leurs voitures, dont les glaces, couvertes de givre, témoignaient de
l'âpreté du froid; tandis que les domestiques, sous la direction de
l'intendant, remettaient dans les salons cet ordre provisoire qui fait
disparaître tant bien que mal les traces laissées par la cohue, deux
personnages se tenaient dans le cabinet de M. de Belen. La physionomie
de ce cabinet était assez curieuse. Pendant toute la durée de la fête,
il avait été soigneusement fermé. Et cependant, si quelque invité y
avait pénétré, il y aurait pu trouver satisfaction à ses goûts, à
supposer qu'il fût, en si petite proportion que ce fût, porté aux études
orientalistes. De tous côtés, aux murailles, au plafond, sur les
meubles, ce n'étaient qu'armes, ustensiles, objets de toute nature
portant le caractère indélébile de l'art indo-chinois, depuis le
_tiwa-sa-wota_, tabatière en bois de santal, la corne de buffle
artistement sculptée, l'écale de noix de coco évidée à jour comme une
dentelle, jusqu'à ces inimitables corbeilles, enjolivées d'ornements
bizarres, que les artistes malais tressent avec les folioles du palmier
lontar. Ici la lance de bambou, le poignard recourbé où s'enchâssent les
perles vénitiennes, le sabre à la lame plate et s'élargissant à
l'extrémité; là, des flèches aiguës aux pointes empoisonnées, le disque
métallique à grelots qui tintinne sous les doigts du musicien. Sur des
socles de marbre jaspé, de hideuses statues, aux têtes difformes, aux
membres tortus semblaient attendre encore les hommages que les
sectateurs de Bouddha prodiguent à leurs idoles. Les tentures de soie
brodées d'or tombaient en plis lourds et magnifiques, relevées par des
écharpes tissées d'écorce et teintes des plus éclatantes couleurs, sur
lesquelles restaient immobiles, posés comme s'ils allaient prendre leur
vol, les dragons frangés de rouge et d'or. Des peaux de tigres
couvraient le parquet. Sur une console en bambou, un objet attirait
particulièrement l'attention: c'était un fragment de statue, sculptée
dans la pierre noire, et couverte d'incrustations d'argent. Ce fragment
semblait avoir été scié et détaché d'une statue de petite taille et
représentait le bras et la jambe d'un homme, ainsi qu'une portion du
torse. Là encore on reconnaissait le ciseau des artistes de l'ancien
empire d'Annam. En réalité, dans cette pièce bizarre, on se fût cru
transporté à des milliers de lieues de Paris. C'était comme une échappée
à travers l'espace vous entraînant tout à coup aux limites de l'extrême
Orient. Mais la présence des deux causeurs, M. de Belen et M. de
Silvereal, vous eût bientôt ramené dans le domaine de la réalité. M. de
Belen se tenait debout, les bras croisés sur la poitrine, la tête haute
et la lèvre ricanante, tandis que le baron, assis ou plutôt affaissé sur
un siége de bambou, paraissait en proie à un malaise difficile à
vaincre.
--Ainsi, mon cher baron, disait M. de Belen, vous prétendez m'imposer
des conditions?
Silvereal protesta d'un geste soumis.
--En vérité, la chose serait du plus haut comique!... n'ai-je pas déjà
fait pour vous plus que je ne vous devais?...
--Cependant... hasarda le baron.
--Cependant!... Que signifie ce _cependant_? Pardieu! il est bon que
nous ayons une explication définitive, et puisqu'il vous a convenu de la
provoquer vous-même, subissez-la.
Le baron releva la tête et le regarda.
--Je vous écoute, dit-il d'une voix qui semblait s'affermir.
--Voyons, continua le duc, récapitulons, si vous le voulez bien, les
services que je vous ai rendus, et établissons nos situations
respectives.
--Établissons, répéta le baron comme un écho.
--Il y a huit ans aujourd'hui que vous m'avez prêté votre concours dans
une aventure périlleuse...
--Et délicate.
-Délicate, si l'épithète vous plaît. Je reconnais que vous ne m'avez pas
marchandé l'aide que je réclamais de vous. Un seul mot, pourtant.
N'était-ce pas moi qui avais conçu l'idée de ce plan?
--L'idée et le plan de l'assassinat, fit le baron, qui décidément
reprenait peu à peu son sang-froid.
Le visage de M. de Belen se contracta légèrement.
