--Marie... oui, vous avez eu assez de confiance en moi pour me faire

connaître les terribles circonstances de ce drame passé. Et quand tout

espoir a été arraché de mon coeur, lorsque j'ai compris que désormais je

ne pouvais aimer celle qui cependant était ma vie et mon avenir, je vous

ai dit: «Mathilde! la fatalité nous sépare. Obéissons.» Main

souvenez-vous que le jour où le danger vous menacera, je serai là près

de vous, prêt à vous défendre, à sacrifier ma vie pour vous épargner une

larme.

--Et moi, je vous ai dit, Armand: «A quelque heure que ce soit, en

quelque lieu que je me trouve, le jour où vous m'appellerez, je viendrai

à vous, forte de mon honneur et de mon sacrifice, et mettant ma main

dans la vôtre, je vous écouterai comme un ami, comme un frère...»

--Vous ne m'avez pas appelé... et je suis venu.

Mathilde répondit simplement:

--C'est qu'un danger me menace?

--Le savez-vous donc?

--Je le devine.

--Et vous ne tremblez pas?

--Non; je savais que vous viendriez.

Il y eut un moment de silence. Puis Armand prit la main de madame de

Silvereal.

--Vous avez foi en moi... vous avez raison. Entendez-moi donc.

--Je vous écoute comme on écoute Dieu.

--M. de Silvereal veut votre mort...

--Je le sais!

--Et il veut marier Lucie de Favereye au duc de Belen...

--Tout cela est vrai.... Mais comment avez-vous surpris le premier de

ces deux secrets?

--Vous le saurez plus tard. Nous ne pouvons rester longtemps ici....

Oui, M. de Silvereal veut votre mort, parce qu'il veut épouser une femme

qu'il aime... Certes, il est facile de déjouer ses projets en lui disant

en face qu'on a lu dans son âme perverse; mais, pour des motifs qui vous

seront dévoilés plus tard, il faut que cet homme conserve sa sécurité...

Donc, c'est par le poison qu'il veut vous tuer....

Armand fouilla dans sa poche, et en retira un flacon noir:

--Prenez cette fiole, dit-il, et, tous les matins, buvez une goutte de

cette liqueur dans un verre d'eau.

Elle étendit la main, prit le flacon et dit:

--Je le ferai.

--Vous êtes sauvée!

--Mais vous avez prononcé le nom de Lucie?

--Je veille sur elle, comme sur vous.... Soyez sans crainte. Je ne veux

pas, vous entendez... je ne veux pas que cette pauvre enfant devienne la

femme de ce misérable qu'on appelle le duc de Belen.

--Un misérable! avez-vous dit?

--Je suis sur la piste d'une infamie dont cet homme s'est rendu

coupable.... Mais je ne puis vous expliquer plus nettement ma pensée....

M. de Belen paraît tout-puissant. Devant son nom presque princier,

devant ses richesses énormes, tous plient et se courbent; mais je

secouerai si violemment le colosse aux pieds d'argile, qu'il tombera en

poussière.

Disant cela, Armand s'était levé; son oeil étincelait. Mathilde eut un

tressaillement.

--Et.... M. de Silvereal? demanda-t-elle en hésitant.

Armand se tut un instant.

--Votre mari, dit-il enfin, est ou le complice ou la victime de cet

homme! Mais avez-vous donc quelque pitié pour lui... vous dont il a juré

la mort....

Madame de Silvereal le regarda.

--J'ai peur qu'en le punissant nous ne cédions à un mouvement de colère

et de vengeance.

Armand pâlit.

--Vous avez raison, dit-il. Que les coupables soient punis, mais que nos

mains restent pures.

Mathilde laissa échapper un cri de joie:

--Vous m'avez compris, merci!

Et comme Armand faisait un mouvement pour se retirer:

--Mon ami, dit madame de Silvereal en rougissant, ne vous reverrai-je

plus?

Le jeune homme se rapprocha.

--Mathilde, reprit-il, il est dans la vie de M. de Silvereal un mystère

que vous ignorez et que je pressens... Voulez-vous me faire une

promesse?

--Parlez!

--Un jour viendra peut-être où j'aurai besoin de connaître toute la

vérité... ce jour-là, il faudra que vous m'aidiez à soulever le voile

qui couvre ces deux existences, il faudra que M. de Belen et votre mari

apparaissent devant nous dans toute la nudité de leur infamie...

--Armand!

