Et, plus lentement, il continua son oeuvre, usant maintenant de

précaution comme s'il eût craint que le choc du fer ne brisât l'objet

qu'il cherchait à déterrer. Enfin, il poussa une exclamation. La pelle

venait de rencontrer une résistance subite.

L'homme se mit à genoux, et, de ses ongles, il écarta la terre. Puis il

prit la lanterne et dirigea le rayon sur l'ouverture. Une pierre noire,

sur laquelle on distinguait des traces brillantes, émergeait de la terre

sombre. Il sembla que cette vue donnât au travailleur une nouvelle

énergie. Ses mains infatigables s'efforçaient de dégager cette pierre.

Enfin, s'arc-boutant sur ses genoux, il parvint à la détacher du sol. Il

l'écarta d'un effort vigoureux, et dans le moule laissé à découvert il

plongea son bras comme s'il eût supposé qu'au-dessous il dût rencontrer

ce qu'il cherchait. Mais il laissa échapper un cri de colère.

--Rien! rien! fit-il. Malédiction!

Et saisissant de nouveau la pioche, il élargit l'ouverture; puis,

frappant de toutes ses forces, il enfonçait le pic de fer dans la terre.

Mais la pointe pénétrait sans obstacle. Maintenant de Belen creusait

avec une sorte de rage fiévreuse. La terre jaillissait sous ses coups.

Il ne se reposait plus, tous ses membres ruisselaient de sueur. Et rien

n'apparaissait.... Alors, découragé, il se releva, et laissant échapper

la pioche, qui tomba:

--Je suis maudit! murmura-t-il.

A ce moment, un râle sourd s'échappa de sa poitrine... Une main venait

de se poser sur son épaule, tandis qu'une voix ironique prononçait ces

mots:

--Eh bien! monsieur le duc, il paraît que la chasse a été mauvaise!...

De Belen fit un effort pour s'élancer... mais la main qui s'était

appesantie sur lui était si lourde qu'il était pour ainsi dire cloué au

sol.... De Belen était d'une force exceptionnelle, dont témoignaient,

malgré ses allures aristocratiques, ses mains massives et ses membres

trapus. Et pourtant, soudain, il se sentait dompté, vaincu. Ainsi cet

être mystérieux, dont il avait constaté l'existence aux empreintes

laissées sur le sol, cet être se trouvait là, près de lui, et du premier

coup lui faisait sentir sa domination. Etait-ce réellement un ennemi?

Non pas seulement un de ces aventuriers qui, guettant dans l'ombre,

s'abattent sur la victime choisie pour en tirer un impôt immédiat, mais

un de ces exploiteurs qui, avant tout, cherchent à rassurer la

possession d'un secret, pour exercer ensuite le chantage à longue

portée.... En vérité, on s'étonnera que ces réflexions aient pu germer

dans le cerveau d'un homme ainsi surpris. Mais de Belen était le

sang-froid fait homme. Son organisme avait payé sa dette à l'ébranlement

nerveux que produit toute surprise: l'esprit restait net et ferme. Donc,

il ne bougeait pas; mieux encore: il n'avait pas répondu aux paroles de

défi qui lui avaient été jetées. Il attendait. Seulement sa main droite,

par un mouvement insensible, descendait vers la poche où se trouvait son

pistolet. L'autre continuait:

--Eh bien! beau duc, tu ne réponds pas.... Je comprends bien qu'il soit

désagréable d'être dérangé pendant qu'on se livre à de délicates

opérations... mais ce n'est pas une raison pour avoir peur à ce point...

Voyons! répondras-tu? Ah çà! est-ce que, par hasard, tu serais mort de

frayeur?...

--Je suis vivant, bien vivant! cria le duc. Et c'est toi qui es un homme

mort.

Il avait saisi l'arme chargée, et tournant son bras derrière son dos, il

savait que la charge irait frapper son adversaire en plein corps. Il

pressa sur la détente. Une détonation violente ébranla le souterrain.

Belen secoua son épaule d'un élan vigoureux; mais, à sa grande surprise,

la main--sorte de grappin de bronze--pesait toujours sur lui. Un second

coup partit.

--Ah! cette fois! cria de Belen...

--Cette fois! répondit la voix de l'autre avec un éclat de rire, cette

fois, tu es en mon pouvoir... et tu ne peux même plus conserver

l'illusion de te débarrasser de moi.... Donc, je te rends la liberté...

