Citons encore un grand désagrément auquel sont soumis les voyageurs de

3e classe. C'est d'être exposés aux éclats et aux étincelles de coke

qui s'échappent du tuyau. On lit constamment dans les journaux des

plaintes de gens qui ont eu leurs vêtemens brûlés. Il est tout-à-fait

inutile d'ajouter qu'ils ne reçoivent jamais aucune indemnité. C'est

à la presse en général et au _Times_ en particulier que les classes

pauvres doivent de ne pas être privées entièrement de la faculté de

voyager en chemin de fer. Nous allons faire passer sous les yeux

du lecteur l'extrait d'un article du _Times_. «Plusieurs de nos

correspondans nous écrivent pour nous prier de défendre les voyageurs

de la classe pauvre qui se servent des chemins de fer, et qui sont

forcés de se contenter des places que les compagnies principales leur

ont affectées; ils nous prient de demander pour eux un peu plus de

bien-être et de facilité qu'on ne leur en accorde. Il paraîtrait,

d'après les faits que nous avons recueillis dans plusieurs de ces

lettres, que toutes les grandes lignes ne traitent pas mieux l'une

que l'autre ceux qui ont le malheur d'être obligés de voyager dans

les voitures de 3e classe. La manière dont le Great-Western traite

cette classe de voyageurs dépasse de beaucoup, en brutalité, celle des

autres chemins. Leur convoi est celui que l'on emploie au transport des

bestiaux, du charbon de terre et d'autres marchandises. Par exemple, on

nous assure qu'un voyageur parti de Paddington dans un wagon découvert

à 4 h. ½ de l'après-midi est arrêté plus d'une ½ heure à Swindon, et

si le convoi marche comme à son ordinaire, il arrive à Bristol en 9 h.

½, tandis que les voitures de 1re et 2e classes font le même trajet en

moins de 4 h. ¾. Si un voyageur de 3e classe veut se rendre à Taunton,

d'une ville quelconque située à l'E. de Bristol c'est encore pis; il

est retenu 4 ou 5 h. à Bristol, et il reste en route de 14 à 16 h. au

moins, tandis que les voyageurs de 2e et 1re classes font ce trajet

en 6 h. ½. Ces accusations sont graves, et si l'on n'y répond pas

d'une manière satisfaisante, il faut que tôt ou tard ces entreprises

tombent sous la direction du bureau de commerce, qui devra s'assurer

si les compagnies ont pris les mesures nécessaires pour donner des

moyens de transport, à des heures convenables, aux classes pauvres de

ce pays. Les directeurs de chemins de fer ont eu jusqu'ici trop de

pouvoir sans aucune responsabilité, et ils s'imaginent qu'il leur est

permis de traiter le public comme il leur plaît. Qu'ils n'oublient

pas, cependant, de maintenir leur pouvoir dans de justes limites;

bien que la construction des chemins de fer ait produit de grands

avantages, il nous reste encore à voir ce qu'ils deviendront avec

une semblable administration, si les personnes qui la dirigent sont

abandonnées plus long-temps sans contrôle à leur seule volonté. Nous

espérons que cet avertissement suffira pour démontrer aux compagnies

la nécessité d'introduire des améliorations dans le transport des

voyageurs de 3e classe; car si nous devons considérer les chemins de

fer comme des monumens de l'industrie et de la richesse nationales,

toutes les classes du public doivent en recueillir des avantages. La

France, qui se dispose à créer un vaste réseau de chemins de fer,

pourra vaincre ces abus, s'ils se présentaient, bien plus facilement

que nous. Le gouvernement de ce pays s'est étroitement identifié avec

ces entreprises à l'aide de secours en argent, et de cette manière,

il a acquis le droit d'intervenir dans les résolutions sans courir le

risque d'être blâmé par cette partie du public qui est intéressée au

maintien du pouvoir illimité des directeurs. Il existe une opinion

très en faveur parmi les actionnaires de chemins de fer; elle a même

plusieurs fois donné lieu à une forte opposition contre l'inspection du

bureau de commerce, c'est que le gouvernement ayant dans le principe

décliné toute responsabilité à ce sujet et laissé les capitaux

particuliers vaincre les obstacles que présentaient ces entreprises,

il n'a aucunement le droit de s'immiscer dans leur administration. La

seule réponse que l'on doive faire à cet argument, c'est que partout où

la sécurité ou la convenance du public est en jeu, le gouvernement a le

droit de surveiller et doit exercer cette surveillance dans l'intérêt

de tous.»