--Que vous importe... si je vous jure de ne point porter la main sur

celui qui m'a volé tout mon bonheur?... Tant que vous ne m'aurez pas

relevé de ce serment, M. de Silvereal, quoi que je sache, si terribles

que soient les secrets qui m'auront été dévoilés, M. de Silvereal me

sera sacré...

--Je vous crois... donc au jour où vous m'interrogerez, je parlerai...

--Merci.... Maintenant, prenez mon bras... et rentrons dans la bal...

aussi bien mademoiselle Lucie doit vous attendre avec impatience....

Mathilde s'appuya sur lui. Au moment de franchir la porte de la serre,

elle s'arrêta:

--Mon ami, dit-elle à voix basse, je ne sais pourquoi... mais il me

semble que dans la lutte que vous allez entreprendre de terribles périls

vont vous environner...

--Ne craignez rien pour moi...

--C'est comme un pressentiment qui me trouble... A votre tour, jurez-moi

d'être prudent....

Ils se trouvaient si près l'un de l'autre qu'ils étaient presque

enlacés. Un frémissement agita Armand. D'un mouvement violent il attira

Mathilde sur son coeur:

--Si je meurs, du moins vous ne m'oublierez pas....

Elle se dégagea doucement, et posant la main sur la poitrine du jeune

homme:

--Si vous mourez, je mourrai, car je vous aime....

Ils s'éloignèrent. A ce moment, les branches d'un yucca s'écartèrent

lentement, et une tête parut, sinistre, grimaçante:

--Ah! ah! mes beaux amoureux! murmura l'inconnu, il paraît que nous

conspirons... il est temps de prendre ses précautions... gare à vous!...

III

ANCIENNES ET NOUVELLES CONNAISSANCES

Le personnage qui venait de surgir de si étrange façon et qui paraissait

avoir entendu toute la conversation de M. de Bernaye et de madame de

Silvereal sortit peu à peu de la touffe exotique qui l'avait si

complétement dissimulé. Pour ne point abuser de la patience de nos

lecteurs, disons immédiatement qu'à première vue ceux d'entre eux qui se

souviennent de certain portrait tracé dans le prologue de ce récit

eussent reconnu maître Biscarre. Et cependant, à part le profil bestial

dont la nature l'avait gratifié et qu'il lui eût été certes bien

impossible de répudier, Biscarre était profondément métamorphosé... En

bien? peut-être. En tout cas, son visage, sa physionomie, sa chevelure

étaient autant d'oeuvres d'art si artistement combinées, que de l'ancien

forçat la science du _maquillage_ était parvenue à faire un élégant de

trente ans à peine, aux traits plutôt sévères que durs, en somme, ce

qu'on est convenu d'appeler un homme sérieux. Sa toilette était un

chef-d'oeuvre de goût. Des diamants de prix scintillaient au devant de

sa chemise de fine batiste; des gants irréprochables moulaient ses

mains, un peu grandes, mais longues et minces. En somme, maître

Biscarre, entrant dans les salons du duc de Belen, pouvait, sans

disparate, faire figure au milieu de tout ce que l'aristocratie et la

finance--confondues d'ailleurs sous le règne de Louis-Philippe, en une

seule caste--offraient de plus remarquables spécimens. Comment Biscarre

se trouvait-il dans la serre, c'est ce que nul n'aurait pu expliquer, et

moins que personne, l'intendant qui introduisait les arrivants en jetant

leur nom de sa voix sonore. Car Biscarre s'était abstenu de passer

devant lui. Il venait de la serre, sans avoir franchi ni la porte

d'entrée ni les salons. Nous saurons tout à l'heure quels étaient les

chemins secrets connus de Biscarre. En ce moment, il s'avançait dans les

salons fendant le flot des invités, et se dirigeait vers M. de Belen,

qui paraissait engagé dans une conversation des plus intéressantes avec

plusieurs grands spéculateurs de l'époque, MM. Stéphane et Colombet, qui

venaient d'obtenir une magnifique concession de chemin de fer; M.

Allard, le célèbre banquier, qui rêvait les emprunts internationaux, et

d'autres comparses, flaireurs de dividendes, qui humaient délicieusement

chacune des paroles tombant de ces lèvres privilégiées.

--Mon cher de Belen, disait Colombet, homme de corpulence énorme, à

lèvres charnues, vous savez que nous comptons sur vous. Notre conseil

d'administration doit se recruter parmi les grands dignitaires de la

noblesse et de la fortune...

--Et les actions de fondateurs sont d'une valeur certaine, ajoutait

Stéphane, personnage de bois qui semblait avoir deviné trente ans

d'avance le Vertillac des _Faux Bonshommes_.