Et les doigts s'ouvrirent. Belen, libre, voulut s'élancer. Mais une

ombre noire se dressait devant lui: il savait par expérience que tenter

la lutte eût été folie. La lanterne éclairait sur le sol deux pieds

élégants et fins qui, s'appuyant sur la pioche et la pelle,

interdisaient toute pensée nouvelle de résistance. Belen se contint.

--Qui es-tu? demanda-t-il.

--Prends ta lanterne, et regarde!

Le duc hésita à se baisser. Il crut à quelque coup traîtreusement porté.

Et cependant la vigueur de son ennemi rendait tout stratagème inutile.

Donc il obéit. Il dirigea sur le visage de l'inconnu le rayon de sa

lanterne.

--Je ne vous connais pas! s'écria-t-il.

--Vraiment? En vérité, cela me fait plaisir.... Il n'y a pourtant pas si

longtemps que nous nous sommes vus...

--Je ne me souviens pas! commença Belen, qui, de très-bonne foi,

cherchait dans sa mémoire.

--Bah! interrompit l'autre. Nous aurons tout le temps de renouveler

connaissance.... D'abord, mon cher duc, si vous m'en croyez, nous ferons

deux choses: la première, c'est de perdre l'un vis-à-vis de l'autre

cette attitude de provocation et de lutte qui ne nous convient

nullement, comme je vous le prouverai tout à l'heure...

--Et l'autre...

--C'est de me permettre d'éclairer un peu mieux ce lieu ténébreux qui va

se transformer pour quelques instants, si vous le voulez bien, en

cabinet de conférence...

--A votre aise, fit le duc.

L'autre tira de sa poche une boîte d'allumettes et, un instant après,

une petite lampe jetait sur la salle souterraine son clair rayonnement.

--Voilà qui est fait, reprit-il. Maintenant, s'il vous plaît nous

asseoir, nous allons entamer sans plus tarder la petite négociation qui

m'amène....

Celui qui parlait ainsi d'une voix sèche, martelant chaque mot

distinctement, paraissait un vieillard. Des cheveux blancs taillés ras

couvraient son crâne et descendaient sur son front bas. Le nez était

osseux, les yeux se cerclaient de rides. Quant au vêtement, rien de

spécial. La redingote était noire et serrée à la taille, le linge blanc,

et, détail bizarre, le chapeau était tenu par une main finement gantée.

Cependant le duc, redevenu maître de lui, prit le premier la parole.

--Ainsi, monsieur, dit-il, vous allez m'expliquer pourquoi ce guet-apens

que rien ne justifie....

L'autre haussa légèrement les épaules.

--Voilà de bien grands mots, fit-il. Guet-apens? Pourquoi pas meurtre,

assassinat, torture?... Je voudrais bien savoir de quoi vous vous

plaignez...

--Mais... commença le duc, que ce ton railleur exaspérait.

--Mais... mais... vous semblez furieux parce que j'ai pris la liberté de

vous rendre visite sans avoir été invité?

--Monsieur, fit Belen avec colère, je vous serai obligé de mettre un

terme à vos railleries. Si vous êtes venu pour m'assassiner, tuez-moi,

mais du moins ne m'insultez pas.

--Quelle manie d'hyperboles! Voilà maintenant que je veux vous

assassiner, et tout cela parce que je vous ai posé la main sur l'épaule.

--Posé!

--Bah! parce que cette main est un peu lourde.

--Viendrez-vous au fait?

--J'y arrive.... D'abord, cher duc, reprit l'étrange personnage, vous ne

vous êtes pas encore demandé comment un excellent pistolet à deux coups,

sortant des ateliers d'un armurier émérite et chargé par vos soins, n'a

produit sur moi aucun effet.

--Je ne crois pas à la sorcellerie, fit de Belen.

--Voici que vous devenez raisonnable. Donc vous comprenez que les canons

dudit pistolet ne contenaient plus les balles de plomb que vous y aviez

complaisamment placées.

--La chose est probable.

--Elle est vraie.

--Et qui a fait cela?

--Vous vous en doutez bien un peu...

--C'est vous?

--Évidemment.

--Cependant ce pistolet se trouvait dans mon cabinet.

--Tendu d'étoffes orientales du goût le plus étrange et du meilleur

effet.

--Vous connaissez ce cabinet?

--Aussi bien que ce souterrain.

--Quand et par quelle voie vous y êtes-vous donc introduit?

--Par la voie qui m'a amené ici.

