L'officier avait détourné la tête.

PREMIÈRE PARTIE

LE CLUB DES MORTS

I.

SALONS ET MANSARDES

On était au mois de janvier 184...

Le vent d'hiver, âpre et froid, sifflait sur Paris. Depuis plusieurs

jours, la neige, qui était tombée en abondance, étendait sur la ville

son linceul sinistre, moulant son corps énorme comme fait le drap aux

membres d'un cadavre.

Les maisons, avec leurs toits blancs, ressemblaient à ces mausolées qui

se découpent, la nuit, dans les champs de repos, sous la lueur blafarde

de la lune.

Nul bruit dans les rues. Déjà minuit avait sonné depuis longtemps, et

les voitures, traînées à grand'peine par les chevaux qui glissaient,

avaient regagné les remises. Point de passants. Les lanternes de gaz

projetaient, à travers une sorte de buée, leur reflet rougeâtre. Et, par

crainte du froid, la ville semblait s'être repliée sur elle-même, se

cachant sous la nappe glacée comme l'enfant se blottit sous les

courtines de son lit.

Cependant, à quelques rares fenêtres, on apercevait de la lumière, soit

filtrant à travers les épais rideaux retombant en plis lourds, soit

éclairant la triste mansarde sur son cadre de neige.

Ici le bal, là le travail; en bas le luxe avec toutes ses richesses,

riant sous ses tentures de velours et s'échauffant à l'énorme foyer dont

l'éclat se confond avec celui des bougies et des lustres.... En haut, la

misère grelottante, se courbant sous la bise qui souffle à travers les

ais mal joints.

Le passant qui se fût arrêté devant la maison qui portait le n° 20 de la

rue de Seine, si peu philosophe qu'il fût, aurait pu, en levant les

yeux, laisser échapper cette remarque.

Une file de voitures était arrêtée devant la grande porte. Les chevaux,

gras et bien nourris, sommeillaient sous leurs couvertures épaisses,

tandis que les cochers, qui se relayaient d'heure en heure pour la garde

des équipages, se promenaient deux à deux, emmitouflés dans leurs

énormes carricks à fourrures.

Au premier étage, les hautes fenêtres se dessinaient dans la façade de

pierre, éclairées d'un reflet rougeâtre, tandis que le son des

instruments, sonnant joyeusement, éveillait les échos de la rue

silencieuse.

Puis, tout au faîte de cette même maison, à une sorte d'oeil-de-boeuf

s'arrondissant sur la déclivité du toit, on distinguait, comme une

étoile obscurcie par un nuage, un point lumineux qui s'échappait d'une

lampe fumeuse.

C'est d'abord dans cette mansarde que nous pénétrerons.

La mansarde! nos pères l'ont chantée. Et elle apparaît à notre

imagination, éclairée par les rayons du soleil levant, égayée par la

jeunesse et l'espérance, avec son jardinet penché sur la gouttière et

ses fleurs qui s'ouvrent aux premières effluves du printemps....

O poëtes! c'est là le rêve, mais voici la réalité.

Quatre murs à peine crépis, laissant voir sous le plâtre qui s'effrite

la charpente du toit: le plafond qui se baisse comme pour écraser

lentement, l'air qui manque, la lumière avarement mesurée, la fenêtre

mal fermée et craquant au vent d'hiver qui la secoue....

Pour mobilier, un grabat gisant à terre comme un mendiant de Goya dans

ses haillons, une table couverte de papiers, de dessins inachevés; sur

un chevalet boiteux, une toile ébauchée.

Et au milieu de ce désordre misérable, un homme affaissé sur une chaise

de paille, s'enveloppant dans une mauvaise couverture sous laquelle il

frissonne.

L'homme était jeune, vingt-cinq ans à peine.

Une forêt de cheveux noirs et bouclés couvrait son front large, ses

traits, amaigris par la souffrance ou par l'excès de travail, avaient

une remarquable finesse. Sa bouche, aux lèvres pâles, était contractée

par le sourire d'une douloureuse ironie....

A ce moment, le bruit des instruments, montant de l'étage inférieur, lui

apporta, vibrante et joyeuse, la mélodie d'une valse.

Il se leva brusquement.

--Assez! murmura-t-il. Je ne puis plus, je ne veux plus souffrir...

puisque la vie ne veut pas de moi; puisque, alors même que j'éprouve

toutes les tortures du froid et de la faim, elle me jette ses échos de

bonheur comme une dernière insulte, j'irai chercher dans la mort un

refuge suprême....