Chacun de ses gestes tombait net et sec, comme si un rouage se fût tout

à coup décliqueté. De Belen avait un sourire gracieux pour chacune de

ces gracieuses ouvertures.

--Bah! reprenait Allard, le banquier, ce n'est pas pour une bagatelle

d'un ou de deux millions que le duc se fera prier...

--Hé! hé! ni pour cinq, ni pour dix, fit tout à coup une voix aigre et

dure.

Les causeurs se retournèrent.

--Eh! c'est ce cher monsieur Mancal!

Et toutes les mains, à l'exception de celles du duc, se tendirent vers

le nouveau venu. Or, celui-ci n'était autre que Biscarre. Puisque les

invités de M. de Belen paraissent ne le connaître que sous le nom de M.

Mancal, nous prierons le lecteur, mieux instruit, de ne pas trahir son

incognito. L'abstention du duc n'avait pas été remarquée, tant les

autres avaient mis d'empressement à accueillir l'arrivant. Cependant, M.

Mancal se confondait en salutations.

--Ah! messieurs! que d'honneur!... En vérité, je ne mérite pas...

--Vous-ne-mé-ri-tez pas, articula Stéphane, dont les deux bras se

levèrent vers le plafond avec un bruit de roues mal graissées, vous!

maître Mancal, le roi des hommes d'affaires de Paris...

--Vous, qui tenez tête à tout notaire, avoué, juge, et savez les mettre

à merci!... continua Colombet, dont l'épais visage s'épanouit en un gros

rire.

--Messieurs! messieurs!...

--Le dieu de la chicane! acheva Allard. Et à Dieu ne plaise que ce mot

doive être pris en mauvaise part. Vous êtes stratégiste, comme le furent

Turenne et Napoléon...

--Est-il donc si difficile de manoeuvrer, quand on a pour soi les gros

bataillons? fit Mancal en riant. Tenez, je fais un pari.... Chacun de

vous, messieurs Stéphane, Colombet, Allard, vous représentez une

armée.... Avec vos forces réunies, je voudrais conquérir le monde...

--Bah! le monde est trop grand...

--Et un coin de terre suffit...

--Encore faut-il, interrompit Mancal, que ce coin de terre soit bien à

vous...

--Certes!

--Ou bien, continua l'homme d'affaires en regardant le duc, qui

paraissait fort mal à l'aise, ou bien que le tréfonds, comme nous disons

en terme juridique, renferme quelque trésor caché.

Ces mots, qui peut-être renfermaient une allusion mystérieuse,

excitèrent l'hilarité des spéculateurs. On sait que le mot _tréfonds_

signifie la partie souterraine d'une propriété.

--Bah! les trésors! s'écria Colombet, est-ce qu'il en existe encore au

dix-neuvième siècle?...

--Les génies et les fées ont à jamais disparu... dit un autre, et avec

eux les cavernes d'or et les grottes de diamant...

--Est-ce votre avis, monsieur le duc? demanda Mancal, dont les lèvres se

plissèrent en un ironique sourire.

Il paraît que cette plaisanterie, si innocente d'ailleurs en apparence,

n'était pas du goût de M. de Belen, car il répondit d'un ton fort sec:

--M. Mancal a toujours de l'esprit! mais, je vous demande pardon,

messieurs, malgré tout le plaisir que je prends à causer avec vous, mes

devoirs de maître de maison me forcent à vous quitter un instant....

Comme il s'éloignait:

--En vérité, aurais-je blessé M. le duc? fit Mancal d'un air consterné.

--Et pourquoi? parce que vous avez parlé de trésor?...

--Ce mot a été prononcé sans mauvaise intention...

--Parbleu! fit Stéphane l'automate, supposeriez-vous, par hasard, que M.

de Belen possède quelque part une de ces cavernes fantastiques où les

gnomes enfouissaient jadis des monceaux d'or?...

--Il est riche! fit Colombet en secouant la tête.

--Voyez! reprit vivement Mancal, voici que, sur une expression qui m'est

échappée dans la conversation, vous bâtissez tout un monde de

suppositions.... Mais à mon tour, messieurs, veuillez m'excuser... il

faut que je présente mes hommages à M. le baron de Silvereal...

--Heureux homme! fit Allard en lui frappant sur l'épaule. Il connaît

tout le monde.

--Et il en sait plus long qu'il n'en dit, murmura Colombet, tandis que

Mancal se perdait dans la foule.