--Et que vous me ferez connaître, je l'espère.

--Tout à l'heure. Pour l'instant, je vous supplie, monsieur le duc, de

bannir de votre esprit toute terreur inutile.... Ne voyez en moi qu'un

inconnu désireux d'avoir avec vous un entretien sérieux, très-sérieux,

et qui, par crainte des importuns, a dû choisir le lieu et le moment où

il était certain que cette entrevue ne serait pas troublée... je dois

vous dire, cher monsieur, que je suis votre voisin...

--En vérité?

--Mon Dieu, oui. Tenez, voici ma carte: «Germandret, achat et vente de

livres au comptant.» Monsieur le duc a dû remarquer mon humble boutique,

au 22 de la rue de Seine, juste à côté de votre hôtel. Puis-je espérer

que monsieur le duc ne m'oubliera pas, alors qu'il songera à monter sa

bibliothèque?

Le duc ne put à son tour réprimer un sourire: il était clair que le

prétendu M. Germandret bavardait, comme on ferraille avant d'entamer la

lutte décisive.

--Oui, dit de Belen, c'est pour solliciter ma pratique que M. Germandret

s'est introduit chez moi d'abord, qu'il a pris soin de rendre mes

pistolets inoffensifs et qu'enfin il a pénétré dans ce souterrain.

--Il est vrai que mon plus grand désir est d'entrer en relations avec

monsieur le duc.

De Belen se demandait s'il avait affaire à un fou.

--Reste à savoir, reprit Germandret, si nos relations doivent se borner

à des questions purement bibliographiques.

--Ah! nous arrivons au but, se dit Belen.

Puis il reprit tout haut:

--Vos affaires ne se bornent-elles donc pas à la librairie?

--Non! pas positivement.... Que voulez-vous? il faut vivre, et les temps

sont difficiles.

--Ah! vous avez d'autres branches... à votre arc?

--Quelques-unes.

--Et sans doute, vous ne ferez aucune difficulté à me les faire

connaître, puisque vous êtes venu pour cela?

--Je n'ai rien à vous cacher. Je m'occupe encore d'objets d'art,

d'antiquités de toute sorte, et notamment....

Il appuya sur les mots.

--D'objets précieux provenant de l'extrême Orient.

Le duc laissa échapper un mouvement.

--J'ai dit l'extrême Orient, reprit Germandret d'un ton bonhomme. J'ai

su m'assurer un certain nombre de clients qui me payent très-cher les

curiosités des pays d'Annam, de Siam, du Cambodge.

--Du Cambodge? fit de Belen, en s'efforçant d'affermir sa voix.

--Oh! ne croyez pas qu'il s'agisse de ces calebasses, de ces bambous

ridicules, de ces flèches, de ces armes que le premier voyageur venu

peut acquérir en échange de quelques pièces de monnaie.

--De quoi s'agit-il donc?

--De ces monuments étranges d'un art aujourd'hui disparu, dont les

vestiges ont été révélés au monde scientifique par quelques rares

explorateurs, et qui constituent aux yeux des délicats une source

féconde de recherches historiques et ethnologiques.

Le duc ne répondit pas et se contenta d'incliner la tête.

--Or, reprit Germandret sans paraître s'inquiéter de ce silence, le

hasard, le pur hasard, croyez-le bien, m'a appris que monsieur le duc

était passionné pour ces sortes d'étrangetés; j'ai voulu m'assurer par

moi-même de la réalité de mes hypothèses; c'est pourquoi je me trouve

ici.

--Donc, reprit lentement le duc, vous supposez que je porte un grand

intérêt aux recherches dont vous parlez?

--Intérêt est le mot propre.

--Et quelle preuve en avez-vous?

--Votre présence dans ce souterrain.

--Expliquez-vous.

--Comment! je trouve dans une sorte de cave bizarre monsieur le duc de

Belen, type de l'élégance parisienne, vêtu comme un ouvrier, maniant la

pioche à tours de bras, et je pourrais encore douter?

--Qui vous dit que je cherche... ces antiquités inutiles?

Germandret prit la lanterne et l'approcha du bloc de pierre que M. de

Belen avait mis à découvert:

--Voilà qui me l'indique clairement. J'irai plus loin: je dirai que

monsieur le duc est heureux dans ses explorations, et cela malgré

l'exclamation de dépit qui lui échappait au moment où je l'ai

interrompu.

--Ah! vous croyez que j'ai réussi? fit de Belen qui considérait

attentivement son interlocuteur.