--Dispensez-vous de ces expressions brutales, dit-il sèchement. Bref,
complices tous deux, nous mîmes notre projet à exécution.
--Et le roi des Khmers[2] tomba sous nos coups, fit encore Silvereal,
qui avait, paraît-il, la manie des interruptions.
--Je vous prierai de me laisser parler, reprit de Belen, dont l'accent
montait au plus haut diapason de l'irritation. En commettant cet acte...
--Ce crime...
--Ce crime, soit... notre but était de nous emparer des richesses
colossales déposées en un lieu caché dont seul le vieil Eni possédait le
secret... mais par une incroyable fatalité, ce secret nous échappa... ou
du moins ne nous fut révélé que par des documents si bizarres, disons le
mot, si incompréhensibles, que tout d'abord nous nous sentîmes
découragés et crûmes que jamais nous n'atteindrions au résultat rêvé...
Pour le présent, au lieu des centaines de millions dont nous avions
voulu nous assurer la possession, qu'avions-nous trouvé? à peine
quelques centaines de mille piastres en pierreries.... N'ai-je pas
partagé ce butin avec vous?...
--En conservant la part du lion.
--C'était mon droit. Non-seulement j'avais seul organisé le complot,
mais encore tandis que vous désespériez, je déclarais hautement qu'un
jour viendrait où les énormes richesses de Khmers nous appartiendraient.
Pour cela, il fallait des capitaux à l'aide desquels je pusse continuer
mes recherches.
--Enfin, j'ai reçu à peine cinq cent mille francs.
[Note 2: Les Khmers sont les ancêtres aujourd'hui disparus des
habitants du Cambodge, au sud du royaume de Siam.]
--Qui, placés par moi, dans des spéculations commerciales, furent
rapidement triplés!
--Hélas! tout cela n'est plus que souvenir!
--A qui la faute? Parce que vous, monsieur de Silvereal, touchant à la
vieillesse, vous croyez toujours avoir vingt ans; parce que vous vous
laissez entraîner par vos passions séniles sur une pente fatale qui vous
jettera à la ruine et à la mort. Vous vous croyez fondé maintenant à me
rendre responsable de votre chute. A d'autres, mon cher! Vous m'avez
aidé, je vous ai payé, et je suis prêt à déclarer, si vous le désirez,
que tout doit être désormais fini entre nous!
M. de Silvereal accueillit ces dernières paroles par un ricanement.
--Je vous en défie, dit-il froidement.
--Vous dites?...
--Je dis, monsieur de Belen, que malgré votre forfanterie et vos
menaces, vous savez aussi bien que moi que nous sommes à jamais liés
l'un et l'autre.
--Je vous prouverai le contraire...
--Vous me ferez assassiner? En effet, je vous connais, et ce ne serait
pas votre coup d'essai.... Cependant, je vous ferai observer que nous ne
sommes plus aujourd'hui dans les déserts de l'Inde orientale... et qu'à
Paris, il existe certains personnages qui sauraient au besoin me
défendre contre vous.
M. de Belen était devenu livide. Était-ce de terreur? était-ce de rage?
Au contraire, Silvereal avait retrouvé tout son calme.
--Ces personnages se nomment: _primo_, le procureur du roi; _secundo_,
l'ambassadeur de Portugal; _tertio_... oh! c'est le _tertio_ qui est
surtout intéressant... les personnages s'appellent: les gendarmes!
--Misérable! cria de Belen.
--Les injures n'ont jamais en rien avancé les affaires... Je reprends
mon raisonnement.... Supposez seulement que moi, baron très-authentique
de Silvereal, n'ayant en somme dans mon passé aucune tache prouvée...
car l'histoire du Cambodge est restée parfaitement secrète... supposons,
dis-je, que je me présente chez M. le procureur du roi, et que, lui
dévoilant certain nom que vous me paraissez avoir complétement oublié,
je l'invite à consulter, au sujet du prétendu M. de Belen... du duc de
Belen.... MM. les attachés à la légation du Portugal, ne se pourrait-il
pas d'aventure que les troisièmes personnages ci-dessus mentionnés, à
savoir: MM. les gendarmes, ne vinssent jouer dans le drame actuel un
rôle que vous n'auriez pas suffisamment prévu?...
--Monsieur de Silvereal, fit de Belen, qui grinçait des dents, voilà des
insolences qui vous coûteront cher.