Mais voici la difficulté:--Comment le gouvernement forcera-t-il une

compagnie de chemin de fer à adopter des mesures qui lui seront fatales

sans l'indemniser? On a fait un traité avec ces grandes compagnies pour

qu'elles transportassent des voyageurs à raison de 3½ à 3 d. par mille.

Ce n'est que depuis peu d'années que leur intérêt leur a fait établir

des voitures de 3e classe à 1½ d. par mille.

Elles pourraient dès demain supprimer les wagons si elles le

voulaient. Elles ont adopté le système de persécuter les voyageurs

de 3e classe, afin de les obliger à prendre des places de 2e, et, il

n'y a aucun doute que ce plan ne leur soit très profitable. Lorsque

les propriétaires du chemin de fer de Croydon prirent la résolution

de fermer leur chemin, un des actionnaires demanda au président si

le gouvernement n'interviendrait pas, à cause de l'inconvénient qui

résulterait pour le public de leur détermination. Le président lui

répondit, avec raison, que le gouvernement n'avait pas le droit de

forcer qui que ce soit à se ruiner. Le bureau du commerce engagea la

compagnie, par la promesse d'un _quid pro quo_, lors de la présentation

d'un autre bill, à continuer son exploitation. Voilà notre système!

Les directeurs de la compagnie de Londres à Birmingham annoncent

dans leur rapport que le nombre de milles parcourus sur leur ligne

pendant les six derniers mois de l'année écoulée s'est élevé, pour

la 1re classe, a 11,043,483; pour la 2e, à 12,192,051, et, pour la

3e, seulement à 2,140,705. Si nous comparons ces nombres avec ceux

des autres chemins de fer dont les directeurs se sont vus obligés,

par des circonstances particulières, à donner plus de facilité aux

voyageurs de la classe pauvre, nous trouverons que ceux-ci, au lieu

de former le cinquième ou le dixième seulement de la totalité des

voyageurs, en forment les deux tiers ou les trois quarts. Quand un

chemin de fer s'est assuré le transport exclusif des voyageurs, il

élève le prix des places de 3e classe en même temps que celui des

autres classes aussi haut qu'il peut sans nuire à ses intérêts. La

seule crainte qui l'arrête est celle de forcer le public à se servir de

quelques moyens de transport en dehors des siens, ou de le mettre dans

l'impossibilité de payer. Dans la dernière année, plusieurs compagnies,

nous le répétons, ont élevé leurs prix de 20 à 30 p. cent, et si elles

trouvaient de l'avantage à les élever encore, elles le feraient tout de

suite.

Il est inutile d'entrer dans de plus longs détails. Les compagnies de

chemins de fer sont guidées dans ce cas par le même principe qui les

fait agir dans tous les autres. «Tirez autant d'argent que vous le

pouvez du paysan et du pair, de l'artisan et du négociant.» Voilà le

principe universel qui dirige les compagnies. Les craintes manifestées

par la commission de la Chambre des communes sur les effets déplorables

qui résulteraient de l'élévation des tarifs, ont été réalisées dans

toute leur étendue.

Nous venons de signaler quelques-uns des maux inévitables qui résultent

du système d'accorder à des individus irresponsables le monopole

des moyens de communication d'un royaume et de faire un objet de

spéculation particulière de travaux qui devraient n'être entrepris que

dans un but d'utilité générale.