--Il est dangereux, donc il faut le ménager, ajouta Stéphane avec la

netteté qui convient aux consciences de pureté douteuse.

Les trois hommes se regardèrent, ébauchèrent un sourire, puis, sans

doute pour chasser certaines pensées importunes qui leur montaient au

cerveau, ils se dirigèrent d'un commun accord vers le buffet. Cependant

Mancal se glissait à travers les groupes d'invités avec la prestesse

d'un fauve: il passait par les interstices les plus étroits sans heurter

personne et sans dévier de sa route. Il arriva enfin à quelques pas de

M. de Silvereal, qui, appuyé au chambranle d'une porte, semblait perdu

dans ses méditations. Ses yeux, attachés au parquet, avaient une

singulière fixité. Le mari de Mathilde était petit, maigre; son profil

d'oiseau de proie n'était rien moins que sympathique, et, dans la

profondeur de ses yeux gris, un observateur eût facilement aperçu le

reflet sombre des plus mauvaises passions. Parfois ses regards se

portaient vers le groupe dont sa femme était le centre, et alors une

sorte d'éclair passait dans ses prunelles dilatées.

--Monsieur le baron de Silvereal permettra-t-il à son humble serviteur

de lui offrir le témoignage de son respect? dit Mancal, qui s'était

arrêté devant lui et le saluait avec une déférence presque ridicule à

force d'affectation.

Le baron tressaillit; il s'arracha à ses méditations et vit Mancal.

--Ah! c'est vous! fit-il avec un mouvement joyeux. Eh bien!

m'apportez-vous de bonnes nouvelles?

--Pourrait-il en être autrement? répondit Mancal avec un sourire

obséquieux.

--Ainsi, _elle_ a compris?

--Madame de Torrès a bien voulu prêter quelque attention à mes paroles,

et j'ai pu facilement lui expliquer que si vous avez été contraint, à

votre grand regret, de lui dérober cette soirée pour la consacrer à M.

le duc de Belen, c'était uniquement parce que de graves intérêts étaient

en jeu.

--Ainsi, elle m'a pardonné? fit le baron, dont tout le corps frémit.

--Elle a fait plus encore...

--Parlez! parlez vite!

--Madame de Torrès a daigné me charger d'une commission pour monsieur le

baron.

--Une lettre? donnez!

Et déjà le baron, impatient, tendait la main.

--Une commission verbale, fit Mancal. Madame de Torrès attendra monsieur

le baron chez elle... demain, à dix heures du soir.

M. de Silvereal eut un geste découragé:

--Quoi! ne veut-elle plus me recevoir qu'au milieu des nombreux invités

qui sans cesse encombrent ses salons?

--Je ne crois pas, monsieur le baron, reprit Mancal, que la pensée de

madame de Torrès doive être ainsi interprétée...

--Dites-vous vrai?

--Je le crois, car j'ai cru comprendre que sa porte serait fermée à tout

le monde.

--Sans exception?

--S'il était fait une exception, ce serait, en tout cas, en faveur du

seul homme dont vous n'ayez pas à vous préoccuper.

--C'est-à-dire?...

--C'est-à-dire de moi-même....

M. de Silvereal respira, comme si sa poitrine eût été soulagée d'un

poids énorme.

--Cependant, reprit Mancal, si j'osais parler à monsieur le baron en

toute franchise...

--Je vous écoute.

--J'ai peur de blesser monsieur le baron!...

--Vous me faites mourir d'impatience...

--Eh bien! monsieur le baron sait que je lui suis tout dévoué... je

croirais commettre un crime si je le trompais et même si je lui cachais

ce que j'ai cru découvrir.... Puisque vous m'autorisez à parler, sachez

donc que j'ai appris de bonne source que plusieurs personnages

importants, de haute distinction et de grande fortune, se disputent la

main de madame de Torrès... Certes, elle vous a voué un attachement réel

et que rien ne pourrait ébranler... cependant....

M. de Silvereal était devenu livide.

--Crois-tu qu'elle songe à me retirer sa parole?...

Il tutoyait maintenant l'agent d'affaires, descendu à ses yeux au rôle

de Scapin.

Mancal eut un geste d'énergique dénégation.

--Non! non! fit-il. Mais cependant... pardonnez-moi si j'hésite... la

chose est délicate...

--T'expliqueras-tu!...

--Puisque monsieur le baron l'exige, je dois lui obéir... or, je sais

que monsieur le baron, trop honnête pour faire de madame de Torrès sa

maîtresse, lui a fait entrevoir que... la santé de madame de Silvereal

était chancelante...