Il s'approcha de la toile ébauchée, et prenant sa lampe entre ses doigts

amaigris:

--Et pourtant, continua-t-il, que de fois j'ai rêvé, moi aussi, au

bonheur... à la gloire!... que de fois, dans la fièvre du travail, j'ai

aperçu dans un lointain mirage l'avenir qui me souriait.... Allons! n'y

songeons plus! il faut en finir....

Il revint vers la table, et écartant quelques papiers, il prit un

manuscrit sur lequel se détachaient ces deux mots: _Mon Histoire_.

Sans plus prononcer une seule parole, il roula les feuilles dans une

large enveloppe, la serra au moyen d'un ruban, puis, au point de

jonction, il appliqua un large cachet de cire noire.

Prenant alors une plume, il écrivit ces lignes:

«Vous qui avez trouvé mon cadavre, je vous lègue ce manuscrit.

Puisse-t-il vous servir d'exemple et vous inspirer quelque pitié pour

celui qui est mort, las de la lutte et de la souffrance...»

Il plaça le rouleau bien en vue.

Puis, rejetant la couverture qu'il avait attachée autour de lui pour se

garantir du froid, il boutonna soigneusement la redingote étriquée et

usée qui composait toute sa garde-robe. Il prit son chapeau, qu'il

enfonça sur son front d'un mouvement sec.

Encore une fois il jeta les yeux autour de lui.

Peut-être cherchait-il un dernier encouragement. Peut-être se disait-il

que tout à coup une voix allait s'élever, qui lui crierait de prendre

courage....

Fol espoir! Seule, la misère froide et hideuse répondit à ce regard

désespéré.

Il passa sa main sur ses yeux. Puis, avec un regard navré, il mit la

main sur la serrure.

Il se trouvait sur l'escalier. C'était la route de la mort qui

commençait. Chaque marche qu'il franchissait l'entraînait vers le

gouffre du suicide.

L'étage qui conduisait à la mansarde, étroit et glissant, conduisait,

après une trentaine de degrés, dans le grand escalier, auquel il

accédait par une porte basse.

Jusque-là il avait marché dans l'obscurité, s'appuyant au mur pour se

guider.

Mais tout à coup il se trouva inondé de lumière.

Pour les heureux d'en bas, l'escalier avait été orné de fleurs; un épais

tapis couvrait les degrés, amortissant le bruit des pas. Des lampadères,

fixés aux murailles, jetaient les feux croisés des bougies roses.

Le jeune homme s'arrêta un instant, comme ébloui, et, par un mouvement

en quelque sorte involontaire, il aspira longuement cette atmosphère

chaude et chargée de senteurs.

Et puis un singulier sentiment de honte s'imposait à lui.

S'étant penché sur la rampe, il percevait le bruit que faisaient en

causant les laquais, groupés dans les antichambres. Évidemment il y

avait des portes ouvertes.

Il lui fallait donc passer, lui, le déshérité de toute joie, le

misérable à peine vêtu, devant ces hommes qui chuchoteraient en se

poussant du coude, et dont peut-être les rires à peine étouffés

parviendraient jusqu'à son oreille.

Bien qu'il fût décidé à mourir, il reculait devant cette souffrance

d'amour-propre. Passer à travers cette splendeur pour aller aux ténèbres

du tombeau lui semblait plus atroce encore.

Il restait là, accoudé.

La musique parvenait jusqu'à lui: il voyait dans son esprit ces groupes

enlacés qui tournoyaient, les robes aux plis soyeux; il devinait les

sourires échangés, les yeux brillants de plaisir, les mains des

danseuses abandonnées aux doigts des cavaliers....

Tout à coup il entendit un bruit mat et sourd.

C'était la porte cochère qui venait de s'ouvrir.

Les roues d'une voiture retentirent sur le pavé de la cour et

s'arrêtèrent devant le vestibule.

Décidément il lui fallait attendre. Il ne pouvait se risquer à croiser

sur l'escalier des invités qui peut-être l'auraient reconnu. Car lui

aussi avait eu naguère sa part de ces joies mondaines.

Seulement, obéissant à un mouvement de curiosité dont il ne fut pas le

maître, il descendit quelques marches encore, si bien que, sans être vu,

il dominait la porte d'entrée.