Les compagnies sont-elles coupables d'exiger les prix les plus élevés

qu'elles peuvent obtenir, et de chercher par tous les moyens à défendre

leurs intérêts à l'exclusion de ceux des autres? Certainement non. Si

elles trouvent, par exemple, qu'elles gagnent davantage en transportant

20,000 personnes à des prix élevés qu'en en transportant 100,000 à bas

prix, elles sont parfaitement justifiées d'empêcher les 80,000 qui

se serviraient de leur chemin d'en profiter, le profit fût-il dans

le premier cas de 5 p. cent et dans le deuxième de 4½. Quel est le

patriote qui, aujourd'hui, ferait le sacrifice de ½ p. cent sur l'autel

de sa patrie? Ne serait-on pas en droit d'accuser les directeurs de

sacrifier l'intérêt de leurs actionnaires à celui du public? mais il

faut leur rendre cette justice, qu'une accusation de cette nature ne

serait nullement fondée.

Si tous les chemins de fer donnaient des bénéfices et payaient même

100 p. 100 à leurs actionnaires, le gouvernement n'aurait le droit

d'intervenir qu'autant que la sécurité publique serait compromise, et

il ne pourrait pas obliger les propriétaires à adopter des mesures

tendant à diminuer le moins du monde leurs profits. Le respect que

nous avons dans ce pays pour le droit de propriété doit constamment

dominer toute autre considération, même l'intérêt général; le contrat

primitif ne peut être altéré que d'un commun accord, ou moyennant une

indemnité équitable. On doit agir avec autant de bonne foi envers

l'entrepreneur d'un transport qu'envers le créancier de l'Etat. Nous

devons strictement adhérer au contrat. N'oublions pas surtout que sur

les cinquante chemins de fer qui traversent le pays, il y en a à peine

le ⅓ qui soit d'un rapport avantageux, c'est-à-dire dont les actions

soient au pair ou au-dessus; les deux autres tiers ne valent pas, terme

moyen, la moitié de ce qu'ils ont coûté. Si l'on réfléchit à cela, on

sera d'avis qu'il n'y a aucune propriété qui exige plus de ménagement

et qui doive moins être astreinte à une loi _ex post facto_.

Résumons la situation.

1º On a découvert un moyen de transport qui a remplacé tous les autres.

2º On a accordé le monopole à une compagnie d'individus qui ne sont

soumis envers l'Etat à aucune responsabilité sur la manière dont ils

l'exercent.

3º Les rapports entre le public et ces compagnies sont les mêmes que

ceux qui existent entre le vendeur et l'acheteur; leurs intérêts sont

par conséquent opposés. Celui du premier est d'obtenir le plus qu'il

peut, celui du 2e de payer le moins qu'il peut.

4º Les possesseurs du monopole l'exerçant en vue de leurs bénéfices,

le bien de la société est entièrement négligé; et comme l'expérience a

démontré que des tarifs élevés étaient plus avantageux que des tarifs

bas, ils ont adopté les premiers.

5º D'après ces faits, la société tout entière et particulièrement la

classe commerçante et les classes inférieures, éprouvent de grandes

pertes et souffrent de nombreux inconvéniens.

6º Le gouvernement ne peut pas intervenir d'une manière préjudiciable

aux propriétaires de chemins de fer sans leur accorder une indemnité

équitable.

7º En général la possession de ce monopole est aussi stérile pour ceux

qui le possèdent, que la manière dont ils l'exercent est préjudiciable

au public.

Maintenant que nous avons énuméré les maux les plus graves qui sont

inhérens à notre système de railways, il nous reste une tâche plus

difficile à remplir. C'est celle d'indiquer le remède à ces maux. Nous

ne devons pas seulement faire disparaître le mal, mais il faut encore

que nous remplacions le système par quelque chose de mieux afin que ces

grandes routes des nations ne soient plus resserrées dans d'étroites

limites, et pour qu'elles reçoivent au contraire tous les développemens

qu'exigent les besoins de la société. Pour mettre ce plan à exécution,

il faudrait annuler l'ancien contrat et en faire un autre sur de

nouvelles bases.