--Chacun son tour, mon cher! Comment! je viens à vous en ami et je vous
dis franchement: Je suis ruiné, à jamais perdu, si vous ne me prêtez
cinquante mille francs.... Avec cette somme, qui est pour vous une
bagatelle... car je reconnais que vous avez su mieux que moi faire
fructifier vos capitaux... je rétablis une situation désespérée....
Voilà ce que je vous explique nettement, franchement, et à cela vous
répondez par des injures, par des menaces...
--Je n'ai pas d'argent!
--Bah! dites cela à d'autres, mon cher duc, mais pas à moi. Je connais
par A plus B le chiffre de votre fortune, et vous pouvez me remettre ces
cinquante mille francs aussi facilement que moi je jetterais à la rue un
écu de six livres.
M. de Belen gardait maintenant le silence.
--Et de fait, si vous avez quelque reproche à m'adresser, êtes-vous donc
vous-même à l'abri de tout blâme? Oui, j'ai le coeur jeune et le cerveau
brûlant... Que voulez-vous, on ne se refait pas! Mais vous-même, ne
comprenez-vous pas l'amour? Et votre passion pour mademoiselle de
Favereye?...
--Ah! voilà où je vous attendais! s'écria M. de Belen avec fureur. Oui,
j'aime Lucie; oui, je veux qu'elle soit ma femme; et pour cela, j'ai
réclamé de vous le concours de celui qui se prétend mon ami, de vous, M.
de Silvereal. Eh bien! à quoi êtes-vous parvenu? Comment!... Lucie est
la nièce de votre femme, à laquelle elle est confiée par sa mère, madame
de Favereye, cette folle que l'on croirait en vérité occupée à des
oeuvres de magie, tant son existence est mystérieuse et retirée. Donc,
par votre femme, vous êtes pour ainsi dire maître des destinées de
Lucie, et vous pourriez imposer votre volonté. Mais, en vérité, il me
semble que vous tremblez devant madame de Silvereal...
--Cependant c'est par mon ordre que, ce soir même, elle est venue ici
avec Lucie.
--Par votre ordre!... Eh bien! je vous fais un pari: si madame de
Silvereal a consenti à vous obéir, c'est parce qu'un intérêt pressant,
personnel, l'engageait à se rendre à ce bal.
--Que voulez-vous dire?
--Parbleu! pour un conspirateur, vous me semblez bien peu
clairvoyant.... N'avez-vous pas remarqué que ce M. Armand de
Bernaye--encore un ennemi que je devine--ne l'a point quittée des yeux
pendant toute la soirée, et qu'ils sont restés ensemble près d'une
heure?
--Oh! si je le croyais!...
--Seriez-vous jaloux? Bah! la chose serait risible!... Mais, croyez-moi,
mon cher baron, madame de Silvereal est plus fine que vous, et quand
vous croyez qu'elle obéit, elle ne suit que sa propre volonté.
La physionomie de M. de Silvereal s'était tout à coup assombrie.
--Oh! cette femme! murmura-t-il avec un accent de rage mal contenue.
--Elle vous hait et vous la haïssez. Voilà justement où le bât me
blesse.... Vous n'avez aucune influence sur elle; et de fait, l'amant en
titre de madame de Torrès ne peut guère faire figure au foyer de famille
avec l'autorité nécessaire...
--Taisez-vous, de grâce...
--Non, non. Nous réglons nos comptes, vous dis-je, et nous sommes ici
pour entendre nos vérités. Vous n'avez reculé devant aucun scandale, et,
dans l'ardeur amoureuse de nos vieux ans, style noble, vous vous
conduisez comme un gamin. Jugez alors de l'importance que madame de
Silvereal peut attacher à votre avis, dans cette importante question du
choix d'un mari pour sa nièce! Au contraire, me voyant lié d'amitié avec
vous qu'elle méprise, la baronne se défie de moi et me méprise aussi
quelque peu. Voilà la vérité, et voilà ce que vous appelez me prêter
votre concours. Pardieu! je ferais mieux de m'en passer...
--Non, s'écria Silvereal, dont l'oeil s'éclaira d'un reflet sinistre.
Vous serez le mari de Lucie de Favereye, je le jure sur l'honneur...
--Sur l'honneur... de vous à moi... quelle plaisanterie! fit cyniquement
de Belen.
--Ne raillez pas, sur votre vie!... Oui, cette femme me hait et me
méprise; mais il faudra bien qu'elle plie sous ma volonté! Sinon...
