tapant sur le genou, _en ami_, est-ce qu'on
fait des cachotteries entre soi?... Tu as été... là-bas?
C'était poser carrément la question. La réponse fut cette fois un peu
plus catégorique:
--Quand cela serait?...
--Oh! tu n'en serais pas moins chez toi ici, d'autant plus que tu peux
me rendre un service....
Or, le cabaretier--qui s'appelait Malgâcheux et que nous aurons
l'honneur de revoir dans la cours de ce récit--avait, lui aussi,
quelques peccadilles sur la conscience, et ce n'était pas pour quelques
années de bagne qu'il eût fait la petite bouche. Il s'entendit donc
rapidement avec son compère, et un plan fut ébauché pour arriver à
savoir si d'aventure le Castigneau n'était pas tout simplement un vieux
_cheval de retour_. Cette constatation n'était pas d'ailleurs aussi
aisée qu'elle le semblait au premier coup d'oeil. Le Castigneau sortait
peu: son fils travaillait dans un atelier de la ville; ce qui, en somme,
paraissait assez bizarre de la part d'un jeune homme dont le père était
propriétaire d'un _immeuble_ sérieux. La femme du Castigneau allait
faire le marché, et à l'estimation des commères, elle dépensait à peine
quelques francs pour la nourriture de la maison. Malgâcheux et
Bridoine--c'était le nom du forçat--s'imaginèrent que le plus simple
était de s'introduire dans la maison pendant la journée, en choisissant
l'heure où le Castigneau serait seul. Sans doute, ayant à avouer un
passé peu flatteur, il s'exécuterait plus facilement sans témoins. Il ne
s'agissait que de s'y prendre adroitement. Bridoine, grâce à l'aide de
l'honorable Malgâcheux, s'affubla d'une houppelande de propriétaire, se
coiffa d'un chapeau large et rond qui lui donnait une physionomie quasi
respectable, s'arma d'une canne à double fin, soutien et défense, et
finalement ayant vu la Castignote, comme on disait, tourner les talons,
il s'en vint de son air le plus paterne sonner à la grille de la maison.
On le fit attendre quelque peu. Bridoine sonna une seconde, puis une
troisième fois. Pour être ex-forçat on n'en est pas moins homme. Voilà
que maître Bridoine commença à s'exaspérer, et, revenant à son
excellent naturel, il grommela entre ses dents un juron qui n'avait rien
d'édifiant et qui sentait de plusieurs lieues sa _grande fatigue_. Il
sembla que cette exclamation fût un: Sésame, ouvre toi! Car soudain la
porte tourna sur ses gonds. Et Bridoine se trouva en face de celui dont
il désirait si vivement faire la connaissance. La scène fut courte.
--Qu'est-ce que vous voulez? demanda le Castigneau.
--C'est bien à M. Castigneau que j'ai l'honneur de parler?
--A lui-même. Après?
--Peut-on causer un instant?
--Non.
Cette singulière réponse déconcerta quelque peu le Bridoine, qui leva
les yeux sur son interlocuteur. Celui-ci, le torse un peu en arrière,
l'oeil à la fois défiant et railleur, n'avait pas un air des plus
engageants. Mais en somme, c'était un vieillard, sans doute peu
redoutable. Bridoine allait passer outre et entamer, en dépit de tout,
la conversation réclamée, quand le Castigneau fit un pas vers lui.
--Tu vas t'en aller, dit-il froidement.
--Hein?... m'en aller.... Comment! je viens... bien poliment...
--Poliment! alors ôte ton chapeau....
Et d'un revers de main, le Castigneau fit tomber la coiffure de
Bridoine. Celui-ci poussa un cri de colère.
--Ne remue donc pas comme ça, reprit l'autre, tu déranges ta perruque.