--Sans doute. Examinez ce bloc de pierre noire, constellé

d'incrustations d'argent, et ne remarquez-vous pas qu'il appartient

évidemment à la statue dont vous possédez déjà un fragment dans votre

cabinet?

De Belen s'était levé pour vérifier l'observation.

--C'est vrai! s'écria-t-il. Je n'avais pas remarqué tout d'abord.

--Voyez, fit Germandret en riant, voici qu'au premier mot votre passion

se réveille.

Le duc ne semblait pas l'entendre.

--Oui, murmurait-il, c'est une partie du torse. Que signifie cela?

--Ne pouvez-vous lire les inscriptions qui se trouvent sur cette pierre?

--Non, elles sont tracées en une langue dont le secret n'a pas encore

été retrouvé.

Il avait prononcé ces mots avec un accent de sincérité qui parut frapper

le prétendu Germandret.

--C'est l'ancienne langue du Cambodge? demanda-t-il.

--Oui.

--En somme, monsieur le duc s'attendait à trouver ici autre chose que

cette pierre mal sculptée?

--Qu'en savez-vous? fit Belen avec impatience.

Puis, s'approchant de l'antiquaire:

--Mon cher monsieur, lui dit-il, vous avez voulu, ceci est clair,

découvrir un secret, et pour arriver à votre but, vous avez employé des

moyens qu'il me répugne de qualifier. Maintenant, vous savez. Oui, je

cherche des antiquités que je sais avoir été enfouies autrefois dans le

sol de Paris. Or, cette maison m'appartient, j'ai droit d'y pratiquer

des fouilles, je le fais, et nul ne peut s'y opposer. Voilà ce que vous

a révélé votre indiscrétion coupable, qui n'est autre qu'une violation

de domicile. Je suppose que maintenant vous n'avez plus rien à faire ici

et que vous allez enfin me débarrasser de votre présence.

Germandret ne bougea pas; seulement son visage s'éclaira d'une

expression de profonde ironie.

--Monsieur le duc, reprit-il, vous êtes un enfant!

--Ah! c'en est trop! et votre insolence...

--Bon! Que prétendez-vous faire? Je vous ferai remarquer que nous sommes

seuls et que je suis le plus fort.

--Des menaces?

--Non, un simple rappel à la froide raison. Je voulais, en effet,

connaître votre secret, et je vais vous prouver que j'ai réussi.

Monsieur le duc, vous ne cherchez pas dans les souterrains des morceaux

de pierre couverts d'hiéroglyphes, qui sont pour vous lettre morte:

vous cherchez, avec une ardeur et une énergie fiévreuses, un trésor qui

vous a été révélé...

De Belen s'était reculé et fixait sur son interlocuteur des yeux

hagards.

--Continuez, fit-il d'une voix qui sifflait entre ses dents serrées.

--...Qui vous a été révélé, dis-je, lors du crime que vous avez commis,

de complicité avec le baron de Silvereal, dans les déserts de l'Inde

orientale.

--Misérable! cria le duc.

D'un bond il ramassa la pioche qui gisait à terre, et, la levant par un

mouvement formidable, il la lança sur le crâne de l'inconnu.

Mais, d'un geste brusque qui semblait la détente d'un ressort mû par la

vapeur, le bras de Germandret avait saisi le lourd instrument de fer,

et, l'arrachant des mains du duc, l'avait lancé contre la muraille.

Puis, comme obéissant à une fureur dont il n'était plus le maître, il

l'avait pris à la gorge et renversé sur le sol. L'honnête de Belen

râlait et se tordait en convulsions impuissantes.

--Gredin! disait le paisible antiquaire d'une voix éclatante, je ne sais

ce qui me retient de t'étrangler comme un chien!...

Cependant, obéissant à une réflexion qui venait de traverser son

cerveau, il le secoua furieusement comme fait une bête fauve de la proie

qu'elle a saisie, et enfin le laissa retomber sur la terre, presque

inanimé. Cette fois le duc était vaincu. Les doigts du vigoureux inconnu

avaient laissé leurs empreintes violacées autour de son cou.

--Grâce! murmura-t-il d'une voix dolente.

--Eh! parbleu! si j'avais voulu te tuer, est-ce que tu n'aurais pas déjà

rendu ta belle âme au diable?

De Belen faisait de vains efforts pour se redresser. Germandret vint à

lui, et, le saisissant par les bras, l'assit comme un enfant sur un tas

de terre.