Nous avons en commençant fait remarquer la différence qui existait

entre notre système et celui qu'avait adopté le gouvernement belge

pour l'établissement de ses chemins de fer. La comparaison des deux

systèmes a été faite d'une manière remarquable par un écrivain, dans

la _Revue d'Edimbourg_. «Examinons, dit-il, quelle est la nature d'un

chemin de fer, et voyons ensuite si l'intérêt particulier peut faire

jouir la société de tous les bienfaits qu'une entreprise de ce genre

doit produire; voyons si les causes qui, dans d'autres circonstances,

ont rendu les entreprises particulières si utiles, produiront dans

celle-ci les mêmes effets; voyons enfin si le capitaliste sera amené

par l'intérêt, obligé par la concurrence, ou forcé par sa position

envers le public, à tirer d'un système dont il est le maître absolu et

irresponsable tout le bien qu'il peut rendre.

L'effet immédiat de l'établissement d'un chemin de fer, c'est

d'investir ses possesseurs du monopole le plus absolu. Ce monopole fait

disparaître instantanément et de la manière la plus complète toute

espèce de concurrence. Il met la société, pour un de ses principaux

besoins, complètement à la merci d'individus qui n'agissent que sous

l'impulsion de leur intérêt, qui sont dirigés par leurs préjugés ou

leurs passions, et qui sont souvent aussi ignorans de leurs véritables

intérêts qu'ils sont exclusivement dévoués à ce qui n'en est que le

fantôme.

Il est donc évident que la concurrence et la dépendance du public,

deux causes, qui ont opéré avec tant de force sur les entreprises

particulières, cessent d'agir sur une compagnie de chemin de fer.

Elle n'est guidée que par un intérêt pécuniaire, et c'est à lui que

la société doit la moindre attention qu'on lui porte. On peut dire

cependant que la société retirera un avantage de ce motif, c'est qu'on

lui donnera au moins toutes les facilités nécessaires pour empêcher la

concurrence des voitures publiques sur les routes ordinaires. Cette

objection est vraie, mais cette concurrence peut-elle faire naître

la moindre crainte, lorsque l'on pense que la locomotive n'a qu'à

faire agir un tiers de sa puissance pour faire de nouveau déserter la

grande route? De même, le prix restera un peu au-dessous de celui des

anciennes diligences, et le public recueillera certainement quelques

avantages du nouveau système; mais que sont-ils ces avantages, si

on les compare à ceux qu'aurait pu rendre une force aussi puissante

confiée en d'autres mains?

Vos principes, nous dira-t-on, tendent à établir que ces chemins

de fer qui, chez nous, ont attiré tous les voyageurs et qui ont

converti les anciennes routes en déserts, n'auraient pas dû être

livrés entièrement à l'industrie privée, mais que l'Etat aurait dû

entreprendre leur construction, ou se réserver un droit de contrôle

sur leur administration. Certainement, nous pensons que la législature

a agi aveuglément en livrant sans contrôle le monopole d'un objet

aussi important que les communications publiques, à des capitalistes

particuliers. Quand nous songeons aux dépenses folles qui ont été

faites dans ce genre de travaux, quand nous réfléchissons aux sommes

énormes qui ont été payées aux propriétaires de terrains, non pas à

titre de compensation pour le tort que l'on faisait à leur propriété,

mais pour les faire concourir à des projets dont ils devaient retirer

tous les profits, quand nous voyons des sommes énormes honteusement

prodiguées en débats fictifs entre lignes opposées, créées par des

spéculateurs de Bourse, avant même que le parlement ait accordé son

autorisation, et lorsque nous songeons que ces constructions folles,

ces demandes exorbitantes des propriétaires, ces spéculations de Bourse

doivent tous augmenter le prix des places du voyageur, et ainsi mettre

obstacle à la fréquence des rapprochemens individuels, nous regrettons

que l'Etat n'ait pas adopté des mesures pour réduire des dépenses que

la société finira toujours par payer.