Deux dames atteignaient le palier du premier étage.

L'une d'elles, enveloppée d'un camail de velours, était de haute taille,

tout son être était empreint d'une élégance majestueuse. Son visage

disparaissait sous un voile épais qui laissait apercevoir seulement

quelques boucles de cheveux bruns, coiffés, ainsi qu'on disait alors, à

l'anglaise, c'est-à-dire tombant de chaque côté des joues.

L'autre avait rejeté en arrière le capuchon de soie bleue.

Le jeune homme poussa un cri d'admiration.

Il eût été impossible, en effet, de rêver apparition plus charmante.

Ce n'avait été qu'un éclair, car un instant après, les deux dames

disparaissaient entre la haie des laquais qui s'étaient levés sur leur

passage.

Mais un seul coup d'oeil avait suffi à l'artiste.

Ce front pur, ces yeux largement ouverts et rayonnants de jeunesse et de

franchise, ces bandeaux blonds qui encadraient un ovale de vierge, ces

lèvres admirablement dessinées qui souriaient à la vie et à

l'espérance....

Il avait vu tout cela dans un éblouissement subit.

Un écho éloigné vint jusqu'à lui.

--Madame la baronne de Silvereal.

Puis, dans l'antichambre, un laquais ajouta à mi-voix:

--Mademoiselle Lucie est plus jolie que jamais.

--Moi, j'aime mieux la baronne, dit un autre.

--Elle est plus imposante; mais elle me fait presque peur.

--Bah! et pourquoi donc?

--On m'a dit un tas de choses mystérieuses.

--Vraiment! tu nous conteras cela.

--Oui, mais pas ici.

Les voix se perdirent dans un murmure.

Le jeune homme était resté immobile, le front incliné sur sa main.

Mais tout à coup il se redressa:

--Allons! pas de lâcheté! murmura-t-il. Peut-être est-ce le bonheur qui

vient de passer là, à quelques pas de moi!... mais je ne puis ni ne veux

plus espérer... je suis condamné.

Et sans songer cette fois aux quolibets des laquais, il descendit d'un

pas ferme.

En un instant, il eut atteint la cour. La porte était encore ouverte. Le

suisse s'apprêtait à la refermer.

--Tiens! c'est vous, monsieur Martial, dit-il en voyant le jeune homme.

Comment! vous sortez à cette heure-ci?

--Je ne puis pas dormir.

--Ah! oui, le bruit. Qu'est-ce que vous voulez! il faut bien pardonner

aux riches. S'ils s'amusent, ils en ont le droit.

--Je ne me plains pas.

--Et vous sortez?

--Oui, j'ai besoin d'air.

--Mais vous allez geler dehors. Vous n'avez seulement pas de manteau...

et il fait un froid...

--Merci! merci! fit Martial.

Et il s'élança dehors.

Il commençait à tomber une sorte de grésil qui lui mordait le visage et

lui blessait les yeux.

Il se mit à courir dans la direction de la Seine.

Il franchit la place de l'Institut et arriva sur le quai.

Là, il se pencha sur le parapet. La Seine roulait lentement son flot

noir et sombre, avec un murmure vague qui semblait un appel.

Martial était saisi par le vertige qui pousse vers la mort.

Il l'avait dit, il était condamné.

Le nom de Lucie tintait à son oreille sans qu'il se rappelât ce que cet

écho signifiait.

Il descendit les marches de pierre sur lesquelles son pied glissait, et

parvint à la berge.

Là, il se tourna encore une fois vers la grande ville qui s'estompait

dans l'ombre.

--Mes rêves et mes espoirs, encore une fois, adieu! dit-il à voix basse.

Puis, étendant les bras en avant, il prit son élan et se précipita dans

le fleuve.

Au même instant, deux ombres se levèrent sur la berge, et l'on entendit

résonner dans le flot le choc de deux corps qui tombaient.

Comment ces hommes se trouvaient-ils là?

Étaient-ce donc encore deux désespérés qui demandaient au suicide

l'oubli et le repos?

Non. Car à la lueur vague du remous, on voyait l'eau s'agiter sous de

vigoureux efforts.

Puis le flot s'ouvrit, et les deux hommes reparurent soutenant Martial,

dont la tête retombait inerte.

--Courage! dit l'un des deux hommes.

En quelques brasses ils eurent atteint le bord; puis, sans dire un mot,

ils enlevèrent le jeune homme inanimé et gravirent l'escalier de la

berge.