--Cela est vrai!

--Je n'en doute pas, fit Mancal en jetant un regard du côté de Mathilde,

dont l'apparence contredisait absolument les paroles de son mari.

Cependant, avouez que madame de Sylvéréal paraît lutter

avantageusement... contre le mal qui la mine...

--Illusion! ma femme est atteinte d'une de ces maladies qui laissent au

condamné les dehors de la santé... et qui, cependant, le foudroient en

quelques heures...

--Soit! mais madame de Torrès n'est pas initiée à ces secrets

physiologiques... car je crains qu'elle n'attribue vos promesses de

mariage à la passion qu'elle vous a inspirée.

Un rayon sinistre passa dans les yeux du baron.

--Monsieur Mancal, fit-il d'une voix sourde, j'ai juré à madame de

Torrès qu'elle serait ma femme... et je veux...

--Vous voulez!...

--Je me trompe... ce mot rend mal ma pensée... je sais, veux-je dire,

qu'avant trois mois, je serai libre...

--Ainsi soit-il! fit Mancal en s'inclinant pour cacher le sourire

ironique qui crispait ses lèvres.

Puis, après un silence, il ajouta:

--Du reste, le savant docteur du quai de Gèvres est de ceux qui lisent

jusqu'au plus profond des mystères naturels.

M. de Silvereal laissa échapper un cri de surprise:

--Quoi! vous savez!...

Mancal le regarda en riant, cette fois, sans se cacher:

--Allez demain chez maître Blasias, fit-il. C'est un conseil d'ami que

vous donne votre dévoué serviteur....

Silvereal eut un moment d'hésitation; puis il reprit:

--C'est bien, j'irai!

--Monsieur le baron n'a aucun ordre à me donner?...

--Aucun!

Mancal s'inclina profondément et s'éloigna.

--Allons! murmura-t-il en se perdant à travers les groupes, le crime est

semé... il faudra bien qu'il germe.... Ce sont là bonnes et fertiles

terres.... Mais quoi est donc le secret de M. de Belen?

A ce moment, l'intendant du duc parut à la porte du salon, et s'arrêta,

regardant de tous côtés comme s'il eût cherché quelqu'un.

M. de Belen s'approcha de lui:

--Qu'y a-t-il?

--Monsieur le duc, un être étrange, presque effrayant, qui se dit le

serviteur de M. Armand de Bernaye, insiste pour parler immédiatement à

son maître...

--M. de Bernaye doit se trouver dans une des salles de jeu.

L'intendant se dirigea du côté que le duc lui indiquait. Il n'eut aucune

peine à rejoindre Armand, qui, le sourire aux lèvres, suivait une partie

de baccarat engagée entre quelques joueurs, parmi lesquels Stéphane,

Colombet et Allard s'étaient érigés en chefs d'attaque. Aux premiers

mots prononcés à voix basse par l'intendant, Armand tressaillit.

--Je vous suis, dit-il.

--J'ai fait entrer votre serviteur dans un salon réservé.

--C'est bien.

Un instant après, Armand pénétrait dans une petite salle artistement

décorée. La porte se referma derrière lui. Le personnage qui venait de

le faire demander mérite description. C'était certes une des créatures

les plus bizarres qui se puissent imaginer. Au milieu d'une face d'un

brun olivâtre, s'épatait un large nez aux narines plates; les joues

osseuses saillaient comme les moulures d'un masque japonais; la bouche,

aux lèvres jaunes à force d'être pâles, était largement fendue et

laissait voir des dents presque noires, mais aiguës comme les pointes

d'un crayon d'ébène. Son front était tatoué de lignes bizarres qui

s'entre-croisaient géométriquement. Cet être singulier était enveloppé

dans un large manteau, sorte de _plaid_ qui tombait jusqu'à ses pieds

nus. Son front, ridé et sans cheveux, était à demi caché par un chapeau

plat, sans bord, absolument rond et qui semblait se tenir, par prodige,

en équilibre sur son crâne pointu. S'il se fût découvert, on eût

remarqué une touffe de cheveux partant du sommet de l'occiput et

soigneusement roulée sur elle-même en une espèce de rosette.

Dès que M. de Bernaye parut, le spectre exotique étendit les bras en

avant, en même temps qu'il se prosternait presque jusqu'à terre.

Quelques mots furent échangés dans une langue que, certes, aucun des

invités de M. de Belen n'eût comprise.

--Que me veux-tu, Soëra? demanda Armand.

--C'est un billet.