Si aux dépenses de l'établissement des chemins de fer, nous ajoutons

le despotisme qu'exercent les compagnies sur la Bourse, le temps, les

convenances et la sûreté du public soumis à leur caprice, si nous

trouvons que le prix des places est élevé au plus haut degré possible,

la vitesse du transport nullement en rapport avec ce qu'elle devrait

être, si nous voyons la presse rapporter chaque jour des exemples de la

négligence la moins pardonnable, de réglemens capricieux et injustes,

alors nous regrettons amèrement qu'une affaire aussi importante pour la

société n'ait pas été tout de suite entreprise par elle.

Nous admettons la vérité de cette proposition que les bénéfices

d'un capitaliste sont rarement une perte pour le pays. Mais, si les

communications faciles sont les plus puissans agens de la civilisation,

si leurs effets immédiats et sûrs sont de faire prospérer le commerce,

d'exciter l'industrie et d'augmenter les revenus publics, si, dans ce

cas, les bénéfices que la nation en retire sont minimes, comparés aux

bénéfices du particulier, n'est-il pas évident alors que les profits

des propriétaires de chemins de fer sont prélevés au détriment du pays,

parce qu'ils empêchent le développement des communications intérieures?

Lorsque les recettes d'un chemin de fer couvrent les dépenses

d'entretien et de réparations, et qu'elles paient l'intérêt du capital

employé, on a, selon nous, atteint le but que l'on devait se proposer.

Atteindre ce résultat, et non pas faire des bénéfices, voilà le

principe qui devrait servir de base aux tarifs. C'est d'après lui que

le gouvernement belge a agi lorsqu'il a construit ce réseau de chemins

de fer qui couvre tout ce beau pays. Là, le but que l'on s'est proposé,

ce n'est pas de favoriser les intérêts privés, mais, au contraire,

d'étendre le commerce et les communications du pays aussi loin qu'il

est possible, et, de ne faire payer au public que le prix strictement

nécessaire pour rembourser les dépenses premières.

C'est ainsi que le gouvernement belge, en se chargeant des travaux, a

pu, en peu d'années, construire un réseau de chemins de fer dont le

but est de servir les intérêts de la société; tandis que l'Angleterre,

qui a permis aux capitaux particuliers de s'emparer du monopole des

lignes commerciales productives, est privée d'un bon système de

communications, et voit, trop tard, que le bien public a été sacrifié

au monopole.»

J'approuve les prémisses de l'écrivain, mais je n'approuve pas la

conclusion qu'il en tire, que l'Angleterre voit _trop tard_ le bien

public sacrifié au monopole. Pourquoi serait-il trop tard pour

effectuer les changemens que l'on jugerait convenables? S'il était

nécessaire, pour le bien du pays, que les chemins de fer disparussent

de sa surface, ou que le gouvernement s'en emparât, ou bien qu'il

forçât les propriétaires à transporter gratis les marchandises et

les voyageurs, il n'y a point de puissance au monde qui pourrait y

soustraire ce genre de propriété plus qu'aucun autre. Un acte du

parlement l'a créé, un acte du parlement peut le faire disparaître ou

changer ses conditions d'existence, en indemnisant, bien entendu, les

propriétaires pour la perte qu'ils supporteraient dans l'un ou l'autre

cas.

Il faut un motif bien puissant pour justifier l'intervention de l'Etat

dans les spéculations industrielles, et nous ne sommes nullement

convaincus que le gouvernement a eu tort de ne pas se charger de la

construction des chemins de fer. Dans toute entreprise commerciale,

il faut laisser au capitaliste le bénéfice de son capital et de son

industrie, et lorsque l'ouvrage est terminé, que le profit ou la perte

qui en résultent sont exactement connus, alors le gouvernement peut

traiter avec lui selon que les besoins de la société l'exigent, et en

veillant à ce qu'il ne perde rien par cette intervention.