--Là, maintenant nous allons être sage, pas vrai, papa, et plus de

_blagues_ comme tout à l'heure, ou bien....

Il eut un geste significatif.

La voix calme et mesurée de l'antiquaire avait fait place à un accent

rauque, brutal, presque sinistre. On peut remarquer aussi que le style

choisi du bibliomane ne se retrouvait plus dans ces dernières phrases,

émaillées d'argot. Quelques minutes se passèrent, et enfin une large

aspiration venue de la poitrine du duc apprit à son interlocuteur que

«le petit tour de vis» avait fini son effet. Germandret lui frappa

familièrement sur le genou:

--Peut-on causer, papa?

--Mais qui êtes-vous donc? balbutia le duc.

--Tu m'as déjà demandé cela tout à l'heure. Pour l'instant, je te dirai

franchement que ça ne te regarde pas. Du reste, contente-toi de

m'écouter, et, pour manifester tes impressions, tu me feras le plaisir

de te borner à une pantomime extrêmement réservée. Cela dit, je

commence.

De Belen poussa un soupir résigné.

--Donc, mon bon duc, vous avez dans votre passé un tas de

peccadilles.... Vous vous appelez de Belen comme je m'appelle

Germandret, et vous êtes duc comme je suis marchand d'Elzéviers,

c'est-à-dire pas plus l'un que l'autre.... Ne protestez pas, ça ne

servirait à rien. Maintenant, outre vos anciennes affaires, vous avez

sur la conscience l'assassinat que votre ami Silvereal--un bien honnête

homme aussi--avait l'indélicatesse de vous rappeler tout à l'heure.

Il s'arrêta, comme pour attendre une protestation. Mi-strangulation

physique, mi-prostration morale, le duc paraissait incapable de formuler

la plus légère remarque.

--Voici qui est bien entendu: M. le duc de Belen est lié par une

complicité nette et sérieuse au sieur de Silvereal; l'un tient l'autre

et l'autre tient l'un. M. de Belen, seul possesseur du secret

indo-chinois, se croit maître de Silvereal, auquel il promet... combien?

mettons un demi-million... le jour où, ayant réussi à retrouver le

trésor en question, il sera devenu.... M'écoutez-vous, monsieur le duc?

De Belen avait relevé la tête, non par défi, mais par curiosité. Il

était profondément surpris d'entendre un inconnu lui rapportant

textuellement le programme sur lequel s'exerçaient ses plus secrètes

pensées. Il oubliait que cet inconnu lui avait dit tout à l'heure avoir

entendu sa conversation avec Silvereal. Il est vrai que c'était quelques

minutes après le tour de vis, et qu'à ce moment les idées de M. le duc

n'étaient pas absolument nettes. Bref, il s'abstint de répondre à la

question du bibliomane, qui continua, sans plus s'en préoccuper:

--Quand il sera devenu l'heureux époux de mademoiselle Lucie de

Favereye...

--Quoi! vous savez cela aussi? articula enfin le duc.

--Mais oui! et, par parenthèse, je me permettrai de vous dire que vous

êtes un fameux niais...

--Oh! fit le duc avec un geste de profond nâvrement.

--J'ai dit niais, et je maintiens le mot.... Vous êtes le complice de M.

de Silvereal.... Vous lui donnez cinquante mille francs... et, de plus,

vous lui demandez de vous aider dans l'accomplissement d'une mission...

qui lui soucie comme un couvert d'argent à un lézard....

Cette fois, de Belen écoutait. La fixité de ses yeux ne laissait aucun

doute à cet égard.

--Cela m'étonne, ma vieille, reprit le bizarre personnage avec le ton

plus que familier qui tranchait avec ses manières habituelles. Eh

bien!... écoute-moi!... de ton histoire de trésor je me moque

absolument... et je te laisse maître de ton affaire, maintenant que je

la connais... mais, dans tes autres opérations, je puis te rendre

service, à condition...

--A condition?...

--Eh! pardieu! crois-tu que je te donnerai mon concours gratis? Tu veux

épouser la petite Favereye! que dis-je! tu en es amoureux... comme un

imbécile... et pour obtenir sa main, tu donnerais ton âme... mieux que

cela... cinq cent mille francs, ce qui vaut, au bas mot, cinq cent mille

fois plus... je cote ton âme vingt sous... tu ne m'accuseras pas

d'impolitesse... mais quant à compter sur le Silvereal, il faut que tu

sois complétement fou...