--Sinon?
Les deux hommes se regardèrent.
--Croyez-vous, dit de Belen, que madame de Silvereal plie par crainte de
la mort?...
--De la mort, peut-être. De la honte, certainement.
--Tiens! c'est une idée... et si je puis vous être utile...
--Si j'ai besoin de vous, je vous avertirai...
--Et vous allez agir?...
--Je vous le promets.
--Allons! voici que vous devenez plus raisonnable!... un mot encore
cependant... c'est assez délicat!... mais c'est mon devoir d'ami de vous
avertir... Vous connaissez bien madame de Torrès...
--Ne parlons pas d'elle...
--Si fait!... défiez-vous, maître baron... celle qu'on a surnommée le
Ténia en a dévoré et tué de plus grands et de plus riches que vous...
--Que m'importe!... je l'aime!...
En prononçant ces mots, le baron se transfigurait. C'était la passion
furieuse, bestiale, dans tout son horrible rayonnement.
--Voilà qui répond à tout, dit le duc de Belen. Donc, n'en parlons plus.
Je n'ai point l'intention de me poser en Mentor.... Résumons-nous.... Je
ne commettrai pas l'indiscrétion de vous demander quels moyens vous
comptez employer pour triompher de la résistance évidente de madame de
Silvereal à mes projets sur Lucie... Seulement, je vous dirai ceci: le
jour où Lucie sera ma femme, je vous donnerai cinq cent mille francs...
--Soit! mais en attendant...
--Il tient à vous que le délai soit court.... Cependant, pour cette fois
encore, je veux bien vous aider...
--Quoi! les cinquante mille francs que vous me refusiez?...
--Les voici! fit M. de Belen.
Il tira de sa poche un carnet, détacha une feuille à souche, y inscrivit
quelques mots, signa et ajouta:
--Demain, Allard vous payera la somme demandée.
--Ah! mon ami! s'écria Silvereal, vous êtes mon sauveur...
--Une bouchée de pain pour le ténia, fit le duc en riant.
Silvereal haussa les épaules.
--Vous ne la connaissez pas!...
--C'est entendu.... Madame de Torrès est un ange! En tout cas, ceci vous
regarde. Mais ne négligez pas les affaires sérieuses...
--Non, je vous le promets. Maintenant, permettez-moi une question...
--Tout à votre service, cher ami.
--Vous continuez toujours vos recherches... au sujet du trésor des
Khmers?...
--Vous n'en doutez pas, je suppose?...
--Et croyez-vous être sur la trace?
M. de Belen réfléchit un instant. Comme à son insu, ses yeux se
tournèrent vers le fragment de statue dont nous avons parlé, et dont les
arabesques d'argent scintillaient au feu des bougies.
--Peut-être! dit-il enfin. Le sphinx me livrera son secret.
--Et vous croyez que c'est ici, à Paris même, que vous le contraindrez à
parler?
--J'en ai la conviction.
--Vienne donc bientôt le jour du succès! Car je suppose, mon cher duc,
que ce jour-là, vous ne m'oublierez pas....
Les yeux de Belen étincelèrent:
--Ce jour-là, s'écria-t-il, que m'importera de vous jeter en pâture des
millions à dévorer? Ce jour-là, nous serons les rois de Paris, les rois
du monde!... Ah! que tout nous paraîtra petit et mesquin!... Nous
verrons à nos pieds les plus grands et les plus orgueilleux... et
dominant de toute la hauteur d'une montagne de richesses ces misérables
qui ramperont en nous tendant la main, nous défierons la société dont
les rouages trembleront sous notre main souveraine... ce jour-là, je
serai dieu!...
--Et je serai votre prophète! dit gaiement Silvereal. Courage donc... et
à nous deux le monde!...
Le baron se retira, non sans avoir serré avec effusion la main de son
excellent ami. Le duc resta seul. Pendant quelques instants, la tête
entre ses mains, il parut absorbé dans ses réflexions. Puis il releva la
tête:
--Cet homme est un complice, donc il est gênant; je lui donne un
mois.... Au bout de ce temps....