A l'angle du pont, une voiture, bizarrement recouverte de drap noir,

comme celles qu'on voit aux funérailles, attendait, immobile. Un coup de

sifflet retentit.

La voiture approcha au trot de deux chevaux noirs.

La portière s'ouvrit. Une voix dit:

--Sauvé?

--Oui, répondit un des sauveteurs.

--Pauvre Martial! répéta la voix, qui appartenait à une femme.

Martial fut étendu sur les coussins.

Puis la portière se referma.

Et les chevaux noirs partirent comme une flèche dans la direction des

Champs-Élysées.

II

AU BAL

Tandis que la voiture mystérieuse entraîne Martial, miraculeusement

arraché à la mort, revenons à la maison de la rue de Seine.

Madame de Silvereal venait de pénétrer dans les salons, suivie de Lucie;

leur apparition avait été saluée d'un murmure d'approbation admirative,

et elles auraient eu quelque peine à percer le flot qui se pressait sur

leur passage, si le maître de la maison n'était venu leur offrir son

bras et les dégager de la foule.

--En vérité, baronne, dit-il, je ne sais comment vous témoigner ma

reconnaissance. L'heure s'avançait, et je commençais à craindre que mes

salons ne fussent privés de leur plus gracieux ornement.

Celui qui parlait ainsi était un homme d'une cinquantaine d'années

environ, de haute taille. Ses cheveux grisonnants se relevaient en

touffes sur son crâne en saillie, tandis que des favoris presque blancs

formaient éventail de chaque côté de ses joues. C'était presque une

copie de la tête légendaire si spirituellement _croquée_ par Philippon

et qu'on a justement appelée la _poire_.

Cependant, à vrai dire, cette coupe absolument française n'était pas en

rapport avec son visage anguleux et surtout avec son teint, dont la

nuance bistrée rappelait une origine étrangère.

Le duc de Belen, de noblesse portugaise, avait longtemps habité

l'Amérique du Sud, et, possesseur d'une fortune énorme, était venu, il y

avait quelques années, éblouir Paris de son luxe et de ses prodigalités.

Cependant, depuis quelque temps, pour des motifs qui étaient encore

inexpliqués, le duc de Belen avait abandonné le magnifique hôtel qu'il

possédait au faubourg Saint-Honoré, pour venir occuper les deux étages

de la maison de la rue de Seine, immeuble qui d'ailleurs lui

appartenait, et dont il avait transformé les appartements en une demeure

presque princière.

Peu à peu, les baux expiraient et M. de Belen reprenait possession de

l'hôtel entier. C'était grâce à une sorte de pitié et peut-être de

protection occulte de M. Benoît que Martial avait pu garder jusque-là sa

mansarde.

Après avoir adressé ce compliment banal à madame de Silvereal, le duc

s'était tourné avec empressement vers Lucie:

--N'aurons-nous pas le plaisir, mademoiselle, de voir madame de

Favereye?

--Ma mère est souffrante, monsieur le duc.

--Et il a fallu toute mon insistance, reprit madame de Silvereal, pour

décider Lucie à m'accompagner.

--Oserai-je espérer, fit M. de Belen avec un sourire qui montra ses

dents blanches et pointues, que mademoiselle ne se repentira pas de sa

condescendance?

Lucie s'inclina sans répondre.

Mais un observateur attentif aurait pu remarquer sur son visage le

passage d'une rapide pâleur.

La jeune fille, vêtue d'une robe blanche relevée de fleurs bleues,

simplement coiffée de quelques bluets qui jouaient dans ses cheveux,

blonds comme la moisson, réalisait le type le plus achevé de la grâce et

de la beauté.

Quand M. de Belen eut parlé, elle s'appuya au bras de madame de

Silvereal comme pour la prier de répondre.

--Ma soeur, madame de Favereye, va peu dans le monde, dit-elle au duc.

Il est naturel que Lucie, ma nièce, n'ait pas grand goût à ces fêtes

auxquelles sa mère n'assiste pas.

M. de Belen s'inclina; il avait conduit les deux dames dans l'un des

salons les plus animés, et leur ayant choisi des places, il se préparait

à continuer une conversation qui, cependant, paraissait peu plaire à ses

invitées, quand un nouveau personnage s'approcha:

--Eh bien! mon cher duc, dit celui-ci d'une voix cassante et peu

sympathique, allez-vous donc abandonner vos invités en l'honneur de ma

femme?...