--Que voulez-vous dire?

--Il faut te mettre les points sur les _i_, j'y consens. Oui ou non, le

baron est-il amoureux de la dame de Torrès, autrement dit du Ténia?...

--C'est exact...

--Que faut-il pour qu'il arrive à donner à cette belle et _honneste_

dame, comme dit Brantome (on sait ses classiques), la seule preuve

d'amour qu'elle ambitionne?... Mais répondez donc, cher duc?...

--Je ne sais!... je ne devine pas!...

--Décidément, vos facultés sont gravement altérées... heureusement je

suis là pour leur venir en aide. Le Ténia, madame de Torrès, veux-je

dire, exige qu'on l'épouse.... Elle veut devenir baronne de Silvereal...

histoire d'avoir un titre authentique.... Or, pour que le baron, qui est

marié, puisse lui donner cette satisfaction, que faut-il?...

--Qu'il soit veuf!

--Allons donc! voilà que l'intellect vous revient. C'est heureux. Vous

avez vu ce soir madame de Silvereal, c'est une créature superbe, bien en

chair, d'une admirable santé, et qui ne paraît pas le moins du monde

disposée à laisser la place libre à madame de Torrès...

--Silvereal attendra.

Germandret éclata de rire.

--Parbleu! il attendra qu'une épidémie... le choléra... une phthisie

galopante veuille bien envoyer la baronne _ad matres_... et, comme cela

pourrait être long, il aura tout d'abord à coeur d'être agréable à son

excellent ami M. le duc de Belen, et il se servira de sa légitime

influence sur sa femme pour qu'à son tour elle contraigne mademoiselle

Lucie à devenir l'épouse du duc de Belen... voilà bien ce qui a été

convenu?

--Absolument.

--Vous êtes arrivé à la période de franchise. Nous finirons par nous

entendre. Eh bien! mon cher monsieur de Belen, M. de Silvereal vous...

comment dirai-je cela pour être poli?... vous trompe.

--Impossible!

--Ce mot, vous le savez, n'est pas français, surtout quand il s'agit de

la canaillerie (pardon!) humaine. Or, je vais vous mettre immédiatement

à votre aise. De cette canaillerie (pardon!) je connais trois beaux

échantillons.

--Qui sont?

--Vous d'abord, puis M. de Silvereal.

--Et le troisième?

--Le troisième, c'est moi!

De Belen commençait à le regarder avec intérêt. Un peu remis des alertes

de tout à l'heure, il devinait _primo_ que celui qui parlait n'était pas

un sot, _secundo_ qu'il y aurait probablement nécessité de s'entendre

avec lui. Ces mots «le troisième, c'est moi!» lui arrachèrent même un

sourire, un vrai sourire, non forcé, mais épanoui, presque gai. Il eut

même un mot charmant:

--Ne parlons plus de moi, n'est-ce pas?

--C'est inutile, je le comprends, entre nous!

--Mais le second?

--Silvereal?

--Justement.

--Eh bien! maître Silvereal, sortant de votre cabinet, après vous avoir

extorqué cinquante mille francs...

--Oh! il ne les a pas encore touchés!

--Bon! une petitesse, maintenant! Attendez: il faut que vous appréciiez

vous-même en quoi il vous a _daubé_.

--Je vous avoue que je commence à vous croire sur parole.

--Alors, je dois me taire?

--Non pas; mais je veux vous persuader que je ne vous en veux nullement

de...

--De la petite opération de tout à l'heure...

--Et que je suis persuadé que nous deviendrons bons amis.

Germandret ne le quittait pas des yeux. Il se méfiait. Et pourtant il

avait tort. De Belen avait pris carrément son parti. Avoir cet homme

contre soi lui paraissait trop dangereux; donc, l'avoir pour soi ou du

moins avec soi était le _desideratum_. Quoi qu'il en soit, de Belen

continua:

--Donc, mon ami Silvereal...

--Est un bandit, compléta Germandret.

Seulement il eut l'indélicatesse d'ajouter:

--Comme vous et moi.

De Belen réprima une grimace et reprit:

--Bandit, soit. Mais pourquoi?

--Mon Dieu! pour ceci simplement. Ayant dans sa poche le mandat qu'il

vous a extorqué, il s'est dit en sortant: Maintenant, mon petit duc,

va-t'en voir s'ils viennent!

--Hein?...

Les loups de Paris I. Le club des morts · 第 7 / 26 段