Il n'acheva pas; mais un geste éloquent traduisit sa pensée. Si
Silvereal avait pu le voir, il eût frissonné jusqu'au plus profond de
son être. Belen alla à la porte de son cabinet, l'ouvrit et tendit
l'oreille. Aucun bruit. Tout reposait enfin. Il était cinq heures du
matin. Le jour ne paraissait pas encore. M. de Belen n'appelait jamais
son valet de chambre pour le déshabiller. Il couchait dans une petite
pièce attenante à son cabinet, et se contentait d'un hamac, en voyageur
qui a connu les fatigues des longues et périlleuses entreprises. Il
entra dans sa chambre, après avoir soigneusement tiré les verrous qui
fermaient la porte de son cabinet; il commença à se dévêtir. Mais, au
lieu de se coucher, il alla à un large coffre de bois exotique, garni
d'énormes serrures, et l'ouvrit. Il en tira successivement une blouse,
un pantalon de toile bleue, qu'il endossa rapidement. Puis il prit une
lanterne portative et l'alluma. Il glissa un pistolet dans sa poche.
Cela fait, il sortit de sa chambre et se rendit par une galerie à la
serre, que nous avons déjà décrite, et où avait eu lieu l'entretien de
madame de Silvereal et d'Armand de Bernaye. Là, encore, il s'arrêta et
écouta. Sûr de n'être pas épié, il écarta la touffe de yuccas
gigantesques, dont les longues feuilles se refermèrent derrière lui.
Puis, se penchant, il pressa un ressort dissimulé dans une fente du
plancher. Une trappe glissa sur ses rainures. Il dirigea la lumière de
la lampe sur l'ouverture béante. On eût dit un puits dont la profondeur
se perdait dans l'ombre... Un instant après, M. de Belen avait
disparu... et la trappe, glissant de nouveau, effaçait toute trace de
son passage.
V
SOUS TERRE
Le puits dans lequel notre personnage venait de s'introduire était de
forme circulaire et maçonné. Il était évident que jadis il avait servi
de cage à un escalier régulier qui, depuis longues années sans doute,
avait disparu. M. de Belen avait attaché la lanterne à son cou, de telle
sorte que le rayon de lumière, partant de sa poitrine, éclairât en plein
la muraille fruste.
La descente n'était rien moins que facile. De place en place, des
crampons de fer saillaient de la pierre, et notre homme s'y accrochait
par les mains, tandis que le bout de ses pieds s'appuyait sur le rebord
de creux ménagés de distance en distance. Il était aisé de comprendre
qu'il avait déjà suivi plusieurs fois, souvent sans doute, ce chemin
périlleux, car ses mouvements, réguliers et en quelque sorte
automatiques, ne décelaient aucune hésitation. A mesure qu'il
descendait, il semblait que l'obscurité, fendue en quelque sorte par le
rayon qui s'échappait de la lanterne, se refermât au-dessus de lui plus
épaisse et plus opaque. Une vapeur chaude et humide montait du fond du
puits, et, par instants, M. de Belen devait respirer longuement pour
rétablir le jeu de ses poumons. Il descendit ainsi pendant une dizaine
de mètres, prenant soin d'assujettir ses pieds avant de quitter des
mains les crampons qui le soutenaient. Enfin, il s'arrêta, restant
suspendu dans le vide. Sans hésiter, et comme s'il eût répété un
exercice qui lui était familier, il se courba légèrement en arrière,
puis il sauta. La hauteur d'où il se laissait tomber était d'à peine
deux mètres: ses pieds frappèrent le sol avec un bruit mat. L'homme leva
sa lanterne dont la lueur éclaira l'endroit où il se trouvait. C'était
un vaste caveau circulaire, dont la voûte en ogive présentait des lignes
garnies d'arêtes de pierre. Au centre de ce plafond, se trouvait
l'ouverture ronde du puits par lequel M. de Belen venait de descendre.
Les murailles, formées d'une pierre solide noircie par les ans,
semblaient être les assises de la maison qu'il avait quittée tout à
l'heure. M. de Belen, après un rapide examen, pour la forme sans
doute--car il n'était pas supposable qu'un étranger se fût introduit
dans cet étrange souterrain--se baissa et posa la lanterne sur le sol.
Puis, se dirigeant vers un des points de la circonférence, il se courba
de nouveau. On entendit le cliquetis de pièces de fer, et quand il
revint dans le rayonnement de la lumière, il tenait à la main un levier
et une pioche dont la pointe soigneusement aciérée présentait un
tranchant aigu. Il les jeta sur le sol, retourna au point où il avait
pris ces instruments et revint encore une fois portant une bêche et une
large pelle. Cela fait, il releva la lanterne et promena le rayon
lumineux sur le sol. A ce moment, un cri de surprise lui échappa. Sur la
terre molle se dessinaient nettement, clairement les empreintes de pieds
humains. Une sourde exclamation s'échappa de sa poitrine.