Par un mouvement instinctif, Bridoine porta sa main à son front; mais
plus vif encore, le Castigneau lui avait arraché ses cheveux postiches,
mettant à nu le crâne pointu du forçat. En même temps, faisant
demi-tour, le Castigneau, dont on n'eût pas soupçonné la force et
l'agilité, se plaça entre la porte et le visiteur. Bridoine commençait à
perdre son sang-froid. Il marcha sur le Castigneau les poings en avant.
--Qui es-tu et que viens-tu faire ici? demanda le Castigneau.
--Ça ne te regarde pas!
--Vrai!... alors, je cogne....
Le poing du Castigneau, qui était d'une remarquable solidité, s'abattit,
à l'improviste, sur la poitrine de Bridoine, qui recula en trébuchant.
--Veux-tu répondre? demanda encore le Castigneau toujours calme.
--Je vais te découdre! cria Bridoine, dont la main se trouva tout à coup
armée d'un couteau.
Le placide Castigneau eut un ricanement. Loin de paraître s'émouvoir du
danger, il marcha droit à Bridoine, qui leva le bras. Seulement, ce bras
ne retomba pas. Et, ma foi, sans qu'il sût trop comment, Bridoine se
trouva--désagréable surprise--le nez sur le sable, qu'il rougissait de
son sang. Le bon bourgeois, un genou sur ses épaules, le serrait d'une
main à la nuque.
--Maintenant, dit le Castigneau, je veux bien causer... Qui es-tu? et
que viens-tu faire ici?
Bridoine essaya de se redresser, n'y parvint pas et, avec la magnanimité
propre à sa nature, se décida à se soumettre:
--Je suis Bridoine.
--D'où viens-tu?
--_De Toulon_.
--Bien! Qui t'a envoyé ici?
--Malgâcheux!
--Qu'est-ce que Malgâcheux?
--Le cabaretier d'ici près: _Aux Bons Amis_!
--Et pourquoi es-tu venu?
--Pour savoir qui vous êtes.
--Le sais-tu?
--Parbleu! non.
--Eh bien, je vais te satisfaire maintenant....
Tout en parlant, le Castigneau continuait à tenir serré le cou de
Bridoine, qui se sentait congestionner.
--Tu diras à Malgâcheux--puisque Malgâcheux il y a--que le Castigneau
est un bonhomme qui ne doit de comptes à personne et qui n'aime pas
qu'on l'espionne... Tu ajouteras que, la première fois qu'il s'occupera
de moi, j'irai lui casser les reins; et, comme il pourrait douter de ma
parole, tu ajouteras que je t'ai reconduit de la façon que tu vas
voir.... Je t'ai pris par la peau du cou et par la ceinture, vois-tu,
comme ça....
Ajoutons que le Castigneau exécutait en même temps, avec la plus grande
aisance, les opérations qu'il décrivait.
--Je t'ai soulevé de terre comme un lapin... puis je t'ai emporté vers
la porte par laquelle tu étais entré, et... une, deux, trois... je t'ai
flanqué dans la rue.... Sur ce, bonsoir!
Et Bridoine roula hors de la maison, ni plus ni moins que s'il eût été
un vulgaire paquet de linge. Dire que le retour de Bridoine chez
Malgâcheux eut le caractère d'un triomphe antique, ce serait mentir. Son
nez, ses épaules, ses genoux et le reste demandaient des soins
multiples. Quand le Malgâcheux l'interrogea, Bridoine raconta
l'histoire, et, en vérité, il mit dans son récit une franchise qui lui
faisait honneur. Le Malgâcheux resta pensif.
--Faudra voir pourtant, dit-il.
--En ce cas, tu verras toi-même...
--Bah! pour une malheureuse râclée...
--J'aurais bien voulu vous y voir!
--Alors tu _canes_?
--Absolument.