De Belen le regarda en souriant:

--Mon cher de Silvereal, soyez indulgent pour moi; mademoiselle Lucie

est trop belle pour que les plus impatients ne me pardonnent point de

m'oublier ici pendant quelques minutes.

A ce compliment, presque grossier à force de netteté, Lucie ne put

réprimer un tressaillement nerveux, et elle cacha son visage sous son

éventail.

--Allons, de Belen, vous serez donc toujours un sauvage? reprit de

Silvereal.

--Bon! voici que j'ai encore commis quelque sottise. Que voulez-vous!

j'ai si longtemps vécu loin de toute civilisation....

A ce moment, de nouveaux noms furent jetés par l'introducteur, et force

fut au trop galant duc de s'arracher à sa douce contemplation.

M. de Silvereal s'approcha de sa femme, et se penchant à son oreille:

--Par grâce, dit-il, en s'efforçant d'adoucir l'accent de sa voix rude,

excusez mon ami. M. de Belen est un peu brusque....

Madame de Silvereal se tourna à demi vers lui:

--Dites qu'il manque de la plus vulgaire éducation...

--Madame! fit M. de Silvereal avec colère.

--Pardon! je vous prierai de ne point élever ici la voix. Vous m'avez

ordonné de venir, je suis venue; de conduire Lucie à cette fête, j'ai

prié la pauvre enfant de me suivre. Ceci fait, ne me demandez rien de

plus.

Le baron ouvrit les lèvres comme pour répliquer.

Puis ses yeux se portèrent sur Lucie, et il haussa les épaules.

--Après tout, murmura-t-il, il faudra bien que ma volonté s'accomplisse.

Et il se perdit dans la foule.

--Mon Dieu! murmura Lucie à l'oreille de sa tante, que se passe-t-il

donc ici, et pourquoi suis-je venue?...

--Que veux-tu dire, mon enfant? fit madame de Silvereal avec surprise.

As-tu donc lieu de t'effrayer de quelques paroles de galanterie

ridicule?

--N'avez-vous pas vu le regard que m'a lancé M. de Silvereal? En vérité,

on eût dit une menace.

Madame de Silvereal garda un instant le silence, puis:

--Ecoute-moi, mon enfant, reprit-elle doucement, et sois sans crainte.

Moi vivante, jamais le malheur ne s'approchera de toi.

--Mais cette assurance même m'épouvante. Il est donc bien vrai qu'un

danger nous menace?

--Tais-toi, fit madame de Silvereal. De grâce, ne m'adresse pas une

question, ici surtout.

Elle lui prit la main.

--Je t'en supplie, oublie cette triste impression, oublie les paroles

que je viens de prononcer. Tu es jeune... la vie s'ouvre devant toi

belle et radieuse. Aie confiance. Nous sommes au bal, voici de charmants

cavaliers qui s'apprêtent à te venir demander la faveur d'une

contredanse. Accepte... retrouve la gaieté et l'insouciance de tes seize

ans.

--Et vous me jurez que je puis sans crainte...

--Je te le jure. Tes yeux brillent déjà, chère enfant. Autrefois,

j'aurais banni toute inquiétude, quand il s'agissait de danser... qu'il

en soit ainsi pour toi.

Un jeune homme s'approcha de Lucie et prononça la formule d'usage.

La jeune fille regarda encore une fois madame de Silvereal, qui sourit

et inclina la tête en signe de consentement.

Lucie prit le bras de son cavalier.

A peine s'était-elle éloignée, qu'un homme d'une quarantaine d'années,

d'une remarquable élégance, s'approcha de madame de Silvereal.

--Madame, murmura-t-il rapidement, il faut que je vous parle.

Sans hésiter, madame de Silvereal se leva et appuya son bras sur celui

de son cavalier.

Tous deux traversèrent la foule.

Madame de Silvereal était arrivée à cet âge où la femme vraiment belle

s'épanouit dans toute sa magnifique éclosion. Grande, admirablement

faite, elle portait avec une désinvolture vraiment royale sa toilette de

velours noir, constellée de diamants. Ses épaules blanches et fermes

comme le marbre, avaient la coupe admirable du buste des statues

antiques, et, à regarder son visage de camée, on se fût demandé si cette

création parfaite n'était pas quelque statue descendue de son socle.