Il n'y aurait aucune injustice, par exemple, à ce que le gouvernement

forçât un chemin de fer qui paie 5 p. cent à ses actionnaires, à

transporter les voyageurs moyennant un prix qui ne produirait que 4 p.

cent s'il en payait la différence.

Les membres de la commission instituée par le ministère pour éclaircir

la question suivante: «s'il serait convenable que le gouvernement

construisit les chemins de fer de l'Irlande,» ont présenté, aux deux

Chambres, un rapport très remarquable sur ce sujet. Après avoir énuméré

les nombreux bienfaits qui résultent du développement commercial du

pays, le rapport décrit avec beaucoup d'éloquence la rivalité du bien

public et des intérêts privés, lorsque les chemins de fer sont la

propriété des compagnies et non de l'Etat.

«La puissance des moyens que possède un chemin de fer est telle, dit le

rapporteur, que partout où il y en aura un il rendra les grandes routes

désertes. Non seulement les moyens de transport en usage aujourd'hui

disparaîtront, mais encore il portera un coup fatal aux postes qui

disparaîtront dans son voisinage. La supériorité d'un chemin de fer

est trop assurée, trop évidente, pour qu'il ait à craindre la moindre

rivalité. Il n'existe point de mouvement commercial, si étendu qu'il

soit, qu'un chemin de fer ne puisse satisfaire; il n'y a point de

multitude de voyageurs qu'il ne puisse transporter. La rapidité d'une

locomotive, qui ne déploie même pas toute sa vitesse, surpasse de

beaucoup celle que peut atteindre la voiture la plus légère sur la

meilleure route.

Le monopole du chemin commence lors de son ouverture. La crainte

salutaire de la concurrence ne peut jamais stimuler l'activité ou

troubler le repos du propriétaire de chemins de fer qui, dans un

moment, se trouve investi d'un pouvoir despotique, devant lequel les

intérêts les plus sacrés de la société doivent succomber. L'industrie

particulière choisit de préférence, pour son terrain, les parties du

royaume les plus fréquentées. Les artères du pays cessent d'appartenir

au pays, on les livre en toute propriété à des _monopoleurs_ qui n'ont

à redouter ni contrôle, ni concurrence.

Alors, ils établissent le plus absolu monopole qui existe; ils peuvent

à volonté ralentir ou accélérer les communications intérieures du pays.

Tout leur est livré à discrétion. Le choix des heures de départ, le

temps du voyage et le nombre qu'ils en peuvent faire dans un jour.

Comme ils ont le pouvoir de fixer le prix de transport des voyageurs

et des marchandises, ils peuvent alors se rembourser, non seulement du

coût des travaux et de l'entretien, mais encore des dépenses folles

et ruineuses qui leur ont été imposées. C'est le public qui paie

finalement leurs sottises.»

Ces observations sont justes en tant qu'elles ont rapport au système

de confier à des compagnies la direction absolue d'ouvrages qui sont

d'une grande importance nationale; mais nous ferons remarquer quelques

erreurs directes et indirectes assez importantes dans les principes qui

viennent d'être établis, d'autant plus qu'elles ont été répétées par

les principaux organes de l'opinion publique dans ce pays, entre autres

par la _Revue d'Edimbourg_.