Malgâcheux haussa les épaules en signe de souverain mépris, et se
promit, _in petto_, de satisfaire sa curiosité par des moyens moins
dangereux. Tout en s'avouant vaincu, Bridoine conservait au fond du
coeur--à supposer qu'il possédât cet organe essentiel--une rancune
féroce contre le Castigneau, et, bien qu'il se hâtât de quitter le
cabaret des _Bons Amis_, il se promettait bien de revenir rôder autour
de la maison où il avait été reçu de si touchante façon. Mais il se
garda d'en rien témoigner à son excellent camarade Malgâcheux, qui
réfléchissait de son côté et se disait qu'en somme, le mieux était de
vivre en paix avec un voisin dont la poigne était si rude et le biceps
si solide. Bref, soit que Bridoine eût ajourné ses projets, soit que
Malgâcheux fût réellement venu à résipiscence, le Castigneau ne fut plus
inquiété et reprit ses allures patriarcales. La grille restait toujours
soigneusement fermée. Et si certaine petite porte, donnant sur le carré
Marigny, n'avait pas attiré l'attention, c'était uniquement parce que,
de jour, il n'était jamais arrivé qu'on la vit même s'entre-bâiller.
Donc, sachant maintenant quelle était la réputation quasi fantastique de
la maison dans le quartier, revenons dans le jardin où le
Castigneau--car c'était sans doute lui, à en juger par la vigueur dont
il faisait preuve--emportait sur ses épaules le corps inanimé de
Martial. Au moment où il approchait de la maison, de la porte ouverte
sortit une femme, la tête et les épaules enveloppées d'un châle et qui
tenait une chandelle dont elle abritait la lumière derrière sa main
étendue.
--Eh bien! Pierre, demanda-t-elle d'une voix contenue, qu'y a-t-il?
--Femme, réveille le gars. Prépare la chambre du premier, nous avons un
malade.
--Bon Dieu! le pauvre jeune homme!
--Bah! nous en avons vu bien d'autres! dans deux heures il n'y paraîtra
plus! Va, Micheline. Bassine le lit, mets la tête basse.... Maintenant,
le gars!...
--Me voici, père, dit une voix jeune et mâle.
--Toi, mon brave Pierrot, en deux temps, quatre mouvements, chez le
numéro 5...
--Bien! c'est compris.
--Pas par la porte! Saute par-dessus le mur. On ne sait pas, il peut y
avoir des curieux...
--En tout cas, ils n'ont qu'à courir après moi.
--Attends. Tu lui remettras cette lettre. S'il n'est pas chez lui, tu
diras à son domestique de la lui porter immédiatement.
Pierrot serra soigneusement le billet bordé de noir que lui avait donné
son père; puis, d'un bond, s'aidant des treillages fixés au mur, il
disparut.
Cependant Martial avait été porté dans la chambre. Micheline
s'empressait de l'installer aussi confortablement que possible.
L'immersion avait été si rapide et si courte qu'il ne s'était pas
déclaré de symptômes d'asphyxie. C'était un évanouissement causé sans
doute par le choc. Du reste, le Castigneau ayant retroussé et mis à nu
ses bras musculeux, se livrait sur le corps du malade à une de ces
frictions qui réveilleraient un mort. Micheline présentait à son mari
les linges chauds destinés à rétablir la circulation. Au bout d'un quart
d'heure environ, Martial poussa un long soupir; puis il ouvrit les yeux
et regarda autour de lui.
--Où suis-je? murmura-t-il.
--Chez des amis, dit le Castigneau.
--Je n'ai pas d'amis, soupira le jeune homme.
--Faut pas dire de ces choses-là. Il y a de bons et braves coeurs
partout... et souvent au moment où on s'y attend le moins....
Le jeune homme essaya de se soulever, mais il retomba lourdement. Il
passa ses deux mains sur son front.
--Oui, je me souviens, dit-il, j'ai voulu mourir...
--Et vous n'êtes pas mort? Bah! ça arrive à tout le monde!
--Ainsi, c'est vous qui m'avez sauvé?
--Moi? pas du tout...
--Cependant... je suis bien sûr...
--D'avoir tâté de l'eau froide. Ça, c'est vrai.
--Qui m'a arraché à la mort?
--Quelque terre-neuve qui passait par là. Il y a tant de chiens errants!
fit le Castigneau avec un gros rire.