--Qui l'a apporté?

--Un jeune homme qui est reparti immédiatement.

--C'est bien! donne!

Celui qu'Armand venait de désigner par le nom de Soëra plongea sa main

sous son manteau, qui s'entr'ouvrit et laissa apercevoir une sorte de

pagne, rayé de blanc et de noir, et tombant jusqu'aux jarrets. Le torse

n'était caché que par une ceinture montant de la taille aux aisselles,

et dans cette ceinture était retenue une de ces armes redoutables, lames

tordues en forme de flamme, et que les Malais désignent sous le nom de

«kriss.» Soëra présenta à Armand un petit billet plié en forme de

triangle et bordé de noir, comme une lettre de deuil. Armand laissa

échapper un geste de surprise. Puis, d'un mouvement rapide, il brisa le

cachet. L'enveloppe était vide; seulement, à l'intérieur de l'enveloppe

était empreinte, nettement dessinée, l'image d'une tête de mort. Armand

réfléchit un instant, puis:

--Va, Soëra, dit-il. Tu es un bon serviteur. Retourne chez moi et ne

m'attends pas cette nuit.

Soëra s'inclina en signe de soumission. A ce moment, la voix de M. de

Belen se fit entendre dans le salon qui confinait à celui où se trouvait

Armand.

--Voyons, messieurs, disait-il, qui de vous se dévouera pour conduire le

cotillon?...

Armand réfléchissait, les yeux fixés sur le singulier emblème qui venait

de lui être adressé. Une sorte de grondement sourd, sauvage, lui fit

lever la tête. Soëra avait rejeté son manteau et, redressant en arrière

son torse d'athlète, il avait tiré de sa ceinture le kriss dont la lame

luisait, aiguë et sinistre.

--Soëra! fit Armand d'un ton d'autorité.

L'autre grinçant des dents dit à voix basse:

--Maître, avez-vous entendu?

La voix de M. de Belen se fit entendre de nouveau:

--Monsieur le vicomte (il parlait sans doute à un de ces mièvres jeunes

gens qui font leur chemin en guidant leur barque à travers valses et

mazourkes), monsieur le vicomte, ces dames réclament votre bon concours,

vous ne pouvez refuser!

Cette fois, Soëra s'élança, et sans doute il allait franchir la porte du

salon, si la main d'Armand s'abattant sur son poignet ne l'eût cloué sur

place.

--Es-tu fou?... s'écria le savant.

L'autre, le visage livide sous la teinte d'ocre, semblait ne plus

entendre. Sa bouche écumait, et un seul mot s'échappait de ses lèvres:

--Amok! Amok!

--Silence! fit M. de Bernaye.

D'un mouvement vigoureux, il repoussa le sauvage au fond de la pièce;

puis, les bras croisés, la tête haute, il se plaça devant lui.

Soëra tremblait: c'était une agitation furieuse, presque convulsive. Il

dit encore:

--Avez-vous entendu?...

--Que veux-tu dire?...

--Cette voix...

--Eh bien?

--C'est celle de là-bas... c'est la voix qui résonne dans mes nuits...

qui sort de la tombe....

Armand avait reconnu la voix de M. de Belen. Ses sourcils se

contractèrent.

--Es-tu sûr de ce que tu dis?

--Je le jure par le cadavre de mon père!

--Tes oreilles ne te trompent pas?

Soëra eut un ricanement.

--Celui qui est mort me dit que j'ai bien entendu.

Et il continua tout bas:

--Amok! Amok!

--Assez! fit durement Armand. Obéis-moi... retourne chez moi. Je te

défends de sortir jusqu'à ce que je te l'aie de nouveau permis.

--Maître! n'exigez pas cela! il faut que je le tue.

Et, disant cela, Soëra tourmentait la poignée de son kriss. Armand se

pencha à son oreille et prononça quelques mots. Soëra se courba, et,

repoussant l'instrument de mort dans sa ceinture, il s'enveloppa de

nouveau dans son manteau.

D'un geste dominateur, Armand lui indiqua la porte. Soëra, frémissant

mais dompté, sortit à reculons. Armand le suivit des yeux. Quand il fut

seul:

--Qui sait? murmura-t-il. Si là était le secret de ces misérables!

Puis, passant la main sur son front, et jetant un dernier regard sur la

missive mystérieuse:

--Avant tout, dit-il, obéissons.

Un instant après, il sortit de la maison de M. de Belen.

IV

LES SUITES D'UN BAL

Les loups de Paris I. Le club des morts · 第 5 / 26 段