La commission dit: «que les compagnies ont le pouvoir de se rembourser

non seulement du coût des travaux, mais encore de toutes les dépenses

causées par leurs extravagances.» Que doit-on conclure de ceci? que les

compagnies établissent les bases de leur tarif d'après l'importance

du capital dépensé, et qu'elles sont satisfaites de faire payer

au public un prix suffisant pour couvrir leurs dépenses et leurs

extravagances. Cette opinion est on ne peut plus fausse. Sur les bonnes

lignes, quelque grande qu'ait été la dépense, les directeurs ne se

conforment nullement à cette règle. Sur les mauvaises lignes que l'on a

construites avec la plus grande économie, ils ne le peuvent pas. Il y

a quelques années, les actions du Grand-Junction de 100 liv. montèrent

à 240 liv. et payaient 14 p. cent d'intérêt du capital; le tarif fut

_élevé_ de 15 p. cent. Il y a deux mois, la compagnie de Blackwall

vit tomber ses actions de 16 liv. à 5. Elle réduisit son tarif de

20 p. cent. Que le capital dépensé pour construire le chemin de fer

soit de 5, 50 ou 500 millions sterling; que ce capital soit dirigé

avec économie ou prodigalité, cela ne regarde en rien le public. Sur

des chemins de fer qui donnent 8 et 10 pour cent d'intérêt, on paie

plus cher que sur d'autres qui ne rapportent que 3 et 4 p. cent. Bien

plus, les directeurs de chemins de fer, qui ne paient rien à leurs

actionnaires, sont obligés de demander des prix inférieurs à ceux des

chemins qui donnent de bons revenus. Le chemin de Blackwall a coûté

320,000 liv. par mille, et son tarif est de un denier et demi par

mille pour les voyageurs de la 1re classe[1]. Le chemin de Londres à

Birmingham a coûté 55,000 par mille, et son tarif est de 3 d. ½ (36

centimes et demi par mille--95 centimes environ par lieue) par mille

pour la même classe; cent pour cent de plus que l'autre! Le chemin de

Blackwall ne paie pas un sou à ses actionnaires, et celui de Birmingham

paie 11 p. cent du capital engagé. Le Blackwall a essayé une fois

d'élever son tarif; mais les recettes décrurent tellement qu'il fut

obligé de revenir à celui en vigueur aujourd'hui.

Il n'y a en effet aucun rapport entre le coût d'un chemin de fer et son

tarif. Ceci est un point très-important. Car il ne faut pas oublier que

si le capitaliste a fait un bon placement sur quelques grandes lignes,

il en a fait de mauvais sur d'autres. Si, dans le premier cas, il a du

bénéfice; dans le second, l'Etat gagne d'autant plus que le spéculateur

a perdu. Ceci est une simple affaire de comptes dont nous examinerons

les articles séparément.

Quant aux dépenses extravagantes de quelques compagnies, nous croyons

avoir démontré clairement qu'elles sont entièrement à leur charge.

Elles n'exercent aucune influence sur les prix du tarif et sur la

valeur du chemin de fer. C'est en résumé de l'argent perdu.

De quelque côté que nous envisagions la question, notre opinion est que

le gouvernement a agi avec sagesse en s'abstenant d'intervenir dans

l'emploi que le capitaliste voulait faire de son argent. Qu'en est-il

résulté? C'est qu'un réseau de chemins de fer couvre toute la surface

du pays et relie le village le plus obscur et le plus éloigné avec la

métropole; c'est que les obstacles les plus difficiles ont été aplanis

par la science, et que le tout forme le plus beau monument qu'aient

jamais fondé les capitaux particuliers et l'activité individuelle.

Si les chemins de fer eussent été exécutés par l'Etat, les travaux

n'eussent pas été mieux faits, et peut-être l'eussent-ils été moins

bien. En outre, tel est leur degré de fini, leur grandeur monumentale,

sur quelques-unes des grandes lignes, qu'un gouvernement qui aurait

ordonné une telle dépense eût été injustifiable. La simplicité des

lignes belges contraste singulièrement avec la magnificence des nôtres.

L'intérêt des compagnies et celui du public se sont rencontrés sur

un seul point: dans le choix des meilleures lignes, de celles où il

y avait le plus grand mouvement commercial. Les compagnies ont donc

choisi celles dont on avait le plus besoin.

Railway Reform ou considérations sur la nécessité de réformer les bases du système qui a créé et qui dirige les chemins de fer de la Grande Bretagne, et des moyens à employer pour atteindre ce but. · 第 2 / 10 段