Quant à celui qui venait de réclamer de si étrange façon la faveur d'un

entretien avec une des reines du bal, c'était, nous l'avons dit, un

homme d'une quarantaine d'années; et cependant, il eût été difficile de

lui assigner un âge précis.

De taille moyenne, Armand de Bernaye réunissait en quelque sorte le

double caractère de la beauté naturelle et de la perfection civilisée.

Grand, admirablement proportionné, Armand avait le front haut, l'oeil

noir, largement fendu, étincelant d'intelligence et de volonté: les

mains eussent fait envie à une petite-maîtresse; son pied, chaussé avec

une remarquable finesse, soutenait la comparaison avec les plus

délicieuses bottines de satin qui glissaient sur le parquet du bal.

Mais ce qui frappait tout d'abord en lui, c'était la franchise quasi

dominatrice de sa physionomie. Ce n'était ni un _joli_ ni un _beau_

garçon. C'était un homme, avec tout la développement de son énergie,

avec la suprême rectitude de sa conscience.

Il semblait que de ces lèvres fermes, ombragées d'une moustache noire et

retombant en deux pointes sans apprêt, ne pussent s'échapper que des

paroles honnêtes.

Devant lui, les étoiles de _cotillon_ s'écartaient avec une sorte de

respect non dissimulé. On eût dit que ces _dandies_, comme on disait

alors, devinaient en ce personnage une nature supérieure à la leur.

--C'est le savant, murmurait-on sur son passage.

Le savant! Ce mot résumait pour ces ignorants une double impression de

terreur respectueuse et d'envie.

Armand de Bernaye passait, disait-on, tout son temps dans son

laboratoire, où il cherchait à dérober à la nature ses secrets les plus

cachés. Plus d'une fois son nom avait été prononcé à l'Académie des

sciences, et on lui devait d'importants progrès en chimie.

Quoique, dans les salons les plus aristocratiques, on eût tenu à honneur

de le recevoir, il était rare qu'il s'arrachât à ses études: la rareté

de ses apparitions lui donnait même auprès des fidèles de la valse et de

la trénisse un renom presque fantastique. On assurait qu'il ne sortait

de sa retraite que lorsqu'il avait à accomplir dans la société quelque

oeuvre de magie. Et, chose curieuse, plusieurs fois déjà sa présence

avait paru concorder avec quelqu'une de ces catastrophes qui de temps à

autre viennent surprendre ce qu'on est convenu d'appeler la haute

société parisienne.

Tel était l'homme qui en ce moment traversait les salons du duc de

Belen, ayant à son bras madame de Silvereal.

Il marchaient lentement, lui, absorbé dans quelque pensée intérieure;

elle, un peu pâle, et cependant la tête haute, fière de l'homme qui

s'était fait momentanément son cavalier.

Ils arrivèrent ainsi à une serre qui s'ouvrait au fond d'un boudoir, et

où le duc avait prodigué, avec son luxe habituel, les splendeurs d'une

végétation tropicale.

En ce moment, la serre était vide.

Armand s'effaça en s'inclinant.

La baronne entra la première.

M. de Bernaye lui désigna un siége et s'assit lui-même à quelque

distance d'elle.

--Madame, lui dit-il de sa voix qui vibrait, sonore et douce à la fois,

je vous supplie de me pardonner si je vous ai arrachée pour quelques

instants aux plaisirs de cette fête.

Elle releva la tête et le regarda.

--Pourquoi me parler ainsi? Ne vous souvenez-vous plus des paroles qui

ont été un jour échangées entre nous?

--Je ne les ai pas oubliées.

Il passa sa main sur son front.

--C'était en un jour de douleur.... Vous que j'avais tant aimée, vous à

qui j'avais dévoué ma vie entière, vous aviez rivé votre existence à

celle d'un autre.

--Hélas! vous le savez... c'était mon devoir.... J'obéissais à mon père.

--Oui, je le sais, reprit Armand avec un sourire triste. Mathilde de

Mauvillers devait servir de marchepied à M. de Mauvillers, magistrat,

pair de France... et elle n'avait pas le droit de résister.

--Mon ami, fit Mathilde de Silvereal en baissant la voix, il est des

destinées humaines qui semblent maudites. J'ai bien souffert... mais que

sont les tortures endurées par moi en face de celles qui ont accablé ma

pauvre soeur?

Les loups de Paris I. Le club des morts · 第 4 / 26 段