--Est-ce que je deviens fou? murmura-t-il.
Non! Cette découverte n'était que trop réelle. Les empreintes étaient
petites; on eût dit qu'elles provenaient d'un pied de femme. De Belen
passa sa main sur son front qu'inondait une sueur glacée. Il restait
immobile, comme s'il se fût attendu à voir surgir de l'ombre quelque
spectre effrayant.
--Allons! pas d'enfantillage! dit-il encore.
Mais, malgré lui, il frissonnait. Il examinait soigneusement ces traces,
elles s'étendaient sur un périmètre étroit. Au point central, elles
s'étaient plus profondément enfoncées dans le sol, comme si l'être
mystérieux qui avait laissé cette trace indélébile de son passage se fût
arc-bouté sur ses jambes pour s'élancer.... Nous l'avons dit,
l'ouverture du puits se trouvait à plus de deux mètres de hauteur.
Était-il possible que d'un bond un homme eût pu atteindre les premiers
crampons de fer qui seuls pouvaient y donner accès? Problème que de
Belen ne cherchait même pas à résoudre. En vérité, il avait peur. Tout à
coup, il fit un geste de résolution. Sa main glissant dans sa poche
s'assura de la présence du pistolet à deux coups dont il s'était muni
par précaution. Cependant, un dernier point lui restait à vérifier. D'où
était venu l'être qui avait pénétré dans le souterrain? par quelle issue
s'était-il introduit? Cette question s'imposait à son esprit avec
d'autant plus de force que les dispositions connues de lui seul
semblaient la rendre insoluble. En effet, d'une part, la trace des pas
ne se trouvait, on l'a remarqué, qu'au milieu même du cercle formé par
la muraille! Il fallait donc que l'inconnu eût surgi de terre. Or, il
existait bien une plaque de pierre dissimulée sous le tuf; mais cette
plaque ne se trouvait découverte en aucun point, et de Belen avait assez
soigneusement exploré la partie du sol correspondant aux fissures pour
être certain que la trappe n'avait pas été dérangée. Il resta un instant
plongé dans ses réflexions. Mais c'était une de ces natures énergiques
qui se redressent sous le choc. Il saisit la pelle, et attaquant
résolument le tuf, il ne tarda pas à mettre à nu la dalle dont nous
avons parlé et dont l'étendue était d'environ un mètre carré. Puis à
l'aide du levier, il souleva la lourde pierre, qui tourna sur elle-même
et vint retomber lourdement sur le sol. Une dernière fois, de Belen
promena autour de lui le rayon de sa lanterne, puis il jeta un à un par
l'ouverture béante les instruments dont il s'était muni. Et enfin,
s'aidant de ses bras vigoureux, il descendit à son tour. Il se trouvait
alors dans un second caveau semblable au premier. Mais le sol de ce
nouveau souterrain portait les traces d'un travail persistant.
La terre était fouillée en tous sens, et laissait en plusieurs points de
larges trous béants. Cette fois, la terre ne portait aucune empreinte.
--Bien! murmura de Belen. L'imprudent qui, par quelque ruse que je
découvrirai, a pénétré jusqu'ici n'a en somme rien trouvé.
Puis il ajouta avec un sourire:
--Il a eu grand tort de ne pas faire disparaître ces empreintes... il
m'a trop bien prouvé qu'il était maladroit, et par conséquent peu à
craindre. Mais quel peut être cet homme... dont le pied est si petit?...
Il saisit la pioche.
--En tout cas, le mieux est de se hâter. Je dois toucher au terme de mes
recherches, et alors je défie le monde entier....
Disant cela, de Belen, retroussant ses manches, avait mis à nu des
biceps velus et sur lesquels les muscles ressortaient comme des cordes.
Il se mit alors à creuser le sol, divisant d'abord la terre friable à
coups de pioche, puis, à l'aide de la pelle, la rejetant contre la
muraille. Un quart d'heure se passa ainsi. La pioche se relevait et
retombait avec un bruit mat. Puis la pelle relevait la terre qui
s'égrenait sur le monceau qui grandissait peu à peu. De Belen s'arrêta
alors, et parut mesurer la profondeur du trou creusé.
--Pas d'imprudence, murmura-t-il.